Part 13
Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme est comprimée d’horizons étroits, parmi cet art voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir respiré là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité que peuvent prendre ces actions machinales... On garde son cerveau de civilisé--et le corps et le cœur reviennent aux primitives sensations. Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit, temps éloignés qui se rejoignent en cette molécule infime que nous sommes, humble rien plein de jouissances trop fortes et sous lesquelles on défaille, pris d’une heureuse, fiévreuse, passionnée, j’oserais dire active langueur.
Nous «tournions», gardant en vue les coupoles de Mozafrane, profilées sur le ciel de triomphant azur. Nous avancions ensemble, les uns à pieds, les autres sur des montures, et mon beurnouss m’identifiait à ces hommes frustes, le beau-frère de Djouba (un Arabe blanc) et son neveu (un khenati)--comme aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes serviteurs ordinaires, créatures tellement conformes au type moyen du Saharien que je n’ai jamais songé au détail qui pût les préciser.
Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient quelque relief de personnalité. Les voilà, en somme, ceux que les Djazerti ont marqués de leur empreinte, les prototypes d’un bon _khouan_ de classe modeste. Voilà les _Djazertïa_. Ma lente chevauchée me faisait une occasion de me rapprocher d’eux, chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans les sables tièdes où l’on ne trouve guère pourtant, sauf aux abords immédiats de l’oasis, que lézards, gerboises, scorpions, vipères à cornes--bêtes silencieuses de l’espace sans bruit.
Le «lion du Désert»! Quelle belle expression. Malheureusement elle est fausse depuis des siècles. Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions, ni panthères. Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du Djérid, disparaissent les gazelles, les outardes et presque les perdreaux. Il ne reste que les chacals (en petit nombre) et quelques porcs-épics encore plus rares, à travers l’immense territoire dont la grande tache pâle, sur la carte d’Afrique coloriée, faisait rêver mon enfance. De quelle nourriture subsisterait une faune nombreuse? Nature morte, nature muette, s’effritant dans la paix des choses qui ne sont plus.
A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers, la vie réveille. Les grands lévriers de Djouba, bondissant çà et là, revenaient près de nous qu’ils enserraient dans les lignes de leurs courses affolées.
--Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le _kelb_ te flaire. Il veut reconnaître l’odeur de ta chair.
--Les chiens sloughis, si on leur demandait leur opinion, sont grands amateurs de viande humaine, ajouta Bachir.
Et Djouba les approuvait en leurs dires:
--Oui, par la koubba! c’est vrai. Quand tu mènes les sloughis à la chasse, ils se réjouissent; ils se parlent au dedans d’eux-mêmes, satisfaits: «Si mon maître tue, je mangerai! Si mon maître est tué, je mangerai aussi!»
Puis le colosse en référait à son tour, sur cette palpitante question, au témoignage de Bou-Haousse, qu’il estime comme un «père de l’adresse et du bras».
Après la fâcheuse histoire du larcin des douros, j’avais pendant quelque temps montré rancune à mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant le blâme général pour une pareille sévérité. Car le vol, aux yeux du peuple arabe, n’est pas un crime, pas même une faute grave: une simple défaillance morale dont tout honnête homme peut souffrir, et que tout honnête homme doit pardonner.
«Il a cherché le bien de Dieu sur sa route.»
Cet euphémisme indulgent m’enchante et me désarme. Pourtant je souhaitais laisser aujourd’hui Bou-Haousse au logis--et je l’eusse fait, sans le chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une ardeur agressive:
--Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu de ton guide? Qu’il n’enlève peut-être les dards des scorpions ou les cornes des vipères? Il est bien vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille. Même Ben-Ziane reconnaît cela, et lui témoigne désormais une amitié de frère. Encore une fois, que crains-tu de lui, ô Sidi?
* * * * *
Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à ces «idées» de ce peuple rusé, fier et sauvage, trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions maintenant dans la dune. Et c’était un repas tout frugal, antique si j’ose dire, qui s’harmonisait avec la naïveté du discours de mes hommes.
