Islam saharien

Part 11

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Et je sentis que, pour cela seulement, le gros personnage était sorti ce matin. Il voulait me parler, sans risquer son prestige dans une démarche trop directe. Qui sait même si le retard du fameux «khadi de l’Islam» ne provenait point de son influence?... Et je devinai davantage encore: derrière leurs murailles épaisses et leurs portes inconnues, les Djazerti blancs, les Sphinx, souhaitaient de même que «la petite chose» fût négligée par moi--si toutefois des Sphinx pétrifiés peuvent _souhaiter_--avoir un mouvement de l’esprit ressemblant à de la vie...

Mais malheureusement, plus on souhaitait, plus je m’obstinais en la décision opposée. Après cet aveu, je ne pourrai plus céler que j’ai mauvais caractère...

--Ya Sidi, me disait le gros homme, tu es plus inébranlable que les fondements des sept cieux.

Ayant ainsi protesté et dégagé sa responsabilité, Si-Djelloul-ben-Embarek sourit, très épanoui. J’ai peine à le croire complice secret des intrigues du beau khodjah-chef. Mais c’est évidemment l’un de ces fonctionnaires zélés, contents d’eux, tyranniques quand on leur montre de la faiblesse, et pouvant devenir instruments passifs d’une habile flatterie...

Nous entrâmes tous au tribunal du khadi.

Je ne puis transcrire ici l’océan de paroles superflues où se noient les affaires entre Arabes beaux parleurs, et qui fait une comédie de toute séance de justice civile. Les deux hommes, Bou-Haousse et Ben-Ziane, crièrent, hurlèrent, s’injurièrent. Ce dernier voulait prouver qu’il avait été tondu, et je me déclarai prêt à le tenir pour écorché--j’étais assez confus d’avoir amené un voleur chez mes hôtes...

Mais ne pouvait-on punir Bou-Haousse? L’estimable Si-Khouïder-ben-Abdallah, juché derrière son comptoir, n’avait-il donc aucune lumière éclairant ce cas spécial?

Embarrassé, le khadi, au lieu de me répondre, feuilletait son code malékite, et consultait--lui aussi, Seigneur!--les gloses des commentateurs des Livres Saints. Cependant le grand oukil me disait:

--Pardonne à ton serviteur, ô Sidi, puisque ta trop grande bonté crut devoir réparer sa faute...

--Pardonne-lui, ô Sidi, renchérissait Si-Kaddour. Tu ne peux espérer le corriger. La queue courbe du chien sloughi ne se redressera point, même si tu la mets sept ans dans un étui...

Néanmoins nous passions en revue les moyens répressifs. La matraque éloquente se trouvait écartée par mes habitudes françaises et par la prière du grand oukil. Une amende? Avec quoi l’eût-il payée, puisqu’il venait de restituer tous les douros de son _mezoued_? La prison prolongée? J’en deviendrais la victime, accoutumé que je suis au service de ce coquin; et, davantage encore, je vais avoir besoin de lui, pour ma «contre-opération», demain.

Le khadi tournait toujours les feuillets de ses gros livres et me proposait des «punitions» vraiment puériles: promener Bou-Haousse dans la zaouïa, avec, sur la poitrine, un «écriteau de honte». Le revêtir de haillons vermineux. Le priver durant trois jours de cousscouss.--Châtiments du monde islamique qui sait à quel point ses enfants, parfois féroces, restent de petits enfants. Je refusai ces expédients, fallacieusement coercitifs. Je remis à plus tard la solution du problème... Finalement nous nous séparâmes sans avoir rien décidé:

Allah est le plus instruit!

Et nous allâmes déjeuner. Le grand oukil me conduisait, toujours majestueux, toujours bonasse, toujours serviable. Il cherchait en sa tête une compensation aux tracas judiciaires que j’avais voulus, mais qui n’auraient pas dû m’atteindre dans la zaouïa bénie de Mozafrane. Avec simplicité, avec le même calme dont il m’avait vanté tout à l’heure les talents de chasseur de son chaouch Djouba («Tu ne peux concevoir son habileté, Sidi: tout ce qu’il a visé est inscrit tué»), avec la même simplicité, donc, le grand oukil me fit cette offre inattendue:--Si tu veux une belle femme, Sidi, tu n’as qu’à souhaiter, et tu la trouveras sur tes fréchias par mon ordre...

Divers détails suivirent, assez peu chastes. Et je ne voulus pas répondre que je connaissais dès longtemps la présence à la zaouïa de ces «dorées», de ces danseuses qui vivent ici sans y danser à cause de la gravité du lieu, ces «beautés» (récite mon vieux taleb) «dont les yeux brillent comme la lune au zénith et dont les bras sont polis comme la hampe des étendards»--et qui font partie de la haute hospitalité.

