Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume

Part 9

Chapter 93,738 wordsPublic domain

Il consentit, et au Salon qui suivit, le tableau fut un triomphe.

On pense bien que les clientes aussi ne manquaient pas à la petite boutique d’Hamidou, et qu’il n’était pas en peine de vendre les «cedara» ou gilets pour cavaliers, rehaussés de passementeries, les «r’elaïl», petites vestes que les femmes riches portent sous le blanc «haïk», les «familla», charmants boléros dont s’adornent les jeunes mariées tunisiennes, tous ornements qu’il brodait, d’ailleurs, d’une façon merveilleuse, et aussi les voiles fleuris d’argent, les tulles et les mousselines pailletées d’or, qu’il agrémentait d’arabesques idéales, car l’habileté de ses doigts était égale à la beauté de son visage.

Nul, même parmi les plus anciens brodeurs du Souk, ne lui était comparable pour la richesse et la variété des motifs comme pour l’art et la délicatesse des nuances. Et parmi les femmes de Tunis qui passaient pour les plus habiles dans ce gracieux et charmant métier, nulle n’était, mieux que lui, initiée aux secrets des «points» nombreux et savants dont se complique la broderie orientale: le _moalk_ qui n’a pas d’envers, le _men’zel_, que l’on passe sans bourrage, le _meteka_ qui doit être matelassé, le _zezileyh_, carré, un des plus exquis qui s’enlève à jour sur des étoffes, lilas, violettes ou roses très pâles, et d’autres encore qu’inventa l’imagination des grands artistes brodeurs du Maghreb lointain, de la Perse et de l’Asie-Mineure.

Une aimable fée semblait, après avoir enroulé l’arc-en-ciel sur ses bobines, guider elle-même son aiguille.

Et, sous le voile qui cachait leurs prunelles emplies d’extase, les plus belles femmes de Tunis ne savaient ce qu’il fallait le plus admirer de l’artiste ou de son œuvre.

Et plus d’une eût donné, pour un seul baiser de ses lèvres, tous ses bijoux. Elles emportaient, au fond des yeux, l’image du jeune brodeur, et rêvaient de sa beauté dans la solitude du harem.

* * * * *

Enfin, si Omar-Hamidou l’eût voulu, il y aurait eu, dans Tunis, beaucoup de maris trompés. Mais Hamidou, dont les heures de loisir se passaient à étudier le Saint Livre et à prier dans la Djemaâ Zitouna, savait que, selon la volonté d’Allah, il n’y aurait pas plus de place au Paradis pour les larrons d’amour que pour les autres. Aussi faisait-il semblant de ne pas voir les œillades enflammées, et de ne pas ouïr les ardentes déclarations comme les aveux timidement murmurés à son oreille.

A ses jeunes amis qui se moquaient de sa niaiserie, il répondait: «Que voulez-vous? Je suis ainsi; je respecte le bien des autres comme je voudrais qu’on respectât le mien, si j’en avais un; et puis, je réserve toute la fleur de mon amour à celle qui me donnera la fleur du sien».

Et ses amis, dont les passions étaient grossières et qui, en bons musulmans, ne voyaient dans la femme qu’un instrument de plaisir, de se gausser plus encore et de lui dire: «Tu es plus sentimental, à toi tout seul, qu’une douzaine de roumis. Epouse donc une de leurs filles, car les nôtres ne te comprendront jamais, ô Hamidou, brodeur de rêves».

* * * * *

Et, chaque fois, d’entendre cela, le jeune Hamidou sentait le froid et la mort couler en ses veines; une angoisse profonde s’emparait de lui, et il restait ensuite des heures entières, inerte, pensif devant sa broderie dont les couleurs lui semblaient éteintes.

C’est que, voici peu de temps, il avait eu la fâcheuse idée de consulter, dans sa maisonnette de Ben-Ménara, le vieil Abdallah-ben-Abducelem, le plus clairvoyant sorcier de Tunis-la-Blanche. Il ne s’était jamais trompé, disait-on, sur le sort prédit à ceux qui faisaient appel à ses surnaturelles lumières, car il lisait aussi facilement dans l’avenir qu’un savant taleb dans les livres.

