Islam saharien

Part 6

Chapter 63,591 wordsPublic domain

Elle demeure encore aujourd’hui pour moi un songe parmi d’autres songes, l’apparition de cette flamme irréelle.

* * * * *

Nous étions alors sous une vigne en forme de tonnelle, qui couvre une suite de portiques dans le goût populaire italien--arcades bâties du reste par des maçons venus de Tripoli, à travers sables, Maures du rivage avant travaillé jadis à Malte, à Palerme--tant se mêlent les arts et les races autour de cette mer intérieure mi-chrétienne et mi-musulmane, d’où le souvenir païen n’est pas complètement enfui...

--Repose-toi, ô Sidi, fit le taleb. Le sommeil du corps, quand l’âme éveillée rêve, est un bienfait délicieux. Remercié soit le Très-Haut qui nous l’accorde! Et moi je te laisse une courte minute. Je reviens, Sidi, presque avant que d’être parti.

Si-Kaddour s’absenta une grande heure, puis reparut, la mine soucieuse et comme angoissée. Il allongeait son bras sec, avec un geste de pythonisse douloureuse, au-dessus du bloc de marbre où fumaient, dans l’atmosphère pure, nos deux tasses de menthe et de thé.

--Ya Sidi, me dit-il, demain je te ferai voir, _inch’ Allah_, l’arbre de l’hérédité, la «double chaîne» des Djazerti, peinte de vermillon, d’or et d’azur. Si-Ahmed lui-même te montrera le parchemin.

Ainsi, c’était pour cela qu’il m’avait quitté, pour négocier l’exhibition de cette feuille! J’éprouvai subitement, devant son visage contracté, la certitude qu’une lutte s’était prolongée entre lui et ceux qui ne m’aiment point. Les Djazerti se révèlent mes ennemis, plus que jamais--disons mes adversaires et ceux de ma race. Tout à l’heure ils ont passé le long de cette tonnelle (peut-être m’y savaient-ils, peut-être ne m’y savaient-ils pas). Leurs beurnouss blancs défilaient, tels des frocs de moines luxueux... Et leurs yeux ne m’entrevoyaient point: l’«infidèle» n’existe plus devant leurs âmes de Saints très élevés.

Cependant cette résistance à laisser mes yeux roumis se poser sur les enluminures me parut de fâcheux augure. On ne l’eût point faite il y a huit jours; et tous les Arabes d’origine noble paradent si volontiers de leurs généalogies, dès que sont là des hôtes nouveaux.

--Alors, demain, Sidi?

Je secouai négativement la tête.

--Je ne pense point, ô taleb, qu’il soit nécessaire d’aller contrôler tes paroles.

L’excellent vieux me regarda, d’un air surpris, ensuite inquiet, enfin désespéré. Hélas! aucune des supplications déjà exprimées par lui, qui en est prodigue, n’atteignit la véhémence de celle qui se déchaînait maintenant. Elles en tremblaient, ses joues ridées, et ses paupières à mille petits plis, et ses grosses lunettes de corne.

--Ya Sidi! Sidi!! Par la bénédiction d’Allah sur toi! par le ventre de celle qui t’a conçu! tu vas me jeter dans le deuil du tombeau!!... Sid’Ahmed lui-même, je le le répète, le propre neveu du chériff, doit te montrer les peintures!! Il me l’a promis sous les serments inviolables!!!... Que ton esprit distingué, Sidi, ne manque pas cette occasion de voir des choses édifiantes, et d’éviter un tel chagrin au plus dévoué de tes serviteurs!!!

Incapable, malgré toutes mes bonnes raisons, de résister davantage, je me suis engagé sottement pour le prochain après-midi, au temps qui suit la prière d’_aasser_.

--Voyons, calme-toi; c’est entendu, taleb, j’irai...

--Ya Sidi!

--J’irai, j’irai...

XIII

1er octobre.

Et j’y suis allé--dans mon fauteuil.

J’en suis aussi revenu, un peu étonné de certaines choses... par exemple de «l’invisibilité» persistante de Sid’Ahmed-ould-Djazerti. Je dirai plus: un peu choqué. Comment! voici un personnage, autant chériff que l’on voudra: il promet, il offre de me recevoir, moi son hôte--son hôte en pays arabe; puis, la dernière minute arrivée, ce seigneur se dérobe; il délègue son secrétaire, son _khodjah_-chef, Si-Hassan-ben-Ali le rusé, pour représenter Sa Hauteur envers mon insignifiance. Et moi, cloué chez lui par le sort, je dois tolérer ces impertinences sans pouvoir faire seller un cheval ou un méhari...