Ce sont des usages très anciens, plutôt bibliques. Aux caïds, aux chefs arrivant de loin sans leurs femmes, on ne croit pas du tout, par cette politesse, faire perdre le droit de réciter pieusement la sourate vingt-troisième:

Heureux sont les croyants... Qui évitent toute parole déshonnête, Qui savent commander à leurs appétits sensuels.

XXV

23 octobre.

C’est aujourd’hui, c’est tout à l’heure...

Je ne suis pas d’ordinaire une telle poule mouillée. Cette fracture, à Paris, je l’aurais tout bonnement considérée comme une fracture, c’est-à-dire une simple épreuve de patience. Mais sous ce terrible climat, le paludisme aidant, il arrive que les os brisés ne se ressoudent point, et restent inertes en présence.

Mon énergie s’est usée pendant ces deux mois d’inquiétudes et de souffrances--car j’ai souffert aussi physiquement, beaucoup. Est-ce bon? Est-ce mauvais? Je l’ignore. Mon vieux Si-Kaddour prétend y voir un excellent signe: le travail douloureux mais sûr menant au «raccommodage» parfait. Du reste, le taleb s’en remet à la Puissance de Là-Haut, si loin de nous si petits. Et voici le Koran ouvert, pour me relire quelque chapitre:

Dieu sépare le fruit du noyau. Il tire le brin d’herbe d’une graine desséchée. Il crée, il tue. Il fait la mort avec de la vie: et de même il fait revivre ce qui semblait mort ou endormi. Il est le Miséricordieux!

Ai-je mérité la miséricorde?...

XXVI

Même jour, minuit.

En deux mots, comme les notes d’un soir de bataille:

Nous avons «rompu le plâtre», et je ne suis pas, hélas! certain du résultat. Quel engourdissement, quelle impression hésitante, au sortir des langes rigides et durs. Ma cheville est très faible. Je la traite avec la gaucherie un peu affolée des jeunes mères qui n’ont jamais encore enfanté...

Si j’allais tout compromettre par ignorance?

Puis il me semble à d’autres instants que tout est déjà compromis. Je frissonne. Moi qui n’aime point les médecins, je regrette pourtant de me sentir ès mains du seul Si-Kaddour, privé des lumières de la Faculté...

XXVII

30 octobre.

Vraiment, c’était bien une naissance; et l’on me traite comme une accouchée: petits soins, petites friandises, visites--oh, surtout, des visites! A peine me reste-t-il le temps d’éprouver une joie quelconque de cette issue probablement favorable--si rien de fâcheux n’intervient.

Le cheikh des tolbas m’envoie de la confiture, reçue de Damas ces temps derniers. Le grand oukil me fait présent d’un coussin de cuir découpé, le plus beau que j’aie jamais vu, apporté l’autre jour à la zaouïa par les Touareg. Et le délicieux khodjah, Si-Hassan-ben-Ali, me vante doucereusement les charmes de la gazelle arrivée hier dans les bras d’un cavalier--une petite bête mignonne et fine, malicieuse et timide, que j’ai baptisée Faffa, au grand scandale de mon vieux taleb.

--Ya Sidi, tu es au-dessus de mes paupières! Mais, par Allah, une gazelle a-t-elle besoin d’un nom?

Alors nous dissertons, nous discutons. Le Prophète avait bien nommé sa chamelle favorite Kosouah, et ses ânes Ofaïr et Yafour. Et sa mule blanche, sa célèbre mule Doldol, Si-Kaddour voulait-il donc l’oublier?

--Ya Sidi, la vérité est avec toi. Ne te moque pas de ton serviteur. Mais ces noms que tu me cites n’étaient pas des noms d’homme, ni de femme des hommes. Rien qu’en cette zaouïa, Sidi, cinquante au moins de nos filles en Dieu, esclaves ou libres, s’appellent Faffa!

Je ris. Faffa ne sera Faffa que pour les Français plus tard et maintenant pour moi. Sans nul souci des propos, elle trottine autour du tapis, frappant de ses petits sabots le dallage des faïences claires--et ce joli toc-toc, si léger, me semble battre la mesure aux élans de mon espoir. La vie est belle, quelquefois.

