Part 7
Si Saïd se tut. Déjà la nuit tombait autour de nous. Sous nos pieds, une à une, s’allumaient les lumières de la ville, tandis que devant nous, par delà le golfe, les prunelles vigilantes des phares commençaient à clignoter sur des promontoires lointains. Dans la nuit, d’une limpidité printanière, Aldébaran et Altaïr, les étoiles amies d’Isabelle, scintillaient comme des clous d’or. Longtemps encore, nous restâmes silencieux et il nous semblait, à l’un et à l’autre, que, par la porte entr’ouverte, la pauvre morte allait venir pour rêver, devant la splendeur du ciel africain.
Il était fort tard, quand nous nous séparâmes, et, certes, on n’eût pu savoir lequel des deux sortait le plus ému de cet entretien.
Le lendemain, sur ma prière, Si Saïd voulut bien me conduire à la maison où Isabelle Eberhardt et sa mère avaient vécu pendant leur séjour à Bône. Un fonctionnaire musulman, fort aimable, l’habitait. Je vis les belles faïences aux nuances délicates qui rafraîchissaient les yeux de la morte et, dans la pénombre douce du _patio_, j’entendis la chanson mélancolieuse du jet d’eau qui berçait, aux longues heures d’ennui, la rêverie de son âme perpétuellement tressaillante au souffle du vieil Islam.
Prestement, avec toute la puissance évocatrice d’une imagination possédée par son image et son souvenir, je la remis et la revis dans ce cadre d’un exotisme un peu naïf, mais prenant, et où, pendant près de deux années, elle souffrit, pensa, pleura, interrogea le Destin et eut une si claire intuition de ce que devait être sa courte et dolente vie.
Je vis ces deux créatures venues des collines genevoises aux bords d’un golfe dont l’azur profond fait pâlir celui du Léman, et poursuivant dans le calme mystérieux de cette maison arabe le cours de leur existence tourmentée. Quelle raison plus mystérieuse encore les y avait amenées?
Pour les y attirer, la beauté du ciel d’Afrique, l’exotisme d’un sol lointain avaient-ils suffi?
Cela que n’avaient pu ou voulu me dire ni le vieux proscrit, ni Mme T... ni Si Saïd, ni aucun de leurs amis et connaissances interrogés jusqu’alors, il m’était réservé de le connaître plus tard.
Et avant de poursuivre mon récit, il est, je crois, nécessaire que j’en dise deux mots ici.
* * * * *
Pour déraciner complètement un être du milieu auquel, la veille même, il paraissait attaché jusqu’à la mort, il n’est rien de tel qu’un orage d’amour.
Et c’est une de ces tourmentes qui souleva comme un fétu l’âme de Nathalie d’Eberhardt à l’âge où le mot seul d’amour tombant des lèvres d’une femme ne fait éclore, autour d’elle, que des sourires et des fleurs de mélancolie. Et pourtant, même à cet âge, Nathalie était si belle qu’elle fut ardemment aimée.
Mais à ces folies tardives, de toutes les plus redoutables, combien d’autres, parmi les meilleures, furent capables de résister? Malgré cette faiblesse de sa fin d’automne, Nathalie n’en reste pas moins la grande âme, le noble cœur, la créature d’élite dont son vieil ami d’exil nous a dit, au début de cette étude, la si belle et si passionnante vie.
Pour ma part, je ne l’en aime que plus, et la sentant ainsi plus humaine, plus douloureuse, il ne me déplaît pas de pouvoir mêler à ma vénération un peu de pitié.
* * * * *
Celui qui fut l’ami le plus fidèle de son exil, lira sûrement ces lignes et, sans en demander davantage, car il en sait peut-être plus, ne pensera pas autrement que moi.
C’est de cette passion finale qu’elle chercha et trouva sans doute l’oubli dans la paix immuable de l’Islam. Sous un pan de son suaire, elle enveloppa les dernières ardeurs de son âme, et quand sa fille eut clos ses paupières, celles qui lavèrent son corps, selon les rites du Livre, restèrent émerveillées de sa beauté.
Dans le cimetière musulman de Bône, où j’allais en sortant de sa maison, elle repose aux bords du golfe d’azur. De chaque côté de sa tombe arabe s’épanouissaient deux rosiers. Sur eux, de belles roses se balançaient, ouvrant au soleil leur cœur glorieux. Dans un autre, plus éloigné, un rossignol peu farouche chantait le bonheur de vivre et la félicité de mourir quand a sonné l’heure de Dieu.
