Islam saharien

Part 5

Chapter 53,750 wordsPublic domain

--Tu t’émerveilles, ô Sidi, que sans argent, sans esclaves, et prosterné jour et nuit devant le Dieu Miséricordieux, Sidi-Bou-Saad ait pu fonder cette oasis de délices? faire sortir des sables morts la magnificence des jardins? Ma bouche va te l’expliquer. Un matin qu’au sommet de la colline, devant ses disciples assemblés, il prêchait le vertueux renoncement, il prononça ces paroles: «_Allah aekbar!_ Dieu est le plus grand!» Et du sol qu’il frappait de sa canne, du sol aride, poussiéreux, une source jaillit, Sidi, et l’eau pure en coula soudain, vive et éternelle, pareille à celle des Paradis. Entends d’ici un filet de son onde, qui murmure les louanges du Très-Haut... Quelle merveille!... Et ce fut ensuite que Sidi-Bou-Saad ordonna aux fidèles, aux voyageurs, aux chameliers, à tous ceux qui voulaient malgré lui le combler de présents, d’apporter seulement à Mozafrane chacun une grosse pierre--puis de planter chacun, près des ruisseaux qui descendaient de la source, un noyau de datte, ou une figue, ou une graine de pin d’Alep. Chacun apportait le fruit du pays de sa naissance. Et finalement, ces pierres amassées formèrent un grand tas... Et de nos jours encore, Sidi, chaque pèlerin qui vient ici ne s’en va pas sans planter une graine--et jusqu’en dehors de nos murs, maintenant, germe peu à peu la verdure nouvelle, toujours plus nombreuse, toujours plus étendue, proclamant sous le ciel de Dieu la gloire de Sidi-Bou-Saad, le Bienfaiteur, le Saint, l’Ami d’Allah, Notre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!

J’écoutais toujours, l’apparence recueillie,--un peu fatigué, je l’avoue, de ce premier séjour dans mon beau fauteuil rouge. Je demandai:

--Et le tas de pierres?

Si-Kaddour leva au plafond des yeux admiratifs et un index solennel.

--O Sidi, tu touches là au miracle le plus splendide!... Quand Sidi-Bou-Saad fut vieux, il...

Mais à ce moment Bou-Haousse interrompit vivement le taleb:

* * * * *

--Voici que vient avec sa suite Si-Hassan-ben-Ali!

Je n’ai pas encore nommé Si-Hassan-ben-Ali: c’est le _Khodjah_ ou secrétaire en chef des Djazerti. Il possède, de par ses fonctions, les utiles secrets de la zaouïa entière; et mon dévoué Si-Kaddour le soupçonne d’en abuser.

--Il est mon ennemi. Il est le tien, crois-moi, ô Sidi! Ne laisse pas prendre ton cœur aux mots de sa langue douce: car toujours, sans que tu le soupçonnes, il mettra un rideau entre ton intelligence et sa pensée...

Si-Hassan-ben-Ali, survenu parmi nos discours, s’avançait souriant et désinvolte. Ce beau garçon de trente ans serait sympathique s’il avait le regard moins faux, ou plutôt moins mystérieux... Si-Hassan regarde en face: mais derrière ses prunelles brillantes existe le «rideau» dont parlait le vieux taleb--et oncques comparaison ne fut plus vraie que cette figure de rhétorique au goût musulman.

--Ya Sidi! sois avec le bien! Si tu te sens mieux, je suis mieux. Mon âme se réjouit de l’allégresse de la tienne! Que la bénédiction descende sur toi!

En fait, Si-Hassan-ben-Ali, avec de savants regrets, venait m’annoncer une nouvelle,--une nouvelle, selon son dire, lamentable. De quelques jours, à cause d’occupations religieuses, les Djazerti ne pourraient me faire,--se verraient privés de me faire,--auraient le désespoir d’être enrayés dans leur ardeur de me faire leur visite accoutumée. Allah le savait! Ces personnages sanctifiés ne se dispensaient que par la plus cruelle force, d’un devoir si agréable! si salutaire pour leur esprit! si réconfortant pour leur cœur!...