J’aspire à la liberté de toutes mes forces, la vraie liberté, celle qui résulte de cette chose si simple, si peu appréciée quand nous la possédons: l’inconsciente rapidité du mouvement. Courir... même par ce temps lourd, j’en fais un idéal qui me hante. J’y songe le matin, quand la nacre de l’aube tardive découpe en noir le grillage doré de ma fenêtre--et le soir, quand l’écroulement des argenteries encadre de nouveau le mouton rôti--et la nuit, lorsque la prière est annoncée par le _moudden_. J’y songe même quand midi flamboie: avoir chaud par suite d’une course folle, comme un enfant.

* * * * *

Je n’ai point mentionné les phases traversées cette semaine, les oscillations entre mes doutes et ma croyance à la guérison.

--Allah est le maître des événements. Il domine tout, me répétait Si-Kaddour.

Cependant, pour aider Allah, il convoqua près de mon tapis le chef-masseur des étuves, Hamou-ben-Missouk, celui qui pétrit sous ses doigts les chairs les plus djazertiques. Or cet Hamou me déclara, par la bénédiction et le salut, qu’au bout de quinze jours de traitement ma jambe serait apte à me conduire «jusqu’à la fin de la terre!» Je n’en demande pas même autant. Et je l’écoutais cependant, charmé de ses promesses, cet homme aux petits yeux bridés, mystérieux, dont les longs bras maigres détiennent ma future santé.

--Ya Sidi, la force, la résistance, la souplesse sortiront pour toi de mes deux mains comme le vase sort des mains du potier. Que Sidi-Bou-Saad me brûle sur place si tu te rappelles en partant quelle est celle de tes chevilles qui t’aura retenu chez nous, qui me donne aujourd’hui la gloire de te servir...

Son regard est équivoque, et son sourire. Il porte la tare morale de ceux dont le métier s’accompagne d’à-côtés louches et discrets: la robuste beauté de son corps n’arrive pas à faire illusion, mais pas du tout, sur la beauté de son âme. Il sent mon impression. Il essaie de la combattre en dogmatisant médecine et chirurgie.

--Mauvaise cassure, ô Sidi! heureusement ton sang vaut de l’or. _Ak Rabbi!_ je te le répète, avant une lune, si Dieu veut, tu retourneras dans ta France à condition que d’ici là tu viennes tous les jours au _hamma_--car, te soigner, je ne le puis sans la buée chaude et salutaire. Tu verras ma science, ô Sidi! Tu ne pourras en croire ni tes muscles ni tes yeux. Par la baraka très sainte! j’ai guéri plus de seigneurs que ta tête chérie n’a de cheveux. J’ai remis l’épaule à Si-El-Aïd, j’ai enlevé à Si-Tahar le mal des princes (la goutte)--et combien d’autres, très remarquables, n’ai-je pas soulagés entre les illustres Djazerti!

Il fallut prier ce faquin d’aller surveiller son étuve, en laquelle je me rends depuis très consciencieusement.

Et là ce sont chaque soir des séances bizarres où je joue le rôle d’un objet, d’une chose docile qu’on tourne et retourne parmi la buée fantastique et le doux ruissellement de l’eau. Hamou-ben-Missouk chantonne à voix basse (malgré la défense des pieuses règles). Il s’approche de moi, il me palpe, et son chant se coupe de souffles haletants, étouffés, presque indiscernables. Les deux esclaves noirs qui l’aident glissent félinement sur le sol mouillé. Et j’entends derrière les murs des papotages, de petits cris de femmes, des rires légers, jeunes et frais... Je pense aux ébats singuliers dans la piscine de Bagdad, j’évoque le portefaix, les trois jeunes filles, tous ces contes de licence et de suavité dont l’Orient charme encore maintenant ses oisivetés voluptueuses... Puis aux rudesses du grand massage succèdent de lentes pressions dont Hamou repose sa fatigue et la mienne. Il se met à raconter, sans préambule, de merveilleuses histoires saugrenues qui s’ajustent à mes songes:

--... Alors la mère du sultan dit à son fils magnanime: «Ne cherche pas davantage, ô toi que j’ai porté! Donne à celui qui est présent, couvre celui qui dort, oublie celui qui est absent.» Mais il n’écoutait point sa mère, parce qu’il voulait ce jeune homme et cette belle femme...

Le conte s’interrompt sans que je le sache ou que j’y prenne garde. Les nègres passent, colossales silhouettes. Les rires tintent derrière le mur... L’eau tiède s’égoutte paresseuse... Hamou chantonne...

Et comme aux jours de mon arrivée, mon âme est «prise» au piège du rêve et de l’irréel.

XXVIII

2 novembre.

L’étuve n’exige que mes soirs.