Ma colère pourrait surprendre ceux qui connaissent mal les mœurs du Désert; mais le manque d’égards, chez l’Arabe, est le frère jumeau de l’insupportable menace.

Il faut avoir vu les courbettes obséquieuses de cet Hassan-ben-Ali! Et ses déférences, et son humilité où triomphait toute sa joie d’avoir empêché les chériffs de me recevoir eux-mêmes!... Quelle politesse! Ce musulman trop civil ne sera grossier avec moi que le jour où, décidément, on devra me couper le cou. Mais, jusque-là, il joue de moi en virtuose, comme un chat dont les pattes ne montreraient que velours et dont les dents s’aiguiseraient, fines et pointues, derrière les souriantes babines.

--O Sidi, daigne jeter un coup d’œil favorable sur ce que te présente ton serviteur!

En ces termes il m’indiquait le parchemin déroulé, maintenu par deux scribes. Son amabilité était ambiguë, menaçante au fond, comme le flegme des sous-khodjah et comme l’apparence même des objets de l’entour. Oui, les choses me sont hostiles: le battant peint de l’armoire entr’ouverte me la disait, cette hostilité, et les murs blancs et mornes de la longue «chambre du sceau», et cet air lourd à respirer, chargé d’une odeur de vieille encre, de vieille cire et de je ne sais quel fade relent de musc.

--Tes regards, ô Sidi, daigneront-ils me faire la faveur de vérifier la _base_ de cet arbre généalogique? D’abord, ici, le nom d’Allah, que cent mille épithètes de vertus ne pourraient assez louanger. Puis ensuite celui de l’ange Djébril (Gabriel) aux ailes de diamant. Puis ici, les syllabes bénies formant celui du Saint Prophète...

J’interrompis le discours sans avoir bien examiné l’azur, l’argent et le vermillon scintillant en effet sur les feuilles de l’arbre, plus touffu que celui de Jessé dans nos anciens missels. Et Dieu sait pourtant que j’aime les vieux vélins enluminés, dont la perfection puérile est si amusante à l’esprit, et le contact si doux aux doigts. Mais je ne pouvais tolérer l’attitude de cet Hassan-ben-Ali.

--Cela suffit, déclarai-je. Si-Kaddour m’a déjà expliqué ces filiations...

Le visage de Si-Hassan demeura impassible, plutôt souriant--mais ses yeux parlèrent. Oui, quoi qu’il en eût, et malgré le fameux rideau intellectuel dont il s’enveloppe, il ne put tout à fait clore ces «fenêtres de l’âme». Et l’on aperçut, un court instant, le démon du logis... Du reste, c’est le soudain coup d’œil oblique, le jet lumineux, quasi phosphorescent des prunelles qui chez l’Arabe est révélateur de l’émotion, de la défaillance, ou de la traîtrise secrète--tandis que chez l’Européen ce serait (les juges d’instruction le savent bien) l’altération de la voix, le frisson léger des doigts malgré le raidissement de la volonté.

Oui, les yeux de Si-Hassan parlèrent. Ils dirent de la haine pour moi et même pour le pauvre Si-Kaddour, lequel, malgré sa bonne contenance, me faisait vraiment pitié.

* * * * *

Mon fauteuil roulait enfin hors de la «chambre du sceau». Les gens du banc--_ahl-es-soffa_--tous ceux qui restent de longues heures à la porte des grands de la terre musulmane--quémandeurs, plaignants, courtisans, parasites, attendant des matins jusqu’aux soirs et des soirs jusqu’aux aubes le bon vouloir du puissant seigneur--les gens du banc ne me saluèrent point quand je passai. Mauvais, très mauvais, cela. Je remarquai aussi, après coup, que le thé traditionnel (jouant chez les Djazertïa le rôle hospitalier du _caouah_ en d’autres lieux) ne m’avait pas été offert. Mauvais, plus mauvais encore. Tellement mauvais que je me sentis subitement tranquille, n’aimant pas les demi-situations et préférant le danger net.

