Islam saharien

Part 8

Chapter 83,618 wordsPublic domain

--Il me reste à t’entretenir, Sidi, de Sliman-ben-Ahmed-el-Mokaddème, dont l’attachement au chériff était exemplaire (Dieu lui accorde les Célestes Jardins). Un jour, se sentant quelques doutes sur le réel dévouement de certains disciples, Sliman-el-Mokaddème résolut d’éprouver leur vertu. Il monta sur une terrasse entourée de murs élevés, et, par une petite fenêtre, il prêcha. D’abord il rappela aux Djazerti la pure doctrine de notre Ordre: «Quiconque obéit à son mokaddème obéit à son cheikh le chériff, et quiconque obéit à son cheikh obéit à Dieu et au Prophète!» Ensuite il expliqua ceci: un ange du Seigneur l’avait appelé en songe--et l’ange du Seigneur demandait le sang et la vie de vingt fidèles pour sauver le «Maître»; et le sacrifice devait être prompt. Tu suis bien mon discours, Sidi?

--Oui, taleb.

Les auditeurs, qu’on n’interrogeait pas, répondirent avec enthousiasme (des jardiniers qui taillaient le jasmin bleu des massifs, et Barka, Bou-Haousse, Abd-el-Khader; et les deux négresses et même le petit garçon si rose et si blanc):

--Oui, Sidi-Taleb! oui, Sidi-Taleb! Continue, par Allah sur toi! _Zid!_ Continue! Gloire à Dieu qui créa ce mokaddème! Continue!...

Et, certes, il continua.

--Sauver la vie du Maître, la vie de son corps, et peut-être de son esprit. Quel disciple véritable eût hésité plus d’une seconde?... Il y eut pourtant de longues paroles échangées en bas, tandis que Sliman-el-Mokaddème priait là-haut sur la terrasse: «Allah! Allah!» Enfin, l’un des fidèles monta. La foule ne voyait rien à cause des murs. Mais, après deux minutes d’attente, le sang coula en gros bouillons par une gargouille; il coula, rouge et vermeil, beau comme le salut. Et les _khouan_ s’écrièrent: «Loué soit Allah!»

Le petit enfant et les servantes, autant que les hommes, avaient les yeux emplis d’allégresse à la pensée du beau sang rouge. Ils riaient. Ils tiraient de ce vieux récit la volupté des carnages. Et le Désert, qui guettait entre les jeunes arbrisseaux, semblait se repaître aussi, et rire aussi...

--Loué soit Allah! Un second disciple monta sur la terrasse close, et puis un autre, et puis un autre. Le sang tiède et pur tombait chaque fois, par gros flots. Mais cela n’excita pas suffisamment les courages. Sept disciples seulement se dévouèrent, Sidi, sept seulement, au lieu de vingt qu’on demandait pour la vie du cheikh! Ainsi l’on put voir clairement quels étaient les hypocrites parmi les disciples principaux, parmi ceux qui criaient souvent: «Je suis corps et âme aux Djazerti!» Et Dieu réunira ensemble les hypocrites et les idolâtres dans les géhennes... Qu’ils soient brûlés!

L’assemblée, sous ma tonnelle, était d’un avis conforme, ne sachant pas évidemment que ces anathèmes allaient vers le rusé, le beau khodjah Si-Hassan-ben-Ali.

--Oui, Sidi-Taleb! Qu’ils soient brûlés! Qu’Allah-Puissant veuille maudire la mémoire de leurs pères et le ventre de leurs mères! Que leur religion soit un péché!

Mais le narrateur les congédiait:

--L’histoire est terminée. Allez, mes enfants, avec la paix. _Beslama!_

* * * * *

--O Sidi, fit le taleb dès que nous fûmes à peu près seuls, en vérité Sliman-el-Mokaddème n’avait pas immolé les disciples: car le songe de l’ange était un leurre. Oui, Sidi. Le mokaddème, instruit des savantes gloses, connaissait bien ce principe du docte Sidi-Khelil: «Employez au besoin le mensonge pour l’épreuve; l’artifice est béni de Dieu quand il est dans un noble but.» Il avait donc transporté d’avance, secrètement, sur sa terrasse aux murs élevés, vingt beaux moutons auxquels il lia la bouche par crainte du bêlement de ces bêtes. Et le sang de ces moutons égorgés coula par la gargouille. Tu le sais, plusieurs moutons même ne servirent pas, tant sont immenses l’égoïsme et la pusillanimité des hommes, créatures faites de mauvaise terre, de boue du chott... O Sidi, qu’ils sont rares, les vrais amis!

