Part 21
Sylvaine accepta aussitôt cette explication, et crut se rappeler avoir négligé d’ouvrir son ombrelle.
--Miss Charmoy fera bien de se reposer un peu sur son lit, suggéra Jones. Et Sylvaine, qui ne désirait que la solitude, s’y montra disposée.
Mme Caulfield, rassurée, s’était rétablie sur sa chaise longue et dit à Sylvaine:
--Votre lettre est là, chère, si vous avez envie de la lire.
--Certainement. Et Sylvaine la prit en silence.
Dès que la porte se fût refermée sur Jones, qui l’avait conduite dans sa chambre, tenant à s’assurer que son conseil était suivi, Sylvaine sauta de son lit, donna un tour de clef, et, s’approchant de la fenêtre, aux dernières lueurs du couchant, lut la lettre de Nelly.
«J’ai eu souvent des remords de la révélation que je vous ai faite, et je crois qu’il eût été préférable de vous laisser tout ignorer... J’ai peur d’avoir pesé sur votre avenir; mais aujourd’hui je viens vous rendre votre liberté... J’ai rencontré ici un homme qui m’aime et, n’ignorant rien de ma vie, veut m’épouser... Quand vous lirez cette lettre, je serai mariée, et l’enfant à naître aura un père... J’ai bien réfléchi et je pardonne... car j’ai été aussi coupable, plus même, que lui... Vous pouvez lui dire la vérité, si vous le voulez, ou la taire: je vous laisse maîtresse de juger. Mais si vous l’aimez, comme je le crois, épousez-le. La solitude est mauvaise; je l’ai compris, et il est si facile de se tromper.
«Adieu, chère petite Sylvaine; nos chemins ne se rencontreront plus. Soyez heureuse, comme je suis _sûre_ que je puis l’être.
«Votre
«NELLY.»
L’émotion et l’étonnement de Sylvaine lui laissaient à peine la faculté de comprendre. Trois fois elle relut cette lettre dont les caractères dansaient devant ses yeux, et puis, appréhendant enfin toute sa signification, elle tomba à genoux, les bras étendus sur son lit, la tête cachée dans les couvertures, et pleura des larmes de joie... Dans la confusion actuelle de son esprit, rien ne se précisait; mais un immense bien-être, un sentiment d’inexprimable délivrance l’envahissaient, et il lui semblait, comme il arrive en rêve, voler dans une atmosphère limpide. Elle demeura longtemps immobile, perdue dans des rêveries pleines de douceur...
La voix de Mme Caulfield la rappela au présent:
--Sylvaine, comment êtes-vous?
En une seconde elle fut sur pied, la lettre dans sa poche, et ouvrit la porte.
Mme Caulfield, de son allure fatiguée, entra.
--Descendez-vous dîner, chère?
--Oh! oui, je suis tout à fait remise.
--Alors, dépêchez-vous, il est tard, je vous laisse... Avez-vous lu la lettre de Nelly?
--Oui.
--Nous en causerons à dîner.
--C’est ça.
Quand elles furent à table, Mme Caulfield raconta à Rakewood la petite indisposition de Sylvaine. Il l’observa alors attentivement, et, frappé de l’espèce d’excitation de son regard, dit:
--Elle a l’air d’être encore un peu agitée.
--Je vais très bien, protesta Sylvaine, très bien.
Elle avait réfléchi qu’il ne fallait pas donner à d’autres le soupçon que le mariage de Nelly pût l’influencer. Rakewood avait pensé que l’idée du retour du colonel Blunt suffisait pour expliquer l’énervement de Sylvaine. Cette idée le troublait, lui aussi... elle était si jeune, si innocente... il ne se sentait plus si certain qu’un pareil mariage ne fût pas une profanation... il avait de Blunt une jalousie secrète qu’il n’aurait pas éprouvée pour un homme jeune... Pendant tout le dîner il fut distrait, et écouta à peine les considérations de Mme Caulfield sur le mariage de Nelly, dont elle ne revenait pas, répétant à satiété:
--Mais c’est Kathleen qui sera surprise.
Après une nuit sans sommeil, mais durant laquelle Sylvaine n’aurait pas voulu perdre un instant le sentiment, tant la vie lui semblait bonne, elle se décida à agir sans retard... il ne fallait pas tromper plus longtemps le colonel Blunt... Déjà il lui semblait étrange et impossible qu’elle eût pu imaginer jamais être sa femme... A peine pensait-elle à Nelly maintenant; Nelly paraissait appartenir à un monde autre: aucun lien ne pouvait la rattacher à Albéric.
Souvent, surtout depuis le départ de Kathleen, Rakewood, le matin, faisait demander à Sylvaine de sortir avec lui avant le déjeuner et ce jour-là, dès neuf heures, il lui en fit transmettre la proposition, aussitôt acceptée.
Ils s’acheminèrent, ainsi que Rakewood le préférait, du côté de la campagne tout embaumée et rayonnante par cette matinée de printemps. Sylvaine, dans un costume de laine grise, était comme un printemps vivant; ses yeux de pervenche brillaient comme une pierre précieuse. Rakewood lui dit:
--Comme vous êtes jeune, Sylvaine!
Il y avait quelque chose de si ému dans sa voix qu’elle répondit aussitôt:
--Vous jugez, n’est-ce pas, que je suis encore libre?
Etonné, il dit avec décision:
--Absolument. Une femme est libre jusqu’au pied de l’autel. Si vous avez peur, Sylvaine, n’allez pas plus loin. Tenez, venez vous asseoir là avec moi, et causons.
Ils prirent place sur un banc de bois et Sylvaine, tournant son tendre visage vers Rakewood:
--Je ne puis pas, dit-elle, je ne puis épouser le colonel Blunt.
--C’est une résolution subite, Sylvaine?
--Oui.
--Soyez franche avec moi: traitez-moi comme votre père. J’ai eu le sentiment à plusieurs reprises que vous nous cachez quelque chose.
Une lutte violente se livra dans l’âme de Sylvaine. Rakewood était sûr: ce n’était pas trahir que d’expliquer sa propre conduite; il fallait se justifier elle-même, il lui fallait un appui... Lentement elle tira la lettre de Nelly de sa poche, et la mit dans la main de son vieil ami. Il lut, puis d’une étreinte paternelle et joyeuse serra Sylvaine contre sa poitrine:
--Pauvre petite fille! Pauvre petite fille!... mais tout se réparera... Albéric?
--Oui.
--Laissez-moi faire, j’arrangerai tout. Vous serez heureuse enfin, chère fille de votre mère.
--Il m’aime, je suis sûre qu’il m’aime...
--Et moi aussi, j’en suis sûr.
Sylvaine sourit dans un épanouissement délicieux; puis baissant ses belles paupières:
--Et le pauvre colonel Blunt? dit-elle avec hésitation.
--Nous lui ferons épouser Kathleen; il sera très heureux aussi.
--Oh! que c’est bon d’être heureuse!
Et pour le prouver, Sylvaine se mit à pleurer.
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
Rue Garancière, 8