J’écarte, d’une main tremblante, les fleurs qui caressent les deux stèles du tombeau et je lis en français et en arabe:
_Ici repose Fathima Manoubia_...
Quand nous sortons, Si Saïd essuie encore une larme en me regardant, et moi, je détourne un peu mon visage pour voir, une dernière fois, les belles roses qui se balancent sur le tombeau.
Quelques heures après, je prenais congé de Si Saïd Mohamed et quittais Bône, car j’avais hâte de poursuivre jusqu’au Sahara ce pèlerinage si bien commencé dans le Tell.
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* *
Biskra! l’oasis interlope et cosmopolite, telle fut, ainsi que je l’ai déjà écrit dans mes _Visions Sahariennes_, l’impression que fit sur moi la vieille Reine des Ziban.
Ce fut aussi l’impression d’Isabelle Eberhardt, encore aggravée chez elle par la rencontre qu’elle y fit en allant au Souf, d’un certain capitaine Susbielle, sorte de soudard colonial, dont le type, me dit-on, et j’aime à le croire, tend à disparaître de notre armée d’Afrique un peu chaque jour.
L’antipathie spontanée et naturelle qui ne manque jamais de surgir au premier contact d’une brute et d’une créature d’élite, poussa ce galonné à tracasser bêtement Isabelle pendant tout son premier voyage dans l’Oued R’hir.
De cette malveillance ridicule et sans motif, la vaillante jeune fille trouva la trace et eut à souffrir dans tous les bordjs depuis Chegga jusqu’à Touggourt.
A Our’lana, pour s’abriter dans le refuge cependant ouvert à tous les errants, elle dut se disputer avec le gardien qui avait reçu des ordres formels.
Partout, même hostilité de la part de ces pauvres diables à dix francs par mois. Eux qui, d’ordinaire, sont si avenants et si pitoyables même pour leurs frères les Bédouins vagabonds, lui mesurèrent les heures de repos, et lui refusèrent œufs, volaille et coucouss qu’ils vendent au premier venu.
Le capitaine avait tout prévu.
Isabelle ne s’en émut pas. Elle haussa les épaules, coucha à la belle étoile, et mangea sur la dune avec ses compagnons de route--Salah et Chlely ben Amor--les croûtons de pain et la galette qu’ils avaient emportés de Biskra.
Sa bonne humeur n’en souffrit pas, mais elle sentit croître, au fond de son âme, sa pitié pour les indigènes, sur lesquels un de Susbielle régnait en maître absolu.
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Je vais suivant sa trace pas à pas, à travers les oasis et partout avec son souvenir, très vivant encore, surgissent devant moi les _Visions Sahariennes_ d’antan.
«... A Sidi Khelil, à Tala-el-Mouïdi, à Chria-Saïa, à Djemâ, à Sidi-Amran, à Aïata, à Sidi-Rached, à R’amra, jusqu’à Touggourt, partout, enfin, je vois de la blanche mer de sable, surgir vers l’azur du ciel, des îlots de sombre verdure. O le merveilleux archipel qui s’égrène ainsi sous nos yeux ravis, dans la lumière caressante!
»Et soudain, voici qu’entre Our’lana et Sidi-Rached, je suis transporté, par cette vision merveilleuse, à quelques années d’aujourd’hui, alors que j’allais, vers les rives sacrées d’Hellénie, accomplir le plus saint des pèlerinages. Et il me semble que je vois, une fois de plus, surgir, des flots égéens, dans la pourpre du jour mourant, les corbeilles d’or des Cyclades.
»Partout, de M’rayer jusqu’à Touggourt, j’ai entendu, autour de moi, le bruissement joyeux des palmes, partout à la lisière des jardins, j’ai vu les maisonnettes de «tob» sourire au grand soleil qui les dore. Je voudrais, de ce spectacle enchanteur, de cette Afrique insoupçonnée, fixer ici le souvenir inoubliable.
»Et maintenant, voici Touggourt, la sablonneuse et la fière. C’est d’abord la vision de deux blancs minarets, hardiment profilés sur l’azur interni, qui frappe nos prunelles avides de connaître la capitale étrange, encore un peu sauvage de l’Oued R’hir!