Étrange morale. Étrange amitié, infligeant à ses élus des émotions si désagréables qu’on gagne--je trouve--à se nommer franchement ennemi...

Et quand je dis: émotions! Peut-être davantage: car je ne suis pas bien sûr que la seconde variante de l’anecdote du mokaddème soit la plus exacte, ni que ces moutons sauveurs n’aient point été inventés, de tous membres et de toute laine, par le bienveillant Si-Kaddour. Il aura voulu calmer mon impression trop dramatique. «Le mensonge est béni de Dieu, quand il est dans un noble but.»

Là-dessus, chacun en Islam se croit juge, excellent juge; et chacun ment de toutes ses forces et de toutes ses facultés. Ahmed trompe Mohammed, qui trompe Messaoud, qui trompe Salem. Et tous s’unissent pour tromper Bel-Kher. Et Bel-Kher, qui s’y résigne quand il s’agit d’amis, s’indigne comme les autres d’être trompé par les supérieurs et par les chefs, mais sans en être surpris. Car, s’il devenait chef à son tour, il tromperait encore davantage; du moins le croit-il. Dans les doctes Hadits sacrés, on cite aussi ce mot de reproche, comme venant de Mahomet: «L’Arabe, père du mensonge.» C’est un père qui se glorifie d’une postérité innombrable, opiniatrément vivace, et de très somptueuse venue. Ces réflexions me poursuivaient tandis que près de moi l’on mentait (toujours!)--mais protocolairement, avec lenteur, avec majesté. Plusieurs esclaves en gandouras courtes venaient d’étendre sous les portiques, devant mon fauteuil, le long tapis du Djebel-Amour. Et les Djazerti eux-mêmes, comme de grands et gros lis candides, se tenaient autour de moi, une main couvrant la place du cœur. La famille entière était là, rendant hommage à cet infidèle qu’on avait résolument privé de rôti le soir d’avant... Et les grands dignitaires de la zaouïa servaient d’interprètes à ces «sincères» effusions.

--O Sidi, Nos Seigneurs rendent grâce au Ciel de te voir en bonne santé. Loué soit Allah!

D’un écroulement doux, mesuré, uniforme, les souples vêtements de laine se sont affaissés à la fois, pour une silencieuse visite. Rien ne bouge plus. A peine çà et là, dans l’allée voisine, tombe une feuille de figuier verte encore, afin de nous rappeler que tout passe, les bons vouloirs et les mauvaises rancunes, les tendresses et les haines... et qu’il ne faut en ce monde craindre personne, ni compter sur rien...

Loué soit Allah!

XVIII

9 octobre.

Depuis que me revoici _persona grata_--mieux, _gratissima_--je reçois visites sur visites. Même la masse des talebs (plus correctement au pluriel _tolba_), même les fonctionnaires secondaires ont voulu me présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux politesses des trois mokaddèmes, ceux qui l’autre jour apportèrent la lettre du grand chériff. Or, j’ai pris tout récemment les mokaddèmes en horreur; j’essayai d’éviter la corvée. Mais _ils_ sont arrivés, quasi dès l’aurore, me relancer jusque dans ma chambre aux poutrelles vertes. Ils sont restés longtemps, longtemps, de tasse de thé en tasse de thé, pour tromper, je crois, leur ennui: car ils doivent s’ennuyer, étant personnellement d’assez ennuyeux bonshommes...

--Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, aucun Roumi que nous ayons vu ne peut t’être comparé! Daigne jeter tes yeux savants sur notre _idjeza_!

L’_idjeza_, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme mystique, généralement en forme de lettre générale, de «pastorale» adressée par le cheikh suprême aux fidèles _khouan_. C’est l’investiture du mokaddème, sa force et sa puissance.

--Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza!

Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi, avec ses lunettes. Il y eut un échange, un assaut de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis il réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré d’un étui d’argent doublé de cuir rouge. Les bords de la feuille étaient jaunis, voire salis. Les majuscules peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de l’aspect du plus vénérable grimoire--et cependant, d’après la date musulmane--année 1317--il n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901 de notre comput.

Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique,--éloges du mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El- Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti--unique communication entre le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas. Car si beaucoup viennent à la zaouïa pour contempler les traits du chériff, combien de fidèles obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent de leurs biens même, n’auront jamais de lui que les mots de cette circulaire, épelés par le mokaddème aux réunions de fidèles lors des lointaines tournées? Et ces pauvres gens baiseront ce parchemin--c’est pour cela qu’il est si malpropre.--Ignorants, ils regarderont comme un petit lambeau du ciel ce grimoire de plus en plus confus, et ce sceau de Sid’Amar presque effacé...

--O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour, le bonheur est ineffable de porter aux _khouan_ la Parole des Saints, et de leur ouvrir la Voie divine que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée!

Tous, le taleb et les trois autres, roulent des yeux béats:

--Demeurer purs dans la Voie, et y progresser, tout est là. Le reste n’est qu’un excrément de sauterelle!

--Par la Mecque et Médine, c’est vrai!

Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent chez moi. Ils délaissent la Voie. Ils m’aspergent de la rosée des éloges qui m’exaspèrent.

--Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel. Tu comprends les choses avant qu’on ne les explique. Par Allah, tu es homme immense!

En tous cas, immense était mon désir de les mettre dehors...

* * * * *

Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je partis à la promenade. Mais je songeais encore à ces assommants mokaddèmes en passant devant les noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries du métal, à la sellerie,--à tout ce que nécessitent l’armement et la gloriole d’une garde considérable et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux, s’en retournant si loin...

Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant près des pèlerins mêmes, sur la place des Caravanes. La largeur de mon fauteuil, peu idoine à celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser ce grand espace plein de chaude poussière, ouvert sur un de ses quatre côtés,--la seule cour de la zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou familialement gaie. Et cependant, ceux qui descendent là (généralement des marchands enrichis) sont de pieux _khouan_. Ils comptent trouver aux saints tombeaux la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable: et l’attente de ce bonheur proche fait vibrer dans leurs regards une suprême volupté d’espoir... soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle en somme, de donner et de se donner.

Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans cesse arrivant de bons vouloirs, de croyances et de richesses. Il regarde approcher au pied de la dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de chameaux égrenés comme les perles d’un chapelet noir. Et c’est bien un chapelet de cadeaux et de prières, d’hommages et de dévouements. Il est multiple; il rayonne sur divers points. Il rattache au reste du monde ce Mozafrane bâti dans les sables... Les biens matériels arrivent par lui. Et par lui s’en retournent les biens spirituels: souvenirs d’extase, lettres pour les chefs, mandements (_risala_) pour les fidèles qui ne purent venir,--trésors nous paraissant duperie, et ne l’étant pas vraiment, puisqu’ils versent dans des âmes frustes quelques gouttes d’eau délicieuse, un idéal selon leurs goûts, le rêve des actions sanglantes et la suprême illusion des Paradis entrevus.

Mes mokaddèmes de ce matin,--toujours, toujours eux!--s’agitaient à travers la place des Caravanes. Ils étourdissaient de paroles certains pèlerins de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici le grand chériff, le détenteur de la bénédiction, de la _baraka_ djazertique.

Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important--malgré mon mauvais vouloir, je m’en rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers le monde musulman (et dont beaucoup sont fixés parmi les populations groupées), jouent de surplus un rôle social,--principalement aux pays _roumis_. Nous n’avons pas su voir cela chez nous... Nous avons enlevé à nos _douars_, en Algérie, la justice selon le code arabe. Alors, chaque fois qu’il le peut, notre indigène prend secrètement comme arbitre le mokaddème de son «Ordre», non seulement dans les différends de justice civile, mais dans une foule de cas criminels, inconnus de notre police. Combien de fois un meurtre dénommé mort naturelle n’est-il pas ainsi puni et réglé, en dehors de nous, par l’ancien tarif de la _dia_, les cent chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang fixé au Koran,--tarif qui d’ailleurs se hausse ou se baisse suivant les fortunes, suivant les tribus...

