Islam saharien

Part 4

Chapter 43,590 wordsPublic domain

Et les sirènes d’un «surtout», blafardes, nerveuses et fines, scintillent sous la lueur mouvante de bougies turques, violemment parfumées. Et des fruits, des gâteaux étranges s’accumulent en de précieuses coupes qui furent des «widerkomm» d’honneur, au XVIe siècle, sur les bords du Rhin. Et je ne sais plus où je vis, moi, tant cet orgueil qui jette à mes pieds les richesses d’un musée me déroute, et tant ces objets désuets, parfois tarés de «bosses» malheureuses, ont l’air surpris de se voir en ce pays, patinés de poussière d’Islam.

Le repas dure longtemps. Les chairs abondantes s’étalent, qu’on renouvelle et remplace en silence--en silence toujours, sans que j’aie touché parfois à l’une d’elles. Et cette odeur animale de cire chaude et de jus--cette saveur d’épices mêlée à des relents de benjoin--cette bête rôtie de laquelle l’agenouillement, sur un vaste plateau guilloché, semble me demander grâce--tout cela me répugne et m’attire à la fois. La griserie qui nous vient du sang monte à ma tête peu solide... Je suis seul, tout seul... Je ne mange pas, ou à peine. Et le service se continue comme si des spectres invisibles devaient venir se rassasier à cette orgiaque profusion. Et parfois un vertige me prend... Je crois les apercevoir, les revenants du Désert, les ancêtres des Saints actuels. Ils agitent, autour des grands plats, leurs mains de squelettes. Les bougies roses, qui grésillent dans l’air tiède et lourd, me semblent les cierges heureux de leur festin de famille. Et l’eau (dont un mince filet passe au pied de ma fenêtre, et dont le murmure grossit à celte heure d’arrosage nocturne) me paraît la voix des fantômes, essayant de dire encore les litanies des Djazerti, ce balbutiement voluptueux qui fait rêver aux soupirs d’amour...

* * * * *

Si de telles impressions montent en moi, Roumi fils de chien, le chef arabe ou congolais ou kurde doit en éprouver de très fortes lorsqu’on lui sert une _dhiffa_ semblable--sensations éloignées des miennes, mais plus délicieuses, profondes et ineffaçables. Et de même aussi, le régal moins somptueux offert aux vulgaires pèlerins doit agir prodigieusement, par les sens et par l’esprit, sur des malheureux accoutumés aux privations, pasteurs de la brousse, errants des sables.

Mais j’anticipe. Je n’ai pas aperçu les pèlerins que chaque jour amène à Mozafrane. Je ne connais pas leurs bombances.

Pendant les huit ou neuf semaines de repos qu’exige une jambe cassée en ce climat brûlant, je suis condamné, si nul miracle n’intervient, à vivre le _Voyage autour de ma chambre_. Un hasard méchant me bloque, avec le tapis du Maroc et le coffre de Smyrne, derrière ces murs épais, sur les faïences nacrées, sous les poutres vertes. Il me donne pour seules consolations les propos de Si-Kaddour et cette médiocre joie d’écrire--d’étouffer sous des mots mon continuel élan vers la liberté.

VII

11 septembre.

J’ai demandé à Si-Kaddour, en buvant le thé de midi--et les mouches bourdonnaient, avides, au-dessus de nos tasses:

--Une chose m’étonne. Comment le chériff de la Mecque, grand pontife de l’Islam, tolère-t-il le pouvoir émancipé des «Ordres»? D’ailleurs, ceux-ci, avoués ou occultes, ne sont-ils pas depuis longtemps déclarés contraires aux prescriptions du Koran? par cela même frappés d’interdiction?

L’essentiel de mon idée, Si-Kaddour le comprit lorsque je l’eus répété, retourné en plusieurs aspects.

--Ya Sidi, que tes questions montrent bien ta haute intelligence! Ya Sidi, tu es une lumière! tu es l’admiration de mes yeux!...

Il ne me donnait ainsi aucune réponse réelle, ce vieux taleb bonasse et défiant. J’insistai. Je ramenai la conversation au sujet que je voulais, malgré les fuites les plus rusées et les plus subtils détours.