Les hommes de garde, arrogants sous leur beurnouss bleu, me heurtaient «moralement», fiers et dédaigneux, le long des galeries. Les porteurs de ballots, au tournant des couloirs, faillirent bousculer mon véhicule: car les serviteurs d’Islam exagèrent la tendance du maître...

Et les enfants, sortant des écoles par flots, ne me suivirent pas de près comme à l’ordinaire--comme avant-hier encore ils auraient agi. Et leurs cinq doigts écartés se dirigèrent de mon côté:

--_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!

C’est le remède saharien contre la jettatura, contre l’infernale influence. Les vieillards impotents soignés ici me l’adressaient également à la dérobée, ce signe conjurateur, de leurs vieilles mains tremblantes qui repoussaient mes maléfices, tandis que les bouches édentées balbutiaient des anathèmes:

--Religion de croix! Religion d’égaré! Dieu maudisse ta mère la chienne! Que ta mort soit sans tombeau!

Pour faire diversion, l’infortuné Si-Kaddour m’indiquait presque au hasard les bâtiments déjà vus, les ateliers de métiers, les magasins, les annexes.

--Regarde, ô Sidi, regarde... regarde cette zaouïa des Djazerti!

* * * * *

Nous parvenions à la place des Caravanes où journellement arrivent ici, par sacs d’inégale valeur, les offrandes des Khouan, des Djazertïa--convois dont le point d’origine me demeure mystérieusement caché, et dont les chameaux, quand on les décharge, brament entre les murs blanchis. Ce sont de braves bêtes, cependant, ces chameaux. Ils m’annoncent du moins, eux, par leur cri plus sourd ou plus aigu, s’ils viennent de l’Orient lumineux ou du Moghreb très âpre, du Maroc aux races de dromadaires diminuées et chétives, comme rabougries. Ils travaillent «pour la zaouïa». Ils apportent la _ziara_, du même pas dont ils apporteraient toute chose, inconscients d’enrichir les descendants d’un Vénéré. Ils sont pleins de simplicité dans leur laideur d’auxiliaires utiles, qui seuls peuvent braver longtemps cette lumière féroce du Désert, ce climat souvent brutal, ce sable africain.

--Ya Sidi, m’instruit le taleb, Allah nous dit dans le Koran: «Je vous ai soumis les chameaux, afin que vous soyez reconnaissants.»

Et le bon Si-Kaddour, redevenu gai, contemple avec attendrissement les échines bossues d’où vont être déchargés les précieux hommages et les générosités. Un grouillement de fidèles et d’esclaves s’agite, troublant le silence pour un instant.

--Ya Sidi, quel spectacle édifiant!

Dans un coin, là-bas, une nomade des environs se tient debout, respectueuse, attendant qu’on veuille bien prendre son humble offrande d’humble femme--cette petite charge de bois menu balancée sur le dos de son bourriquot.

Elle a l’air sauvage et résigné des animaux soumis au fouet. Sa robe drapée, de vieux coton sale, laisse voir des lambeaux de chair brune, comme tannée. Son visage s’inquiète. Furtive, elle jette sur mon équipage la défiance de son regard.

--Ya Sidi, reprend le taleb, daigne constater ici la munificence des Djazerti. En échange de ce petit fagot, qu’on accepte pour ne pas froisser d’un refus la bonne volonté du plus misérable, notre zaouïa va nourrir pendant deux ou trois jours, Sidi, cette malheureuse et ses enfants. Elle va couvrir de vêtements neufs leurs membres rafraîchis au bain. Et des présents d’orge et de dattes leur seront remis par surcroît quand ils reprendront le chemin de leur tente, en louant Allah et le Sublime Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu veuille lui continuer la félicité!)...

La femme m’examinait de nouveau, avec un recul secret grandissant. Elle questionna l’un des esclaves, et, dès le mauvais renseignement reçu, je vis une répulsion contracter le hâle de son visage, et ses doigts rugueux faire, eux aussi, le signe cabalistique de défense et de réprobation... «_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!...»

Je n’entendais pas, mais je compris--et je pâlis. Même venant de cette créature tellement près de la brute, la blessure me fut sensible. Il me parut devenir un paria, si les femmes (soient-elles à peine femmes) se détournent maintenant de moi, pleines d’horreur...

