Part 14
Alors, se tournant vers moi, Si-Kaddour m’introduit dans l’entretien théologique--très fier qu’il est, sous son air bonhomme, d’exhiber aux yeux des fidèles un Roumi «comprenant El-Koran».
--Ya Sidi, tu les connais, les miracles de la grâce, et toutes les merveilles qui firent éclater comme un soleil la sainteté supérieure du Vénéré Sidi-Bou-Saad!
Et moi, pour me montrer poli, je m’embarquai dans une phrase malheureuse. J’indiquai (supposant plaire à ces admirateurs du Saint) que peut-être un jour le grand chériff actuel exciterait-il les mêmes dévouements et ferait-il, après sa mort, des miracles extraordinaires, rappelant ceux de son aïeul.
A peine ai-je achevé ces mots, une clameur résonne--un hourvari de protestations variées.
--Ya-a-a-a-ah!... Mais on l’adore! Mais à chaque heure, à chaque minute, _il_ accomplit des miracles! La lune ni le soleil ne se lèvent sans avoir à éclairer les prodiges du chériff!!
Et les bras gesticulent, les regards fulgurent, les gosiers crient. J’ai déchaîné la passion qui dormait auprès des petits feux de campement--qui se pelotonnait jusqu’à l’arrivée du Vivant, de Celui dont les anges baisent les pas, l’Appui du Monde, la Lumière parfaite, l’Œil de la Foi, l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben- Ahmed-ed-Djazerti.
--Ya Sidi! sache-le, devant _lui_, l’amour des peuples est si empressé que le poitrail de sa monture coupe la foule comme le poignard coupe la chair!
--Ya Sidi! L’archange Djébril lui a fait don de septante-sept mille chameaux, et _lui_, dans sa bonté, les a lâchés librement dans le Sah’ra, jusqu’au Soudan, jusqu’en Égypte, pour sauver la vie de ceux dont les animaux de caravane sont morts!
--Ya Sidi! quand _il_ se déplace, il est sous une tente magique, où les aliments les meilleurs viennent seuls!
--Ya Sidi! _il_ a pour son fusil des balles en or, qui frappent mortellement tous ceux qu’il vise!
--Ya Sidi! _il_ a son anneau qui le rend invisible lorsqu’il veut! Et si sa clémence ne tournait pas le chaton au dedans de sa main, tous ceux qui l’approchent seraient changés en pierres!
Ces propos vociférés se croisaient autour de moi, comme le vol d’un essaim de guêpes; des mains persuasives, véhémentes, quasi hostiles se cramponnaient à mes vêtements, et j’eus une certaine peine, malgré l’aide de Si-Kaddour, à me tirer du bousculage.
--Paix! silence! _eskout!_ réclamait le taleb.
Effervescence vite calmée d’ailleurs, muée en d’obéissants sourires. Mais le fanatisme avait pour la première fois passé près de moi, tout près. Et ce qui m’impressionnait--car je me sentais impressionné, je l’avoue,--ce n’était certes point la rudesse de ces enfants des solitudes, contre laquelle me protège trop bien l’amitié _présente_ des Djazerti. C’était l’exaltation intolérante de toutes les époques, c’étaient les massacres ariens, c’était la guerre des Albigeois, c’était l’invasion des Turcs en Europe, c’était le sac de Constantinople par les Croisés, c’était l’Inquisition, et la Ligue; c’étaient les sorciers brûlés, c’était aussi la folie sanglante qui souilla la Révolution, par fanatisme de liberté. Et ceci n’est point une «phrase» combinée maintenant, après coup.
Non, ces drames ont ressuscité, je ne sais comment, hallucination singulière, cinématographe mystérieux, lors de ces minutes mêmes où les croyants me hurlaient au visage l’excès de leur enthousiasme et l’ardeur un peu féroce de leurs rectifications...
--O taleb,--demandai-je à Si-Kaddour,--pourquoi ne m’avais-tu jamais rien dit des miracles du grand chériff?
Le visage du vieux théologien se rida plus fort, exprimant quelque embarras. J’ai déjà vu cette expression sur les traits de prêtres catholiques, lorsqu’on parle en leur présence de certaines pieuses apparitions plus ou moins discutées.