Je ne m’y trompe pas: le _réel_ motif de cette subite abstention, d’une part, et ce que me débitaient, d’autre part, Si-Hassan et sa «langue douce», n’ont pas un atome de rapport ensemble. Peut-être se sera-t-il produit quelque incident. Peut-être là-bas, vers le Tchad, le maître actuel de L’«Ordre», le chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben- Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, arrière-petit-fils de l’Illustre, n’a-t-il pas reçu de nos chefs militaires l’accueil qu’il espérait. En ce cas, ce serait grave. Mais peut-être aussi, tout simplement, mon fauteuil rouge est-il la cause de ce changement de programme. Ceci n’aurait rien d’étonnant pour qui connaît un peu l’impressionnabilité de l’Arabe. Son humeur tourne au moindre frisson d’amour-propre qu’il croit ressentir. Et quelle importance disproportionnée n’ont pas pour ses yeux les questions de forme, la crainte de paraître ridicule, tout ce qui touche à la vanité! Par exemple: serais-je assis dans ce fauteuil? les pieds posant à terre ou les jambes allongées? en ces cas divers, les Djazerti s’assoiraient-ils autour de moi? et où? et comment? Il n’en fallait pas davantage, à la rigueur, pour se tenir à l’écart momentanément, et pour forger une histoire aussi compliquée, diffuse, polie et menteuse que l’est, le fut et le sera toute politique d’Islam...

Mais laissons repartir Si-Hassan-ben-Ali, qui, du reste, avait rempli sa mission de façon très élégante.

Ses deux sous-khodjah le suivirent, blancs, dignes et muets. Enfin les voilà disparus... Vite je quittai ma cathèdre rouge. Aurais-je pu supposer qu’avec joie je retrouverais le tapis marocain dont j’avais dit pis que pendre, et mes durs petits coussins de laine? Ah! s’allonger--se tenir coi--trouver près de sa main les chères faïences du sol--voir loin au-dessus de sa tête les parallèles poutres vertes!--Plaisir jadis méconnu que j’ai voluptueusement goûté: _el kessel kif el aassel_,--l’inertie est pareille au miel...

A ce miel de ma sensation, Si-Kaddour joignit sans retard l’onction de ses paroles: il se rappelait trop bien n’avoir pas achevé son discours. Et l’affectueux bourdonnement de sa vieille voix de taleb berça l’envie de dormir qui pesait sur mes paupières lasses.

--Tu m’entends, ô Sidi?

--Oui, oui...

--Je te disais donc, Sidi, que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il sentit le terme venir, voulut auparavant donner aux peuples la meilleure règle de la Voie. Il quitta Mozafrane, porté par une chamelle blanche, aussi blanche que la mule Doldol. Il s’en alla vers le Midi, vers le Septentrion, et vers l’Occident, et vers l’Orient, prêchant le bien à tous les hommes. Il leur répétait sa maxime: «Couche-toi avec du chagrin plutôt qu’avec du repentir.» Et il leur enseignait aussi les sept degrés de la _fena_. Tu m’entends toujours, ô Sidi?

--Oui... oui...

--Et voilà qu’un jour Sidi-Bou-Saad, dans un pays distant, rendit son souffle à l’ange Azraïl. Alors ses disciples lièrent son corps sur la chamelle blanche. Et la chamelle blanche marcha seule, à travers les rocs, à travers les dunes, jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé l’oasis de Mozafrane. Et parvenue près de la fontaine... Tu m’interromps, Sidi?

--N... non...

--Parvenue près de la miraculeuse fontaine du salut (Aïn-Selam), la chamelle s’agenouilla, et les liens liant le corps du Saint se délièrent d’eux-mêmes. Et le Saint glissa à terre comme s’il eût été encore vivant. Ses enfants, qui l’attendaient pleins d’anxiété et de douleur, crurent obéir à son vœu en l’ensevelissant près de la source. Mais--écoute, ô Sidi! écoute!--la nuit d’ensuite, sans le secours d’aucune main profane, le corps se transporta plus loin, vers le grand tas de pierres dont je t’ai parlé... Écoute, écoute!... Et les pierres, dans la même nuit, vinrent une à une, ô miracle! former au-dessus du corps un riche tombeau, puis au-dessus du tombeau une mosquée, puis au-dessus de la mosquée un dôme (cette superbe _koubba_ qui se trouve au milieu des bâtiments où tu respires).--Et les fils et les disciples du divin Sidi-Bou-Saad s’établirent dans l’oasis, et construisirent ce palais, ces cours, ces écuries, ce mur d’enceinte aux rondes tours blanches... Ya Sidi! le Dieu Unique, Clément et Miséricordieux a permis toutes ces choses! Il est le plus grand! _Allah aekbar!_

Saisi d’une sorte de délire, le taleb récita, gesticula, tel Élie prophétisant:

«Allah est le premier et le dernier, le présent et le caché!