En cette date mélancolique où Paris visite ses morts, les tombeaux m’ont attiré, et ces souvenirs du passé qui sont les tombes de sensations éteintes. Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait trop de sa splendeur automnale, si différente du tragique été calciné. Je n’ai pas pu mettre mon âme au régime de la tristesse.

Pourtant--et plus que certains--j’ai mes deuils. Sécheresse d’âme, alors? Oui, dont je suis presque irresponsable, car elle ne vient pas de mon cœur: le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement. Ce sable est un débris de rocs. Ce peuple est un débris de race. Il garde à peine la mémoire de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait l’Espagne de sa civilisation créatrice, ceux où les Sarrasins guerriers venaient chez nous jusqu’à Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme à l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui, je ne l’ignore plus, la conquête du monde par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante--la gloire qui portait quelque chose de fort derrière ses étendards. Il n’y a là (sauvage aussi) que le seul progrès tortueux d’un mysticisme mené par des appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement les offrandes de vies humaines, mêlées sur les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de _douros_.

Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses sourires comme dans ses tempêtes, dans ses apaisements comme dans ses férocités. Et c’est pourquoi, âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance. C’est pourquoi il m’impose cette indifférence momentanée de la vie et de la mort, cette acceptation du néant...

Certes, voilà des propos maussades; je subis aussi sans le savoir l’impression de la Toussaint: et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses yeux veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout, cette jolie bête, plus câline et plus bondissante qu’on ne saurait l’imaginer. Sa légèreté doit faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant valoir et moi faisant valoir Faffa, nous attirons beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.

--Ne sois pas offensé, ô Sidi! _Ils_ n’ont guère vu de gazelles, car elles sont rares en nos contrées. Et jamais leurs yeux curieux n’ont connu de bâton pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes ordres.

Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se nommer _béquille_ en langage précis--la tant redoutée béquille... Mais que m’importe d’être grotesque pour quelques jours de prudence seulement?

Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance, chez nous natifs de l’Europe, est bien la meilleure résignation...

* * * * *

Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage aux saints restes.

Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette grotte où Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence--et d’abord à la fontaine Aïn-Selam d’où descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau. Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers étroits du sommet de la petite montagne.

--Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte!

Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances, et Barka se tenait à quatre, pris d’un désir de pirouettes. Mais bientôt cependant, la fatigue aidant pour moi et la piété pour les autres, nous abordâmes les lieux sacrés dans un recueillement complet.

--Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de richesse et de salut: car son onde parfaite, que rapportent nos fidèles aux pays les plus distants, guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme. Et n’est-ce point un immense miracle, Sidi, qu’elle ait ainsi jailli au faîte du mont? D’où vient-elle, cette eau bénie? D’où? J’ai réfléchi, et je pense, ô Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des Jardins du Ciel.

Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance: assez de prose règne déjà sur l’univers contemporain. Et puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas entièrement: la source artésienne doit arriver (par-dessous l’horizon en effet) des hauts plateaux du Sud, analogues à ceux de l’Aïr dont les lointaines nappes mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.

--Ya Sidi! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad (Allah veuille lui prolonger la félicité!) vit l’eau pure couler soudain au simple choc de son bâton, il s’écria: «Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur la terre!» Puis, comme c’était l’heure sacrée de la prière du _mogh’reb_, il s’agenouilla pour ses ablutions près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant trois fois: «O mon Seigneur, fais-moi sentir l’odeur exquise des Paradis!...» Et dès cette heure, ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très sainte: par le miracle d’abord, et par le contact de son premier flot avec un être religieux, supérieur à toute créature, notre Sublime, notre Illustre, notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!

Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous écoutant, ma béquille béquillant, nous parvenions au seuil de la grotte, petite excavation sans profondeur et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue s’étend, libre, sur le grand Sahara de sables aux lignes d’indicible beauté.

--IL vivait là, Sidi...

Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes, me touchèrent plus que l’habituelle éloquence du vieux disciple: «IL vivait là...» Sous cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et _voulu_ son rêve. Et ce rêve de doctrines et de domination persiste encore, magnifié par la renommée, agrandi par une heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose, les Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui souhaitent posséder le monde jaune et noir. Mais nos cervelles françaises, critiques et irrespectueuses, ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent de super-terrestre, de colossal et d’immense pour des esprits musulmans ralliés à leur _dikhr_.

--IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons. Son extase mystique était pleine d’amour des hommes, de piété, de douceur, d’humilité. Laisse-moi te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent parlé et que depuis longtemps je projette de te faire entendre: un fragment de son admirable ouvrage que tu ne connais pas encore, intitulé: _l’Or de la Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du monde, Bou-Saad-ed-Djazerti_...