Mais cependant, ma conviction de leur importance n’allait pas jusqu’à me rendre sympathiques les trois messagers. Je préférai voir plus loin des trafiquants qui faisaient halte, une caravane de commerce allant du Caire à Tombouktou, et que protège pour l’instant une escorte de Touareg aux sombres voiles... Ces honorables pirates, garants moyennant redevance de la sécurité toute relative des marchandises et des marchands, étaient allés prendre à Mourzouk ce gros convoi. Quinze cents chameaux! Les bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri. Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis s’échappaient, allongeant leurs grandes pattes au sabot spongieux, qui se pose mollement sur le sol.

--Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi! m’instruisait Barka. Et les autres également, ceux pour montures. Il y a là de belles marchandises! Le roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer.

Et Barka s’exaltait, hilare--à ce point qu’il poussait tout de travers mon fauteuil. Le taleb, sous ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté les faits et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement hiératiques en leurs draperies de coton bleu noir.

--O Si-Kaddour!

--Plaît-il, Sidi? Que ta haute bonté m’excuse...

--Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa? En voici là-bas qui baisent l’épaule du grand Oukil.

Je criais cette question, heureux encore de pouvoir me faire comprendre parmi le vacarme indicible des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en fut. Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment, d’ailleurs, puisque cette caravane-là n’était point d’offrandes pour la zaouïa).

--Les Touareg, Sidi, ces «gens du voile», se disent nos fidèles un jour et non pas le lendemain, selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive que nous pouvons les employer, les jeter contre nos ennemis, puis à d’autres périodes ils nous désobéissent et nous narguent. Famille de Chitanes!... Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi: mais ce devaient être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les firent sept fois musulmans. Entre chaque conversion, ils redevenaient autre chose, païens, idolâtres même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la Mecque, les misérables, ils affectent des mines croyantes; cependant--ma bouche hésite à raconter ce sacrilège--ils se plaisent, Sidi, à souiller d’excréments les saints souvenirs!...

Ici (hasard ou indignation?) les tonitruances des chameaux redoublèrent. Si-Kaddour ne put ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats:

--Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi, de recevoir de nous le cousscouss et le gîte, et de nous confier leur argent qu’ils reprendront au retour, le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi en notre probité. Ah, ah, ah, ah!... Ces mécréants, malgré leurs attaques fréquentes de nos troupeaux, daignent nous regarder comme probes, ah, ah, ah ah!... comme incapables de nous rembourser nous-mêmes sur leurs _douros_...

--Mais ils vous donnent la _ziara_, pourtant, taleb.

--Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une _ziara_ superbe!... du millet sauvage!... un chameau galeux qui ne peut plus marcher! une lance qui ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire!... Belle ziara, ah, ah, ah, ah!

La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins (les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar- ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, le grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant Bou-Haousse, gourmandant Barka qui ne pouvaient se décider à tourner mon véhicule dans la direction commandée, je suis rentré chez moi--pourquoi?--de très mauvaise humeur.

XIX

12 octobre.

Je passe aux jardins mes journées et mes soirs,--et la paix des grands palmiers jette son ombre piquetée d’or sur mes fébriles agitations.

--Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton «pot-au-feu», veux-tu que nous allions jusqu’aux champs de carottes et de fèves?

Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille que vaille, cahin-caha. Ce sont des champs d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans l’enceinte, entre les longues murailles basses aux capricieux méandres que dominent çà et là de petites tours. Ensuite, ces champs sont des potagers. Ils forment de larges terrasses, striées de rigoles sans nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam. Du prosaïsme, en vérité. Mais, au-dessus des raves ou des oignons, légumes bibliques, les figuiers étendent leurs ramures, et les grands abricotiers, donneurs de savoureux _mech-mech_... Et plus haut que ces arbres utiles, les dattiers aux blonds régimes secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de branches en branches comme une belle courtisane folle, avide de caresses, jamais rassasiée: si bien que ces champs enclos deviennent des parterres, eux aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés, mais d’une beauté prenante et supérieure, dont la tristesse du Sahara rehausse la grâce et dont les abeilles affairées bourdonnent les louanges devant le Seigneur.

Et je pense aux versets d’amour:

«Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse; j’ai cueilli les figues sucrées et les grappes mûres; j’ai cueilli les plantes aromatiques; j’ai mangé mes rayons de miel et mon miel...»

