Part 10
--Ya Sidi! regarde! La frêle créature du Seigneur me présage une nouvelle prochaine. Oui, dès avant ce soir, _inch’ Allah_, j’apprendrai de l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad!
Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement son souffle renvoya dans l’air chauffé le petit papillon bleu--dans l’air voluptueux et fiévreux qui nous venait par bouffées du grand Sahara mouillé de pluie... Puis il reprit, changeant de ton le plus naturellement du monde:
--Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne punissions pas ces élèves? Ils ont passé l’âge enfantin des douceurs, des caresses et de la famille. Ils vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité est avec toi: complète-la en reconnaissant la nécessité de l’obéissance et l’utilité de la souffrance... Par ta tête chérie! La douleur du corps mène à la joie de l’âme. C’est par elle, Sidi, que le _moumine_ devient _meslime_...
Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers? _Moumine_, c’est le croyant. _Meslime_, c’est le musulman, le résigné à la volonté du Tout-Puissant.
--D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en ai reçu, moi qui te parles, du piment dans les yeux. On se roule d’abord de brûlure, ce qui inspire pour l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite l’œil se rafraîchit. Il est net, propre, purifié: la vue percerait les murailles... Ah! Sidi, c’est un bel âge, celui où l’on peut recevoir sans honte du piment dans les yeux!
Justement nous arrivions devant une autre école, d’élèves un peu plus âgés. Si-Kaddour s’interrompit, fit ouvrir devant nous la porte:
--Ya Sidi, que ta bonté le constate: ici règnent la paix et la tranquillité!
Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les écoliers de quatorze à quinze ans, accroupis sur des nattes, psalmodiaient une très difficile sourate du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la bouche en moue, marquait la mesure et de sa baguette tapait çà et là sur l’épaisse coiffure de ceux n’allant pas en chœur.
SOURATE XCVII.--EL KADR.
Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux.
Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit d’El-Kadr.
Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr?
La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois.
A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde pour régler toutes choses.
La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore...
--Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit des arrêts immuables. Les événements de toute l’année sont fixés par les anges durant ces heures redoutables et bénies!
Il était plein d’enthousiasme.
--O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens revivre ma jeunesse. Ici j’ai étudié. Et là, un peu plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans, ardent et modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent défiler, qui poursuivent leurs études et deviennent de savants _tolbas_, et qui porteront les bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines. Ya Sidi! la science est belle quand on la reçoit d’un cœur humble et pieux. C’est la récompense des purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le proverbe nous le dit: «Travaille pour ton honneur jusqu’à ce qu’il soit réputé; et quand il est réputé, dors et reste tranquille.»
Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue... qui n’a jamais, jamais bien compris quelles haines inextinguibles se répandent à travers le monde en même temps que les bonnes gloses et que les commentaires «humbles et pieux».
--Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce temps-là, alors que le grand chériff, père de Sid’Amar (Dieu augmente le salut de l’un et la réputation de l’autre!), nous exposait les doctrines du Vénéré Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle que je dus quitter la salle et m’en aller dans les jardins, où j’errai durant de longues heures, comme soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable... Ya Sidi! Ya Sidi!!... Et ce sont là des joies ineffables... Je te les souhaiterais, Sidi, parce que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je souhaiterais te voir _meslim_... Que mes femmes me soient défendues si je mens!!
Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire, car il est peu d’Arabes ne l’employant pas sept fois par jour. Pourtant (à portée du moins de mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée. Jamais...
Ses femmes? Quelles femmes? Était-ce là un tour oratoire? Lui, mon vieux taleb, mon vieil ascète, marié?
Marié??...
Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient bien aussi violents que les points d’exclamation coutumiers à l’incriminé. J’en voulais à Si-Kaddour de m’avoir trompé--j’appelais ainsi sa réserve--sur un point capital de sa vie. Marié!
Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction _roumie_.
--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te prie d’observer une chose: je dois l’exemple de la pureté à tous nos élèves, à tous nos disciples, à tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, _je ne pouvais donc pas ne pas être marié_.
Il me développa sa thèse devant le Désert vaste et grave. Et il était heureux d’un si beau motif de disserter.
--Le mariage, ô Sidi, nous le nommons «l’indispensable» et «le salutaire». Dès qu’un homme prend femme, le chitane pleure; et quand les diables d’enfer lui demandent: «Qu’as-tu donc, maître?»--il leur répond: «Un fils d’Adam vient de m’échapper!»
Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que je riais.
--Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en effet le mortel n’échappe pas toujours. Mais les vertueux ont du moins une raison de résister. Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux marchands ce bon moyen: avoir une femme légitime dans chacun des divers endroits où les mènent leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse, par exemple, sur le conseil de nos tolbas, s’est marié à Mozafrane sans vouloir que tu le saches--parce qu’il craignait ta moquerie. Mais il ne faut pas railler les efforts du côté de la chasteté...
* * * * *
Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge de l’excellent homme: il apercevait, s’avançant vers nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire aux lèvres, son «ennemi» Si-Hassan-ben-Ali! Et ce furent toutefois des souhaits échangés, des compliments à perte d’haleine, comme il convient, pendant cinq minutes au moins.
--Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix câline, enveloppante, ya Sidi, je bénis Allah qui t’a rougi le visage et redonné ce bien: la santé. Ta jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu permet, plus forte et plus excellente que l’autre. Et nous sentirons en nos cœurs la douleur de te perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton élégante désinvolture devant les jolies femmes de ton pays...
Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour n’avoir pas constaté tout de suite que ce sujet me déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de cette désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue, fit-il dévier la conversation sur les caravanes, puis sur les chevaux, la chasse, les animaux domestiques...
Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux taleb:
Méfions-nous de Si-Hassan (par ce: «nous», je pense à la France). Ce khodjah-chef est extrêmement fort. En lui réside une puissance de domination perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes du pouvoir. Et par ces portes, qu’il entr’ouvre, il regarde tout, s’immisce en tout, tire des fils secrets correspondant avec tout... Il n’y a pas, je crois, une intelligence comparable à la sienne entre les natifs de l’Afrique des sables. Intelligence très musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que compréhensive, plus rouée que vraiment habile, plus patiente que persévérante, plus vaniteuse que fière, plus indomptée que stoïque dans les revers du malheur: telle que, un ensemble à craindre le jour où ces facultés se déchaîneraient contre nous, après avoir--qui sait?--pris leur point d’appui en certaines révolutions de palais...
Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé, du reste? (Je reconnais que mes chemins d’aujourd’hui se ressentent étrangement d’avoir trop vu d’écoliers...) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me vantait les mérites de ces animaux légers, tellement rapides qu’une race spéciale de chiens s’est créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur douceur, leur grâce.
--Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous n’en ayons pas ici. Tu verrais comme elles s’apprivoisent: aussi fidèles que des chevaux, aussi caressantes que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu pas une de ces gazelles, Sidi? Oui, chez toi, en France...
Nous étions groupés sous une des galeries à colonnettes de marbre. Des esclaves nous entouraient de leurs curiosités compactes. Et des pigeons bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour de la tête de Si-Hassan, toujours souriant, affable, digne et noble--beau, plus beau qu’on n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni divinité.
Ce serait un diable plutôt, au fond--un Chitane revêtu d’une forme séduisante. Un peu de l’orgueil infernal luisait sous ses longues paupières quand, à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter ce qui n’existait pas, il répliqua:
--Ya Sidi! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton serviteur? Tu veux une chose, elle se trouve. Je n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre petit papier, et l’un de nos _khouan_ m’envoie la gazelle que tu désires, privée, docile, accoutumée à se coucher sur un coussin dans un coin de la chambre. Un cavalier galope pour aller; il galope pour revenir; six jours passent: la gazelle est là. Quel disciple oserait ne pas accomplir nos simples vœux!
Il disait: _nos_. Le son de ses paroles rectifiait: _mes_. Et je fus curieux tout à coup de voir jusqu’à quel point il parlait sérieusement. J’acceptai, au grand dam de Si-Kaddour.
S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases polies n’étaient que le vent du désert susurrant parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien apprendre. En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva installé, accroupi au dallage, tirant de son écritoire une plume de roseau pareille à celles du bon Si-Kaddour--et Si-Hassan-ben-Ali dicta la lettre. Il interrompait pour «prendre mes ordres».
--La veux-tu toute petite, Sidi?
Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors observer très courtoisement, avec plusieurs circonlocutions et périphrases, qu’un fragile nouveau-né mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le changement de climat le tuerait comme la pluie tue les chameaux, ou comme le soleil tue les grenouilles.
--Par la bénédiction de notre koubba, tu as raison, Si-Kaddour! La plus haute sagesse s’exprime toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable. Réfléchissons. La demandons-nous adulte, cette gazelle? Non, n’est-ce pas! De quatre ou cinq lunes au plus... Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman.
La plume de roseau traçait les caractères à senestre, légèrement, souplement.
«... de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière, tel l’enfant qui ne quitte jamais les pas de sa mère. Si vous n’en possédez point une de cette sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou chez vos amis, immédiatement.
«Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction la plus haute. Il est Clément et Miséricordieux: qu’il soit loué dans les siècles!»
Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de Si-Hassan-ben-Ali. Un coup de tampon. Une empreinte. Et l’un des askers appelé:
--Miloud-ben-Tahar! Selle un méhari! Pars! _Fissa, fissa!_ Vite, vite!
Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte merveilleuse: car ordinairement les Arabes ne sont pas pressés. Enfin je serai donc encombré d’une gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid à Saint-Raphaël, chez ma grand’tante... Cette dernière, enchantée d’une semblable «curiosité» vivante, remerciera dans son esprit le beau khodjah, qui répliquerait, s’il le pouvait, par des phrases analogues à celles dont il me combla:
--Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci n’est rien. Tu aurais souhaité tant soit peu un léopard, une autruche, une négresse d’Éthiopie ou quelque autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour nous ni distance ni obstacles. Eh quoi! ton immense bonté craint d’affliger le possesseur actuel de la gazelle?... Rafraîchis ton œil, ô Sidi! Songe, n’importe qui de nos _khouan_ nous enverrait au premier avis, dans une outre, le sang de tous ses enfants!...
Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose soigneux de finir sur un «effet». Mais dans cet effet, pourtant, est une vérité enclose. La zaouïa demande des présents, ou des sacrifices, ou des vies--et tout s’offre.
--Je te laisse, Sidi, avec le bien!
--Avec le bien!
--Avec le bien!
Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire peur aux pigeons bleuâtres:
--Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite du khodjah.
Le vieux redoubla ses soupirs: «Ya Sidi!» en faisant de grandes enjambées près de mon fauteuil remis en route. Mais quand nous fûmes seuls, il exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit les malheurs qui pouvaient résulter pour moi de ma confiance téméraire.
--Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de simples nomades: «Le son ne devient jamais farine; l’ennemi ne devient jamais ami...» Ya Sidi!...
XXIII
21 octobre.
Encore quarante-huit heures d’anxieuse attente...
Mais, pour occuper cette attente, les navrances de Si-Kaddour et diverses anecdotes. J’avais bien deviné: au Ciel est un bon Djazerti, patron de ceux qui songent trop que leur «appareil» sera levé après-demain.
* * * * *
C’était vers le soir. Les Djazerti de cette terre venaient d’accomplir leur visite à l’hôte, leur devoir qu’ils ont repris avec la plus édifiante ponctualité. Ils quittaient ma tonnelle (dont le sol est maintenant raffermi). Ils s’en allaient--toujours semblables à eux-mêmes, toujours énigmatiques, muets, graves, austères, rigides, visages sans pensée discernable, masses de blancs vêtements accumulés ne laissant point deviner où commence la laine des draperies, où finit la chair sanctifiée des membres ni du corps. Et leur suite «accompagnait», en ordre silencieux...
--Ya Sidi, murmura Si-Kaddour, regarde celui dont le cœur est atteint d’infirmité.
Infirmité morale, je le compris bientôt, en voyant quel élégant beurnouss visait le regard scandalisé du vieux taleb.
--Ya Sidi, reprit-il, une infirmité siège en _son_ cœur et ne fera que s’accroître. Mais le Miséricordieux connaît les secrets, les entretiens, les embûches cachées: il est au-dessus de tout... Je vais raconter quelque chose à ta haute compétence, Sidi. Tu te souviens, n’est-ce pas, qu’hier un papillon de Dieu s’était posé sur moi, présage de nouvelle? Eh bien, cette nouvelle est venue... par un courrier... non pas bonne, _idri Allah_! La plus aimée de nos zaouïas-filles, celle de Siouah, se rebelle contre son Maître; elle refuse de nous envoyer les présents de ziara qu’on dépose là-bas pour nous. Ce sera donc désormais une rivalité déplorable, une scission même peut-être, à moins que le Seigneur ne pulvérise les intrigants. Or, Sidi, laisse-moi te l’apprendre, le mokaddème dirigeant notre maison de Siouah, c’est le propre cousin du khodjah. Ya Sidi, ya Sidi! En vérité, je te le répète, par mon bonheur futur des Paradis, par la bénédiction sublime du Vénéré Sidi-Bou-Saad, la main de Si-Hassan-ben-Ali se retrouve en tout acte de révolte. Et sa bouche a deux souffles: l’un propage au loin le Mal, et l’autre feint perfidement de réchauffer ici le Bien!
Je songeais, écoutant le taleb.