--O Sidi, excuse l’amitié de ton serviteur! Je t’ai dit tant de choses. Notre grand chériff commande dans la force et dans le bien. Je t’ai confié--je me souviens, Sidi,--qu’il ne remue pas le plus petit de ses doigts sans que ce mouvement réponde à des âmes du Soudan, de l’Ouadaï, de l’Arabie, du Maroc et de votre Algérie entière. N’est-ce pas un assez beau miracle? Et n’en as-tu pas la preuve aujourd’hui?
* * * * *
Un quart d’heure plus tard, après la prière du _mogh’reb_, la scène avait changé.
Dans la cour de la mosquée, le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek me tenait un langage beaucoup plus terre à terre. En sa qualité d’administrateur, de ministre des finances, l’oukil voudrait mettre un terme au chapitre des dépenses, et que le chapitre des recettes gonflât, gonflât, autant que le Nil lors des époques de bienfaisante crue.
--Ya Sidi, ne t’y trompe pas: le pèlerinage _el-kébir_ est une perte pour la zaouïa, non un bénéfice. Cette année surtout, où tant de gens vont attendre plusieurs jours notre grand chériff! Par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, une pareille foule à nourrir, et le _hamma_ des askers qui jour et nuit chauffe pour les pèlerins! Et les vêtements que nous distribuons aux plus dénués! Une ruine, Sidi.
Je risquai une légère allusion aux offrandes générales et aux présents somptueux apportés par les riches _khouan_ de l’Orient.
--Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête! Mais permets-moi de t’affirmer qu’au fond ces cadeaux ne sont pas notre affaire. Ce qu’il faut pour une zaouïa, Sidi, c’est de l’argent, de bons douros; ou ces marchandises propres au trafic, meilleures encore: des chameaux, des chevaux, des moutons, des grains, de la gomme, des dattes. Crois-tu donc, ô Sidi, que les vases ciselés des uns, ou les misérables dons des autres, les pauvres, me procurent seulement la farine du cousscouss énorme de chaque soir.
Son geste circulaire indiquait toute la vaste place où des esclaves apportaient justement les plats de bois, pleins du savoureux régal. Il en venait des cuisines, encore, encore, encore. Les monceaux de portions habituelles m’effrayaient déjà lorsque je les voyais distribuer, chaque soir, par les agiles messagers de la quotidienne bombance. (C’est un peu phalanstérien, Mozafrane: on y prépare les aliments sur un seul point; et la demeure individuelle n’y est que le refuge des siestes et des nuits, l’asile pour dormir, aimer ou souffrir.) Mais je reviens à ces accumulations de grains blancs, amollis au-dessus des vapeurs de la _merga_ bouillante, rendus onctueux par le bon _taam_ de mouton. Leurs amas pantagruéliques se quintuplaient pour le moins aujourd’hui...
Et cela composait un curieux spectacle, ces groupes de «mangeurs» serrés près des feux dans le jour baissant, ces appétits autour de ces victuailles, ces béatitudes à l’idée de «rassasier les ventres». Et mon estomac, à moi, se trouvait rassasié, rien qu’en songeant aux autres cours, aux places, aux galeries, aux ruelles, aux jardins, à la dune, où des plats et des plats mêmement se vidaient, où des fidèles se bourraient, se gavaient, joyeux, louant Allah et les Djazerti, tandis que pour les supérieurs--et pour moi, hélas!--cuisaient les mets innombrables, tournaient les broches de bois des _méchouïs_, épaississaient les ragoûts, mijotaient les soupes au bouillon poivré, fumaient les pâtisseries, les feuilletages, les frangipanes. Et les graisses, et les beurres rances, et les hachis pimentés, et le miel, et l’eau de roses, et le musc, tout cela se combinant en une odeur de nourritures dont ma mémoire instruite ressentait un violent dégoût.
L’allégresse cependant régnait partout:
_Abdoullah!_...
Enfin nous rentrions par la place des Caravanes, trébuchant contre les plateaux chargés et les dîneurs accroupis.