«Il n’oublie pas, ne dort pas, ne rêve pas!

«Quand il veut une chose, elle est. Quand il ne la veut pas, elle n’est pas. Il est le _puissant_ de sa volonté!»

Moi, pauvre humain, je dormais, je dormais... Et j’entendais... Mais le _moudden_, là-haut, sur la koubba, chantait la prière des crépuscules--et je ne savais plus du tout si la voix du vieil enthousiaste, ou la sienne, modulait les notes pénétrantes qui descendaient jusqu’à moi comme une oraison d’ange gardien:

«Venez à la prière!... Venez au salut!... Dieu est le plus grand!... _Allah aekbar!_...»

IX

18 septembre.

J’attends depuis près d’une semaine. Mon essieu de chariot gît toujours aux ateliers de la huitième cour, où l’on devait (Si-Kaddour me l’avait juré par sa tête et par ses yeux!) le réparer sans nul délai.

Ici, près de ma fenêtre, le fauteuil rouge incomplet dresse sa raideur monumentale. Il est affreux. Je le prends en haine. Je sens une rancune contre lui, contre mon idiot accident de fracture, contre Si-Kaddour, contre l’univers entier. Et je ne voudrais pas remplir des pages du tumulte de mes imprécations.

Aussi, je n’en écris qu’une--une seule--à l’adresse de la «huitième cour», avant de rageusement fermer ces feuilles:

--Que les «nobles» forgeurs de fer, tous tant qu’ils existent, descendants de Teubal-Kaïn, fils de Lémec fils de Methusaël, soient livrés aux septante-sept mille diables de géhenne! ou qu’ils soient suspendus entre le ciel et la terre, par une chaîne d’airain, comme il advint aux anges Harout et Marout!

X

19 septembre.

Revenu à des sentiments plus raisonnables, je pardonne--presque--aux négligents. Je pardonne aussi à la hideur de ce fauteuil depuis qu’une grande pièce de damas le recouvre. Et quand je m’installe entre les bras du monstre, la soie couleur de soleil, brochée d’argent couleur de lune, enveloppe mes laids vêtements de _roumi_, et jette sur ma triste jambe «le doux éclat de sa splendeur»...

C’est une jouissance que je n’avais pas appréciée, celle de manier, de faire chatoyer les belles étoffes somptueuses. Je «sens» maintenant ce luxe arabe, un peu barbare, des damas et des satins qu’on déploie, telle une nappe, avant de poser sur le sol les chairs fumantes du repas,--et dont on orne le fond de la tente,--et dont on couvre la selle du cheval. Les étendards des fêtes guerrières, des combats où le sang coule, sont faits des mêmes opulentes trames. Et quand le musulman vainqueur cherche la griserie des heures amoureuses, il les trouve encore, ces tissus de lourde souplesse, sous ses doigts crispés. Il les froisse, comme on saccage les grappes de la vigne symbolique, dans l’épithalame--et le glissement de leurs plis bruit comme un léger soupir...

* * * * *

Elle se drape sans doute en ces merveilles tissées, Lella Zorah, «première» épouse du chériff absent, qui m’envoya tout à l’heure, avec des vœux pour ma santé, cette cassolette de benjoin. La résine odorante fume sur les braises dans le petit vase en terre vernie. Sa spirale lente et bleuâtre m’apporte le salut d’une âme secrète, d’une Saharienne de race noble, grande dame du désert, qui doit avoir été très belle et garde encore des traces émouvantes de cette beauté. Du moins je me l’imagine ainsi. Car je n’en verrai jamais, jamais, de celles pour qui les chériffs réservent le nom d’épouses. La fraîcheur de leurs joues délicates, la pâleur de leurs fronts pensifs, le velours de leurs yeux noirs resteront inconnus pour moi, énigme irritante et frôlante que je saurai là tout près, derrière les portes mystérieuses de la zaouïa aux mille détours. Et toutes, compagnes du Maître, et de ses fils, et de ses frères, et de ses principaux disciples,--et les blanches concubines,--et les amantes-esclaves,--toutes, elles me sauront là aussi, roumi démoniaque, dangereux. A travers les fentes des volets ou les meurtrières des murailles, elles me regarderont. Elles chuchoteront. Elles se confieront des choses ingénument indécentes dont elles garderont le secret. Et mon cœur ignorera toujours sa propre vertu, puisque l’épreuve lui sera refusée de lutter contre tant de sourires assemblés.

