Islam saharien

Part 12

Chapter 123,701 wordsPublic domain

--Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien Sidi-Bou-Saad aimait les arbres: on ne peut avoir l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait au point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers et par quelques marchands cette oasis miraculeuse. Il les aimait... tels des enfants chers. Il les aime encore jusque dans le tombeau. Et les arbres le lui rendent. Le gros figuier, près de la mosquée, a percé le mur d’un effort de ses racines--et voici que son étreinte enserre affectueusement le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.

--Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.

--Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.

Nous descendîmes lestement--autant qu’une béquille aidée d’auxiliaires connaît l’allure leste. Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et vermeil. Des roses piquetaient les buissons près de nous, sous les ombrages frais. Et Faffa la gazelle humait leur parfum de son petit nez dédaigneux, et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc, toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais comme nous arrivions dans la cour d’honneur, elle partit d’un bond soudain, inexplicable, prodigieux, pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples du figuier.

--Viens, petite, petite!

Elle ne bougeait pas.

Alors le vieux taleb conclut triomphalement:

--Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent la bonté qu’eut jadis le Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils se réfugient en lui, ou en ce qui le touche...

* * * * *

Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je n’étais entré jusqu’ici dans la «koubba des tombaux»: mon équipage eût scandalisé les fidèles. Si-Kaddour en explique le motif:

--Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu ne pouvais pas ôter...»

Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se déchausse point seulement en signe de respect--mais afin que ses semelles, qui marchèrent sur des choses impures, ne viennent pas souiller les nattes pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique, Clément et Miséricordieux.

Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé aussi ma béquille à la porte, près de mes babouches. Et j’ai suivi le grand oukil, gardien d’honneur des sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et dont l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait en courtes phrases, murmurées, susurrées, pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu obscur, sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les bois ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la piété des voix chuchotantes ne parvenaient pas à m’impressionner. Je me trouvais pris de cette bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte ennemi du nôtre, même si ce «nôtre», depuis l’enfance, fut oublié.

--Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs pierreries sont des émeraudes enchâssées d’or massif!

Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque travée, petites lueurs discrètes de sanctuaire. La chaire de cèdre paraissait toute noire, d’une hostilité qui menaçait. La niche plate où l’_imam_ qui conduit la prière se place debout, dans la direction de la Mecque, le dos au public, semblait une porte reclose sur des secrets que je ne saurai point. Tout me déroutait, même les parfums: véhémente odeur de musc, de santal, de benjoin, mêlée d’un relent de moisissure, agréable et comme dépravé.

--Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine qui soulève les dalles et enlace le saint monument.

C’était réel--mais je me demandai si c’était naturel. Et la sécheresse morale augmentait en moi, cette curieuse impossibilité de sentir. J’accordai pourtant les louanges nécessaires au merveilleux sépulcre qui s’est bâti tout seul en une nuit, avec les pierres apportées par les pèlerins du vivant de Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres savaient apparemment, dans ce temps de miracles, non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils et du petit-fils, ne sont pas mieux travaillées que celle du grand aïeul--cependant elles sont fort belles: d’élégantes colonnettes; des frises harmonieuses; des inscriptions dorées qui sillonnent le marbre blanc de leurs courbes fantaisistes, proclamant en versets du Koran que tout est poussière et qu’Allah reste éternel.

Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur sépulture ailleurs, en ce cimetière éloigné que je vis un soir et d’où s’enfuirent des femmes, blancs fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement, après la vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de la chaîne corporelle; seuls les héritiers de la _baraka_ reposent ici, près de l’ancêtre, parmi l’ardeur des parfums et le recueillement du silence dévot.

Richesse et considération, tout vient à Mozafrane pour ces dalles augustes. Elles en sont la fortune, l’orgueil, la gloire et la raison d’exister. Elles ont, de la primitive fondation (_zaouïa_ signifie simplement _coin_, ermitage, cellule), fait un palais et une ville florissante. Et leur présence mélancolique décuple pour des Arabes la volupté des richesses, la volupté de l’amour charnel.

Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun occupé de nos pensées divergentes.

Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement s’éleva, semblant sortir du sol même. Cette voix rauque et douce à la fois proférait des syllabes confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me jugeais impassible, le petit frisson subtil de l’approche du mystérieux. Je _sentis_, jusqu’à pâlir. Là-bas un _khouan_, un pèlerin déjà en extase, soupirait sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur éperdu, frémissant délire qui n’a pas l’âpreté des visions indoues, parce qu’il vient des sens et non des conceptions de l’esprit.

--Cet homme est heureux... murmura près de mon oreille le taleb.

Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait de jeunesse supérieure, de toutes les beautés de la catalepsie mystique, et le tremblement de cet être l’amenait au spasme, peu à peu.

--Il est heureux... Encore un bienfait, ô Sidi, augmentant le nombre indicible de ceux qu’on ne peut plus compter. O notre Sublime Maître en la Vérité et la Voie! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source inépuisable de tendresse!...

Tendresse? Mes yeux regardèrent en haut. Les grands étendards de guerre laissaient tomber de la voûte les plis somptueux de leurs brocarts, prêts à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies du Sabre bourdonnait ironiquement dans je ne sais quelle case de mon souvenir:

Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères, Par le Sabre, tu seras un pur _khouan_, Par le Sabre, tes biens seront centuplés, Par le Sabre, ton épouse sera à toi Et personne autre que toi ne la verra! Mais si le Sabre est mis au fourreau Le mal s’emparera de toi. Si tu es Khadi, tu deviendras injuste. Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur. Si tu es Khouan, tu deviendras renégat. Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs. Ayez foi dans le Sabre! Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi? Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va...

XXIX

3 novembre.

Un peu de sirocco nous accable aujourd’hui. Et la fièvre, qui toujours guette, en profite pour envahir les artères, doucement, doucement, languide et voluptueuse pulsation par quoi l’on s’use, s’abandonnant, devenant sa proie jusqu’à défaillir...

Si j’étais poète, j’écrirais sur la fièvre un lot de sonnets «admirables!» J’en vanterais le charme pervers. Des gens s’abolissent exprès, par les alcools, l’éther, la morphine, la fumée d’opium et autres fâcheux ingrédients. Que ne viennent-ils au Sahara? Dans les endroits les plus mauvais, cela va sans dire. Peut-être ils y trouveraient des pâmoisons de haute rareté, des déliquescences imprévues, d’exquises disparitions de leur _moi_ pensant. Et ce serait leur mort lente, très lente, voulue, bien voulue, un mode de destruction parfaitement propre qui débarrasserait la société d’Europe.

Ils auraient aussi l’extase. Mais c’est moins périlleux, je crois.

Depuis hier je me préoccupe de l’extase--depuis que le vieux pèlerin se tordait près du saint tombeau, dans une enviable crise de joie. Et la curiosité me tourmente. J’aurais voulu savoir si le taleb, par exemple, mon brave et inséparable compagnon, avait obtenu lui aussi le «_them_ en Dieu». J’en doute par instants. Car celui qui vient de goûter l’anéantissement suave peut-il se remettre ainsi aux proses vulgaires de chaque jour? Se résignera-t-il à quitter l’Incommensurable pour exhorter des esclaves, ou pour se promener avec moi--moi Roumi?

--Ya Sidi (sa réponse fut tellement paisible...), Ya Sidi, par ta tête chérie, tu te nourris, mais manges-tu toujours? Tu as souvent soif, mais bois-tu toujours? Tu trouves les femmes belles, mais les aimes-tu toujours? Oui, Sidi, mon humble piété a connu les joies super-terrestres. Seulement, vois-tu, pour savourer les délices de ces bonheurs-là, il est bon de redescendre parmi la vie des autres hommes. Ya Sidi!... Le Fidèle monté au «degré perfectionné» occupe, alternativement, deux états: l’état d’_union_, où il n’aperçoit que Dieu et son unité ineffable; l’état de _vision_, où il rentre dans le cercle naturel pour s’occuper du bien des siens, du succès de l’œuvre commune et des devoirs extérieurs. Qui donc, ô Sidi, prêcherait la vertu, qui rendrait la justice, qui instruirait la jeunesse, qui soignerait les infirmes, qui vaquerait aux cultures et au commerce, si tous étaient sans cesse en extase?