Nous formulions des souhaits:
--Soyez avec le bien et le salut! Qu’Allah bénisse votre repas!
--Merci, merci. Sur vous deux la bénédiction de Sidi-Bou-Saad!
Mais, dans cette cohue, mon taleb dénicha bien vite d’autres anciennes connaissances.
--Ya Taïeb-ben-el-Aïd, salut! Qu’Allah tourne au profit de ton âme ce qui nourrit ton corps!
Et des politesses renouvelées, des questions, des réponses voltigeant de lèvres en lèvres. Celui-là aussi, Taïeb-ben-El-Aïd, interrogé au sujet de l’état moral des tribus, prononça la phrase coutumière:
--Ya Sidi Taleb, loué soit Allah, il n’y a chez nous que le bien et la tranquillité.
Il répétait: «le bien et la tranquillité», appuyant sur les mots avec trop de persistance. C’était un de ces nomades, «maigres comme un roseau», infatigables, durs, un peu sauvages, pleins de bravoure rusée et de musulmanes vertus. Et sa voix s’élevait. On eût cru qu’il voulait masquer, du bruit de ses paroles, une clameur de gémissements dont les éclats nous parvinrent tout de même à travers le bourdonnement général.
Mon _taleb_ dressa l’oreille. Qu’était-ce, par Allah, ces lamentations?
--Ya Sidi Taleb, comme je te le dis, il n’y a chez nous que le bien et la tranquillité. Seulement Ahmed-ben-Mohammed est allé voir de l’autre côté de la vie. Sa tente le pleure.
--La mort rouge? questionna Si-Kaddour avec une assurance, une brièveté qui me surprit.
Mais le nomade ne voulait point se compromettre:
--O Sidi Taleb, que ta bonté m’excuse. Je préfère ne rien te répondre. Dans la bouche qui reste close, le moucheron ne peut pas entrer.
--O Sidi Taleb, gémirent d’autres hommes de la même tribu, moins circonspects, ô Sidi, _son_ fusil est venu, lui n’est pas venu! _Il_ a été assassiné ce matin à l’heure de l’aube. Nous étions déjà en vue de l’oasis sainte. C’est un sacrilège, une profanation!
Sur le nom de l’assassin, cependant, eux aussi restaient «bouche close».
--Peut-être certains le savent-ils, peut-être ne le saura-t-on pas. On n’a pu recueillir le sang, pour faire l’épreuve. Mais là-bas, Sidi Taleb, se forme la nuée de l’orage.
Orage de vengeance. «Là-bas», c’était la tente où sanglotaient les fils et le frère du mort. Quelques vieilles femmes pieuses, par solidarité, s’y étaient groupées, et poussaient ces effroyables cris auxquels je me suis accoutumé, mais qui me donnaient le frisson lors de mon premier voyage. Hurlements éperdus, désolations où s’effondre la créature humaine. Même pour la mort d’une simple connaissance coulent à flots des larmes hystériques, véhémentes, ruisselant avec le sang des joues déchirées.
--O mon père, ô mon père! à mon père, ô mon père!...
Et les reproches au ciel--et les imprécations. Je puis me tromper: mais j’imagine que Si-Kaddour regrettait d’avoir traversé la place des Caravanes, ce soir. Avertis de la présence d’un des plus saints _tolbas_ de la zaouïa, les parents du défunt s’étaient précipités, mouillés de pleurs, saignants, eux aussi, de griffures. Ils accusaient formellement un certain Bel-Kher, un gueux, un infâme! Ils accumulaient les preuves confuses, non vérifiables, toute une histoire de jalousie mêlée (comme presque toujours) de questions d’intérêt, de chameaux volés, de douros. Et ce Bel-Kher, après avoir souillé du meurtre la caravane de pèlerinage, avait maintenant disparu! Fils de prostituée! Fils de chitane!
--Que son retour soit malheureux!
--Qu’il trouve en arrivant sa tente violée!
--Qu’Allah lui jaunisse le visage!
--Que maudits soient la mémoire de son père et le ventre de sa mère!