Alors Si-Kaddour, par bribes, sortit les aveux suivants:

--Ya Sidi, écoute-moi. Tu supportes, n’est-il pas vrai, le mal de ta jambe, car il le faut, et tu ne peux t’opposer aux décrets du Seigneur. Eh! Sidi, voilà toute l’histoire, voilà le nœud--et le déliement du nœud. Certes, _idri Allah_, notre «Ordre» est un immense bienfait, et non pas un mal. Cependant le Très Louable Chériff de la Mecque nous considère un peu... hem!... ainsi que toi tu considères l’appareil de ton pied. (Dieu le guérisse de cet aveuglement!) Nous sommes le soutien de l’Islam, ô Sidi. Par Allah, si tu retires à une tente sa perche du milieu, la toile s’affaissera sur la terre, tel un grand oiseau frappé par le chasseur. Et le Très Louable Chériff de la Mecque (que Dieu le comble néanmoins des plus entières bénédictions!) le comprend en somme. Il n’ose pas retirer à la religion sa colonne centrale... Et Sa Magnificence le Sultan de Stamboul ne l’ose pas davantage. Les Djazertïa, ô Sidi, sont l’appui de la religion!

* * * * *

Or, comme je mettais en doute, malgré cette affirmation, l’orthodoxie des Djazertïa:

--Sidi, par ta tête chérie! laisse-moi redresser ton erreur. Nous sommes orthodoxes, Dieu le sait, et de la secte la plus orthodoxe des quatre, celle des Malékites,--les mêmes dont ton gouvernement (son éloge puisse-t-il monter vers Allah!) entretient le culte aux mosquées superbes de Tunis et d’Alger. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu lui continue les joies célestes!) nous sommes orthodoxes,--aussi orthodoxes, Sidi, que le fut le Prophète lui-même (Dieu lui conserve le salut!). Nous nous conformons au divin Koran. Nous disons les prières régulières, autant de fois chaque jour que tu as de doigts à la main. Mais nous y ajoutons d’autres prières excellentes, celles de notre _dikhr_, celles que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, le Pôle très élevé, a jugé les meilleures pour suivre la Voie, et parvenir au Bonheur céleste de la _fena_, qui nous porte en Dieu...

Le taleb (je m’habitue à ces sautes brusques) changea soudain de ton. Il souriait.

--Ya Sidi, nos ennemis prétendent que le Koran défend les associations religieuses. C’est là une hérésie. Je te le prouverai par la Souna et par le docte Sidi-Khelil. Et d’ailleurs, Sidi, l’on m’a raconté que certains Roumis de tes frères et tes sœurs ont aussi des ordres pieux particuliers nommés couvents, et des prières particulières, et pensent gagner le ciel, ainsi que nous, grâce à la récitation d’oraisons variées sur les grains d’un chapelet... Et cependant, ô Sidi, j’ai lu, relu le saint _Endjil_ (Évangile). C’est l’un de nos «Livres», comme tu sais. Et je n’y ai découvert (excuse ma liberté, Sidi) l’indication ni l’autorisation d’aucun de ces couvents, d’aucun de ces chapelets, d’aucune de ces oraisons orthodoxes...

Qu’il est malin, parfois, ce vieux Si-Kaddour! Après une pause il ajouta:

--Reprends-moi si je me trompe, ô Sidi!

Je préférai poursuivre mon enquête: justement nous étions seuls, chose si rare. Barka le nègre, dans le corridor voisin, jouait aux dames avec Bou-Haousse.

--Serait-il vrai, ô taleb, que vous intervenez près des peuples au sujet des redevances à leurs gouvernements respectifs? que vous leur suggérez des moyens de feindre la misère, afin qu’échappant à l’impôt ils vous réservent tous leurs dons?

Ah! cette fois, le digne Si-Kaddour fit un saut prodigieux. Et ses besicles bondirent aussi, pleines de véhémence.

--Ya Sidi! Ya Sidi!!...

Il étranglait, il criait en même temps. Les faïences claires reflétaient ses gestes épileptiques. Les mouches s’envolaient, troublées. Bou-Haousse et Barka le nègre se précipitèrent (aussi vite du moins qu’un musulman doit se précipiter; car le proverbe déclare: «Rat qui se presse, joie du chat»).

--Par Allah, que t’arrive-t-il, ô père, ô Sidi Taleb?