Ils se contaient, inlassables, les prodiges de l’univers africain: monstres ou phénomènes dont la tradition remonte si loin qu’Athènes et Rome avaient forgé, pour exprimer ce «nouveau» toujours renouvelé, toujours surprenant, un proverbe spécial. Et les visions, les transformations d’animaux devenus princes, tout ce merveilleux se mêlait ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir, pour Abd-el-Khader) de légendes maraboutiques sur des personnages très variés, même autres que les Djazerti.
«Loué soit Allah qui dirige toutes choses!»
Leur foi se gardait absolue cependant--entière sans être exclusive. Les «saints» d’un peu partout--de Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah, d’Ouargla,--ils en vantaient le pouvoir; mais cela ne diminuait pas à leurs yeux le prestige de leur Saint personnel, Sidi-Bou-Saad. La terre est vaste. Le soleil luit pour tous les miracles. Allah mène le monde: et c’est une obéissance salutaire que de croire à tout ce qu’il a permis et créé.
--Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de Ghat, fit Abd-el-Khader. Un oiseau vert un jour vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit: «Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te mettre en affût là-bas, où se trouve une pierre près d’un palmier: mais ne regarde ni derrière toi, ni à droite, ni à gauche, car tu mourrais.» Il y alla. Je ne sais pas bien le reste; il a tué ce qu’il a tué, mais c’était beaucoup.
Les sables roux s’allongeaient à perte de vue, grandioses de néant. Et les chasseurs regardaient au fond de leur mémoire, pour y trouver de l’incroyable.
Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement baissé:
--Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou qu’un ange dirige! Alors il ne craint plus les djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je viens chasser dans ces dunes; je marche tant que je distingue encore la koubba de Sidi-Bou-Saad. Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le manteau du Prophète! Du reste les _tolbas_ de la zaouïa nous l’ont défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est un savant remarquable (par Allah sur nous tous, il lit le Koran sans s’asseoir!), nous a répété septante-sept fois: «Voyagez toujours en compagnie. Isolé, un démon vous suit: à deux, deux démons vous tentent; à trois, vous êtes déjà mieux préservés des mauvaises pensées. Et sitôt que vous êtes trois, ayez un chef...»
Le brave colosse, se taisant, demeura pensif. Toutes les tentations de la chair, tous les détraquements du désir, tous les dangers de la folie étaient prévus par cette phrase des _Hadits_ musulmans. Et les autres chasseurs comprenaient. Ils rêvaient. Non seulement des images terrestres passaient derrière leurs paupières baissées, mais les formes terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets de l’Erg: les _hatefs_, dont on entend les appels dans le vent qui souffle; les _chahams_, qui mangent le voyageur en commençant par les pieds, supplice dont on meurt voluptueusement; les _nasnas_, qui coupent les chemins et vous font tomber dans un gouffre d’orgies infernales. Et ces _djinns_ ou _djenoune_, ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle a transmis à l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils prennent la forme d’un jeune homme, plus beau que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne voie du salut. Puis ils effacent derrière lui ses traces avec un coup de brise, et son corps est perdu comme son âme...
Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud soleil. Enfin Djouba prononça, et sa voix tremblait imperceptiblement:
--Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve, le Clément et le Miséricordieux...
--_Amine_... firent les cinq autres.
Juste à cet instant, comme un soutien moral au milieu d’une crise d’angoisse, parvint de Mozafrane jusqu’en notre dune l’invocation du _moudden_. Les notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et pures; elles semblaient s’égrener, telles des perles qui tomberaient une à une dans un bassin de cristal.
C’était la prière de dohor...
Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant purifiés d’eau ou de sable, ils étendirent les bras. Oraison muette, selon le rite des Djazertïa. Génuflexions, corps jeté au sol, dans un élan complet d’homme qui se livre, éperdument, pour fuir les terreurs de l’épouvante.