Cette comparaison du miel revient souvent dans les propos de causerie musulmane. Et tout ce qui se rapporte aux abeilles prend un caractère mystérieux, doux et sacré.

--O taleb, où sont cachées les ruches?

--Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient de ton approche; elles auraient peur de toi, de ton fauteuil. Il faut les ménager, Sidi. Le saint Prophète Mohammed lui-même s’écartait soigneusement du lieu de leurs demeures... Elles ne connaissent que leur gardien.

Et justement il apparaissait au détour d’un rang de palmiers, le gardien des abeilles--un paisible vieillard, à la barbe blanche, aux gestes lents, dont la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua des choses merveilleuses sur les bourdons, et les princesses-abeilles, et les sultans. Puis il me souhaita le bonheur et la paix.

--Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de nos plus vieux esclaves, me dit Si-Kaddour quand nous l’eûmes quitté.

Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif. Mon effronté Bou-Haousse approuvait aussi, d’un ton de respect qui me surprit.

--Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu. C’est un homme âgé; il pourrait se souvenir du creusement de la mer...

Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions un autre personnage encore, digne et majestueux, drapé dans trois beurnouss,--le Cheikh de l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller l’arrivée du flot, son départagement, son judicieux emploi. Je n’ai pas assez répété quelles jouissances m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie la plus fidèle compagne, avec son gazouillement de cascatelle, son bavardage cristallin qui pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les caprices de ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait parfois soudain sa petite clameur harmonieuse, quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une des digues qui la retiennent plus haut. Et mon imagination, ingrate sans savoir envers ce brave dignitaire, préférait croire à l’intervention surnaturelle du «Créateur» même de cette eau, le grand Saint qui dort sous la koubba de la mosquée, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti...

Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à la voir près de ma tonnelle passer limpide, vive et légère, parce que la pente est sensible, et se hâter, se hâter, infatigablement, vers les besognes nécessaires à la vie des fèves et des hommes... Et j’admire sans fausse honte le miracle qui par elle fit cette somptueuse oasis, là où ne régnaient que le sable, que les pierres et que la mort. Toute cette étendue stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner, serait également féconde. Et si, par contre, l’eau ne coulait plus à Mozafrane, en peu de temps cette oasis verte redeviendrait le désert.

Eau bienfaisante--eau salutaire--eau des Paradis...

* * * * *

--Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des Peuhls du Soudan, de la tribu de Kanou, victimes des guerres. Tu les reconnais aux profondes cicatrices de leur visage, marques faites par leurs mères barbares au moment où chacun d’eux reçut la lumière du jour. On nous les a donnés comme esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime Maître, pense les affranchir un jour parce qu’ils sont fils de croyants et fils de nos _khouan_ de là-bas.

Cet esclavage (même pour un travail aussi doux que l’arrosage facile, pratiqué en deux minutes par quelques coups d’un outil dans les petits remblais), cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et féroce, ô vous de France?

Je me rappelle mon indignation, lors de ma première venue au Sahara. Les zaouïas de notre Sud français reçoivent toutes, de même, des Soudanais parmi les présents de _ziara_. Elles les revendent, généralement du reste à des bons maîtres. Que peut faire notre autorité, en un pays trop différent du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui les rapproche singulièrement des esclaves) et où tellement familial est le joug que les nègres eux-mêmes protestent contre les essais de changement?...

Mais _ici_, pays indépendant, le trafic est libre; il s’exerce sur un plus grand pied, jusque chez nous, et de la Tripolitaine au Maroc en passant chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque si les Turcs avaient des organisations régulières n’est à personne qu’aux Djazerti--et à Allah: le caractère sacré de la zaouïa empêcherait d’ailleurs qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que ses _trente et une_ succursales parsemées dans les terres d’Islam. Cependant, je crois pouvoir le penser (et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa tête!), cette chair d’ébène est traitée doucement; on la reçoit avec cordialité: on la traite avec bonté; on ne la vend guère malgré elle, soit aux pays d’Orient, soit au Maroc.

--Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te le redis: par le tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah lui donne le bien éternel et le salut!), ya Sidi, nos esclaves sont tous heureux!

Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais les roses pâles et les jasmins blancs et bleus, Si-Kaddour s’obstina longtemps aux démonstrations de son axiome.