Je me soulevai, un peu étourdi: la fièvre battait à mes poignets le rythme du pieux discours. Je dis pourtant:

--Et le salut de vos âmes?

--Le salut, Sidi? Mais le salut reste possible sans qu’on ait effleuré l’extase. Il suffit au khouan vertueux, pour entrer dans les Paradis, d’avoir cru de tout son être à ce que contient la _chahada_--à ces «attributs» de Dieu, renfermés implicitement dans notre profession de foi: _La illah ill’ Allah ou Mohammed Ressoul Allah._ Et aussi, cela se conçoit, de faire l’aumône aux Saints, et de suivre les principes du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.

Naturellement, cela se concevait. Donnez, donnez! Je savais depuis longtemps ce mot d’ordre. Donnez pour gagner le ciel, donnez pour effacer vos fautes, donnez pour compenser l’extase manquante.--Ma fièvre croissait. A mes poignets, à mes coudes, de petits coups frappaient, réguliers, et le frisson délicat du paludisme saharien me semblait aussi répéter: Donnez, donnez!

Le pauvre Si-Kaddour soupçonnait un doute en mon mutisme. Il continua néanmoins, très bénin:

--Ya Sidi, par la baraka! nous ne recommandons la recherche de l’extase qu’aux fidèles choisis, de vie sainte et déjà vieux. Il faut aussi qu’ils soient instruits, pour extérioriser leur âme au moyen du seul amour de Dieu. Quant aux autres...

Il y eut un silence. Le sirocco devenait fatigant. Et ce fut comme en dormant que je relevai la phrase tombée (je ne savais du reste pourquoi cette persistance d’enquête):

--Quant aux autres?...

--Les autres, ya Sidi, les intelligences moins vives, les ignorants, les simples, obtiennent un résultat par la répétition du nom d’Allah, deux ou trois mille fois. Au bout d’un temps, le _nefs_ seul vibre encore, tandis que le corps et le cœur s’endorment. L’extase arrive. Certes, cette pratique est moins pure et moins bonne, mais Dieu est Indulgent et Sage. _Il_ comprend les faiblesses humaines. _Il_ accepte aussi les deux extases délirantes, Sidi...

Ces doctrines sont monotones, ô lecteur, mais elles me plaisent ainsi. Songez que j’ai la fièvre, et qu’il fait chaud, lourd, écrasant. Songez que si je cesse tout à fait d’interroger mon taleb, je sombrerai dans un sommeil coupé de délire, tout comme l’extase en question. Et _chi lo sa?_ l’extase est peut-être bien quelque variante de la fièvre; et je souffre peut-être, moi profane, de l’exacerbation du _nefs_ qui n’est, on s’en souvient, ni l’âme, ni le cœur, ni le corps.

--Les deux extases délirantes, Sidi, sont: et d’abord celle qui saisit parfois le croyant, dès qu’on lui permet de toucher le tombeau de Sidi-Bou-Saad, celle qu’amène la fumée du kif ou l’influence du haschich. Voie dangereuse! Nous la permettons seulement après un long essai des moyens meilleurs. Du reste, Sidi, ta suprême compétence admettra, même parmi ceux qui s’efforcent, qui suivent les enseignements trois fois sages du Vénéré, qui mènent une vie pure, qui font l’aumône, qui s’élancent par la prière constante vers cette fusion dans la divine étincelle, beaucoup ne touchent jamais le but. Ils s’arrêtent à mi-chemin du _them_. Ils ne peuvent anéantir leur corps, ni percevoir les effluves du grand Inconnu...