«Dis: Je cherche un refuge auprès de Dieu contre Satan le Lapidé...»
* * * * *
Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas avouer ma lassitude qui va donner du travail au masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais assez fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de la mule, une bête énorme aux magnifiques piquants noirs et blancs. Gibier de miséreux ou d’esclave, paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien découvrir, pour m’en louanger, quelque «passage» dans le docte Sidi-Khelil.
Et les chasseurs me louangeaient, en attendant, comme si j’eusse abattu la Bête des Heures dernières. Et pour détourner les propos, je m’informais d’autres bêtes, plus paisibles--celles des troupeaux, richesse considérable de la zaouïa.
--Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra, Sidi, m’expliqua Djouba qui s’humanisait. Ils paissent par groupes, aux bons endroits de _driss_ et de _chih_. Nos moutons, plus considérables en quantité que les gouttes d’eau de la mer, nous les confions aux nomades. Seuls nos chevaux reviennent chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux délicats, dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné de prendre soin...
--Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta Bachir.
Djouba le chasseur parut très offusqué.
--Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter de chèvres et de cabris? Les chevaux, c’est différent: voilà une conversation d’hommes. Oui, par Allah! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta monture à gauche, nous contournerons cette dune, et nous allons, ces chevaux saints de la zaouïa, nous allons les rencontrer.
Étrange rencontre, véritablement, rappelant les surprises de certains rêves. Devant les «buveurs d’air», à la crinière touffue et fière, un cavalier en veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et les juments, et les étalons, comme subissant une incantation supérieure, suivaient, tête baissée et oreille fixe, cette frêle musique au rythme capricieux, incertain, si humain, soupir et plainte des vieilles races... Et peut-être «l’homme», la domination de l’homme se symbolisaient-ils, pour leur cervelle de bêtes domptées, en ce tendre petit bruit de flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.
La fantastique chevauchée défilait rapide, les sabots s’enfonçant un peu dans le sable silencieux. La mélopée frémissait, plus avant, plus avant, syncopes légères... Et tout disparut derrière une butte gagnant l’oasis bientôt proche.
--Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent, on les permet à nos pasteurs: ils ne pourraient sans cela conduire leurs ouailles.
Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se rompt pour exciter les attelages, les bœufs de labour. Mais les Arabes n’ont point le renoncement moral, plus facile peut-être à nos moines; cette défense des tam-tam, des flûtes et des _rhéïtas_ représente, je crois, la plus forte des privations que «l’Ordre des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles. Ils en souffrent, et les négros davantage, tellement le sens et le besoin de la cadence se trouvent au fond d’eux, intensément.
Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre--celui-ci sanctifié pourtant par son «inventeur», Iskah, fils d’Ibrahim, que nous appelons Isaac.--Les autres confréries musulmanes sont moins sévères--et cependant, de nouveaux adeptes en foule se donnent à Sidi-Bou-Saad, chaque année.
--C’est dur... gémit Bou-Haousse.
Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure puissante. Et sa réplique, brusquement formulée, m’impressionna--car nous sentons toujours un émoi à entendre nos déductions sortir de bouches étrangères, et c’étaient celles mêmes que j’avais trouvées, quand je m’interrogeais sur ces choses au début de mon séjour djazertique.
--Ya Bou-Haousse! De quoi te plains-tu? Écoute: tu as la prière, tu as la chasse et la guerre, tu as le couscouss, tu as la femme. Et de ces bonheurs, chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce qu’on te prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi oukil, me l’a bien expliqué. Et par Allah, il est dans le sentier droit! Quand tu te sens une petite soif, l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours la sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux que bonne, ô Bou-Haousse. Elle est divine, et alors, entre tes lèvres coule un morceau des Paradis...
Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des dernières heures, jeté soudain à la sécurité comme à la joie, le chaouch se mit à scander des rimes. Une force émanait de lui, une intense, heureuse animalité:
La fraîcheur de l’eau vive, Le lancement des chiens sloughis, Le cliquetis des colliers de femmes Vous ôtent les vers de la tête!