Soudain, l’aîné des fils eut une effrayante explosion de rage:
--O mon père, ô mon père! Tu étais le maître du courage! Tu étais le maître du bien! Tu n’es pas mort dans ton jour! Ton sang crie et demande le sang! Je t’en donnerai, inch’ Allah, ô mon père, mon père!! Je te donnerai la vie de Bel-Kher! Je ferai de son corps une gaine à mon couteau!!!
Et les autres parents se joignaient à ces malédictions, proférant les mots les plus terribles. Si-Kaddour, en vain, essayait de les calmer.
--O mes enfants, ne ressemblez point à cette femme qui défaisait le fil qu’elle avait tordu solidement. Ne prononcez point entre vous de serments inutiles que vous ne tiendrez pas ensuite...
Mais le respect disparaissait sous l’excitation factice ou vraie. Le taleb fut violemment interrompu.
--Nous les tiendrons, par notre chance des Paradis! Par les entrailles de nos mères! Nous les tiendrons, nous ne serons avec toi, ô fils premier-né du mort, qu’un seul poignard, qu’un seul sabre, qu’un seul fusil! Nous ne renoncerons à ta vengeance que si nos enfants sont perdus et nos têtes frappées!!
Si-Kaddour les regardait maintenant, désintéressé, semblait-il.
--Que votre père dorme en paix...
Son ministère, presque un sacerdoce, le forçait à dire les paroles qui calment.
--Que votre père dorme. L’ange Azraïl viendra tout à l’heure près de lui pour faire le décompte de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Puisque c’était un homme juste, il sera heureux: le patronage de Dieu suffit.
Ce fut alors que le public, les assistants qui de plus en plus s’amassaient et se multipliaient (ayant achevé leur cousscouss devenu ainsi repas de funérailles), conjurèrent le taleb de dire pour Ahmed-ben-Mohammed la prière des trépassés. Certainement d’autres _tolbas_, de jeunes savants secondaires avaient bien été mandés afin de diriger la veillée de larmes: mais de Si-Kaddour les oraisons plaisaient à Allah.
Il fallut céder.
--Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux!
Tous, accroupis maintenant, formant un cercle épais, posèrent leurs mains devant eux, en forme des feuillets d’un imaginaire livre ouvert. Et les yeux de leur âme lisaient sur ce livre... Les vieilles femmes, prévenues, se taisaient. Et le crépitement des feux de genêt troublait seul le silence, joint aux sourds grognements des chameaux qu’on avait éloignés.
Louange à Dieu qui fait mourir et vivre!
Louange à Dieu qui ressuscite les morts!
O Seigneur, Ahmed-ben-Mohammed des Ouled-M’baïl était ton adorateur, fils d’un serviteur de ton serviteur... Accorde-lui ta bonté. Lave-le avec l’eau, la neige et le feu. Qu’il soit purifié comme une gandourah blanche. Donne-lui une habitation plus belle que la sienne, une épouse plus désirable que la sienne. S’il était bon, rends-le parfait. Et pardonne ses péchés, ô Seigneur! Il est réfugié chez toi, et c’est le meilleur refuge. Nous te supplions tous pour lui, au nom des anges et des archanges, au nom du saint prophète Mohammed, au nom de tes amis Ibrahim, Noah, Moussa, Eli, Daoud et Suléïman, au nom de Sidna-Aïssa (Jésus), ton souffle, qui jugera les âmes au jour de la Rétribution. Nous te supplions surtout au nom du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, ton Fidèle. Que notre prière monte à travers les sept cieux jusqu’à ton trône, entre les ailes des Chérubins...
Dieu est le plus grand! _Allah aekbar!_
Mais le recueillement n’avait pas étouffé les rancunes. Tandis que nous nous éloignions enfin, les parents du défunt répétaient plus résolument leur vœu terrible:
--O fils du mort, nous n’abandonnerons ta vengeance que si nos enfants sont perdus et nos têtes frappées!
Et les vieilles femmes hurlaient de nouveau, pareilles à des panthères. Et mêlées de sang les larmes ruisselaient. Et les appels de désespoir montaient, montaient, s’épandaient jusqu’au Sahara nocturne, avec la fumée des foyers et l’odeur encore flottante du cousscouss.