* * * * *

Or Si-Kaddour, inspiré par le benjoin, m’a lu d’un ton plus que lyrique les promesses de bonheurs futurs, si voluptueusement sensuels, abondants et naïfs, que promet le saint Koran. Et voici que pour assagir probablement mon imagination vagabonde, il me sert un fragment encore:

--La paix est la plus belle récompense qu’Allah réserve aux hommes pieux.

Je m’incline, non vers lui, mais vers la fenêtre, et je riposte:

--Cependant, vous, les Djazertïa, vous faites la guerre.

Pouvais-je croire qu’un vieux taleb se démonte si facilement? Erreur. Et comme celui-ci ne peut pas nier les incursions, les massacres, les pillages, ni ces traîtrises dont l’une des premières fut l’assassinat de Flatters, Si-Kaddour répond, la voix grave:

--Ya Sidi, de chez nous peut sortir la guerre. Mais la paix seule y doit régner, car c’est une maison de sainteté et de salut qui ressemble aux Jardins Célestes...

Puis feuilletant (troisième reprise) le Livre aux tranches azurées, il déclame lentement en sourdine:

--Écoute, ô Sidi: sourate de l’Événement, versets 24 et 25: «Au Paradis, les hommes ne verront pas de choses illicites ni de péchés. On n’entendra que les paroles: Paix! Paix!»...

* * * * *

Je médite de nouveau dans le silence, en face de ce désert saharien qui n’est pas le nôtre, mais qui, si près du nôtre, lui est pareil. Sur les dunes, l’approche du soir met sa grandiose clarté sereine, sa fulgurante poésie d’or. Je respire auprès de moi le parfum troublant du benjoin et l’odeur un peu fauve des tapis de laine... La paix?... Est-elle en moi?... Non, à coup sûr.

Et les minutes passent. Le soleil est parti.

Alors, l’âme tourmentée d’une inquiète défaillance, j’emplis mon cœur du vaste paysage doux et triste où le jour semble s’éteindre sous des cendres de volupté...

XI

26 septembre.

... Le soleil s’est levé je ne sais combien de fois depuis mes dernières lignes--depuis que subitement, un soir très chaud, je me souviens, le vieux taleb est revenu tout essoufflé dans ma chambre.

Je reposais. Ne m’avait-il pas souhaité bonne nuit par la grâce d’Allah?

--O Sidi! je t’apporte une nouvelle!

Ma main tâtonnait à la recherche des allumettes. Lui continuait, parmi le noir emplissant la pièce:

--O Sidi! que le Puissant soit remercié! Tu désires, n’est-il pas vrai, envoyer tes papiers d’écriture là-bas à Ouargla, pour la France? Sidi, tout à l’heure, _Inch’ Allah_, part un de nos mokaddèmes à peu près dans cette direction. Il a une escorte, et je connais, comme mon fils spirituel, le _kébir_ de cette escorte. Si tu veux lui confier tes feuilles noircies, il les remettra à un autre, très fidèle--et celui-ci les remettra encore à un autre--et ainsi de suite jusqu’à ce que le message soit aux mains de tes frères français, jusqu’à ce que ton vœu soit accompli, par la protection du Dieu clément et miséricordieux...

Les lendemains de cet événement, je n’ai rien écrit.

Séparé du «journal» où mes premières impressions se reflétaient sans art et sans fard, je me suis retrouvé plus triste. La mère arabe doit éprouver un douloureux vide analogue quand s’en va le chamelier portant à l’enfant lointain le beurnouss d’hiver qu’elle a tissé, durant des jours, fil à fil. Plus de travail enchaîné, qu’on puisse rattacher à l’idée des êtres chers.--Alors, nulle énergie: un voile de dégoût sur l’existence coutumière, un néant. Puis les heures glissent.--Elle commence un autre beurnouss, la femme arabe. Et moi je recommence à «noircir» d’autres feuillets, à les remplir de réflexions qui tourneraient facilement au chagrin. J’en oublie de mentionner que mon fauteuil--il était temps!--fut reconstitué. On me roule matin et soir dans les sentiers des palmeraies, dans les cours et les galeries sans nombre de la zaouïa.