Ces «vers de la tête», ce sont les soucis rongeurs. Mon Bou-Haousse approuvait: «Tu as raison. _Mleh, mleh_...» Il dissertait, se grisait de paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa:
Oui, trois choses, ô mon ami, Effacent le chagrin: La vue de la verdure, La trouvaille de l’eau vive Et la chair soyeuse des garçons et des filles.
Tous les chasseurs, ravis de cette poésie, s’écrièrent:
--_Mleh!_... Gloire à Dieu qui créa l’homme et la femme!
--Qu’il soit loué dans les siècles! _Amine._
Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés permises. C’étaient de pieux, de bons Djazertïa qui rentraient, le cœur léger, l’esprit tranquille et les sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont nous touchions le mur à créneaux...
XXXIII
10 novembre.
Si-Kaddour ne tient plus en place, et son agitation semble mêlée d’enthousiasme et de chagrin. Demain, m’explique-t-il, demain dans la journée, inch’ Allah, les pèlerins de la caravane d’Agadès seront ici sans encombre. Les estafettes de la zaouïa, qui, montées sur leurs méharas, battent le désert environnant, les ont signalés.
C’est le commencement des arrivées pieuses. C’est le grand pèlerinage annuel indiqué l’autre jour par Si-Hassan-ben-Ali. Et l’on nous annonce également, comme tout proches, les convois de l’Égypte, grossis des _khouan_ de l’Yémen, et ceux des croyants de Stamboul, du Turkestan, d’Asie Mineure.
--O Sidi, tous apportent des dons de _ziara_, selon leur état et leurs moyens. Les zèles se montrent chauds, ya Sidi! C’est pourquoi notre reconnaissance est la même, qu’on nous offre un sac d’émeraudes ou sept grains de blé. Quelle joie de voir par foules nos frères, surtout ces nomades sahariens qui seront à beaucoup près les plus nombreux, ces gens simples mais de bonne race puisqu’ils sont issus d’Abraham. La _baraka_ divine va se trouver glorifiée, fortifiée--car c’est l’ensemble des fidèles qui est agréable à Dieu, et non pas un seul!
Oui, heureuses, heureuses nouvelles, quand même dites sur un ton théologique. L’instant approche. Bientôt, demain, après-demain, vont poindre aux horizons les pieuses caravanes d’autres pays, du Borkou, du Soudan, du Maroc par le Touat, de Tripoli, de Kairouan la Tunisienne et du Sahara français. Je sens mon cœur tressaillir à cette idée du départ imminent, de la route vers les terres françaises... Quelques jours encore, et je m’en irai vers le Nord avec les pèlerins Châamba!
Le taleb me regardait d’un certain air mélancolique:
--Ya Sidi, tu vas retourner dans ta France. Que nous deviendrons peu de chose pour ta mémoire et pour ton cœur...
J’essayai de le convaincre de toute ma reconnaissance, mais ce brave homme naïf et candide était sceptique aujourd’hui. Il avait dans les yeux ce regard énigmatique dont l’Arabe effleure les ossements du chemin, les ruines et les tombeaux.
--Ya Sidi, ta justice est incomparable, et ta bonté surpasse celle de Loth. Mais nous serons alors pour toi, que tu le veuilles ou non, le vêtement rejeté, la tente usée, la forêt qui n’a plus de bois. D’ailleurs c’est la loi d’Allah. Il est le Clairvoyant, le Sage: car si tu ne te détaches pas de ce que tu laisses, tu meurs pendant ta vie septante-sept fois cent fois. Tu aimeras là-bas, ô Sidi, ceux de là-bas, dont certains ne t’aimeront pas tant que je t’aurai aimé; mais ce seront ceux de là-bas, et ton esprit marchera ainsi dans le sentier raisonnable. Notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu éternise sa félicité!) le déclare en son _Livre des Lances_:
Ton nouvel ami, ô musulman, s’il est près, Vaut mieux que ton frère s’il est loin.