»Puis, tranchant sur la neige du sable, nous distinguons la verdure imprécise de ses palmiers. Lentement, l’amas de ses maisons basses, les unes grises, les autres d’une blancheur douteuse, se dessine. Elles sont dominées de-ci, de-là, par les coupoles que des mains frustes, plus habiles à dresser la tente qu’à pétrir et ordonner les briques de «tob», arrondirent au petit bonheur.
»Ce serait presque une déception, si tout à coup le soleil n’eût atteint l’horizon. Avec une lenteur glorieuse, il sombre derrière les dunes occidentales et j’assiste à une transformation féérique de la vieille cité saharienne, jadis si ardente, si belliqueuse, et qui dort aujourd’hui d’un sommeil farouche, sur sa colline de sable fin. Le gris terne de ses maisons à terrasses est devenu rose; ses deux minarets sont, l’un violet, l’autre lilas, et pareils à des améthystes, étincellent ses koubbas.
»Oui, certes, sous le manteau divinement bariolé que lui font toutes les délicates nuances du couchant, Touggourt est bien la sultane hautaine du Désert, qui, si longtemps, refusa de courber la tête.»
Précédé de mon guide, je vais derrière la Djama-Kébir, dans un des coins les plus ombreux de la vieille cité saharienne, où se cache, très modeste, la demeure du caïd qui fut l’ami d’Isabelle Eberhardt.
Quel merveilleux cavalier devait être--voici seulement quelques années--Si Derradji ben Smaïl Massarly.
Bien que légèrement alourdi par l’embonpoint de la cinquantaine approchante, il n’en reste pas moins encore un type bien représentatif de cette virile beauté, suprême et intangible apanage de la noblesse du Sahara. Il appartient doublement à la grande famille des Ben-Ganah, étant né d’une sœur et ayant épousé la fille préférée de l’actuel bach-agha des Ziban.
Des Ben-Ganah, il a la régularité sculpturale des traits, la prunelle ardente, la barbe orgueilleuse et le front superbe, et sous le burnous écarlate aux agrafes d’or des caïds, cette prestance vraiment royale des patriarches guerriers que Gustave Doré fait caracoler aux plaines arides de Judée.
A peine eus-je exposé ce qui m’amenait dans l’Oued R’hir, et prononcé le nom d’Isabelle Eberhardt, qu’une étincelle de curiosité sympathique pétilla jusque dans la profondeur de ses grands yeux noirs.
--Une créature d’élite, fit-il aussitôt, et qui eût été digne de naître sous la tente, dans notre belle famille, alors que les cavales nerveuses de nos aïeux foulaient le sol saharien dont ils étaient les possesseurs...
Et debout devant la Djama-Kébir, le front nimbé par un rayon du couchant, il leva les bras dans un geste qui eût voulu circonscrire le Désert illimité. J’acquiesçai vivement des yeux. Il reprit d’une voix lente, très douce, et dans un français très pur:
--... Sa mort tragique au ksar d’Aïn-Sefra fut une perte pour les «meskines» sahariens. Après trois ans, j’en reste encore tout ému. Mais bien que partie au printemps de son existence, tant qu’il y aura des nomades poussant leurs chameaux étiques chargés de misère, depuis les oasis figuiguiennes jusqu’aux dunes de l’Oued-Souf, son souvenir ne périra pas.
Voilà, Monsieur, ce que je pense et ce que j’ai à vous dire de celle qui tant aima notre race et mérita d’en être issue.
Cette oraison funèbre si courte et si fière de la Bonne Nomade, tombant des lèvres d’un prince du Sahara, m’émut jusqu’au fond de l’âme et, sentant sa mémoire entourée d’une telle vénération, je n’hésitai plus: je lui répétai ce que m’avait conté Si Saïd, le lettré bônois, de son aventure amoureuse avec Si Mohamed, le bach-adel de Touggourt et lui demanda:
--Qu’en savez-vous?
--Guère plus que ce que vous venez de me narrer.
--Mais de l’infortuné bach-adel, qu’est-il devenu? Est-il mort?
--Non, Monsieur. Allah, dont les desseins sont mystérieux, n’a pas encore voulu lui accorder ce bonheur. Et pour combler son infortune, votre «Fée Verte» de qui, dans son désarroi d’amour, il sollicita l’oubli, ne lui a donné jusqu’à ce jour que la folie. Dans les premiers temps, je fis mille efforts pour l’arrêter sur cette pente terrible en lui montrant la dégradation, la misère et aussi la colère de Dieu qui étaient au bout. Ce fut en vain. Lui qui, jusqu’alors, avait été un observateur scrupuleux du Livre, déserta la mosquée, et en arriva jusqu’à boire comme le plus intempérant des _roumis_. Il ne tarda pas à négliger ses fonctions, oublia le chemin de la «Mahakma», malgré toutes les paternelles admonestations de son vénérable cadi qui joignit ses efforts aux miens.