* * * * *

Le taleb ne remarquait rien ou feignait de ne rien remarquer parmi ces signes hostiles. Il voulait «effacer», coûte que coûte, l’affront du manque d’accueil, le procédé du khodjah, son ennemi, le beau jeune homme à la langue douce, Si-Hassar-ben-Ali.

--Ya Sidi!--me répétait-il, continuant les expansions d’un réel enthousiasme,--ya Sidi! permets-moi de le proclamer: elle est un louable et pieux miracle, cette zaouïa de Mozafrane, d’où sont sorties, comme les abeilles essaiment de la ruche, nos autres zaouïas, Sidi. Elle crie la gloire de l’Illustre Bou-Saad. Son parfum monte au trône du Puissant, porté sur les ailes des Khérubs. O Sidi, ô Sidi, regarde!...

Évidemment. Les constructions étendues, les cultures encloses d’un mur à créneaux, soignées par des jardiniers innombrables--cet univers isolé, complet et riche, cela paraît stupéfiant quand on connaît le Désert. Vie abondante, surgie ainsi du milieu des plaines arides, sans autre secours que le prestige d’une idée--pas même: d’une _nuance_ d’idée.

--Regarde, ô Sidi!

Regarder, oui. Mais tous n’ont pas des yeux semblables... La façon d’examiner les édifices d’une religion peut donner à leurs sculptures plus ou moins de relief. Aujourd’hui, ma mauvaise humeur me «rapetisse» les choses--et la foi des pèlerins, au contraire, les amplifie sans doute, les idéalise, les auréole d’un nimbe immuable et prestigieux.

Et je me ressouviens de la lampe idéale qui, de tout ce qu’elle éclairait, faisait des pierreries et des escarboucles. J’y avais trouvé jusqu’ici le symbole général de l’imagination. Mais c’est davantage encore. Cette force occulte qui livre (spontanément, remarquez bien) l’Afrique entière et l’Asie de l’ouest au pouvoir des «Ordres», cette puissance secrète des mystiques détient la lampe d’Aladdin. Par elle, chaque moellon de ces murailles devient non seulement plus précieux, mais «plus beau» que l’onyx de Syrie. Chaque feuille de ces bosquets se change en émeraudes serties d’or fin. Et ce qui nous semble, à nous, déjà très remarquable représente en effet le miracle--mieux, «la merveille»,--à des peuples pour qui le merveilleux est le pain nécessaire, bien avant les aliments dont le corps se soutient chaque jour...

Au résumé:

Force occulte--puissance mystique--miracle complexe, cérébral et sensuel.

Je crois vaguement (sans me rappeler la phrase) que le dernier mot de mes lettres interrompues, envoyées vers la France si brusquement, était celui de _volupté_. Cela me frappe à distance. Il faut toujours en revenir là: Volupté... Elle alimente la flamme des aspirations musulmanes. Et c’est une science profonde de son adaptation à ces races qui les jette pantelantes sous le joug béni de leurs dominateurs.

Et cependant, il y a là, par comparaison à l’Islam non affilié, un essai de relèvement moral que je voudrais examiner pour le mieux comprendre.

La religion chrétienne nous prêche la pureté absolue; elle a été néanmoins obligée de souffrir, à côté, le péché d’amour. La religion musulmane le légitime, ce péché, le prescrit pour ainsi dire avec les quatre épouses renouvelables et les concubines à volonté. Alors, descendant d’un degré, elle _tolère_ sans se scandaliser les vices variés--vices orientaux... Elle admet, comme un mal inévitable, la sodomie, les infâmes trafics d’enfants.

La jeunesse des chériffs verse trop souvent, pareille à celle de leurs coreligionnaires, en ces désordres. Soit. Mais _on les cache_. Et si nous admettons que l’hypocrisie est un hommage rendu par le mal au bien, nous pouvons admettre aussi que, dans le cas présent, cette hypocrisie «crée» l’idée de vertu.

Après l’avoir créée, elle la fortifie en évoquant d’autres désirs que la gourmandise ou la débauche--en montrant, à des êtres qui ne l’eussent pas soupçonné, un autre idéal possible--en préconisant un bonheur que ne détiennent pas les jeunes esclaves en tunique blanche ou les danseuses tiarées d’or...

Les chériffs, distributeurs du _dikhr_ qui mène à l’extase, ont donc appelé leurs fidèles à de nouveaux frémissements, violents et chastes. _Ils_ ont fait vibrer leurs nerfs suavement, jusqu’aux profondeurs de fibres insoupçonnées--de fibres qui dormaient en eux.