Décidément, le grand Saint a produit toute une bibliothèque, car une foule d’autres titres édifiants me sont devenus familiers (sans compter ceux que j’ai déjà notés): _le Parfum du Ciel_, par exemple, _les Glaives de la Foi_, _les Diamants du Sublime Trésor_. J’en oublie quelques-uns. Le taleb reprend ses bonnes habitudes de transporter des bouquins fanés dans les profondeurs du capuchon de son beurnouss...

--C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du Koran: «Dis: si vous aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera.»

Nous étions assis contre les parois mi-circulaires de la petite grotte, suavement prostrés par le temps très chaud. Des mouches, près de l’entrée, coupaient les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante; et la vieille voix de Si-Kaddour, lente et monotone, se mêlait au bruit de leurs ailes et formait la basse du concert.

--«... Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais Dieu aime aussi ceux qui ne suivent pas. Il aime tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la volonté même, puisque aimer une créature ou une chose _c’est la vouloir_.

«Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer. Si l’on se pénètre bien de cette vérité évidente, on demeure persuadé que tout ce qui existe, l’infidèle comme le croyant, est enfermé dans l’amour de Dieu. En effet, si l’infidèle n’avait pas été l’objet de sa sollicitude, Dieu ne l’aurait pas créé.»

Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant signet.

--Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand je te parlais de cette douceur de dogmes, et, spécialement envers les Roumis, du bon sentiment de Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.

Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient. Tout recommence d’ailleurs sur cette terre: la nuit après le jour, le découragement après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi toujours la même: «Les Djazerti sont guerriers, dominateurs, violents. Le sang des Roumis, notre sang, ils l’ont maintes fois versé.»

--Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb! pour que je sois convaincu, tu n’aurais pas dû me l’apprendre.

Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour, pendant que je rythmais la mélopée avec un zèle de vrai _khouan_ soutenu par mon esprit taquin:

Demande de tous tes vœux un Chef juste Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile! Si de ton Chef le Sabre est affilé Il imposera la Voie droite, Il confirmera le Témoignage. Prions, de par le Sabre! Par le Sabre, ta prière sera exaucée...

--Ya Sidi: Je t’en prie, Sidi!

Mais je récitais encore:

Par le Sabre, ton aumône sera agréée, Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée, Par le Sabre, ta famille sera bénie, Par le Sabre, tu seras un saint et un pur!...

--Ya Sidi! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine musulmane? Dans le Koran, n’y a-t-il pas écrit: _La force, réelle manifestation de Dieu sur la terre_?

Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire conciliant, il se rebiffait. Il acceptait sa part de responsabilité dans les rudesses de l’Islam.

Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter. Et lui, voyant cela, fut terriblement confus d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta dans des explications où il fonçait, tête baissée, pareil au fuyard qui court dans une ruelle.

--Ya Sidi, la vérité est avec toi! le jugement sain est avec toi! Pourtant remarque ceci: le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait l’exhortation que tu me répètes, n’en portait pas la faute, si faute pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh,--tu trouveras cette règle en nos doctrines et en les meilleures gloses des Livres Sacrés,--l’âme du cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer endormie... Oui, Sidi! Pendant que les paroles inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et chérif doit écouter, surpris: il devient son propre auditeur. Et les maximes qu’il a dites, il les connaît seulement par ses oreilles attentives, et non point par le mouvement de ses lèvres, encore moins par l’impulsion volontaire de son cerveau...

Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui; c’est l’Esprit qui parlait chez Daniel et chez Ézéchiel) n’allait pas sans me faire sourire--en dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes «flairent» nos impressions avec un merveilleux instinct. Si-Kaddour répondit avant que j’aie pu parler:

--Ya Sidi! Pourquoi doutes-tu? Il n’y a rien de plus juste et de plus naturel... Le chériff inspiré par Allah se trouve dans la situation d’un pêcheur de perles, qui plonge pour trouver de précieux coquillages au fond de la mer. Le sang bourdonne sous son crâne, ses mains s’accrochent au rocher. Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des coquilles pêle-mêle dans son panier. Mais les perles, ô Sidi, les perles fines et rares, il ne les voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent, sur le rivage.

La parabole se déroulait doucement, à l’abri de cette grotte miraculeuse, en ce décor de vignes et de palmiers dont le vent tiède faisait frémir les branches--les beaux palmiers, les arbres féconds et précieux qu’Allah créa le sixième jour en même temps que l’homme, parce que, sans eux, l’homme n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.