Enfin, il fallut sévir et la révocation s’imposait. Mais telles étaient l’impeccabilité de son passé et l’estime dont sa famille jouissait dans la province de Constantine, qu’on se contenta de le rétrograder et de l’envoyer à Bône comme simple adel. Ce n’était, hélas! qu’une étape dans la voie de calamité qui lui fut, toujours, tracée par Dieu. Il continua de boire, fréquenta les bouges et les lupanars et fut enfin révoqué. Il serait tombé dans la plus basse crapule du port, si un de ses oncles, membre vénérable du clergé musulman constantinois et mufti à la grande mosquée ne l’avait aussitôt recueilli. Et, maintenant, d’après ce qu’on m’en a dit récemment, il boit un peu moins, mais hélas! il demande au kif l’oubli que l’absinthe lui a refusé. Du matin au soir, assis dans une minuscule échoppe de la ville arabe, sa pipette près de lui et son calam à la main, à ses heures de lucidité et pour gagner quelques piécettes de cuivre, il fait l’écrivain public.
»Oui, Monsieur, Si Mohamed ben Ould Feld, le brillant bach-adel de Touggourt, le poète dont l’inspiration charmante séduisit, en ses vingt ans, la douce Isabelle, écrit aujourd’hui des lettres pour les Bédouins égarés dans la grande ville et aussi pour les «fellahin» huileux et hirsutes descendus des montagnes de l’Aurès. Il est, en même temps, le secrétaire de quelques prostituées. Ainsi l’a voulu Celui qui, avant même notre naissance, écrivit sur les pages blanches du Livre notre destinée. Mektoub!
Mektoub! Telle fut aussi, Monsieur, la parole qui tomba des lèvres d’Isabelle Eberhardt, quand, l’ayant rencontré, sur les quais de Marseille à son retour du Désert, j’eus la malencontreuse idée de lui conter jusqu’au bout la navrante aventure qu’elle ignorait. Elle devint très pâle, s’essuya maintes fois les yeux, et quand j’eus fini, elle me murmura dans l’oreille sur un ton dont la détresse m’émeut encore: Je vous jure, Si Derradji, qu’avant vous, je n’en avais jamais rien su, rien, rien. Mektoub!
Le bon caïd ajouta:
--Quand je pense à la pauvre morte et que je me remémore la loyauté de son âme, et la noblesse de son cœur, je sens encore le remords de ma fâcheuse indiscrétion qui a dû la faire beaucoup souffrir.
Il y eut entre nous un très court silence, et comme je me disposais à prendre congé, après l’avoir remercié:
--Alors, fit-il, vous allez d’ici dans l’Oued Souf?
--Oui.
--Eh bien! qu’Allah vous protège et facilite le noble but que vous poursuivez. Tous mes vœux seront avec vous, et je vous conseille de prendre pour guide, s’il y consent, un jeune commerçant soufi que, sans doute la bonté divine envoie pour vous à Touggourt, car il n’y vient que rarement. C’est l’aimable Si Ahmet-ben-Belkacem qui a connu Isabelle Eberhardt pendant son séjour à El-Oued.
»Il se trouvait avec elle et le vénérable Si El-Hachmi, le cheik kadrya des Amièches, dans la maison où le Tidjania Abdallah-ben-Lakhdar essaya de l’assassiner. Isabelle Eberhardt était en train de lui traduire, du français en arabe, une lettre de commerce, quand le fanatique se jeta sur elle et lui porta le premier coup. C’est un jeune homme sympathique, d’une famille estimable et riche et qui possède des maisons de commerce ici, à Biskra et à Guémar, dans le Souf.
--Mais consentira-t-il à me servir de compagnon, fis-je, déjà tout pâle à l’idée qu’il pourrait s’y refuser.
--Je l’espère d’autant plus qu’il doit avoir des affaires à régler présentement dans sa maison de Guémar.
Et avec son bon sourire:
--Je me charge d’ailleurs de l’y décider.