Mais Si-Kaddour se calmait. D’un signe il les renvoya au corridor où s’éparpillaient les pions délaissés. Puis se tournant vers moi, et sans paraître remarquer ma lutte contre le rire:

--O Sidi, je t’en supplie par le ventre qui t’a porté, ne prononce plus de tels blasphèmes! O Sidi... O Sidi... Nous ne conseillons rien, nous ne défendons rien aux peuples. Nous ne nous mêlons de rien. Pourtant n’est-il pas judicieux que les croyants veuillent se libérer envers la géhenne par la sainte aumône, plutôt qu’envers le temporel par l’impôt?

J’osai trouver ce langage peu clair. Si-Kaddour, là-dessus, se récria encore plaintivement.

--Sidi, Sidi!... Tu me pardonneras de te contredire, ô Sidi, mais cela est d’une clarté de soleil et d’escarboucles! L’impôt, si tu le paies, c’est par obligation. Tu n’y mets pas d’élan spontané. Tu n’y as pas de mérites. Allah, certes, ne te blâme point, mais il ne te tiendra nul compte de ce paiement, au Jour terrible de la Rétribution. Tandis que l’aumône, ô Sidi, est féconde parce qu’elle est vertueuse et volontaire. Elle éteint le péché mieux que l’eau n’éteint le feu. Elle efface au registre du ciel soixante-dix mauvaises actions. Elle ferme soixante-dix portes du mal! Crois-moi, Sidi, ceux qui dépensent leur argent dans le sentier de Dieu ressemblent à un grain qui produirait sept épis, dont chacun donnerait cent grains. Car Allah rend le septuple du centuple à celui qu’il juge homme de bien!

Et le taleb expliquait, expliquait ce socialisme d’Afrique, coopération d’un nouveau genre, où les chériffs, les «Saints» trouvent la gloire pieuse et les joies de ce monde inférieur.

--Ya Sidi, tout présent fait à notre zaouïa, c’est une aumône, la plus belle aumône, et qui se répand et se répartit ensuite, comme il convient. Les riches donnent beaucoup et reçoivent peu; les pauvres donnent peu et reçoivent beaucoup. Et nous abritons le vieillard, et nous élevons l’orphelin. Es-tu convaincu, Sidi?

Mon mutisme parut à Si-Kaddour un acquiescement très suffisant.

--J’espérais bien, ô Sidi, qu’avec l’aide du Seigneur, je persuaderais ton esprit remarquable. Je me sais cependant un humble rien: Allah est le plus instruit. Par lui viennent toutes choses, et toutes choses retournent à lui et à sa Lumière!

Pour faire plaisir à Si-Kaddour, je crus devoir concéder:

--_Aamine, âamine_...

Mot pieux qui représente l’_amen_ des musulmans.

VIII

12 septembre.

Ce jour d’hui, foin des problèmes mystiques et sociaux! Je suis tout à la joie: sur l’émail pâle de mes faïences un fauteuil est apparu--le fauteuil de la libération...

Mais il me faut, pour être clair, revenir à certain jour de la semaine dernière où la vie et mon tapis me paraissaient durs également.

--Quelle peine oppresse donc ton âme, ô Sidi? me demanda Si-Kaddour.

--Je soupire d’être immobile, ô taleb.

Si-Kaddour me regardait en dessous de ses lunettes, avec une pitié douce comme celle qu’inspire un enfant malade et déraisonnable.

--Pourtant, Sidi, tu ne l’ignores pas: _el kessel kif el aassel!_

Célèbre phrase d’Islam dont voici le sens approchant: «le farniente inerte est pareil au miel». Mais cette sentence d’une autre race ne me consolait guère. En vain m’efforçais-je, Parisien agité, de rendre sensible à un Arabe l’agacement de demeurer là, tel un colis tombé à terre, oublié par le convoyeur... Mon irritation s’augmentait «d’entendre» sans les voir les menus événements de la zaouïa. Et quand je dis: «entendre», c’est parce que les verbes français ne m’offrent pas d’atténuatif. Car je ne perçois, à travers les murs, que des échos affaiblis--endormis même. Et le bavard Si-Kaddour devient très peu loquace, dès qu’il s’agit de m’informer sur des sujets dont la glose ne se trouve ni dans le vénéré Sidi-Bou-Saad, ni dans le docte Sidi-Khelil.