XXXV
12 novembre.
La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat n’arrive guère. Plus que je ne le laisse voir, je m’en préoccupe; je m’impatiente. Si je me distrais, c’est sans joie.
--As-tu des nouvelles, Miloud-ben-Taïeb?
Le bon Si-Kaddour s’informe ainsi pour moi près d’un chef des askers. Et le chef d’askers hoche la tête, semblant inquiet, lui également. Et sa préoccupation gagne le taleb dont le voile blanc cordé s’agite à l’unisson, exprimant le doute et la surprise.
--Ya Sidi Taleb, ceux d’Ouargla ne sont point même signalés par nos cavaliers.
En attendant, nous promenons nos loisirs inutiles dans le tohu-bohu des places, comme hier. Le grand chériff non plus ne se montre point aux horizons: mais cela paraît-il est voulu, à cause de raisons très subtiles. Cependant le jour se traîne. Les dromadaires crient, nerveux. En un coin de la quatrième cour un gros de pèlerins du Fezzou piaille, discute, se bouscule autour de deux mokaddèmes distribuant des amulettes--contre bonnes «aumônes», cela s’entend.
Des amulettes authentiques, selon les formules indiquées par Sidi-Bou-Saad.
Sur de petits carrés de papier, des lignes d’écriture croisées (comme souvent les dernières pages des lettres de femme).--Généralement une sourate du Koran, le chapitre de l’_Aube_, ou des _Hommes_: et cela se porte au cou, soit dans un sachet de cuir, soit dans un étui de métal. Préservatif de tous maux, fécondité pour les épouses, très salutaire aussi pour les chevaux et les chameaux, surtout si l’on y ajoute quelques gouttes d’eau d’Aïn-Selam et quelques mottes de terre bénie prise aux jardins de Mozafrane. Et, plus nombreux sont les sachets, plus naturellement le remède est efficace; plus on est guéri des maux physiques et des tares ravalantes; plus on est sauvé des démons; plus on est apte à trouver le chemin des Paradis où les belles vierges, redevenant toujours vierges, offriront aux croyants ardents la beauté de leurs yeux noirs, de leurs corps souples et parfaits.
--Ya Sidi Taleb, dit un nomade, j’emporte deux papiers qu’avalera mon père malade ou que je ferai, inch’ Allah, bouillir dans son breuvage...
Le taleb approuve.
--Tu as raison, ô mon fils. N’oublie pas d’acheter aussi le verset qui guérit les douleurs et donne la vraie résignation: «Seigneur, Seigneur, lorsque tu dis d’une chose: _Koun_ (sois), elle est; ton ordre est accompli entre le _Kaf_ et le _Noun_ (entre le K et l’N)...» Et ces bienfaits ne sont pas tout; la possession écrite de ces paroles efface quinze jours de péchés sur le registre de l’ange, au Ciel.
--Ya Sidi Taleb, c’est qu’elle est plus chère que les autres, la sourate de _Koun_.
--Le salut ne semble jamais trop cher, ô mon fils!
Je souris, entendant ceci. Le taleb s’en aperçoit, veut se justifier. Et nous discutons un peu, dans un mélange de théologie, de poussière et de chameaux bramants qui nous fait mal à la tête.
Mais cela aide à passer le temps.
XXXVI
14 novembre.
Toujours de l’imprévu succédant au marasme.
La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat mêle, depuis ce matin, son tumulte aux tumultes précédents: et voici mon plus facile retour assuré. Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché peut-être... L’heure de la poudre, chère aux croyants, l’heure des préparatifs contre l’ennemi règne à Mozafrane--et les pilons de la huitième cour broient en cadence le salpêtre et le charbon.
* * * * *
Car cette caravane du Touat nous apporte, avec ses dons de _ziara_, une demande de vengeance et la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel fut le motif de son retard. «Par la koubba trois fois sainte!» depuis des jours le pieux convoi, animé par son zèle, aurait dû nous arriver! Mais il avait été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant, si l’on veut, de la zaouïa djazertique. Un _rezzou_ de pillards abominables! Perte de chameaux. Perte d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les coupeurs de route n’avaient pas respecté la _ziara_!