* * * * *
Ce soir-là même, j’étais présenté à Si Ahmet-ben-Belkacem, et le lendemain, nous prenions ensemble la route du Souf.
Tout en cheminant au pas lent, mais régulier de nos mules, à travers les dunes immaculées, je lui confiai que le but principal de mon voyage était la recherche d’un manuscrit écrit par la célèbre morte et qui, d’après moi, devait traîner, avec d’autres papiers sans doute, dans quelque coin d’El-Oued.
--Ah! fit le jeune Soufi, quelque peu stupéfait.
Puis ayant réfléchi deux minutes:
--Si Mahmoud, en effet, n’écrivait pas beaucoup, pas du tout même, pendant les premiers temps de son séjour à El-Oued, mais vers la fin, elle ne faisait que cela.
Toutes les heures qu’elle ne passait pas à courir les dunes à cheval ou en compagnie des vagabonds et des chasseurs de la tribu des Rebaya, elle les employait à noircir papiers sur papiers. Même quand elle errait à travers les oasis, elle avait toujours sur elle, dans la poche de son «saroual» ou dans le capuchon de son burnous, un crayon et un carnet. Et tantôt sur la crête d’une dune, tantôt au bord d’une tombe, dans un cimetière arabe, tantôt encore sur la margelle d’un puits, ou à l’ombre d’un palmier, elle sortait l’un et l’autre, s’asseyait et, pendant des heures entières, sa main blanche faisait marcher le calam.
Elle écrivait aussi, sans se fatiguer, dans le petit café maure de Belkacem-Bebachi, près de la Kasbah, où elle allait souvent, avant le moghreb, prendre son kaoua. Un jour que je m’y trouvais avec elle, je me permis de lui dire:
--Si Mahmoud, si j’en juge par toutes les lettres que tu écris, tu dois avoir beaucoup de parents et d’amis dans ton pays.
Si Mahmoud parti d’un éclat de rire qui fit tressauter les petites tasses de porcelaine dans l’oudjak. De la voir en cette gaîté débordante, Belkacem Bebachi, le kaouadji, se prit à rire à son tour et, comme lui, sans savoir pourquoi, les spahis et les souafa, qui se trouvaient là, éclatèrent à leur tour; alors, de mon côté, j’en fis autant.
Quand tout le monde eut assez ri:
--Mais, mon brave Belkacem, fit-elle, ce ne sont pas des lettres que j’écris.
--Et alors, qu’est-ce que c’est si je ne suis pas indiscret?
--Des histoires de ton pays que personne ne lira.
--Mais pourquoi donc les écris-tu?
--Et toi, Belkacem, pourquoi humes-tu le bon kaoua de Bebachi, les yeux mi-clos, comme une chatte qui boit du lait?
Et tout le monde à nouveau de rire et moi à mon tour de m’esclaffer. Oui, certes, encore qu’une simple femme, c’était un grand taleb que Si Mahmoud. Si j’en crois ce qu’en disait le vénérable Si El-Houssine, l’ancien mokaddem kadrya de Guémar, elle dépassait, en science, beaucoup de tolba de Constantine et de Tunis. Et il n’y avait pas, dans ces deux villes, de plus habiles toubibs.
Le jeune enfant de celui qui tient ma boutique de Guémar était sur le point de perdre la vue. Son père avait employé tous les remèdes, consulté tous les sorciers et toutes les sorcières de l’Oued Souf, sans pouvoir arrêter la pourriture de ses yeux. Si Mahmoud vint, soigna l’enfant et le guérit. Il y voit aujourd’hui comme toi et moi, et bientôt il remplacera son père déjà très vieux.
Si El-Houssine lui-même, le cheik vénéré, suivait ses conseils quand il souffrait. C’est à lui, à ce marabout vénérable que tu feras bien de t’adresser pour apprendre sur Si Mahmoud des choses que lui seul connaît. Lui et son frère, Si El-Hachmi, le noble cheik kadrya des Amièches furent, en effet, ses meilleurs amis; ils lui tinrent lieu de frère et de père pendant tout son séjour dans le Souf. C’est par Si El-Houssine, alors mokaddem des kadryas de Guémar, qu’elle fut initiée à la confrérie de Sidi Abd-el-Kader Djilani. Chez lui et chez Si Lachmi, dans sa zaouya d’Elakbab, elle passait des semaines entières, quand elle ne courait pas le Désert.