Et le taleb murmure, très bas, la voix soudain brisée:

--J’ai perçu ces effluves, ô Sidi, ô Sidi. J’ai savouré les délices du Ciel...

Il se tut, pris de rêverie.

Nous n’avons plus parlé pendant la soirée suivante. Le _them_ morbide, celui de la fièvre, achevait de m’envahir. Des hallucinations passaient, des visions de _khouan_ prosternés, des Djazerti en extase, tous, tous, les gros lis blancs, tous écrasés de bonheur... Et vraiment une sorte de transport me prenait à mon tour, une ivresse non point croyante, non point mystique, mais sensuellement pâmée. Puis je glissai peu à peu dans le calme inerte des choses... Je fus une parcelle consentante du marasme musulman, subtil, quiet et berceur, dont (entre ses convulsions) l’Islam s’enveloppe comme d’un doux linceul.

Il respire sous le suaire. Sa mort est vivante--mais sa vie est faite de mort et du goût de la mort, et d’ardeur vers la mort.

XXX

4 novembre.

Et cette mort est gaie souvent--voire bouffonne et pantalonnesque.

Je me souviens qu’un jour, ou plutôt une nuit, Barka et Bachir voulurent me faire connaître la «danse des hommes».

--Ya Sidi, ne le dis pas à Si-Kaddour...

Alors ils se glissèrent dans mon appartement, sept ou huit fidèles serviteurs et disciples, des «blancs» en majorité. La danse interdite, mystérieusement ils la dansèrent. Ils la dansèrent, ainsi qu’ils la miment presque chaque soir, en se cachant, à la muette, sous la faible lueur suspendue de ma lampe--chorégraphie équivoque, bras qui s’arrondissaient comme des bras de femme, faisant signe au désir. Réellement, pour un Roumi non pervers, ce ne semblait point très séducteur. Plutôt terne, avec l’attente de je ne sais quoi qui vint enfin: le spasme de ces gens, brutal, parmi des rires, des cris étouffés. Et c’était l’extase encore--l’extase exhilarante et malsaine de paillasses et de pitres--toute une parade de foire, gloussante et titubante, abrutie de joie par l’invocation à Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Vénéré, le Sublime.

Pauvre Sidi-Bou-Saad. Dans sa grotte, paraît-il, il répétait un verset de préférence à tant d’autres:

«Celui de vous qui gardera sa pureté sera béni...»

XXXI

5 novembre.

--Ya Sidi, me dit Si-Kaddour en entrant chez moi, tu vas recevoir, je crois, la visite de l’hypocrite, du fourbe et de l’homme dangereux.

Cette trinité en un seul être me met de très bonne humeur,--soit parce que «l’hypocrite» me devient sympathique, soit tout bonnement parce que, le sirocco disparu, j’ai pu ce matin faire le tour des jardins sans ma béquille ou sans le bras d’un esclave, avec le simple appui d’une canne de roseau.

--Eh bien, taleb, nous le recevrons pour le mieux, ce beau khodjah-chef. C’est un charmant garçon, qui se montre depuis des semaines un véritable ami.

Si-Kaddour hoche la tête du mouvement que j’aime, où il résume les protestations de sa conscience.

--Ya Sidi, que la baraka descende sur toi! Tu peux nommer Si-Hassan-ben-Ali garçon charmant, pierre précieuse. Il y en a beaucoup de ces joyaux à travers le monde, en apparence ou en réalité. Le tison du feu de bivouac ressemble au rubis, Sidi: il est plus ardent, plus brillant même; seulement il s’éteint, et le rubis ne s’éteint pas.

L’«hypocrite» arrivait en effet, escorté de ses deux sous-scribes, et nuançant aujourd’hui ses amabilités d’un peu de solennel. Sa marche paraissait protocolaire. Son air aussi. Sa voix aussi.