--Ya Sidi, tu as raison. Par la bénédiction de la Kaaba, la vérité est avec toi! Mais pourquoi te désoler? Les chagrins de l’homme sont de menus poissons qu’un pêcheur secoue dans un filet, au sortir de la mer: il en tombe, il en reste. La patience a de grands réseaux... Daigne être patient, ya Sidi!...

Néanmoins, le taleb (décidément, c’est un dévoué--c’est l’unique ici ne me regardant point sans cesse comme un chien, fils de chienne, ou comme l’hôte du devoir strict), le taleb a voulu contenter ce caprice de Roumi. Mystérieusement, en cachette de moi, il a fureté dans les magasins où s’entassent les offrandes «d’aumône». Et seulement ceux-là qui connaissent ces pays comprendront quel mérite presque indicible y représente l’effort de chercher.

J’appris le secret par Barka le _négro_; il semblait ce matin avoir plus des trente-deux dents normales.

--Ya Sidi, écoute-moi! disait-il. Si-Kaddour passe pour habile et plein de sagesse; il sait ce qu’a dit Allah et le Prophète. Mais le voilà plus habile encore, Sidi! Il a découvert une machine rouge, Sidi, rouge comme le foulard des belles filles sur leur belle chevelure. Il raconte, Sidi, qu’avec cela tu pourras voir les jardins. Oui, Sidi! Que mes femmes me soient défendues si je mens!

Et Barka m’adressait un sourire angélique, qui le faisait ressembler au chef moricaud des diables de la géhenne, dont se préoccupe souvent Si-Kaddour.

--Une machine rouge pour voir les jardins! Ya Sidi!

Mon imagination trottait. Mes suppositions s’égaraient jusqu’à des objets très bizarres, jusqu’à un «teuf-teuf», une voiturette-joujou--dont l’apparition n’eût pas été plus stupéfiante que celle des piqueuses pour bottines, des dessous de plats à musique, des pendules au sujet mouvant qu’on rencontre un peu partout, dans le fond du continent noir... On arrive, après cent fatigues, en des parages ignorés que mentionnent imparfaitement les cartes: et l’on y découvre un loto à ressort. Et l’orgue mécanique pénètre, lui, où ne pénètrent point les hommes d’Europe...

* * * * *

Après deux bonnes heures d’attente (où le décompte des poutres vertes occupait mes loisirs), surgit du corridor un vulgaire fauteuil de malade, fabriqué, je pense, à Constantinople au but d’exportation. Simplement du bois gainé de peau, sans le moindre rembourrage.

En revanche, une teinte écarlate qui flamboie!

Et quelles proportions bizarres! et quelles lignes plus raides que le possible! et quels angles inquiétants!

Il a perdu, ce fauteuil, lors de sa venue à chameau, l’un des brancards destinés à le soulever. L’essieu des roues de devant a subi de forts dommages, et seul le fatal cuir rouge s’enorgueillit d’être intact. Mais pourtant je fus ravi: tellement l’homme a besoin de peu pour oublier un instant ses peines...

Je rampai sur le tapis (sans trop remuer ma jambe malheureuse) afin d’atteindre de mes doigts le nouveau meuble, qui, vu ainsi de bas en haut, me parut grand comme une tour. Tremblant de plaisir, je l’examinai. Le dommage était réparable: ces essieux, fixés à une sorte de chariot, se démontent, et quant au brancard disparu, nécessaire à la descente des escaliers, le remplacer serait peu de chose.

--N’est-ce pas, Si-Kaddour?

Il exultait, mon vieux taleb, bien qu’il cachât son triomphe sous un air modeste et réservé.

--Oui, ô Sidi! Tu as raison. La science et la connaissance marquent chacune de tes paroles. Sois sans crainte. Au fond de la huitième cour se trouvent les forges de ceux qui travaillent le fer, et dont les mains sont industrieuses. Nous avons là des artisans de bonne famille, Sidi, car ils exercent un métier noble... Noble depuis l’origine. Le premier qui forgea (tu le sais mieux que moi, ô Sidi) fut Teubal-Kaïn, fils de Tsilla, qui fut elle-même femme de Lémec. Et Lémec sortait de Methusaël, issu d’Irad issu d’Hénoc. Ainsi nous l’enseigne le Saint Livre Révélé qui est aussi l’un des vôtres, le _Thourat_, donné sur le Sinaï parmi les éclairs à Notre-Seigneur Moussa. Et j’ai lu dans Sidi-Khelil et dans le Sublime Sidi-Bou-Saad...