Il y a quelque chose de si lamentable à me sentir en pousse-pousse, pareil à un vieil infirme! J’en subis l’humiliation même devant les négresses--compagnes des «dames» djazertiques--que je rencontre parfois dans le quartier des serviteurs.

--Le salut sur toi, Sidi!

--Sur toi le salut!

Elles se poussent du coude, amusées, provocantes et hardies. Puis elles s’éloignent vers les habitations des épouses chérificennes, en se retournant plusieurs fois. Et les ruelles grises, les placettes de ce coin grouillant me semblent moins gaies de leur absence, de ce que leur jeune vie animale et joyeuse ne s’ébat plus là.

Cependant tout est mouvement dans ces populeux parages. Tout est bruit, couleur bariolée, enfantillage nègre qui me surprend. Par contre, le quartier des chériffs, là-bas, se tait, monastique et pensif. Il entoure comme il convient la sainte koubba des tombeaux. Les Djazerti, toujours éclipsés pour moi, sont cachés en ces demeures dont l’accès défendu se barre de massives, de rébarbatives portes ferrées.

--Regarde, ô Sidi! murmure le taleb.

Ainsi les hommes de la famille, pour le conseil et la méditation, se groupent près de leurs pères défunts. Aux morts, cette mosquée du miracle qui s’est construite seule en une nuit. Aux vivants, les trois autres côtés de la place principale, colonnades basses, en marbre blanc patiné de blond sous le soleil. C’est austère--mais d’une austérité d’Afrique, d’Arabie, de Perse, où le recueillement pose un doigt de silence sur sa bouche voluptueuse qui se souvient et qui sourit.

--Regarde, ya Sidi! Regarde, insiste le bon Si-Kaddour.

Car il marche près de moi, le taleb, gravement, à gauche du fauteuil rouge poussé par Barka et par Abd-el-Khader, l’autre grand diable de nègre à mon service particulier. Et Bou-Haousse suit par derrière avec un certain Bachir. Et les femmes nomades--venues ici pour «l’aumône»--ouvrent très grands leurs sombres yeux à voir tout à coup passer ce cortège. Et les cavaliers dédaigneux ne tournent point la tête vers nous... «Roumi, chrétien fils de chrétien, chien fils de chien...»

Mais cinquante mioches au moins, garçons et fillettes, des nègres, des blancs, des bistrés, vêtus d’étoffes rayées de bleu ou de petites tuniques claires, se heurtent derrière le fauteuil. Ils nous suivent sous les figuiers blancs, sous les palmiers à panache et jusque sous les pins d’Alep, qu’on croit hantés. Pendant deux heures ils nous accompagnent, mouvante et tapageuse escorte. Et parfois, lors des arrêts, les plus émancipés se risquent en avant, rieurs, effrontés, semi-peureux, pour me contempler.

--Ya El-Aïd! Ya Mabrouk! Ya Tahar! Ya Mesroud! Ya Zorah! Ya Fatma! Ya Khadoudja!

Ils s’interpellent, se pressent, crient, chuchotent et s’effarent. Tirant la langue, ils me désignent du menton.

--_Le_ voyez-vous? Par Allah, _il_ est destiné aux géhennes! _Ak Rabbi!_ il mange les enfants tout crus!...

La terreur qu’ils ont de moi est un très savoureux piment à leur curiosité. Un mouvement de mon doigt les fait frémir. Mon dangereux regard les éparpille. On dirait alors une bande de moineaux qui soudain prend son envol.

Puis ils reviennent, plus nombreux.

Et tantôt l’ombre fraîche et tantôt la lumière saharienne alternent leurs séductions, estompant, éclairant ces choses, si loin de Paris,--ces choses sans portée, qui prennent tout de même l’esprit et les nerfs à force de simplicité.

XII

30 septembre.

Le fort ne faiblit point, Fût-il broyé comme le musc Ou pilé comme le camphre...

Est-ce pour m’encourager, est-ce par simple hasard que Si-Kaddour m’a lu ces vers, pris dans le livre intitulé: _les Perles des Pensées_, autre œuvre du fécond théologue feu Bou-Saad-ed-Djazerti?

Le fort ne faiblit point...

Je veux méditer cette parole: je veux «ne pas faiblir», non seulement envers la malveillance que je sens autour de moi, un peu davantage chaque matin--mais surtout envers moi-même: voilà mes rêves pendant qu’un vieux taleb m’explique la généalogie des Djazerti et l’emblème de leurs deux filiations: la chaîne corporelle, ou transmission de l’existence de chair; la chaîne mystique, ou chaîne dorée, transmission de la _baraka_, de la bénédiction particulière, de la divine étincelle qui se lègue d’esprit en esprit.