Et Abdallah, après avoir mis dans la main d’Hamidou le fatidique calam pour qu’il en appuyât la pointe sur sa poitrine, et avoir tracé sur ses tablettes les chiffres et les signes cabalistiques, devint tout à coup très pâle, arracha les poils de sa barbe, et non sans une longue hésitation, finit par lui murmurer à l’oreille ces terrifiantes paroles:

--Une fille de chienne te prendra ton cœur, ô mon fils, elle en mourra, et toi... mais pardonne au vieux Abdallah, si t’ayant avoué cela, il ferme la bouche sur le reste.

Et malgré l’insistance maladive que mit le jeune brodeur à obtenir des explications sur la fin de cette phrase terrible, le sorcier ne sortit plus de son mutisme.

Et voilà pourquoi les paroles de ses amis qui s’obstinaient à lui donner une roumi pour épouse le plongeaient en d’aussi vives tristesses.

*

* *

Depuis la prédiction du vieil Abdallah-ben-Abducelem, le jeune brodeur ne quittait que très rarement le Souk, évitait d’aller à la ville franque, et chaque fois qu’une jeune et jolie touriste s’arrêtait devant sa boutique, il baissait la tête, l’œil fixé sur sa broderie, afin de ne rien voir de son visage.

Mais hélas! ce qui est écrit est écrit; et comme tout le monde, Hamidou ne devait pas tarder à toucher du doigt la vanité des précautions prises contre le Destin, qui est la volonté même du Maître.

Un soir, pour célébrer la fête du «Rhamadan», ses amis l’entraînèrent à Halfaouine, où la fête arabe battait son plein, bruyante et folle, après le jeûne sévère.

Tout au long de la rue Bab-Souïka, comme aux entours de la Djama-Sidi-Mahrez, c’était un débordement de peuple affolé de jouissances, à la vérité quelque peu grossières et à la portée de toutes les bourses.

Les cafés maures regorgeaient de turbans multicolores, de burnous et de «djellabas», aux nuances audacieuses ou délicates, mais toujours mariées de façon très harmonieuse. Malgré toute leur bonne volonté, les «kaouadgis» n’arrivaient pas à servir leur débordante clientèle; et les éphèbes à la tempe fleurie de jasmin, qui les aidaient dans leur besogne, ne savaient auquel entendre. A droite, à gauche, aux clients assis sur les nattes devant la porte et à ceux qui se tenaient accroupis sur les banquettes intérieures, ils distribuaient, sans une minute de répit, le «kaoua» fumant en de minuscules tasses fleuries, les narghilehs odorants et la braise ardente pour les fumeurs de cigarettes.

L’œil inspiré, la main au cœur, des meddahs--conteurs éloquents--narraient, avec une verve qui ne connaissait pas de lassitude, les exploits d’Antar, ou quelque récit merveilleux de l’éloquente Shaharazade.

Des «fezzesni» et autres nègres, venus du Soudan, se trémoussaient, avec des grâces simiesques, ou faisaient danser un bouc, aux sons diaboliques des _kerokebs_, qui sont des castagnettes de fer ou de bronze.

On faisait cercle autour d’eux et les sous pleuvaient dans leurs calebasses.

Mais les saltimbanques Aïssaouas étaient pour eux des concurrents redoutables. On se pressait, en effet, pour les voir avaler des sabres, manger du feu, des scorpions, des morceaux de verre et se taillader la poitrine.

Non loin d’eux, des nomades venus du Djerid, et des lointains Nefzaouas où les vipères abondent, charmaient, aux sons de l’aigre rhaïta, des lefâas, et des najas redoutables. Ils se faisaient mordre par eux jusqu’au sang et les forçaient à se balancer en cadence sur leur queue, aux sons de la flûte bédouine.

* * * * *

En des cafés européens aux allures louches, des ballerines ou plutôt des prostituées venues de tous les bouges qui fleurissent aux bords de la mer latine, exhibaient, sous des oripeaux éclatants, des charmes flétris et de suspects maquillages. Il y avait là, coiffées du petit chapeau constantinois paillette d’or, des Juives pâles et bouffies de graisse malsaine, des Maltaises maigres et des Espagnoles bronzées, en mantille et jupe courte et, même, perdue dans le large pantalon des Orientales, une Marseillaise menue et brune, à laquelle incombait l’honneur de représenter la femme arabe. Les unes dansaient la traditionnelle danse du ventre, les autres esquissaient des pas lascifs et d’audacieuses seguedilles; la fausse Mauresque attaquait le grand écart et levait la jambe aussi haut que les meilleures coryphées du Moulin-Rouge.