Tout de même j’étais un peu ému.
--Remarque bien: je ne dis pas amen, Si-Kaddour.
--Excuse-moi donc, ô Sidi, de te blâmer. Par ta tête chérie, et pour le bonheur de ton existence, il _faut_ dire amen...
XXXIV
11 novembre.
Et tout en se détachant, tout en me faisant me détacher, Si-Kaddour m’accompagne aux campements des nouveaux venus, parmi le grouillement pieux, émerveillé, ahuri de ces pèlerins fidèles issus des «lointains lointains»...
On en a casé dans les cours, les places, les ruelles, les jardins, et jusque dans le sable. Ils ont dressé leurs tentes de laine, sous la draperie relevée desquelles brûle le petit foyer des matins et des soirs. Il y a là des hommes d’âge varié, quelques enfants, de vieilles femmes,--et les chameaux qui grognent et brament, clopinant sur trois de leurs pattes, tandis que la quatrième se relève grotesquement entravée. C’est en somme l’apparence de n’importe quelle affluence saharienne, foire ou fête, avec moins de tumulte peut-être, moins de cris, sauf de la part des dromadaires, bien entendu. Ce sont les affalements de formes lasses ou paresseuses, par groupes de sculptural agencement. Ce sont les attentes patientes en quoi se consument les jours de cette race: oui, toujours _ils_ attendent «celui qui viendra»; simple acheteur, ou Grand Chériff, ou Maître de l’Heure. Et cette attente béate et nerveuse, autant que l’extase presque, est une volupté.
Les principaux chefs arabes, les personnages afghans ou turcs trouvent abri dans les bâtiments de la zaouïa. Mais la masse des _Khouan_ reste à la porte faute de place. Ainsi les _ahl-es-soffa_, les «gens du banc» dont j’ai parlé, les «espéreurs», les «demandeurs» se trouvent simplement augmentés de quelques milliers d’humbles aux visages blancs, noirs ou bruns, aux turbans plus ou moins gros, plus ou moins bariolés, qui remporteront la Certitude et la Joie. Ils croient. Leurs femmes seront fécondes, leurs maux seront guéris, leur âme sera sauvée, leur être aura senti le bonheur à ce degré suprême où davantage serait la mort.
La Joie, la Certitude...
Ils arrivèrent ce matin, chantant, malgré les défenses rituelles, la louange de Sidi-Bou-Saad, le Pôle sublimement élevé. On a feint de ne pas entendre cette infraction aux saintes règles: et très vite le milieu ambiant calma leur trop folle ardeur. Ils se bornent maintenant aux litanies djazertiques, seul bruit de prière permis par un Ordre dont le _dikhr_ et les oraisons sont muets. Ils épanchent le trop-plein de leur émoi dans ce bourdonnement musical et sensuel que jamais je n’oublierai, et qui fait partie, pour moi, de l’atmosphère de Mozafrane:
Que Dieu soit exalté, Le Seul, le Victorieux! Que Dieu soit exalté, Le Grand, le Certain! Que Dieu soit exalté, Le Fort, le Généreux! Que Dieu soit exalté, Le plus Miséricordieux! Que Dieu soit exalté, Le plus Clément des Cléments! Que Dieu soit exalté, Le Puissant par Excellence! Que Dieu soit exalté, L’Entendant, le Voyant! Que Dieu soit exalté, L’Incommensurable, le Roi! Que Dieu soit exalté, L’Ami des repentants! Que Dieu soit exalté, Le Donneur de secours! Que Dieu soit exalté, Le Connu pour ses bienfaits! Que Dieu soit exalté, L’Adoré en tous lieux! Que Dieu soit exalté, L’Invoqué dans toutes les langues! Que Dieu soit exalté, Le Continuateur de ses propres œuvres! Que Dieu soit exalté, L’Apparent et le Caché! Que Dieu soit exalté, Le Premier et le Dernier! Que Dieu soit exalté, Le Maître de toutes choses! Que Dieu soit exalté, Avant toutes choses! Que Dieu soit exalté, Pendant toutes choses! Que Dieu soit exalté, Après toutes choses! O Dieu. Seigneur des Créatures, ô Dieu!...
* * * * *
A vrai dire, mon «détachement» ne produit pas encore ses effets. Ces _Khouan_ m’intéressent trop, surtout ceux d’origine arabe et nomade, les vrais gardiens des traditions depuis les pasteurs de Chaldée,--à défaut d’Abraham.
--Ya Sidi, m’affirme Si-Kaddour, il y a parmi leur nombre beaucoup d’âmes agréables au Puissant.
Et mon taleb leur parle, les reconnaît d’une année à l’autre, désigne les plus âgés par leur nom (ce nom très souvent emprunté à la famille des Djazerti: Amar, Bou-Saad, El-Aïd, Ahmed, comme les légitimistes appelaient chez nous leur fils Henry).
--Le salut sur toi, ô Mohammed-ben-Taïeb: Tu es comme le lièvre, tu ne vieillis pas!
--Ya Sidi Taleb, sur toi la bénédiction et le salut! Merci. Et tu vas bien?
--Bien.
--Dieu soit remercié, ô Sidi Taleb. Et tes affaires vont bien?
--Bien.
--Et les tiens vont bien?
--Bien.
--Et ceux qui t’intéressent vont bien?
--Bien.
--Et alors vraiment tout va bien pour toi?
--Bien.
--Et vraiment tu es tout à fait bien?
--Bien.
--Abdoullah! Dieu soit remercié.
Viennent ensuite les propos sur la froide température de ces jours derniers, et le temps qui va se réchauffant considérablement. Puis les petites enquêtes du taleb. Il s’inquiète de l’état moral et physique des tribus éloignées, des _ksour_ distants.
--Ya Sidi Taleb, Allah soit loué, il n’y a chez nous que le bien et la tranquillité.
Partout, partout, à croire les réponses, règnent ce bien et cette tranquillité; seulement, si l’on poursuit les questions, on découvre partout, partout des abus, des crimes, des vols armés, des assassinats, des pillages. Mais cela ne compte pas. Dieu l’avait écrit. _Mektoub Allah_...
Le thème récriminatoire (la _chicaya_ traditionnelle) se développe aussi, fertile en variations:
--Ya Sidi Taleb, le mokaddème n’a pas été poli avec moi, parce que je suis pauvre. Si j’avais été riche, il m’aurait baisé le manteau. Ya Sidi Taleb, quand le _kelb_ (chien) a de l’argent, on lui fait la révérence et on le nomme «Sidi Kelboune»...
Le bon Si-Kaddour essaie d’arranger les choses.
--Ya El-Aïd-ben-Amar, ta langue prend le mauvais chemin. Peut-être avais-tu refusé au mokaddème les aumônes conformes à ton état. Tu sais que le Seigneur a dit: «O croyants, faites don à ceux qui vous dirigent des meilleures choses que vous aurez acquises et des meilleurs fruits que vous aurez fait sortir de la terre. Ne distribuez pas en largesses la partie la plus vile de vos biens...»
Après cette exhortation, Si-Kaddour s’en va--nous nous en allons--un peu plus loin.
--Ya Ahmed-ben-bou-Saad, réjouis ton cœur! Tu vas boire l’eau d’Aïn-Selam. Tu vas recevoir, une fois de plus, la bénédiction divine. Tu vas écouter la voix du chériff avec ivresse et reconnaissance. Souviens-toi qu’il est écrit dans les enseignements sublimes du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti: «La situation du disciple devant le Maître doit être celle d’un affamé qui, assis pour pêcher au bord de la mer, en attend sa nourriture et sa vie même.» Rappelle-toi aussi que la baraka descend où Dieu veut.