--O taleb, interrompis-je, voilà les attaches libérées.

Ces attaches, c’étaient des écrous que je venais de péniblement dévisser. Maintenant le chariot, détaché du fauteuil, pourrait être envoyé aux «nobles» ateliers de réparation. Et je fis mille recommandations.

--Ya Sidi, tranquillise ton âme! Demain, s’il plaît à Allah, nous te promènerons dans l’oasis bénie de Mozafrane. Par ma tête et par mes yeux, je te le dis, ô Sidi!

La foi en une promesse arabe est bien téméraire. Lors de mon premier voyage, je l’ai vite appris à mes dépens. Pourtant mon esprit s’évade déjà hors des parois de la très longue chambre, loin des poutrelles couleur d’émeraude et des faïences aux fines arabesques. Il remplace déjà le _Voyage autour de ma chambre_ par le plus intéressant «voyage autour de ma zaouïa».

_Ma_ zaouïa?... Parfaitement.

Car elle deviendra mienne, dès que je l’aurai pu connaître, comme sont à nous les beaux paysages ou les salles de musées. Je «verrai»!... Je savourerai le calme des saintes galeries, la fraîcheur oubliée des ombrages. Je découvrirai ce petit monde fermé qui me paraît toujours, quoi que je fasse, enveloppé de surnaturel...

* * * * *

Dès l’heure présente, le bon Si-Kaddour, aidé de Bou-Haousse et de Barka, a pu m’installer dans le fauteuil sans roues dont les planches articulées forment chaise longue. Mon appareil fut bien étayé de coussins. Puis on a porté le tout près de ma fenêtre--presque l’unique baie de la zaouïa vers l’extérieur--une étroite ouverture, grillée en saillie, dont les rinceaux de fer ouvré portent des traces d’or éteint. Et c’est par là que le Désert admirable entre jusqu’à moi. Il vient au fond de mes prunelles, au fond de mon être sensible, lui que je sentais si près sans pouvoir en jouir, sans rien avoir de lui que cette chaude haleine dévorante qui trouble mes jours. Ne parlons pas des nuits.

_Il_ vient à moi... J’ai par instants l’illusion que je l’adore, comme une belle femme que je ne pourrais jamais, jamais posséder... J’ouvre vers lui des bras de passion qui se referment sur le vide.--Son mystère auguste et grave n’est pas moins énigmatique que l’inconnu des formes voilées, ou l’inutile aveu des beaux yeux...

Je contemple, avide, irrassasié.

Le vent souffle du Fedjeur, côté des aubes. De longs nuages légers parcourent le ciel, et leur ombre mobile projette, à travers l’immensité rousse, éclatante et ardente, comme des écharpes de gaze bleue. Et ces caprices donnent au Sahara, de plus en plus, je ne sais quelle grâce féminine. Et je récite des versets d’amour: «Je vous aime, ô ma bien-aimée. Vous avez ravi mon être... Vous êtes l’Unique, vous êtes ma parfaite, et ne finira qu’avec moi le feu dévorant mon cœur...»

* * * * *

Les palmiers de l’oasis se balancent sous la brise chaude. Content, le brave Si-Kaddour me narre la légende de Mozafrane, sa fondation par le grand saint, le grand ancêtre, feu Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti:

--Ya Sidi, ce que tu distingues de ta place et ce que tu verras mieux demain, ces merveilles, les enfants corporels de Sidi-Bou-Saad les lui doivent, et nous aussi, les enfants de son âme... Il a tout créé de rien, Sidi. Que ma bouche puisse t’en assurer! C’était, avant qu’il vînt ici, un homme riche, chériff de vraie race. Il se nommait réellement Taïeb-ben-Ahmed, et ses compagnons l’avaient surnommé _Bou-Saad_, le Père du Bonheur. Il vivait à grande distance du lieu où je te parle--oui, au nord de Tlemcen la pieuse, dans votre Algérie fertile où les jours coulent frais et paisibles entre les montagnes neigeuses et la mer qui n’a point de fin. Et voici qu’un soir, ô Sidi, à la suite d’un miracle inouï que je te dirai plus tard, il décida de partir. Il s’en fut à la sainte Mecque, puis de la sainte Mecque revint chez lui. Tu me comprends, ô Sidi?