Enfin, il y en avait qui, venu leur tour, chantaient, en tous les sabirs méditerranéens, les refrains canailles, les couplets sentimentaux, ou les _scies_ boulevardières depuis dix ans passées de mode. Inénarrable était aussi le cosmopolitisme de l’orchestre qui accompagnait ces chants et ces danses.

Un Espagnol aveugle frappait vigoureusement sur ce que gardait de touches une très antique épinette. Deux Palermitains, le père et le fils, pinçaient de la mandoline et de la guitare. Drapés dans des burnous d’une propreté douteuse, trois Bédouins, venus du Sud, étaient accroupis à la mode arabe; l’un jouait de la «rhaïta» qui tant ressemble à notre musette montagnarde, l’autre de la «djouath» ou flûte antique; tous deux soufflaient à se rompre les veines du cou, et leurs joues se gonflaient et s’arrondissaient comme des courges; le troisième multipliait, d’un pouce nerveux, les chiquenaudes sur la peau tendue d’une «darbouka» de terre cuite.

Et tout cela crissait, glapissait, hurlait, sanglotait et justifiait amplement, tant par la bizarrerie des instruments, que par l’étrangeté du charivari, l’enseigne:

Qonsair Franco Arabe

écrite, avec de l’encre et un balai, sur le linteau de la porte.

Et il n’y avait pas, dans la salle, assez de place pour tout le monde.

* * * * *

Le triomphe de cette kermesse cosmopolite n’était pourtant pas là, mais un peu plus loin dans un sous-sol obscur et nauséabond, où la verve épicée de Karagueuz et sa truculente gesticulation attiraient croyants et roumis de tout sexe et de tout âge. La paillardise endiablée des fameuses marionnettes avait le don d’égayer les plus moroses et de soulever d’inextinguibles éclats de rire: les plus grosses obscénités étaient les meilleures. On les applaudissait, on les bissait, avec une impudeur naïve, et Karagueuz, encouragé, se montrait encore plus licencieux, plus libertin qu’un faune lâché parmi des nymphes.

Un soleil d’avril, déjà brûlant sous le ciel d’Afrique, ajoutait encore, à la joie de ce peuple bariolé, l’allégresse de son sourire. C’était, tout au long de Bab-Souïka et sur la place Halfaouine, un ruissellement de rayons d’or dont se magnifiaient les gens et les choses: comme une bande de lézards lâchés sur le sable chaud de la dune, la foule se grisait d’air pur et de vibrante lumière.

Les pâtes de guimauve que les marchands enturbannés étiraient, tout en déambulant, prenaient des blancheurs et des roseurs idéales qui faisaient saliver les «yaouled», ces bambins arabes si jolis et si gentils sous leurs chéchias drôlatiques.

Les marchands de graines de courges avaient l’air de troquer des sequins d’or contre de la menue monnaie de cuivre.

Et la citronnade que les Siciliens vendaient aux gens altérés, étincelait dans les carafes comme du champagne.

Les vociférations gutturales des uns, Maltais, Tripolitains ou nomades, et le parler zézayant et doux des hommes de Palerme et de Messine, loin de se choquer en une cacophonie lamentable, s’harmonisaient, sous la magie de ce soleil radieux, comme les visages et les costumes.

* * * * *

Un peu de cette universelle griserie, à laquelle nul ne parvient à se soustraire, puisqu’elle émane de Dieu, s’était emparée du jeune Hamidou. Et il allait, non moins joyeux que ses amis, éprouvant après les privations et l’austérité du «Rhamadan», une sorte d’animale béatitude à se laisser emporter par la houle de ce peuple en fête.

Ils passaient d’un café maure à un autre, écoutant les conteurs, s’attardant devant les bateleurs aïssaouas et aussi devant les charmeurs de vipères. Il consentit même à les suivre dans le taudis de Karagueuz; mais ces naïves et effroyables obscénités le révoltèrent. Comme, au contraire, ses amis s’amusaient beaucoup, il les quitta et reprit seul sa promenade à travers la place Halfaouine.

*

* *

«... Entrez, entrez, nobles seigneurs et jolies madames, venez voir les extraordinaires aventures du véridique Pulcinello. Mes «pupazzi» sont les meilleurs de notre belle Sicile. Avant de faire la joie de Tunis, ils ont fait les délices de Palerme et de Messine. Que dis-je? Madone du Ciel! Ils ont soulevé l’admiration des Napolitains difficiles, et on les a applaudis jusque dans Sorrente la Magnifique. Entrez, entrez, nobles seigneurs et jolies madames, pour cinq sous seulement vous verrez les extraordinaires aventures du véridique Pulcinello. Entrez, entrez, on commence dans cinq minutes...»

* * * * *

Le boniment était lancé dans le parler populaire de Sicile, si joli et si rapide. Et l’homme debout sur un tonneau vide devant son théâtricule, l’accompagnait d’une mimique incomparable.

Un peu plus loin, de l’autre côté de la rue, juché sur une charrette vide, un rival s’évertuait à son tour et luttait d’éloquence gesticulante pour attirer à lui la foule:

--«Messeigneurs, clamait-il dans la même langue, illustres chevaliers et gentilshommes, et, vous, dames et demoiselles qui faites la joie de nos yeux, accourez pour voir les belles amours de _Roméo et de Juliette_. Les «pupi» ne sont que des pupi, tandis que nos acteurs, hommes et femmes, sont en chair et en os comme vous et moi et ne redoutent aucune concurrence.

»Ils ont été acclamés dans toutes les grandes capitales: à Rome, même, ils ont été applaudis par S. M. notre Roi, et ont fait pleurer notre illustrissime Reine, en jouant les amours de _Roméo et de Juliette_ que nous allons vous représenter tout à l’heure.

»Entrez, entrez, illustres chevaliers et genstilshommes et vous, dames et demoiselles qui faites la joie de nos yeux, entrez, ce n’est pas cinq sous, mais quatre seulement qu’il en coûte pour pleurer comme notre illustrissime Reine. Entrez, entrez, voilà le rideau qui se lève...»

* * * * *

Et la foule, empoignée par ce double débordement d’éloquence, déjà captée par d’aussi alléchantes promesses, hésitait entre le théâtre de marionnettes et les amours de _Roméo et de Juliette_ jouées par de vrais acteurs, dans un vrai théâtre.

Et dans l’un comme dans l’autre, il n’y eut bientôt plus assez de places. Hamidou, que sa destinée conduisait ainsi dans le quartier sicilien, lui aussi en fête, avait écouté les deux boniments avec un sourire, et désireux de passer quelques instants plus agréables qu’à Karagueuz, il se décida pour _Roméo et Juliette_.

Il entra donc, et eut de la peine à trouver un petit coin dans la salle bondée de monde. Il remarqua qu’il y avait beaucoup de fez écarlates parmi les feutres noirs et les casquettes; et cela lui fit plaisir de voir que nombreux étaient, parmi les fils de l’Islam, ceux qui se complaisaient aux nobles spectacles.

La foule d’abord turbulente, se recueillit tout à coup dès que se leva la voilure de tartane qui servait de rideau à cette scène populaire.

Et le spectacle commença au milieu d’un silence religieux comme il s’en fait, à l’_Elévation_, dans les églises de Sicile.

*

* *

Certes, si d’aventure l’ombre de Shakespeare s’était risquée dans ce petit théâtre sicilien de Tunis-la-Blanche, nul doute qu’elle n’eût tressailli d’étonnement devant ce qu’avait fait de son œuvre la fantaisie d’un impresario de Palerme. Roméo était devenu le fils du syndic et Juliette la fille d’un vieux pêcheur de Taormina. Les tribulations des deux amants ainsi audacieusement modernisés se corsaient de scènes dignes des marionnettes d’en face. N’empêche qu’un peu de la passion, dont frissonne le drame illustre, était restée dans cette adaptation populaire, et tels étaient la conviction et l’enthousiasme naïf de ses frustes interprètes que certaines scènes, quoique déformées, débordaient d’un pathétique plus brutal, mais non moins sublime.

En vérité, le Roméo était quelconque, bellâtre à la voix melliflue, encore que jadis célèbre dans les petits théâtres de la banlieue palermitaine. Mais en revanche, la Juliette était une de ces grandes tragédiennes, comme la nature se comptait parfois à en faire surgir dans le peuple, pour narguer les Conservatoires. La Madalena avait le feu, le geste et la voix d’une Rachel faubourienne.

Dans son âme qu’elle livrait jusqu’en son tréfond--naïve et superbe--la grande artiste eût senti palpiter un peu de la sienne.

Et de plus la Madalena était belle d’une beauté à faire pâlir la Duse elle-même, belle comme le furent jadis les courtisanes qui affolaient doges et papes.

La flamme de ses grands yeux noirs allumait des étincelles de passion en ses phrases les plus banales, et quand elle disait des mots d’amour, ou souriait au jeune héros, toutes les roses du désir s’épanouissaient sur ses lèvres.

Mais la chevelure, dont s’adornait cette beauté, était la signature même de Dieu content de son œuvre. Dénouée, elle la vêtait tout entière comme un péplos tissé par la main des Grâces antiques. C’était alors la chevelure d’une déesse, d’une stellaire Bérénice ou de Phryné devant l’Aréopage hellénique. Relevée en casque et piquée d’une rose purpurine, elle évoquait les hétaïres d’essence divine dont le sourire humanisa le génie de Périclès et de Socrate.

Enfin, simplement tressés et noués d’un ruban de soie, elle donnait à son visage le charme attendri des vierges gravissant, aux Panathénées, les escaliers de l’Acropole, une corbeille fleurie sur la tête.

Et de cette toison de jais qui parachevait sa beauté, la Madalena, en comédienne consommée, tirait des effets dont se nuançait la simplicité grandiose de son pathétique.

* * * * *

Ce jour-là, dans le drame ainsi popularisé du grand tragique, elle fut une Juliette incomparable.

Bouche bée, les prunelles élargies par l’extase, ils écoutaient, ces hommes et ces femmes du prolétariat vagabond, aux frustes allures, mais dont le cœur est pareil à l’or dans sa gangue. Ils bavaient de rire, ces exilés de la verdoyante Sicile, en les veines desquels coule encore le sang des pâtres et des vignerons qui suivaient le cortège du bouc antique en chantant des chœurs alternés d’où sortirent la comédie et le drame.

Un frisson passait sur les épidermes rudes, le frisson du beau qui ne doit rien aux artifices des hommes, mais s’exhale, naïf et superbe, des entrailles mêmes de la Nature.

Et dédaigneux de tout snobisme, ils pleuraient, sanglotaient sans songer à réfréner leurs sanglots ni à essuyer les grosses larmes perlant aux coins de leurs paupières.

* * * * *

Et voici que le jeune Hamidou se mit à pleurer comme ses voisins, remué jusque dans le tréfond de son âme musulmane, car le génie a des accents qui subjuguent les religions et les races.

Telle était l’émotion de la salle entière que nul ne remarqua combien la Madalena s’obstinait à regarder, en jouant, vers le coin où le jeune brodeur s’était glissé, sans être aperçu de quiconque.

Lui-même, à travers ses cils mouillés, ne vit pas d’abord ce manège.

Mais bientôt, devant la flamme de ses prunelles, le cœur battant, l’âme captée, il dut baisser ses paupières.

Elle semblait vraiment ne jouer que pour lui, et la passion qu’elle rendait en prenait des accents d’une humanité plus poignante.

En vérité, la beauté du jeune Hamidou, par un charme connu de Dieu seul, avait conquis la tragédienne.

Et ceux-là mêmes qui d’ordinaire l’écoutaient, son mari même, le Roméo de la pièce, trouvèrent qu’elle ne fut jamais aussi pathétique.

* * * * *

De son côté, Hamidou sentit bien que la Sicilienne cueillait son cœur avec la fleur de son amour, et il frémit comme frémissent les belles roses écarlates que l’on détache de leur tige.

Il frémit, car sur les planches de ce théâtre de faubourg, il vit surgir sa destinée, tandis que les paroles du vieil Abdallah alternaient, dans son oreille, avec la clameur passionnée de la tragique Juliette.

Et quand la toile tomba, la sueur au front, les mains brûlantes, il se surprit à murmurer le mot sacré qui contient toutes les résignations de sa race:

--Mektoub R’hibbi...