--Ce sont des Beni-Mezreug! Chiens fils de chiens! Fils de prostituées! Fils du Chitane!
Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les doléances, elles sont--qui sait?--encore exagérées.
--Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il va devenir nécessaire de châtier ces Beni-Mezreug, dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans quoi leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde iraient bientôt jusqu’à piller nos troupeaux ou les jardins de l’oasis. Allah seul sait quelle est l’insubordination de ces hommes, indignes du nom d’hommes. Et certes _Il_ est Clairvoyant: Et certes _Il_ est Puissant et se venge!...
Le tapage assourdissant des conversations, dans les cours et dans les places, s’anime ce matin d’un air guerrier. Des gardes partent à méhari, conduisant un _goum_ de volontaires, fusil en travers du beurnouss. Et, comme je traversais les parterres du côté de ma tonnelle, j’aperçus dans le Sahara une autre troupe nombreuse, richement montée, qui s’en allait de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier blanc... On eût dit le neveu du chériff, le glacial Si-Ahmed-ould-Djazerti.
--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne te trompes pas; c’est bien Si-Ahmed lui-même (Dieu le protège et le fasse réussir!). Il va au-devant de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente sa gloire!) pour avertir celui-ci des événements et protéger sa dernière étape. O Sidi, que les déprédations de ces Beni-Mezreug sont impardonnables! Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars! Dieu maudisse leur engeance et interrompe leur génération!
Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement combatif, pareillement excité. Il m’a conduit voir la fabrication de la poudre, avec les produits qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés entre les jambes du pileur habile et dévot. Pan, pan, pan! Aucun accident ne se produit, et c’est merveille.
--Ya Sidi Taleb, le salut sur toi! Allah veuille nous accorder vraiment la joie d’une journée de poudre!
--Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu parler aussi fort une bonne poudre!
La poudre... _el-baroud!_ Mot que l’Arabe prononce les yeux brillants et la bouche tremblante, en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement grand est l’amour de cette poudre qu’au Sahara la plupart des nomades, par figure de rhétorique, nomment leur fusil: _la poudre_--que ce soit un vieux tromblon, une escopette, une vieille machine à moulinet--ou l’arme la plus moderne, Remington perfectionné introduit au cœur des Déserts par les influences étrangères que vous savez.
--Ya Sidi! ya Sidi! la poudre va parler!
En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette histoire guerrière ne me paraît pas sérieuse. L’essentiel est que Si-Ahmed nous ramène le grand chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave taleb à ses belliqueuses ardeurs.
XXXVII
15 novembre,
_Il_ est arrivé, _Lui_, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite...--l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti...
Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que tous dormaient, comme tombe silencieusement la neige des pays du Nord, pendant le sommeil des hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des choses du ciel, de celles qui sont au-dessus de notre pouvoir et de nous-mêmes; qui nous sont envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que nous discutions leur force, ni leur physique domination.
--Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent plus la paix du tombeau. J’ai vécu. J’ai revu la Lumière des lumières! J’ai revu notre Grand Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation!).
Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour tremblent de joie, en me racontant ce mystérieux retour nocturne. Par une petite poterne, _Il_ était entré. La masse des pèlerins ne savait rien de la sublime Présence: car on n’aurait pu contenir les élans de leur amour ni l’enthousiasme de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement averti les Beni-Mezreug de l’approche des utiles vengeances.
--Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se montrera que demain à la foule, quand seront foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous! Mais écoute, ô Sidi: ma bouche t’apporte un message. _Il_ désire saluer en toi l’hôte de Dieu et le bonheur de cette zaouïa. Vêtu en simple mokaddème, le capuchon rabattu, il va te rendre ses hommages ici, dans ta chambre. _Il_ se glissera inconnu le long des couloirs secrets. Sidi! Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...
Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement. Il apostrophait Bou-Haousse, Barka, Bachir, Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des tapis, puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions, et terminait lui-même la besogne.