Et, très habiles, _ils_ ont crié:

«Vous n’aurez cela que par nous. Vous ne le trouverez que chez nous!»

Et leur habileté plus grande encore fut d’avouer (eux qui pouvaient tout dissimuler) la possession régulière des quatre épouses légitimes, comme il est indiqué au Koran, et des négresses sans nombre fixé. Car l’ascétisme, tel que le conçoit le cerveau d’un Arabe, ne rappelle point celui de saint Paul. A vouloir faire ici de vrais «purs» on eût fait des bêtes féroces.

C’eût été trop dangereux.

Se déclarant maîtres des joies spirituelles, les sages chériffs ont également autorisé, recommandé, par l’exemple, la joie charnelle--la volupté de la volupté...

XIV

2 octobre.

D’ailleurs, _ils_ ont choisi pour eux la plus intense, la meilleure part--celle du lion.

Dans ces jouissances, dont frissonne tantôt le corps et tantôt l’âme, ils ont su puiser les plaisirs qui font la trame de leurs jours béats. Ils savourent, ces chériffs, la volupté de rester toujours là (sauf de rarissimes voyages) quand les autres passent.--Ils ont des délices de la puissance... Et l’orgueil de la domination...

Autant que le pauvre pèlerin, mieux que lui, ils s’élèvent, s’ils le veulent, à l’Extase secouant les moelles.--Et, puisqu’ils sont guerriers (toujours s’ils veulent), ne leur sont pas refusées la force et l’ivresse du sang versé.

Ils ont, image de la guerre, les fusillades de poudre célébrant les fêtes.--Ils ont le raffinement de l’existence somptueuse et qui leur semble plus belle au contact des haillons de leurs frustes affiliés.--Ils ont les présents qui parlent des contrées éloignées et bizarres, dont l’exotisme surprend.--Ils ont les messages variés au milieu des mœurs immuables, et tout se renouvelle autour d’eux sans que rien n’y soit changé.

Ils ont les jardins fertiles et le charme des eaux courantes--et les matins nacrés--et les soirs d’or. Leur bon goût sut repousser les tam-tam, les vacarmes des danses: ils ont les musiques lointaines, celles des bergers de troupeaux, légères, imprécises, scandées, qui palpitent dans l’air transparent comme, après l’amour, bat le cœur.

Et les odeurs pénétrantes et sensuelles dont s’imprègne toute la zaouïa--les cassolettes de parfums--et les femmes, cassolettes brûlantes.--Et l’agrément des grandes pièces claires où le marbre étend sa douceur.--Et, d’autres jours, aux heures recueillies, la volupté des refuges clos, des laines profondes, des réduits moelleusement obscurs.

Et la lumière multipliée des cierges et des lampes, si chère à l’Islam--et la mélancolie aphrodisiaque, un peu philosophique, un peu sadique, qui vient de ces tombeaux si proches, ces tombeaux de leurs pères, dont ils vivent; auprès desquels, un jour, sera leur tombeau qui fera vivre leurs fils.

Ils ont tout ce qu’un musulman peut rêver dans les Paradis--ils l’ont sur cette terre. Et même la beauté de l’éloquence, des prières nobles et sonores, cherchant l’esprit à travers les sens. Et même l’intrigue, la divine intrigue, aussi subtile, aussi fine qu’un cheveu de Géorgienne blonde. La divine intrigue, ils l’ont, brouillée à loisir. Tout, tout, ils l’ont. Et nous nous étonnons qu’ils ne nous aiment point, qu’ils se dérobent, qu’ils combattent pied à pied notre conquête, à nous Européens--à nous Français!

Qu’avons-nous donc à leur offrir, en échange de ceci?

Et comment ne s’opposeraient-ils pas farouchement, fanatiquement à l’approche de notre état de choses, qui sera--ils le savent bien, ils le sentent--l’adversaire et le destructeur de ceci?

Notre plus invincible ennemi, parmi ces contrées, c’est la volupté saharienne...

XV

3 octobre.

J’étais un peu âpre au fond, hier soir, en griffonnant sous les poutrelles vertes où s’abritent toujours mes veillées.

Il y a chaque jour plus d’hostilité dans l’air.

Danger?... Trop grand mot, peut-être; l’ambiance désagréable exacerbe les doutes. Mes nerfs--l’infirme paie de sa souffrance le droit d’en avoir comme une femme--se fatiguent de ce péril flottant, mal défini, et préféreraient _n’importe quoi_, plutôt que cette anxiété continuelle.

Le courage ne me manque point, je crois, mais bien ce calme moral qui nous met au-dessus des circonstances. Je devrais évidemment ne pas même voir l’aspect changé, l’air rechigneux de Barka le nègre.

Je devrais ne pas remarquer la mine allongée, préoccupée de Si-Kaddour. Il a pâli, le vieux taleb, quand aujourd’hui des cavaliers sont arrivés à toute bride, leurs selles couvertes de poussière, et des traces sanglantes balafrant leurs beurnouss déchirés. Mais il s’est tu.

Ou plus justement il a continué de parler, volubile, sur l’organisation hiérarchique de la «Confrérie», organisation solide qui s’étend sur deux parties du monde. Au sommet, comme on le sait, le _cheikh_ suprême, le chériff détenteur actuel de la sainte _baraka_. Sitôt après lui, les très hauts fonctionnaires, ceux que j’ai déjà vus quand je voyais quelqu’un: le Grand Khalifah ou adjoint, l’Oukil ou administrateur des intérêts matériels, le Chef des _tolbas_ (pluriel de taleb) qui forment les intelligences. Ensuite, les nombreux _mokaddèmes_, représentants fixes ou missionnaires ambulants de l’Ordre, tous pourvus de l’_idjeza_, diplôme mystique, et qui s’en vont aux quatre coins du monde où souffle le vent de l’esprit, aussi loin que peut aller un homme plein de foi et de patience, pour recevoir des offrandes nouvelles et pêcher des âmes de croyants.

Puis, sous ces «directeurs» du spirituel et du temporel, la grande masse inféodée,--l’ensemble des fidèles ou _khouan_.

--Ton incomparable pénétration saisit bien, ô Sidi! Ceux-là, nos khouan, ne représentent chacun que peu de chose. Mais, réunis, ce sont les Djazertïa: sans les grains de sable, il n’y aurait pas la dune; sans les petites gouttes d’eau, il n’y aurait pas la mer. Allah est grand et miséricordieux...

_Amen._ Seulement ces cavaliers ensanglantés, que j’avais vus accourir tout à l’heure, labourant du coin de leurs étriers le flanc des chevaux fourbus, m’intéressaient bien davantage. Ils étaient éclipsés depuis. (Cette zaouïa paraît toujours recéler des trappes et des caches que dirigerait un magique pouvoir.) Leurs montures, la bride à terre, demeuraient près de l’entrée des écuries, où des esclaves aux blanches gandouras relevées d’une ceinture, ayant en ce court vêtement la grâce d’éphèbes antiques, contemplaient, comme moi, l’écume qui ruisselait sur ces pauvres bêtes et les blessures de leurs corps chancelants. Mais ils ne les faisaient pas rentrer, ne les dessellaient pas. Un peu d’orge à terre, simplement, que refusaient les naseaux enflammés, abîmés de surmenage.

Les longs bâtiments s’étendaient, pleins d’énigmes obscures. D’autres chevaux hennissaient à l’intérieur. Et par une poterne ouverte nous voyions le Désert farouche qui poudroyait sous le soleil.

--Avec ta permission, retournons aux jardins, Sidi.

Pendant que virait mon fauteuil et que nous traversions les cours (dans ce pénible isolement que fait autour de moi la malveillance générale) j’interrogeai de nouveau le taleb. Il dit, hochant sa barbe grise:

--Ces cavaliers? Je ne sais pas, Sidi. Que ta magnanimité me pardonne! Je suis un vieil homme, Sidi, je ne m’occupe que de la Voie conduisant au Paradis...

Puis comme j’insistais, le pressant:

--O Sidi, par Allah sur toi, ne me pose pas ces questions... Excuse, Sidi, ma liberté; mais, si je te demandais les secrets des tiens, répondrais-tu à mon humble moi? Ne serais-tu pas contrarié, Sidi?...

Contrarié, il l’était, l’excellent Si-Kaddour: peiné, même. Allais-je m’aliéner la seule âme sur laquelle je puisse à demi compter?

* * * * *

Il fallait me tourner ailleurs.