Il y eut naturellement des saluts, des préliminaires, des compliments échangés. Mais ensuite:

--Ya Sidi, dans quelques instants, inch’ Allah, Nos Seigneurs les Djazerti viendront te rendre leurs hommages, bien que l’heure ne soit pas convenable pour te troubler ainsi. Mais tu les excuseras, car ils ont une communication _urgente_ à te faire. Et je suis heureux, Sidi, de pouvoir t’affirmer d’avance qu’elle est conforme au plus cher vœu de nos cœurs.

Là-dessus, le khodjah se retira, me laissant assez intrigué. Mais je me démontrai vite à moi-même qu’en pays arabe, une «importance» proclamée si fort était certainement petite. Et sans curiosité bien intense je les vis pénétrer dans ma chambre, à la file, avec une suite plus nombreuse que de coutume, les Djazerti, les Sphinx hiératiques, les froids, les calmes, les blancs, les purs, les saints parents du chériff.

--Que le salut soit...

Le reste se perdit dans un bourdonnement confus, qui bientôt mourut, et le silence régna. Les souples laines neigeuses formaient des tas symétriques sur les arabesques des tapis déroulés. Et du sommet de chacun de ces tas, entre un voile cordé et la noirceur d’une barbe soyeuse, des regards venaient à moi, tout en se surveillant les uns les autres, disant les défiances, les compétitions, les prudences, l’effacement volontaire et provisoire dans une situation difficile, comparable à celle d’archiducs dont chacun se croirait des chances certaines de devenir empereur.

J’attendais.

_Ils_ attendaient.

Dans la paix de cette mutuelle attente, on discerna le vol des mouches, qu’assagit l’automne--puis l’aboi d’un chien--puis le frou-frou métallique des feuilles de figuier, durcies par la saison, mais qui persistent à draper de vert la moitié des grosses branches sous ma fenêtre. Des minutes moururent, et des minutes. Enfin, de l’un des beurnouss une main grasse et blanche sortit lentement. Un index, sans beaucoup se lever, montra le ciel (que représentaient mes poutrelles vertes). Et la bouche de Si-Mesroud, oncle du chériff, doyen actuel de la famille, proféra tout bas la phrase fatidique:

--Allah aekbar...

Signal, probablement. Le khodjah Si-Hassan-ben-Ali, secrétaire général et particulier, quitta tout de suite la stupeur rigide qu’il s’impose, très correct en l’exercice de ses fonctions. Et me fut confiée alors--il était temps--la «communication importante...»

Il ne s’agissait que d’une requête, d’une prière fort courtoise, transmise de la part du grand Absent, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd- ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, Sublime porteur actuel de l’étincelle divine... Ce personnage sacré, dont l’éloignement a pris pour moi des allures mythiques, me fait demander par courrier de ne point quitter Mozafrane avant son proche retour. Il veut, _inch’ Allah_, saluer l’hôte de son logis. Il veut, _inch’ Allah_, ne pas mourir sans que ses yeux m’aient vu. Il veut, _inch’ Allah_, remercier le Seigneur d’avoir mis sa main dans la mienne...

Je devrais rougir de confusion satisfaite.

--Ya Sidi, crois-nous, le retard pour toi sera peu de chose: car Notre Illustre Maître et Chériff (le Tout-Puissant augmente encore son incomparable réputation!) se trouve très près, à notre zaouïa-fille de Hassi-el-Biod. Dans huit ou dix journées, si Dieu veut, la joie de le revoir gonflera nos cœurs, soulèvera nos âmes. Tu pourrais d’ici-là fortifier ta précieuse santé. Et tu profiterais justement, ô Sidi, des grands convois de pèlerins qui viendront du Nord et de l’Est à ce temps même, comme il nous en viendra d’ailleurs, tu le sais, des quatre Directions de l’Esprit. Or, Sidi, leur halte chez nous n’est jamais longue. Tu repartirais avec eux, inch’ Allah, pour la contrée où les tiens gouvernent excellemment sous la protection du Clément et du Miséricordieux. Et nous t’affirmons, ô Sidi, que tu courras moins de risques avec ces pèlerins que si tu t’en vas presque seul, protégé d’une simple escorte, franchir le grand Sahara dans cette saison de mauvaises rencontres. L’homme en troupe défie le lion, le _simoum_ et les fusils...