Assurément, je comprenais. Et je regardais le paysage, plus grandiose que les montagnes, plus éperdument vaste que ne le paraît la mer. Et l’oasis au premier plan, dont les pentes descendaient vers le sable, semblait une île verdoyante où nous séjournions après avoir jeté l’ancre, tandis que Sidi-Bou-Saad, le Vénéré, de la Mecque revenait chez lui.

--Alors, Sidi, rentré dans sa maison, où ses femmes l’attendaient amoureuses, étouffant des mots de caresse et des regards noirs de désir, Sidi-Bou-Saad repoussa toutes les jouissances, et même la satisfaction innocente de recevoir ses amis. Il s’enferma au fond du logis dans une petite chambre, et pendant que durèrent sept ans, sept mois, sept jours et sept heures, cet homme riche, ô Sidi, ne fit qu’étudier les Livres, et jeûner, et prier...

(La dune là-bas se modèle toute blonde. Près de nous, très près, des figues tombent doucement à terre, comme à regret, avec un petit choc mou de leur pulpe sur l’herbe sèche. Et c’est infiniment simple, et cela me prend les nerfs par les plus délicates fibres... Je me sens devenir Arabe, en savourant de le devenir.)

--Tu m’écoutes, ô Sidi? Passé les sept ans, sept mois, sept jours et sept heures, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti (que Dieu éternise sa félicité!) sortit de sa petite chambre et réunit sans délai les pauvres de sa ville et des _douars_ les plus voisins. Il leur partagea, jusqu’au dernier denier, tous ses biens périssables. Puis aussitôt il disparut. On le crut mort, Sidi. Ses fils le pleurèrent pendant beaucoup de lunaisons. Or il s’était retiré dans l’Erg mouvant et sauvage, très loin, plus loin, du côté du soleil--ici même, ô Sidi!--et je crois qu’en me penchant sur les barreaux de ta fenêtre, _inch’ Allah_, je pourrai te montrer la grotte, le simple trou dans le roc où _il_ s’était abrité, le Bon, le Fort, le Très Élevé dans la sagesse, le Pôle déjà proche de Dieu-Puissant...

Et Si-Kaddour se pencha, comme il l’avait dit. Il ne vit point la grotte, que dissimulaient les dattiers; mais, en se relevant, il entraîna du pan de son beurnouss la petite table du thé, les tasses, la théière, dans un énorme fracas de faïences brisées et de métal.

Mais rien n’arrête l’essor du verbiage d’un taleb très convaincu. Et tandis que Bou-Haousse et Barka s’affairaient avec de grands gestes autour des débris, des explications firent remonter jusqu’à Allah, comme il sied, la responsabilité de toutes choses.

--Dieu ne permet pas, ô Sidi, qu’aujourd’hui je te montre l’asile misérable où le Saint Sidi-Bou-Saad vivait ses jours de privations, armé de la patience de Job... Bref, des marchands de caravane, qui revenaient du Soudan à Tripoli, _le_ découvrirent, seul et sans vivres, dans ce coin stérile alors, écrivant, méditant, et cherchant la fusion en Dieu. Alors, Sidi, le bruit s’étant répandu de cette retraite, des gens pieux vinrent de toutes parts _le_ visiter, _le_ consulter, essayer de monter avec lui les divins degrés de l’Extase. Ils lui offraient de précieux dons, mais lui refusait tout, répétant: «Les biens de cette terre ne valent pas pour moi l’aile d’un moucheron!» Et il leur disait de réserver ces aumônes pour ceux qui seraient à Mozafrane après lui...

J’admirai comment Bou-Saad avait préparé à ses fils les trésors du monde pervers. Ainsi les dévotions les plus financièrement avides mettent la pauvreté volontaire au sommet de leurs origines.

Mais Si-Kaddour continuait: