Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume

Part 8

Chapter 83,871 wordsPublic domain

Il se tut et, me voyant toujours silencieux, il comprit plus encore mes perplexités. Alors, sans doute dans l’intention de les calmer: «Quelques mois après le départ de Si Mahmoud, poursuivit-il, au bout d’un instant, Si El-Houssine, à son tour, quitta Guémar et le Souf pour s’en aller prendre la direction des khouan kadrya du Sahara tunisien, à Bou-Abdallah, dans les Nafzouas, près Kebili, où il fit bâtir une très belle zaouïa. Peut-être y a-t-il emporté les papiers, et faudra-t-il que tu arrives jusque là pour les trouver; mais, il peut se faire aussi qu’il les ait laissés à la zaouïa des Amièches, la plus importante de l’Oued Souf et même de tout le Sahara algérien, et dont son frère, Si El-Hachmi est le cheik très vénéré. Présentement, Si El-Hachmi est en «ziara»[5] dans le M’zab et au pays d’Ouargla, mais, quand j’ai quitté le Souf, voici à peine trois semaines, Si El-Houssine arrivait pour y rester quelque temps, et tu auras la chance certaine de le trouver à la «zouïa».

[5] _Ziara_, pèlerinage accompagné de quêtes que font les chefs d’un ordre musulman, au tombeau de son fondateur ou de ses illustres santons.

Je n’ajoutai pas un mot, car il me semblait qu’à la moindre de mes paroles s’envolerait la belle essaimée d’espoirs qu’avaient fait naître en moi les indications précises et le récit si intéressant et si naïf d’Ahmet-ben-Belkacem.

*

* *

Il est, dans la vie, des souvenirs dont on croit, tant ils vous apparaissent ailés et vivaces à chaque heure, que la Mort elle-même ne pourra les effacer, et qu’ils suivront, par delà la tombe, l’âme libérée de tout ce qui n’est pas eux.

Le souvenir que je garde de mon arrivée à la zaouïa des Amièches est au premier rang parmi ceux-là.

La veille, sur la piste de quelques kilomètres qui sépare Bir-Ourmès d’El-Oued, nous avions eu la bonne fortune de rencontrer le mokaddem des kadryas de Z’goum, un ksar situé près de Behima. Ce saint homme faisait route vers Touggourt, après passé par les Amièches.

Dès l’apercevoir au loin, l’excellent Belkacem qui, de plus en plus prenait conscience de mes anxiétés, avait mis sa mule au trot, et l’avait interpellé, lui demandant si le cheik Si El-Houssine était encore à la zaouïa.

De sa réponse affirmative, le brave garçon avait manifesté presque autant de joie que moi.

Le vénéré cheik des Nefzaouas, nous confirma le voyageur dès qu’il fut auprès de nous, doit rester à la zaouïa des Amièches jusqu’à l’arrivée de Si El-Hachmi. Vous me voyez tout pressé d’être à Touggourt, où j’ai affaire, pour rentrer à Z’goum, car Si El-Houssine doit venir bientôt y visiter nos «kouan».

* * * * *

Cette rencontre fut pour moi le plus heureux des présages et les battements de mon cœur comptaient, sur le rythme ardent des fiévreux, toutes les minutes qui me séparaient de celle où j’arriverais à la zaouïa.

Jamais aube plus radieuse ne couronna nuit plus agitée. L’ombre de la pauvre Errante ne cessa de la hanter, et l’espoir, ou mieux la profonde intuition que j’avais de tenir, enfin, dans quelques jours, peut-être même dans quelques heures, le précieux manuscrit, m’empêchèrent de clore les yeux.

* * * * *

Il était matin, très matin, quand Belkacem et moi nous quittâmes El-Oued sur nos mules, le second jour du mois de mai. L’ombre bleutée des nuits sahariennes enveloppait encore les mille petites coupoles grises des maisonnettes souafa, et les blanches koubbas des mosquées. Les minarets étaient silencieux, et sur la muraille croulante des cours pas un coq n’avait chanté. Pourtant, sur la route du Sud que nous prîmes, dans les jardins profonds qui dévalaient et se creusaient en cuvette autour de nous, on entendait des bruits de pas, des frémissements de palmes et le grincement des troncs de palmier servant d’armature aux puits, et le son mat des outres de cuir tombant à la surface de l’eau. C’étaient les rudes fellahin d’El-Oued, qui déjà arrosaient leurs palmeraies.

Sur nos têtes, dans l’azur laiteux du ciel, l’Etoile du Berger palpitait encore et la lune agonisait. Ses derniers rayons, d’une pâleur fantomale, traînaient sur les hautes dunes qui moutonnaient à l’infini, sous nos pieds. Et à mesure que nous avancions, ce manteau disparaissait lentement pour faire place à la robe de lilas très doux que l’aurore commençait à tisser pour elles à l’Orient. Puis ce fut une éclosion plus lente encore de roses, qui muèrent les sables lointains en jardins du Paradis. A son tour, l’Occident se couvrit de cette flore merveilleuse; des nuages jusqu’alors invisibles s’empourprèrent tout à coup, se frangeant d’or et d’argent, et sous le vent léger qui se leva, tout cet immense océan, aux lames figées, sembla frémir et refléter pourpres et ors.

Enfin, vers huit heures, le vieux refuge maraboutique d’Elelkbab nous apparut, avec son enceinte de murailles délabrées et ses koubbas déjà dorées par le soleil.

Prévenu depuis la veille par un pâtre Rebaya, auquel Belkacem avait remis un long billet explicatif de ma visite, Si El-Houssine nous attendait sur le seuil.

Son accueil dépassa, en affectueuse cordialité, tout ce que nous avions imaginé d’après la réputation du bon marabout.

Il nous sourit comme le ciel lui-même souriait à son antique zaouïa; il se précipita vers ma mule, consolida l’étrier et me reçut dans ses bras.

Un frère aîné ne reçoit pas autrement, après une longue absence, le plus aimé de ses cadets.

Avant même qu’il me fût permis de rompre mon émotion de cet accueil et de l’en remercier: Vous venez pour Si Mahmoud, s’écria-t-il, soyez mille fois le bienvenu: que cette maison soit la vôtre comme elle fut celle de la pauvre disparue!

Et quand, après avoir traversé la vaste cour, nous fûmes dans la salle des hôtes, il n’attendit pas mes questions:

--Rassurez-vous, fit-il, tous les papiers qu’elle a laissés sont ici; il n’en manque pas un seul.

Puis, tandis qu’un serviteur apportait le kaoua fumant, un autre arriva derrière lui, avec une caisse dans les bras.

Lui-même, Si El-Hussine, ne voulut laisser à personne le soin de la déclouer:

--Les voilà tous, fit-il, et tels qu’ils étaient, quand je les emportai de sa maison d’El-Oued; personne depuis n’y toucha. Voyez, Monsieur, s’il y a ceux que vous êtes venu chercher.

Je n’essaierai même pas de rendre, avec d’inertes vocables, l’anxiété à laquelle j’étais en proie, tandis que je plongeai mes doigts parmi le tas de feuillets.

Elle était d’ailleurs si visible que le vénérable marabout et Belkacem en devinrent presqu’aussi pâles que moi. Cette pâleur fit soudain place à la roseur des joies suprêmes, et ils comprirent, l’un et l’autre, que j’avais enfin trouvé l’objet le plus poignant de mes désirs.

Et c’est à peine si j’eus la force de dire: Oui, Sidi, les voici.

Elle était bien là, en effet, tout entière, sans qu’il y manquât un seul feuillet, écrite d’une main ferme et de façon très lisible, cette nouvelle tunisienne, et le titre tracé en fort belles majuscules étincelait sous mes yeux ravis: _Mektoub!_ avec le sous-titre: _C’était écrit!..._

Oui, murmurai-je dans ma joie: Mektoub!

Mektoub! Il était écrit que je retrouverais ces pages, dont allait se glorifier encore, la mémoire de Celle qui dort sous les sables du Sud-Oranais!

Et ces pages, nulle main sacrilège ne les tripatouillerait, nulle plume n’en changerait ni point ni virgule, et encore moins ne ferait disparaître le nom désormais illustre que l’auteur avait mis au bas.

*

* *

En signe de réjouissance, Si El-Houssine voulut bien nous offrir le traditionnel mouton rôti en entier sur la braise parfumée. Rien comme le bonheur après un long et matinal voyage pour vous ouvrir l’appétit.

Nous fîmes donc au «méchoui» rissolé le plus grand honneur; et tout en découpant de ses doigts experts, les fines lanières de peau dorée, Si El-Houssine nous conta tout ce qu’il savait de la morte; et cette évocation de la «Douce Errante», de sa vie nomade dans les dunes de l’Oued Souf, de sa bonté inlassable, de sa pitié quasi divine pour les humbles Bédouins, fut une des plus belles et des plus attendrissantes qu’il m’ait été donné d’ouïr pendant mes pérégrinations au Désert; en ce Désert qu’elle a quitté mais que son âme habite encore.

Certes, je connaissais déjà bien des choses de son récit; n’empêche que j’éprouvai beaucoup de peine à cacher mon émotion. Mais ce que je tenais à savoir, ce que j’ignorais, et tout le monde comme moi, c’étaient les détails de son initiation à l’ordre des Kadryas, accomplie par le vénérable marabout. Je lui demandai donc en grâce de me les conter.

--Nous, Kadryas, dit tout de suite Si El-Houssine, nous ne craignons pas, comme nos voisins les Tidjanias, la lumière sur tout ce qui concerne notre confrérie. Nous n’avons pas, comme eux, des secrets; nous ne fuyons pas le contact de nos amis les Français; nous sommes même heureux et fiers quand il nous est donné d’en accueillir quelqu’un parmi nous. Je ne vois donc pas le moindre inconvénient à satisfaire votre désir et à vous narrer, dans tous ses détails, comment fut par moi initiée Celle que nous pleurerons longtemps encore comme la plus douce, la plus aimée, la plus généreuse de nos khouan.

* * * * *

Donc, un jour qu’elle était venue me voir à Guémar, elle me demanda avec insistance de lui conférer notre «ouerd»[6].

[6] _Ouerd._--Formule pratique d’initiation propre à chaque confrère.

En fondant son ordre, notre maître, l’Emir des Sultans, l’Etoile des Savants, le guide des hommes pieux, le cheik Abd-el-Kader Djilani (que la miséricorde de Dieu soit sur lui!) eut surtout en vue la pratique de la charité. Et son cœur pitoyable fut ouvert à tous ceux qui peinent et souffrent, quelles que fussent leur race et leur religion.

Nous, mokaddems, naïfs et simples khouan du désert, ne devons être et ne sommes, d’après son auguste volonté, que les humbles porteurs d’aumônes envoyés par Dieu aux Errants. Nos zaouïas ont toujours été et ne cesseront jamais d’être, s’il plaît à Dieu, les hôtelleries du Désert.

Comment donc refuser d’admettre parmi nous cette jeune femme à l’âme virile, au cœur débordant d’humanité, dont la pauvreté superbe avait, chaque jour, des gestes d’une royale générosité qui nous mettait les larmes aux yeux. Comment refuser l’«ouerd» à celle qui partageait sa maigre galette avec le «meskine» affamé, soignait avec la science d’un «toubib» de France, les malades et tous ceux dont le sable et le soleil rongent les yeux, à celle qui pâlissait de bonheur quand on l’appelait «la Providence des Bédouins» et qui sereine, les yeux clos comme une sainte du Ciel, fit parfois, aux plus misérables, l’aumône d’un peu d’amour. Je n’hésitai pas et ce fut même avec fierté que j’accédai à son désir. L’initiation fut très simple et eut lieu chez moi, à Guémar, où j’étais alors mokaddem sans zaouïa, en présence de Si Ehni, déjà lui-même initié, et de quelques khouan Souafa.

Après les ablutions d’usage, je lui rasai la tête selon les rites--elle portait déjà les cheveux courts comme l’exige la lourde coiffure saharienne--et lui donnai le «dikr», c’est-à-dire la formule initiatrice de Sidi Abd-el-Kader Djilani, qu’elle devait réciter désormais après chacune des cinq prières du jour:

«Il n’y a de Divinité qu’Allah, car l’Ange Gabriel a dit au Prophète: C’est là ma forteresse. Celui qui prononcera ces paroles entrera dans ma forteresse, et celui-là sera en sûreté contre mes châtiments.»

Elle le répéta, et là aurait pu s’arrêter l’initiation. Ainsi va, en effet, pour la plupart de nos khouan. Mais Isabelle possédait une culture islamique qui méritait mieux. Elle connaissait d’ailleurs, aussi bien que le plus érudit de nos mokaddems, l’histoire, les doctrines et le rituel de l’ordre auquel elle avait décidé de s’affilier. Aussi, ce fut sans hésitation qu’elle répondit aux questions exigées et par lesquelles on est concédé, à un degré plus élevé, l’_ouerd_ de Sidi Abd-el-Kader El-Djilani:

--Qui le premier a reçu la ceinture de Kadryas?

--Gabriel.

--Où l’a-t-il reçue?

--Au ciel.

--Qui l’en a ceint?

--Les anges du ciel par ordre de la Vérité, que sa gloire avait proclamée!

--Qui le second a reçu la ceinture?

--Notre seigneur Mohammed.

--Qui l’en a ceint?

--Gabriel, par l’ordre du Maître de l’Univers.

--Qui le troisième a reçu la ceinture?

--Ali, fils d’Abou-Thaleb.

--Qui l’en a ceint?

--Mohammed.

--Et ainsi jusqu’au fondateur de notre ordre l’Etoile des mondes, le flambeau étincelant, la perle précieuse, l’astre de la religion, l’émir des Sultans, le cheik Abd-el-Kader El-Djilani.

Et je continuai en lui demandant:

--Qu’y a-t-il à ta droite, à ta gauche, derrière toi, devant toi, sur ta tête et sous tes pieds?

Et elle répondit sans hésitation:

--A ma droite, est Gabriel; à ma gauche, derrière moi, Azrael; devant moi, Affafil; au-dessus de moi, le Souverain glorieux; et sous mes pieds, la Mort qui est plus proche de nous que la veine jugulaire ne l’est de la gorge, conformément à cette parole divine: «Toute âme doit goûter la mort; vous recevrez votre salaire au jour de la résurrection.»

--Quelles choses sont venues du Ciel dont l’une est supérieure à l’autre?

--Le blé et la viande. La viande est supérieure au blé, car le blé a été apporté du Paradis par Adam, tandis que le bélier a été envoyé du Ciel pour servir de rançon à Ismaïl que son père allait immoler.

--Quelle est la maison sans porte, la mosquée sans mirhab, et le prédicateur sans livre?

--La maison sans porte c’est la terre qui n’est qu’un séjour d’illusions trompeuses: la mosquée sans mirhab, c’est la Kaâba, que Dieu Très Haut la protège! et le prédicateur sans livre, c’est le Prophète, car il n’écrivait jamais, et on écrivait, au contraire, sur un livre, ce qu’il disait.

--Le diadème de l’Islam est-il sur ma tête ou sur la tienne?

--Il est sur ma tête, sur la tienne et sur celle de tous ses serviteurs; car notre maître commun est Dieu l’Unique, le Puissant qui dit à une chose: «Sois!» Et elle est.

Puis je lui remis le chapelet de notre ordre et ce fut fini. Désormais, l’Errante Isabelle pouvait, sur son maigre étalon, courir d’un bout du Sahara à l’autre, vagabonder dans le grand Erg jusqu’à Ghadamès, planter sa tente au cœur du pays touareg, elle serait partout la bienvenue; partout elle trouverait sa part de galette, des mains fraternelles et des visages souriants, car partout, dans le Sahara, notre ordre rayonne comme le soleil au firmament; et il n’est pas, dans les ruelles des ksour et sur les pistes désertiques, un seul mendiant, un seul aveugle qui, pour apitoyer les passants et bercer sa vie dolente, ne chante la complainte de Sidi Abd-el-Kader Djilani.

Mais, à partir de ce jour, augmenta la haine que nourrissait contre elle la confrérie rivale des Tidjanyas de Guémar, à cause de sa vive sympathie pour nous. Son initiation ne pouvait que glorifier notre ordre dans le Souf parmi les «meskines», où sa popularité allait croissant.

Il n’y eut pas de calomnies, pas d’abominations dont ils ne l’accusassent, en attendant le jour où ils essayeraient de la faire assassiner.

C’est une prostituée, disaient-ils partout.

Oui, Monsieur, ils allaient partout répétant cela. Une prostituée! Les misérables, ou ce mot n’a aucun sens dans ma langue comme dans la vôtre; ou il désigne celle qui se donne pour de l’argent. Or, si parfois, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, Isabelle, au cours de ses vagabondages incessants, fit l’aumône de ses bras et de ses lèvres toujours souriantes, ce fut aux plus misérables des errants qu’elle rencontrait, et pour l’unique plaisir de voir un peu de bonheur étinceler dans les prunelles de ceux à qui le Destin ne concéda d’autres épouses que la Misère et la Pauvreté. Et pour cela, rien que pour cela, à défaut de tous ses autres mérites, sa place était marquée à la droite même d’Allah, dans le ciel. Car, si partager son pain avec celui que la faim torture est chose agréable à ses yeux, si couper la moitié de son burnous pour couvrir la nudité de son semblable lui plaît aussi, que dire de celle qui se donne toute et fait la charité d’un peu d’amour à celui qui n’en eut jamais?

Oui, Sidi, même si tous les crimes dont l’accablèrent nos ennemis, les Tidjanyas de Guémar, étaient choses vraies, et si, au jour du jugement dernier on les mettait dans un plateau de la balance en y ajoutant des crimes plus grands encore, il suffirait, pour le soulever comme un fétu, de mettre dans l’autre, un seul de ces sourires et de ces baisers...

Ainsi parla Si-El-Houssine-ben-Brahim, mokaddem des Kadryas, fièrement drapé dans son burnous de laine blanche, tel un philosophe de l’Hellade dans son peplos. Et il me sembla que jamais, de la bouche des sages antiques, ne tombèrent plus nobles paroles sur la Pitié et sur l’Amour.

*

* *

J’étais arrivé au terme de ma randonnée fraternelle et que le Dieu de Si Mahmoud avait bien voulu bénir. Il ne me restait plus qu’à l’écrire et à publier, dans son intégrité absolue, l’œuvre posthume si heureusement retrouvée, afin que soit rendue à la Morte la gloire dont on essaya hypocritement de la dépouiller.

Six mois avant, j’étais, pour la troisième fois, revenu dans l’extrême Sud-Oranais, où, partout depuis Aïn-Sefra jusqu’à Ounif, j’avais entendu les Bédouins chanter les louanges de leur glorieuse amie. J’étais allé porter des roses du Tell, des jasmins et des violettes du Télemly sur son humble tombe musulmane, dans le petit cimetière désertique où Elle dort en paix son dernier sommeil:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle dort sous la dune à la robe de moire, Non loin du ksar aimé, sous le palmier hautain Dont les palmes, le soir, chantent sa jeune gloire Et bénissent le Dieu qui fixa son Destin.

Car ceux-là seuls dont l’âme a des instincts vulgaires Désirent de longs jours. Mais le cœur haut placé Ne demande au Seigneur que le temps nécessaire Pour transmettre en courant le flambeau du passé.

Pour la remercier de sa pitié divine, Aux entours de sa tombe, en les soirs lumineux, Les pâtres, accordant la flûte bédouine, Lui diront la chanson qu’elle chanta pour eux.

Cette belle chanson de l’Errante tragique, Où palpite et gémit l’âme des vagabonds, Où s’évoquent, ardents, l’horizon désertique Et le sable infini sous les grands cieux profonds.

Cette chanson virile à la gloire de vivre Sous la tente qui claque au vent frais du matin, Où la nouba des «goums» pleure, nasille et vibre, Où le clairon des camps mêle sa voix d’airain,

La chanson de la plaine aride et grandiose, Que la Bonne Nomade à ses frères errants Chantait, le soir venu, devant la tente close, Quand le soleil mourait en ses ors triomphants.

Tandis qu’au ksar prochain agonisaient les flûtes, Elle évoquait leur vie sereine et sans douleur, Et les rudes «soekar», les chameliers hirsutes Sur leur manteau poudreux laissaient tomber un pleur:

--«Rendons grâces à Dieu, frères, leur disait-elle, Après lui, nous n’avons qu’un Roi: c’est le Soleil, Il dispense au désert sa jeunesse éternelle Et caresse nos yeux dès l’heure du réveil.

Louons-le d’avoir fait nos poitrines robustes, Forgé nos reins d’acier, allumé notre œil clair, De nous avoir donné l’âme simple des justes, L’inlassable maigreur de nos jarrets de fer.

L’eau qui dort dans la mare est l’élixir des braves. Quand il a bu trois fois dans le creux du «rhédir» Le plus lâche à son sort ne connaît plus d’entraves. Il sent sa veine battre et son cœur se raidir.

Plaignons celui qui mord à même le pain tendre, Car son sang sera froid dans son cœur toujours mou; La galette pétrie en le sable et la cendre Fait bouillonner le nôtre en un joyeux remou.

Louons Celui qui fit, de la nuit éternelle, Sortir l’immensité de son blond Sahara, Et ne nous a laissé d’autre tâche que celle De marcher au pas lent de nos grands méhara,

De marcher en chantant, la poitrine bombante Et le front caressé par le vent du matin, De l’heure du «fedjer» jusqu’à la nuit tombante Et de nous endormir en riant au Destin.

Louons Celui qui fit les étoiles, la lune, Pour réjouir nos yeux jusqu’au soleil levant...» Et les Errants charmés, au sable de la dune Heurtaient leurs fronts nimbés par le soleil couchant.

*

* *

Dors en paix, douce Isabelle, sous les palmiers d’Aïn-Sefra! Pour toi, je suis tenté d’implorer le sable d’or qui te recouvre, de même que Méléagre de Gadara implora le sol de l’Hellade pour son amante fauchée, comme toi, par la Mort en son printemps:

_Terre d’Afrique, sois légère A celle qui a si peu pesé sur toi._

Oui, dors en paix, et puisses-tu, sous les fleurettes de ta tombe, ouïr les fières et pieuses paroles du bon caïd de Touggourt:

«Bien que morte à l’aurore de sa vie, tant qu’il y aura des nomades poussant leurs chameaux étiques chargés de misère depuis les oasis figuiguiennes jusqu’aux dunes de l’Oued Souf, sa mémoire ne périra pas».

Dors en paix! Issue comme une reconnaissance éternelle du Désert que ta plume a glorifié, la Légende, harmonieuse, impérissable, attend ton âme au seuil des siècles futurs. Peut-être même, en ces jours lointains, seras-tu la _djinia_ bienfaisante, la fée clémente et subtile dont le pastour saharien implore les grâces pour son troupeau. Tu guériras sa brebis malade, tu rendras sa chèvre féconde, et la nuit, à cheval sur un rai de lune, tu souriras, dans leurs rêves, aux chameliers endormis.

Ou peut-être encore, sous ton nom de jeune fille poétiquement arabisé, tu deviendras la sainte, la _Lella_ vénérée, qui repose dans la blanche koubba désertique, à l’ombre du solitaire dattier et où, entre deux étapes, viendront s’agenouiller tous les sublimes pouilleux que tu chantas.

O toi, la Bonne Nomade, dors en paix, sous les palmiers d’Aïn-Sefra.

FIN

MEKTOUB!... C’ÉTAIT ÉCRIT!...

En ce temps-là, qui n’est pas encore bien lointain, quand les enfants bruns de Tunis-la-Blanche voulaient rendre hommage à la beauté de l’un d’entre eux.

Et de fait, il n’y avait pas, dans tout le Souk, des étoffes dont son père était «amin», d’adolescent plus parfait.

--Il est beau, disait-il, comme le jeune Omar-Hamidou-ben-Tayeb, le brodeur.

Sous son turban fleur de pêcher, ses yeux larges, abrités par des paupières aux longs cils, avaient l’éclat du diamant noir. Jamais regard plus limpide n’éclaira traits plus fins et plus doux. Son nez, ses lèvres surtout, eussent désespéré les plus habiles miniaturistes d’Ispahan. Son teint pâle et mat était celui que l’éloquente Shaharazade donne au visage de ses éphèbes et de ses vierges, quand elle veut emplir, de rêves lascifs, le sommeil de son terrible sultan.

Mais sur ses joues et à son menton, frisottait soyeuse et légère, une barbe, qui, sans nuire à l’incomparable douceur de ses traits, leur donnait la virilité suffisante au poète:

Pour porter fièrement la honte d’être beau.

Quand, dans sa boutique minuscule du Souk peinte et dorée comme le _mokam_ d’un saint marabout, la tête penchée, l’aiguille à la main, il brodait, sur des étoffes chatoyantes, les fleurs de son rêve, les vieillards s’arrêtaient pour le contempler, et on les entendait murmurer entre eux: Ainsi devait être, en son printemps, Haroun-el-Raschid, qui, avant de devenir le plus grand khalife, fut le plus beau des adolescents, auxquels avaient jamais souri les roses, dans les jardins de Bagdad.

Et les touristes qui, à l’ombre odorante des bazars, promenaient leur curiosité insolente et niaise, restaient de longues, trop longues minutes à dévisager le jeune brodeur importuné.

--Le Christ à vingt ans! disaient la plupart--les peintres surtout--pour résumer l’impression que leur donnait cette exquise figure orientale.

Il y en eut un parmi ces derniers, dont le nom était glorieux, et qui, désireux de peindre Jésus au milieu des docteurs, lui demanda, comme une grâce, une heure de pose.