Siouah... Nom célèbre, pays béni d’Égypte... Ancienne oasis de Jupiter Ammon, où tant de souvenirs fabuleux et mythiques s’éveillent--où Alexandre le Grand crut devoir se rendre et se prosterner--où les thaumaturges des villes grecques allaient chercher leurs moyens de miracles... Et j’y croyais voir, blanche et secrète entre les palmiers, la zaouïa-fille des Djazertïa près d’autres rivales, en ce lieu sacré que les croyances, les schismes, les sectes se disputent encore aujourd’hui...
--Ya Sidi, continuait Si-Kaddour, je souhaite ardemment, de toute mon âme de vieil homme, le retour de notre Illustre Chériff (Dieu le ramène avec le bonheur!). Bien que sa magnanimité soit toujours trop douce à Si-Hassan, il empêcherait beaucoup de péchés par sa seule présence. La divine _baraka_ l’éclairerait sur le danger.
--Tu crains alors, ô taleb, que vos _khouan_ de Siouah ne s’attachent à d’autres «Ordres»?
Comme un cheval fourbu recevant de l’éperon, le pauvre taleb rassembla son courage. Il gesticula quelque peu, pour protester. Il leva ses yeux jusque-là rivés au tapis. Et très haut dans le ciel il vit passer les sombres oiseaux de mauvais augure--les sansonnets, les _zerzour_ aux bandes impressionnantes, au vol bruissant, rapide et noir.
--Non, ô Sidi! Nos fidèles, inch’ Allah, suivront toujours notre Règle, bien que d’autres sucent leurs dons. A quels Ordres, à quels Ordres veux-tu que des Djazertïa s’abandonnent?... A quelles nouvelles et fallacieuses doctrines se plieront les cœurs ayant une fois goûté l’Extase en la vraie voie de Sidi-Bou-Saad? Sans vouloir nommer nos rivaux des sables, hem, hem! dont il ne me sied de faire ni blâme, ni éloge, les _khouan_ Djazertïa iront-ils aux Khadrïa[10], qui souffrent parmi leurs disciples les misérables sous-groupes des Derkaoua mendiants ou des Aïssaoua mangeurs de verre?... Iront-ils aux Rhamanïa, qui prétendent avec impudence que le corps de leur fondateur gît entier en deux villes différentes, faveur miraculeuse dont Notre-Seigneur Mohammed le Saint Prophète, lui-même, n’a pas joui?... Iront-ils aux Cheikhïa, qui négligent les choses spirituelles pour les vains honneurs des hommes?--et d’ailleurs la gloire de ceux-ci a baissé: ils sont montés et descendus, comme le soleil... Iront-ils encore, que te dirai-je, Sidi, aux Bakkaïa du Soudan, qui font mille simagrées avant et après la prière, trois signes à droite, trois signes à gauche, trois derrière eux, trois vers la terre et trois vers le ciel?... Ou aux Naquechebendïa de Perse, qui, sous couleur d’ascétisme, négligent les intérêts de ce monde, et même ceux inéluctables de la Justice et de la Vérité?...
[10] Tous les Ordres cités dans ce paragraphe (sauf les Djazertïa) y sont nommés sous leur vrai nom.
Il se tut enfin. Les _zerzour_ passaient, passaient, projetant sur le sol l’ombre de leurs compagnies épaisses, emplissant l’air, par minutes, de la stridence de leur vol. Et la science théologique demeurait inerte, un peu inquiète, semblant avoir du plomb dans l’aile... Infortuné Si-Kaddour...
C’est alors que Bou-Haousse, disparu depuis le matin, se précipita en trombe au pied de mon fauteuil, clamant sur un timbre suraigu:
--Ya Sidi, tu es mon père! Tu es mon seigneur! Moi ton serviteur, j’ai droit à la considération!
Plusieurs beurnouss criards suivaient. Mais la voix vrillante de mon guide dominait tout, me perçait le tympan.
--Ya Sidi, je ne connais que toi et Allah! Personne n’est au-dessus de moi, que toi et Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!
Il fallut bien un quart d’heure, je n’exagère pas, pour ne rien savoir encore--mais simplement pour discerner quelques paroles des autres hurleurs:
--Fils de chien!
--Fils du péché!
--Fils de celle chez qui descendaient les cavaliers!
--Fils de celle qui jamais n’a dit non!
Je pensais aux fusées d’un feu d’artifice, les dernières, celles du bouquet. Elles se croisent, elles se mêlent, elles ne font qu’un tout aveuglant. Au lieu d’aveuglé, mettez abasourdi: voilà ce que j’étais. Je ne m’en serais jamais tiré sans l’aide du bon Si-Kaddour, plus accoutumé que moi à ces véhémences arabes, à ces rauques fureurs, à ces yeux furibonds, à ces poings brandis au ciel.
--Ya Sidi, raisonna-t-il, que ton cœur ne se tourmente point de ces choses. Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte, on ne doit point l’accuser. Ben-Ziane va reconnaître qu’il s’est trompé.
--Qui cela, Ben-Ziane?
Dans le tumulte je n’avais pu discerner l’accusateur. Mais, au prononcé de son nom, un petit homme chafouin, pâle, maigre, souffreteux--un de ceux qu’avaria la tare physique si fréquente au Sud--cessa de tendre vers Bou-Haousse un bras menaçant, plus décharné que le possible. Il se terra, lui aussi, entre les roues de mon fauteuil.
--Ya Sidi! Par Sidi-Bou-Saad, j’invoque Allah et sa Justice!
C’était moi qu’il invoquait, pour l’instant, d’une voix plus élevée encore que celle de mon Bou-Haousse. Et l’un glapissait: «Tu es mon père!» Et l’autre râlait: «Je suis ton fils!»
--Ton guide m’a volé, Sidi! il m’a dévalisé! Je suis un homme mort, Sidi! Je suis aussi dépouillé que le jour où je suis sorti du ventre de ma mère!
Et cependant Bou-Haousse continuait son apologie:
--Ya Sidi! Le mensonge n’a jamais glissé sur mes lèvres! Ce vil imposteur ne te persuadera pas, Sidi! Je le méprise plus qu’un enfant de moucheron! Moi, ton serviteur, je suis sans crainte! J’ai droit à la considération!
A dire vrai, cette prétention semblait généralement admise par le cercle de curieux qui, très vite, s’était formé, grossi, aggloméré, risquant de rompre la tonnelle.--Et les épithètes injurieuses, relatées plus haut, n’allaient pas du tout au voleur. Elles tombaient au contraire en pluie sur le capuchon du volé.
«Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte»: cela déterminait l’opinion.
Mais quand, avec mes idées de Français, j’eus déclaré vouloir pour Bou-Haousse une exemplaire punition, l’aspect de la scène se modifia. Au lieu de rugir d’orgueil, mon guide bêla d’innocence. Les amis-défenseurs prirent tout à coup je ne sais quel air de n’avoir rien vu, ni su, ni entendu,--ni rien dit non plus, depuis une heure. Seul l’excellent Si-Kaddour persistait en son projet de m’éviter cet esclandre.
--Ya Sidi, je t’en conjure par ta tête chérie, laisse aller cette petite histoire au fil de l’oubli...
Mais j’exigeais une suite à l’affaire devant le «khadi de l’Islam» qui juge les différends, à la zaouïa.
--Écoute-moi, ô taleb!
--Je t’écoute, Sidi, je t’écoute, car tes paroles sont toujours agréables et profitables...
A force de m’écouter, il finit par m’entendre. Et Bou-Haousse, qui m’entendait aussi, sanglotait désespérément, faisant retentir l’air de ses protestations.
--O Sidi, tu méconnais ton fils chéri!
Mais au contraire cet inappétissant Ben-Ziane, le volé, transporté de joie embrassait mes genoux, mon épaule, et même un peu mon fauteuil:
--Sidi, ô mon père! Qu’Allah augmente ton bonheur! Qu’il détruise tes ennemis! Qu’il te rende pareil à l’eau courante! Qu’il te donne cent chamelles et une chamelle. Je suis ton esclave, je suis ton cher fils!
Il fallut presque l’emporter de force, afin d’éviter la mort par les baisers.
XXIV
22 octobre.
Je m’impatientais, ce matin, devant le tribunal du khadi, plus semblable à une boutique qu’à un lieu auguste et solennel. Il y avait là, par terre devant la porte, quantité de plaideurs et de témoins accroupis sur les talons, patiemment, béatement, commentant à perte de vue leur bon droit indéniable. Du bruit bourdonnait--une humeur joyeuse--et les tasses de thé jouaient leur rôle bienfaisant et consolateur.
Mon fauteuil roulait parmi les compliments.
--Tu vas bien?
--Bien.
--Tu vas bien?
--Bien.
--Bien.
--Bien...
Un salut mieux scandé résonna dernière moi. C’était, survenant tout à coup, Si-Djelloul-ben-Embarek, Grand Oukil, administrateur du temporel de la zaouïa, gardien suprême des saints tombeaux, et tellement majestueux que parfois il m’intimide. Son «amplitude» se montra très cordiale. Comme hier Si-Kaddour, il fit aujourd’hui le louable essai d’empêcher ce qu’il appelait une inconvenance.
--Ya Sidi, par Allah sur toi, ne laisse pas comparaître publiquement ce Bou-Haousse! Foule aux pieds cette petite chose!...