--Mektoub R’hibbi, murmurait-il encore en remontant, sans même s’enquérir de ses amis, vers Bab-Ménara, où logeait son père, l’amine.

*

* *

Il dormit peu, cette nuit; et son sommeil fut plein de la Madalena.

Il revit sa beauté simple et superbe, illuminée par son génie sous le casque sombre de sa chevelure. Il sentit, sur les siens, la caresse de ses yeux de flamme.

Il entendit ses soupirs d’amour, ses cris de passion, et il savoura plus encore la joie de les savoir jetés pour lui seul, parmi la salle entière, frémissante. Et il pleura dans son rêve comme au théâtre.

Le lendemain, en s’éveillant, il lui sembla que cette femme inconnue la veille, était depuis toujours dans son existence. Et quand il descendit au Souk, sa miniature de boutique, avec ses étoffes aux chatoyantes couleurs, lui parut éclairée et agrandie par la lumière de son sourire.

Il se remit avec plus d’ardeur que jamais à la broderie commencée, et son aiguille fit des miracles. Alors il regretta que la Madalena ne fût pas de sa religion et de sa race. Oh! les beaux «famillas», les délicieux «a’laïls» qu’il aurait brodés pour la rendre encore plus belle et plus désirable!!!

Et il n’apercevait même plus les clientes énamourées, qui s’attardaient dans sa boutique, le frôlaient et le brûlaient de leurs regards, sous les voiles.

--«Comment la revoir? songeait-il. Et son front se rembrunit quelque peu à la pensée que le théâtre du signor Vittorio Monte-Léone, ne jouant que le jeudi, le samedi et le dimanche, il lui faudrait attendre quatre longs jours, pour s’emplir les yeux de sa beauté et les oreilles de sa voix divine. Et ces quatre jours lui apparurent comme des siècles.

Non, certes! il n’attendrait pas jusque-là, et il trouverait bien le moyen, en y réfléchissant un peu, de la voir avant la prochaine représentation théâtrale.

Et tout à coup, l’idée lui vint, inspirée sans doute par le _djin_ qui veille aux amours des hommes, que la Madalena n’attendrait pas, elle aussi, jusque-là pour le revoir, et qu’elle viendrait, qu’elle allait venir au Souk des étoffes.

Et comme un peu pâle à cette pensée, il levait les yeux, il la vit debout devant son échoppe, un sourire lumineux aux lèvres.

Et ils se saluèrent simplement comme s’ils se fussent connus depuis leur enfance.

--Bonjour, Si Hamidou, fit la jeune femme.

--Et à toi, aussi, bonjour, Lella-Madalena, répondit le fils de l’_amine_ qui s’empressa d’empiler coussins sur tapis pour lui faire un siège moelleux près de sa natte.

Elle s’assit sans hésitation, et posa sur l’adolescent son regard limpide:

--Tu m’attendais? n’est-ce pas? reprit-elle.

--Oui, et ma petite boutique était déjà toute éclairée de ton sourire.

Tous deux se turent, et ils entendirent battre leur cœur dans le silence du Souk désert, à cette heure matinale encore.

Un rayon de soleil filtra par les jointures de la voûte allumant l’or et l’argent de la _familla_, charmant petit boléro que l’adolescent était en train de broder pour une jeune mariée tunisienne.

--Sainte Madone! s’écria la Madalena, que c’est joli ce que tu fais là, et comme je voudrais savoir broder comme toi, moi, qui ne sus jamais tenir une aiguille...»

Hamidou sourit, la regarda tendrement, et, très grave:

--Contente-toi, murmura-t-il, de faire couler de douces larmes à ceux qui t’écoutent.

--Alors, vraiment, tu as pleuré toi aussi, hier, à _Roméo et Juliette_.

--Oui, et encore toute la nuit en t’écoutant et te voyant dans mon rêve.

--C’est vrai, fit la Madalena devenue tout à coup rêveuse et comme se parlant à elle-même, il a pleuré, je l’ai vu, et lui abandonnant sa main qu’il cherchait:

--Ah! si au lieu de Vittorio, mon époux, tu avais été Roméo, comme j’aurai joué mieux encore.

* * * * *

Et il y eut entre eux un nouveau silence.