Part 9
--Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le méritent, le droit de se racheter (_Ketaba_), et, naturellement, Sidi, ta suprême intelligence le conçoit, ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent et des biens en propre. Nous conservons ici, de père en fils, ceux qui s’y plaisent et nous sont attachés. Nous leur donnons des épouses, comme il est prescrit au saint Koran: «Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés, vos serviteurs probes à vos servantes: s’ils sont pauvres, Allah les enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux»... Oui, Sidi, nous les marions, et non pas pauvrement, mais convenablement, car Dieu a dit aussi: «Donnez à vos esclaves quelque peu de ces biens que je vous ai accordés.» Nous célébrons leurs unions par des réjouissances et des repas, où les mets de choix sont servis en profusion. Barka pourra même te raconter ce qui lui est advenu lors de ses troisièmes noces, Sidi...
Un rire général parcourut les auditeurs (dont le nombre s’augmentait peu à peu selon l’usage).
Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts et des rôtis succulents, avait dû montrer cette «ivresse des viandes», si curieuse, et dont les effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse bachique, avec plus d’exaltation.
--Ya Sidi Taleb! protestait le négro, par la sainteté de Sidi-Bou-Saad, ne parle plus de cette histoire! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec toi! Ce n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié, il dit à la tête: «Chante!»...
Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer. Mais Si-Kaddour jugeait l’intermède suffisant. Il reprit:
--Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi, que celles de leurs noces. Il y avait à Mozafrane l’une de ces fêtes, justement, le soir de ton arrivée (dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des années nombreuses!). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi, et depuis tu as revu le luxe des serviteurs qui te souhaitèrent la bienvenue? Loué soit Allah! La zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète: «Nourrissez votre esclave de votre nourriture, habillez-le de votre vêtement!»
Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux survenaient encore, de nouveaux beurnouss, et des voiles flottants de négresses. Un peu de public ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour.
--Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup préoccupé de cette question (Dieu lui accorde le salut le plus complet, à sa famille et à tous les siens!). L’ange Djébril lui avait révélé: «Ne forcez pas vos servantes à se prostituer pour vous procurer les biens passagers de ce monde, si elles désirent garder leur pudicité.» Et lui-même recommandait: «Pardonne à ton esclave, non pas sept fois, mais septante-sept fois par jour.»--«Ne dis jamais: mon esclave, car nous sommes tous esclaves d’Allah. Dis: mon serviteur ou ma servante.»--Et le docte Sidi-Khelil nous recommande la même chose, et de nous lever la nuit plutôt que de déranger l’esclave qui dort... Du reste, Sidi, tu peux le constater: sauf pour des explications à ta noble et louable curiosité, je ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là, ni au gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau qui n’est point encore affranchi, ni à Djouba que voilà, grand chasseur devant Allah et le Prophète, et _chaouch_ du grand oukil... Et je le donne encore moins à celles-ci. Le salut sur vous, ô mes filles!...
--Le salut sur toi, Sidi Taleb!
--Comment vas-tu? Comment vas-tu?
--Bien. Loué soit Allah! Et toi?
--Bien. Et vous?
--Bien...
--Bien...
--Bien...
* * * * *
Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait parmi ces femmes avec les petits enfants roses, accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de six ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair également...
--Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les promène aujourd’hui comme ces jours derniers, parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il paraît bien malade, Sidi!
Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes empiriques, compatissant et attentif. Je l’aime ainsi quand il parle d’abondance, étant privé de ses bouquins. Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux médecin de campagne qui serait curé--et par le fait ma comparaison (en dépit du beurnouss blanc et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant qu’elle en a l’air. La religion musulmane ne connaît d’autres «officiants» que ces _tolbas_ ou _eulémas_, élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement vienne marquer de son sceau leur acquis théologique. Celui qui sait prier conduit la prière. Celui qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant, nulle race ne sent davantage le besoin du prêtre tel que nous le concevons... D’où, selon moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du croyant vers tout ce que le miracle ou le charlatanisme nimbe d’une auréole sacrée, d’un caractère super-humain: fakirs, derviches, marabouts, grands chériffs...
Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour déteint sur moi... En ce moment, il disait à Zouïna:
--Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un homme est malade plus de trois jours, ses péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de gauche: «Cesse d’inscrire ses mauvaises actions», et à l’ange de droite: «Inscris ses bonnes actions plus belles qu’elles ne sont»...
Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux vénérables, il s’enquit de leur sagesse; mais les rapports, hélas, hélas, accusaient de la désobéissance envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation.
--Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud, et Taïeb a touché aux fleurs des jardins. Il a cueilli une grappe de _sem-sem_, du poison! Ta servante lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il recommence, et le coupera en morceaux, ou l’emportera mourir de faim et de soif au Désert!
Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les plis de sa gandoura de soie verte, brochée d’argent. Il écoutait la semonce, pas bien cruelle--car envers la petite enfance arabe, si chérie que le sentiment de tendresse va parfois jusqu’aux vices odieux, les punitions se font aimables, bénévoles.
--O Taïeb, ô mon fils très beau! Ne sais-tu pas qu’il faut ne toucher à rien, et craindre le courroux d’Allah qui ne dort ni ne rêve? Ne sais-tu pas qu’il surveille tout? Écoute la sourate du saint Koran, écoute: «Dieu connaît les méchants. Il a les clefs des choses même cachées, lui seul les garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres de la terre, ni au soleil un brin vert ou desséché qui ne soit écrit dans le Livre Évident.»
L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et narquois ensemble, tout fier en une robe violette d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel. Et vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants--y compris la trop jeune Kérah, la dorée. Ils avaient des bouches dédaigneuses, et des yeux de lumière et de velours. Ils semblaient des anges. Jamais je n’aurais pu croire, si je n’en avais eu l’intense souvenir, que ce petit Taïeb, l’autre jour, se transfigurait de joie quand on parlait des Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais je n’aurais pu croire qu’un rêve cruel dormît derrière ces prunelles innocentes, et s’éveillerait un jour pour cueillir des vies humaines, avec la même désinvolture que ce soir des fleurs de _sem-sem_... L’air était si berceur, l’heure si ingénue... L’apaisement régnait sans partage sous ma tonnelle et dans les jardins...
--Ya Sidi, m’expliquait le taleb; ce beau Taïeb et Kérah la petite sont à Si-Ahmed-ould-Djazerti, celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le propre neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille nous le ramener bientôt et en bonne santé!). Et cet autre, Mesroud, est le fils du khalifah, de famille très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi beaucoup de bonnes pierres--parmi le grouillement d’enfants dont est bénie la zaouïa!
Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti) venait de trouver une sauterelle, d’une nuance pareille à la gandoura verte qui marquait sa ligne sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour discourut encore, alternant avec l’esclave Djouba, «grand chasseur devant Allah». Et le vieux théologien, et la brute à l’œil farouche rassemblaient ainsi leurs bons efforts, pour instruire et pour amuser ces petits enfants...
--Ya Taïeb! ya Mesroud! ya Kérah! Voyez le petit soldat portant la couleur sacrée! Il est seul, en reconnaissance. Car la saison n’est pas où les sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer et punir, chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir et récompenser, chez ceux qui n’ont que leurs chameaux et leurs tentes, et font d’elles un aliment succulent...
--Ya Taïeb! ya Mesroud! Un jour un parent du Prophète lui présenta l’une de ces sauterelles, et lui demanda quels mots formaient les fines arabesques dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le Prophète lut distinctement: «La illah ill’ Allah! Nous sommes les armées du Dieu Unique. Nous pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et nous sommes si innombrables que, si nous en pondions cent, nous dévasterions l’univers entier.» Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il avait lu, s’écria: «O Seigneur des mondes, liez-leur la bouche pour préserver de leurs dents la nourriture des musulmans!» Et, depuis, ces simples paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans les cultures, suffisent à les protéger de la morsure des sauterelles...
Taïeb battait des mains; il riait. Il riait comme il avait ri en pensant au sang de délices, au sang vermeil, fumant et frais qui faisait glou-glou, tombant d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle s’envolait, sautait--ffffrrr--et les cris joyeux des enfants signalaient ses escapades.
--Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles disparaîtront quand le Maître de l’Heure viendra?
Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours prêt à s’introduire sans qu’on l’en prie dans n’importe quelle conversation.
--C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été créée avec le reste du limon qui servit à créer l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant l’homme, et ce sera l’un des signes... Alors les temps seront proches... Il y aura d’autres signes encore. Les mules seront fécondes. Les brebis enfanteront des œufs. On verra des gens défunts se promener sur des chevaux pâles, et en une seule nuit les fils des hommes grandiront de quinze coudées. Oh! oui, par Allah Puissant, alors les temps seront proches...
Ils avaient tous blêmi de façon surprenante. Mais leurs yeux étincelaient, comme d’une ardeur de néant. Et les deux petits garçons, serrant en leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de _Maître de l’Heure_ par quoi le monde d’Islam a sans cesse un battement de cœur: c’est l’espoir de la destruction qui l’empêche de s’enlizer dans l’abandon de toute chose... Et à mon tour je m’informai, intéressé par cette question--cette question qui nous a valu jadis en Algérie les guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et les insurrections de 1870, de 1881, sans compter de moins anciens troubles.
--Dis-moi, taleb? Le Maître de l’Heure ne doit-il pas précéder de quelques années le Jour de la Rétribution, du suprême Jugement?
La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de rouge brique et ses lèvres s’agitèrent pour me complimenter, comme il sied:
--Ya Sidi! par la bénédiction de Celui qui t’a donné tant de mérites, la science est avec toi! Oui, Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement; et le Maître qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux qui purifiera la terre de ce qui ne sera pas croyant, avant qu’elle ne retourne en poudre. Il aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal, un démon fait homme, que vous autres Roumis appelez l’Antéchrist... Et il soumettra également la «Bête», la terrible Bête qui doit sortir d’une mosquée, et qui tiendra, pour les formes extérieures, du taureau, de l’éléphant, du lion, du cerf et de l’autruche. Et cette bête formidable aura septante-sept coudées de long... Le Maître de l’Heure subjuguera le monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le bâton de Moïse et le sceau de Salomon. Et ceux qui seront touchés du bâton resplendiront soudain de blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du sceau auront le visage tout de charbon... Une voix leur criera de l’abîme: «Réprouvés! Réprouvés!»...
Un frisson parcourut encore les êtres simples et violents dont s’entourait mon fauteuil.--Un vol noir des sansonnets de l’oasis passa, dans un grand bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et tous regardaient le présage, sans remuer, sans parler.
--Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour, sera issu d’une famille sainte. Mais nul ne sait quand l’Heure viendra...
Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et de ses disciples la voyaient, _l’Heure_. Plus loin que les sables arides, plus loin que les monts lointains, ils voyaient la Dévastation menée par leur chef et leur cheikh, par le descendant de l’Illustre, par le détenteur de la _baraka_ divine, de l’intercession, de l’étincelle et de la compétence--Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou- Saad-ed-Djazerti.
Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et sur nous, dans le jardin tranquille.
Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se chuchotaient des tendresses, et les petits enfants riaient de nouveau parce que l’histoire était achevée, et que la sauterelle recommençait à bondir parmi la suavité du soir enchanteur...
XX
14 octobre.
Autre température; autre cloche, autre son.
--Ya Sidi, s’enquiert le taleb, ton âme paraît lourde. Ta jambe te fait-elle donc mal? Ou moi, ton serviteur, t’ai-je déplu par quelque parole indigne d’un ami?
Pauvre Si-Kaddour...
Il devrait bien le savoir (surtout par l’observation de ses coreligionnaires): l’humeur de l’homme change plus vite que la direction du vent. Et précisément, le vent joue son rôle dans mon actuel marasme... La tempête souffle au Désert depuis ce matin, le _simoum_ ou _chéhili_ que nous prédisaient les sansonnets par leur vol baissé. Elle souffle, en l’horreur sans limites du Sahara blême. Elle se déchaîne, froide, rageuse, sauvage, dominatrice. Le sable tourbillonne, «fume» au-dessus des dunes, cingle comme une pluie sèche le feuillage des palmiers ployés en deux sous l’ouragan... Une désolation vraiment, ce nuage de grès effrité qui ne connaît point d’obstacles, qui se glisse jusqu’au fond des appartements les mieux clos.
Personne aujourd’hui ne passe en vue de ma fenêtre; tous les habitants de la zaouïa se cachent, se blottissent, se terrent comme des chacals ayant pris peur. Il faut le dévouement de Si-Kaddour pour braver à cause de moi cet enfer lugubre et lamentable.
--Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête et de mes yeux! Ta joie, c’est ma joie. Aussi mon humble moi te supplie de surmonter ton irritation, et de ne pas rester fixé dans le premier degré de l’esprit.
J’accordai la faveur d’une réplique à Si-Kaddour.
--Que signifie, ô taleb, ce premier degré de l’esprit? Serait-ce le bas de l’échelle qui monte vers l’extase?
Si-Kaddour sourit dans sa barbe, heureux d’avoir à ratiociner.
--Ya Sidi, excuse la liberté de mes lèvres qui vont te contredire. Peut-être d’ailleurs ta haute science veut-elle simplement m’éprouver. Les sept degrés de l’esprit, Sidi, ne mènent point par eux-mêmes à l’extase, car l’esprit est l’ennemi de l’extase. Celle-ci nous vient seulement de l’âme immortelle, du cœur corporel et de cette fibre mystérieuse nommée _nefs_, qui n’est, comme tu sais, ni du corps ni de l’âme... Non, l’esprit ne nous mène point à l’anéantissement en Dieu. Il s’y oppose même. Et c’est, tu le conçois, Sidi, pour qu’il cesse de s’y opposer qu’on se trouve obligé de lutter avec lui, de l’assouplir, de diminuer ses interventions jusqu’à ce qu’il se tienne coi, devenu désormais pure modestie et pure sagesse. Veux-tu connaître, Sidi, les phases qu’il traverse alors?
Je n’y tenais pas essentiellement. Pourtant je préférai la voix de Si-Kaddour aux clameurs de la bourrasque.
--Les sept degrés de l’esprit, ô Sidi, sont tels que les a fixés l’illustre Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu augmente sa félicité!):
1º L’esprit enclin à la révolte;
2º L’esprit blâmant;
3º L’esprit inspirateur, et qui cherche;
4º L’esprit calmé;
5º L’esprit satisfait;
6º L’esprit satisfaisant;
7º L’esprit perfectionné. Et chacun de ces esprits, Sidi, nous est clairement indiqué par la couleur qu’il évoque en nous...
J’avais bien ouï parler, à Paris, de la couleur des voyelles découverte par Arthur Rimbaud, mais jamais de la couleur de l’esprit.
--Ya Sidi, par la Mecque et Médine, l’esprit enclin à la révolte éveille la sensation d’une lumière rouge. L’esprit blâmant et jaloux voit jaune. L’esprit qui inspire voit bleu. Et, de degré en degré, la lueur est blanche, verte, grise, jusqu’à l’esprit perfectionné, lequel n’a plus, comme ta connaissance extraordinaire le devine, aucune préférence. Ce désirable esprit voit successivement les sept couleurs de l’arc-en-ciel...
Et comme je ne puis m’empêcher de rire, Si-Kaddour gémit:
--O Sidi, Sidi! ne crains-tu pas d’être à la fois dans le premier et le second degré de l’esprit? Si tu étais musulman. Sidi, je t’engagerais à prononcer cent mille fois le nom d’Allah et soixante-dix mille fois le nom de ses vertus magnifiques. O Sidi! ô Sidi!! ô Sidi!!!
Il faisait ainsi concurrence aux plaintes aiguës de la tempête. C’était beaucoup; c’était trop.
Je m’en débarrassai sous le prétexte d’écrire. Mais le sable poudre mes pages, et les nuées parcourant le ciel m’empêchent de distinguer mes mots. Au propre et au figuré je vois gris, bien que je n’aie pas l’esprit satisfaisant--ni satisfait.
XXI
17 octobre.
Bon! Maintenant, après le vent, la pluie diluvienne, saharienne, qui va gâter ma tonnelle et raviner les jardins--sans compter le dommage causé aux dattes mûres.
De plus en plus je vois gris, très gris--très noir, même. Je me suis donné ici, de cet état, des raisons stupides. Et la vraie raison, je l’ai tue. Et son poids m’étouffe... Je ne puis plus... Je songe trop que ma cheville, dans cinq ou six jours, sortira de sa gaine, peut-être guérie... peut-être estropiée. Angoisse qui me jette à des crises douloureuses, des transes, des affres dont j’évitai jusqu’ici de sonder la tristesse... Mais le temps désespérant pénètre au fond de mon vouloir. Comme aux mauvais premiers jours de fièvre, je me sens tel une épave, une pauvre épave compromise, abandonnée des hommes...
Boiteux, béquillard--la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue...
C’est donc bientôt la loterie de mon espérance, de ma future existence, de ma part de bonheur humain. J’ai peur, anxieusement peur de «savoir»--et, dans cinq ou six jours, je «saurai».
XXII
19 octobre.
Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique. De plus, un cadeau que m’envoie par intermédiaire, pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad; bon prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre tournée sur le blanc jauni de ce papier--véritable hollande, s’il vous plaît, apporté sans doute jadis avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui me prévoyait.
Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le désordre épique des longues chambres-magasins où Babylone et ses profusions prennent un faux air de «décrochez-moi-ça».
Mais quel «décrochez-moi-ça» propice aux charmantes surprises! L’autre jour, y étant entré avec mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions plus sortir...
Je faisais l’inventaire:
Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui doit provenir de la dernière exposition parisienne, mis en relief par le voisinage d’un atroce «réveil» nickelé, à musique!--airs: _la Paimpolaise_ et _la Mascotte_, galop.--De très curieuses statuettes, faïences italiennes. Des lances de chefs Touareg. Une garniture en cuir tressé, envoyée du Turkestan pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du mauvais calicot en pièces. Des saphirs et des topazes. Une pendule Empire monumentale où le char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne le sommet d’un temple d’albâtre. Des bottes hongroises. De la bougie. Des panaches d’autruche. Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense d’ivoire brut. Deux grands flambeaux persans, en argent martelé (XVIe siècle, me semble-t-il), avec des animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas des cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague tournure de chameau--tous ces monstres, entrelacés par des arabesques anciennes, si souples, si ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait commettre un péché d’envie, ces flambeaux; envie que j’ai dissimulée, pour ne pas me les faire offrir.
Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin, quand Si-Kaddour m’incita, d’une parole joyeuse, à quelque peu de promenade.
--Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les impuretés de la terre. Que ta sagesse me pardonne si je lui donne un conseil, Sidi...
Les allées des jardins ne semblaient guère abordables; nous nous sommes résignés à circuler le long des cours et des places, dont quelques-unes en pente sèchent déjà--et sous les galeries. Les _askers_ de garde, signalant notre approche, se levaient ensemble, d’un mouvement rapide, mais aussi rythmé que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations, au vrai sens étymologique du mot:
--_Selam alek! Selam alikoum!_ Que le salut soit avec toi! avec vous!
Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant à moi seul, sont les plus pieux--car ils donnent ainsi le _Selam_ pour moi et pour mon ange gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien qu’invisible, accompagnant Si-Kaddour et l’ange gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis ne manquent point de ce compagnon sacré. C’est une récompense d’Allah, parce qu’ils croient à trois des Livres saints.
--... Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont quatre en tout, Sidi...
Ah! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles explications sur les quatre livres, le Thourat de Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil et le Koran!... ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil!... ni sur les écrits admirables du Vénéré Pôle du Monde, du Saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!
--Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage?
Une troupe bruyante s’avançait,--et c’est tellement rare, le bruit pour le bruit, dans cette zaouïa religieuse... Des cris rythmés s’élevèrent, presque un chant:
--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_
Le bon taleb se prit à rire.
--Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux manque la classe sans quelque raisonnable excuse, on envoie les autres le chercher. Ces enfants ont vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier, Sidi. Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde et le rapportent sur leurs épaules en criant sa honte, comme tu vois.
Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité recommence à m’importuner depuis que «les choses» ont changé, ne m’apercevaient même point ce matin, perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient pour dix minutes l’incarnation du droit répressif, de la Justice. Ils étaient (volupté très arabe) une parcelle de l’autorité.
--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_
Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des charbons, n’essayait pas une lutte impossible. Il se disait, lui aussi: _Mektoub!_ Et son indifférence sournoise se résignait au proche châtiment.
--Mais que va-t-on lui faire, ô taleb?
--Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi. Excuse-moi. La peine varie. Tantôt on _leur_ donne quelques coups de bâton sur les pieds, et tantôt on leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier moyen, par Allah, est une punition très salutaire!
Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans les yeux! Brutalité abominable! Mais Si-Kaddour ne m’écoutait plus, malgré toute sa politesse. Arrêté soudain, sur son épaule il «cueillait» un tout petit papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré les pattes aux fils broussailleux de son beurnouss.