* * * * *
Pour ce qui est des papiers que tu recherches, nul mieux que Si El-Houssine ne peut t’aider et voici pourquoi:
Quand Si Mahmoud sortit de l’hôtel d’El-Oued, où l’on avait soigné la blessure que lui fit le fanatique de Behima, elle fut dirigée sur Batna avec son mari, le maréchal des logis des spahis, Si Ehni Slimane. C’était, si ma mémoire est fidèle, du 15 au 18 février 1901. Comme le convoi qui devait les prendre tous les deux, pour les conduire jusqu’à Biskra, partait le surlendemain, elle eut à peine vingt-quatre heures pour faire ses préparatifs de départ. J’étais encore à El-Oued, où j’allais tous les jours à la Kasbah, me renseigner sur sa santé et lui apporter quelques petites douceurs; car je n’oubliais pas que Si Mahmoud fut toujours très bonne pour moi, traduisant, quand je le lui demandais, ma correspondance française, et je n’oubliais pas surtout que c’est à la minute où elle déchiffrait pour moi un télégramme qu’elle fut assaillie par Abdallah. Je la vis donc, le jour même où elle sortit de l’hôpital.
Elle était encore très pâle et souffrait un peu de son bras qu’elle ne pouvait trop remuer.
--Belkacem, me dit-elle, je pars demain, n’aurais-tu pas dans tes magasins quelques caisses vides où je pourrais enfermer certains effets?
--Si Mahmoud, lui répondis-je, tout ce qui est à moi est à toi, toutes mes caisses avec tout ce qu’il y a dedans.
Elle sourit tristement, me serra la main et me dit:
--Merci, Belkacem, tu es un bon cœur, je le savais, et je le sais encore plus maintenant. D’ailleurs, il y en a tant, ajouta-t-elle, en ce pays que je vais quitter, la mort dans l’âme, et peut-être pour ne plus y revenir.
Et Sidi, vous ne le croirez peut-être pas, elle que j’avais toujours vue, sous le burnous, plus virile qu’un Bédouin, elle pleura, oui, elle pleura comme une femme qu’elle était. Une heure après, je vins chez elle avec un de mes domestiques, lui apportant les caisses vides demandées et, comme Si Ehni n’était pas encore rentré, qu’elle était seule et ne pouvait faire grand chose de son bras, je lui offris mon aide et celle de mon serviteur. Elle accepta. A ce moment, Si El-Houssine arriva, et voulut mettre la main à l’ouvrage, lui aussi. Nous enfermions dans les caisses tout ce que Si Mahmoud nous donnait. Quand ce fut fini, tout emballé, les caisses même clouées, j’avisai, dans le recoin d’une chambre obscure, une paire de belles bottes marocaines presque neuves, celles-là mêmes qu’elle portait au sombre jour de Behima, et une ceinture bleue de tirailleur, le tout pêle-mêle au milieu d’un tas de papiers noircis.
--Et ça, demandâmes-nous à Si Mahmoud, qu’en faisons-nous maintenant?
Si Mahmoud ne répondit pas, mais prenant les bottes, elles les mit dans les mains de Si El-Houssine:
--Ami, dit-elle, je ne les chausserai guère plus maintenant; aussi, vous les ai-je réservées afin que vous pensiez à moi en les mettant, quand vous monterez à cheval pour vagabonder au Désert.
* * * * *
Puis, elle me tendit le miroir et me dit: «Tiens, Belkacem, tu as des femmes jeunes, coquettes et belles, prends-leur ceci et chaque fois qu’elles s’y regarderont, elles penseront à leur pauvre amie Si Mahmoud».
Enfin, elle voulut que mon serviteur, qui était précisément le père de l’enfant par elle guéri, gardât pour lui la ceinture de tirailleur.
Restaient les papiers.
--Qu’en faisons-nous? dit Si El-Houssine.
--Du feu! répondit-elle en riant.
Mais le marabout est un grand lettré. Bien que ne pouvant lire le français, il savait que Si Mahmoud avait, au jour le jour, noirci ces feuilles en y mettant un peu de son cœur. Aussi, l’empêcha-t-il de les brûler, et si ma mémoire est fidèle, il les emporta.
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Belkacem s’arrêta, me regarda, et me voyant blême d’émotion, il s’empressa d’ajouter:
--Peut-être est-ce là ce que tu cherches? Et sans doute Si El-Houssine les a gardés! C’est ce que je souhaite de toute mon âme, puisque tu y tiens tant que cela.
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