Il parla longtemps, toujours plus persuasivement, le khodjah Si-Hassan-ben-Ali. Je le laissais parler comme si je fusse devenu l’un des Djazerti pétrifiés. Je calculais, à part moi, que ces huit ou dix jours, mettons douze, aboutissaient au terme prévu pour le parachèvement de ma guérison. Hamou le masseur accomplit de véritables merveilles--mais encore faut-il que ces merveilles soient consolidées et transportables jusqu’à Paris.

--Ya Sidi!...

Les phrases éloquentes sortaient, inépuisables. Et quand j’eus accepté, me donnant l’apparence (que je deviens fourbe, moi aussi!) de m’immoler à l’amitié pure--quand j’eus promis formellement «d’attendre le grand Chériff», les soupirs de gratitude remplirent ma chambre, non moins sincères, je suppose, que mon faux sacrifice et mon dévouement.

--Loué soit Allah!

--Loué soit Allah!

--Loué soit Allah!...

Cela se prolongeait sans fin.

--Loué soit Allah!

Mon enthousiasme, réel cette fois, faisait chorus. La distance entre la France et moi me semble diminuer rien qu’en fixant une date. Ce ne sont plus que peu de jours à passer ici.

--Notre cœur est un fragment de ton cœur. Nous te laissons, Sidi, avec le bien.

Et les regards étaient doux. Les menaces d’antan n’ont pas laissé plus de traces que le sirocco sur le sable--mais la bonne disposition peut fuir avec le beau temps. D’ailleurs, ne sommes-nous pas bien singuliers, nous d’Europe, qui voudrions qu’un sentiment dure et persiste quand tout change en ce monde, la place des étoiles, l’humeur de l’homme et le sens des vents?

XXXII

8 novembre

Je reviens de la chasse.

Une simple promenade au delà des murs, pour éprouver mes forces avant le voyage, pour ne pas se risquer si loin, si longtemps, sans préalable essai.

--Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil: tu as raison! Prends demain une bonne mule, douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps ne sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah, tu fais deux pas, un jour tu fais cent pas, un jour tu fais mille pas: c’est ainsi qu’on progresse.

Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller de leurs richesses les palmiers tardifs. Joyeuse récolte, la dernière de l’année, vendange saharienne à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.

--Ya Saïd! Ya Mabrouk! Ya Mohammed! Ya Ben-Srirr! _Chouïa, chouïa!_... Par Allah, prends garde! Tête du Prophète, le régime m’échappe! Le voici tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu! _Rabbi berra!_...

Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de fruits sucrés dus au Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient sur des linges violets, étendus au pied des arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans l’air.

Et le grand oukil me disait:

--Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade. Pourquoi ne brûlerais-tu pas quelques coups de poudre? Emmène Djouba!

Djouba, «grand chasseur devant le Puissant», vous vous en souvenez--Djouba qui connaît les plis des sables, les touffes d’herbes sèches, les moindres empreintes des créatures rampantes et marchantes, les repaires des êtres blottis parmi l’aridité fauve du Sahara. Mais ce Djouba, lui, ne semblait nullement enchanté de m’accompagner. Pourtant il céda, sur un signe quasi suppliant du grand oukil (car ici l’esclave ne fait qu’à son gré la volonté de son propriétaire).

--Allons, Djouba!

Le colosse finit par marmotter, bourru:

--Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour la prière du _Fedjeur_.

Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme heureux de la récolte et les rires excités des récolteurs.

--Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement le grand oukil.

* * * * *

Le Fedjeur, minute de l’Orient... aube chatoyante, douce et sereine...