--En va-t-il de même, ô taleb, chez les autres marabouts?

Le cœur de Si-Kaddour se prit à saigner sous le coup de mes confusions stupides.

--Ya Sidi!! par ta tête chérie!! Pourquoi ce mot de «marabout» qui nous flagelle et nous insulte?... Si le saint chériff actuel l’entendait à travers l’espace, il aurait le foie transpercé, Sidi, crois-moi. Et le Vénéré Sidi-Bou-Saad, son aïeul (Dieu lui donne le repos éternel!) se retournerait sur le flanc gauche dans son tombeau de la koubba, ya Sidi! ya Sidi!!...

Pauvre Si-Kaddour... Son regard navré glissait entre les branches, jusqu’au Désert roux et ardent qu’il semblait prendre à témoin.

--O taleb, calme ta douleur! Je sais que les Djazerti ne sont pas de vulgaires marabouts: ils sont chériffs.

Le brave homme me remercia de la rectification, puis continua de protester comme si je n’avais pas rectifié:

--Ya Sidi, ta bonté dépasse réellement celle de David, père de Salomon! Et ta justice est extraordinaire! Mais par Allah, vois-tu, ma tête s’égare quand j’entends appliquer au «Maître» ce terme vulgaire de _mraboth_ (marabout). Un mraboth est un simple hère, qui s’en va faire de petits miracles devant de petites gens, et souvent vole leur argent, tel un vil imposteur. Mais les chériffs sont autre chose, par la bénédiction de la Sainte Kaaba! Je n’ai pas à parler des prétentions de nos rivaux. Ils t’affirmeront ceci ou cela: les uns disent vrai, les autres mentent. Allah voit tout et connaît tout. Mais les Djazerti descendent du Prophète, Sidi. La lignée du lion ne doit pas se confondre avec la lignée du chacal, même quand elle bifurque!

Alors il m’expliqua, tantôt plein de lenteur et plein d’animation, ces hérédités compliquées des Saints purs entre les purs:

--La transmission de la chair, Sidi, peut se faire en même temps que la transmission de la _baraka_; c’est ce qui arrive chez nous maintenant. Notre saint chériff actuel (qu’Allah protège son voyage!) descend directement de l’Illustre Sidi-Bou-Saad par son père Sidi-Mohammed et son grand-père Sidi-el-Aïd, lequel était le fils aîné du Sublime et du Vénéré (Dieu leur conserve à tous trois le salut!). Tous trois furent possesseurs et de l’héritage du sang et de l’héritage spirituel. Mais au-dessus d’eux, Sidi, avant eux, les deux chaînes se sont parfois écartées. Elles se rejoignent finalement à l’origine, en la personne de Celui après lequel il ne peut plus y avoir de prophète, le Père et fondateur de l’Islam, Notre-Seigneur Mohammed le glorifié (Dieu accorde à lui et aux siens le salut le plus complet!). Et la chaîne dorée remonte ensuite, comme tu sais, de Notre-Seigneur Mohammed à l’archange Djébril qui lui apporta le saint Koran... Et de l’archange Djébril elle va s’attacher au trône admirable d’Allah, et se fondre dans son indicible Lumière, comme un flambeau dans un grand foyer qui brûlerait sans se consumer... Et c’est Lumière sur Lumière... Et Dieu conduit vers la Lumière celui qu’il veut, car il peut tout et connaît tout...

La voix du bon taleb s’évanouit ici, accablée d’extase; et nous restâmes muets sous l’ombre verte des treilles où frémissait le vent léger. Je pensai alors moins pieusement, mais non sans émotion pourtant, à une autre brillante lumière que du Désert j’avais aperçue, le soir de ma blessure,--à cette miraculeuse lumière qui m’a «conduit» en la zaouïa de Mozafrane,--que jamais depuis je n’ai revue... et dont je n’ai pu, malgré mes questions, découvrir l’origine ni le lieu.

--Tu dois te tromper. Sidi. C’était une des lampes d’argent, comme celle de ta chambre... ou quelque torche de palmier, promenée par un de nos esclaves...

Non. Quelle torche de palmier aurait cet éclat brillant et fixe? Quelle lampe antique, à la mèche grésillant dans l’huile, projetterait ce rayon clair?