Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume

Part 6

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Un jour, le «djich» dont elle faisait partie, s’était égaré dans un pays où il n’y avait ni source, ni puits, ni rhédir: ses compagnons et ses compagnes, après avoir marché, des jours et des jours, sous un soleil implacable, tirant la langue comme des chiens, et ne pouvant supporter le feu qui les brûlait aux entrailles, se couchèrent au flanc d’une dune pour mourir.

Alors Lalla Bouna se prosterna vers l’Orient, afin de supplier, une dernière fois, le Seigneur d’avoir pitié d’eux. Et tandis qu’elle priait, un flot de larmes tomba de ses yeux, roula sur le sable et aussitôt, à la place qu’elles touchèrent, un puits se creusa soudain, un puits dont l’eau fut et reste encore la plus limpide et la plus fraîche de toutes les sources du Sahara.

Quand, sur l’ordre de Dieu, elle quitta le désert, pour sanctifier de sa présence le Tell d’Anneba, elle avait déjà vécu plus de deux cents ans, sans cesser de vagabonder, et, cependant ses jambes étaient plus agiles que celles du plus robuste Bédouin, l’éclat d’une jeunesse radieuse brillait dans ses yeux, ses joues étaient semblables à des roses que les abeilles sauvages de l’Edough venaient butiner.

Toujours sur l’ordre de Dieu, elle fixa sa résidence dans les citernes éventrées qu’une folle végétation de myrtes, de lentisques et de chèvrefeuilles recouvraient un peu partout, en ces temps déjà lointains et bien avant votre arrivée.

Elle vécut là un nombre incalculable d’années, faisant un miracle chaque jour.

Des montagnes de Kabylie, comme du Tell et des ksours les plus lointains du Sahara, les croyants accouraient vers elle, attirés par le bruit de ses miracles et la réputation de sa sainteté. Ceux qui souffraient étaient guéris: ceux qui pleuraient étaient consolés.

Un matin, des gens d’Anneba étant venus la visiter, virent que les myrtes, les lentisques, les chèvrefeuilles et tous les arbustes les plus hirsutes qui recouvraient les citernes, s’étaient, pendant la nuit, métamorphosés en magnifiques rosiers, tout resplendissants de fleurs. Dans chacun d’eux voletait un rossignol qui, l’aile palpitante et la voix plus que jamais harmonieuse, chantait, en arabe, les louanges de la sainte, dont l’âme s’était envolée vers Dieu.

En effet, pénétrant dans les citernes, les visiteurs y virent Lalla Bouna couchée sur un lit de roses fraîches, et dormant, un sourire aux lèvres, son dernier sommeil. Nul, même parmi les marabouts les plus vénérés d’Anneba, ne se sentit les mains assez pures pour toucher au corps de la sainte d’où s’exhalait, avec la senteur des roses, une douce odeur de benjoin. Et ayant jugé qu’il n’avait pas besoin d’être lavé, ils décidèrent de le laisser ainsi dans les citernes, parmi les fleurs dont Dieu lui fit un manteau, et sous la garde des oiselets qui, sans la moindre lassitude, continuèrent à chanter.

Ils chantèrent encore pendant des années et des années, et ni les roses qui couvraient la sainte, ni son front toujours serein ne se flétrirent pendant ce temps-là.

Un beau matin, quelques années seulement avant l’invasion des «roumis», on vit un vol innombrable de rossignols l’emporter dans son lit de roses vers le ciel.

Mais, encore aujourd’hui, mes frères en Dieu, avec leurs femmes et leurs filles, vont au mamelon sacré d’Hippone, fumer le «kif» et danser, aux accords de la «rhaïta», près des oliviers sauvages de la vénérable Lalla Bouna.

Comme bien tu penses, c’est ce souvenir de l’antique maraboute, protectrice des nomades, que ma jeune élève venait chercher près des citernes, sur le mamelon fleuri.

Là, des soirées entières, pendant qu’aux mains d’un petit Arabe, sa monture broutait le gazon, elle rêvait du Désert où les aurores sont plus limpides, et les crépuscules plus ardents qu’aux villes du Tell. Elle rêvait des fiers «meskines» dont les loques s’empourpraient aux feux du couchant, des Bédouins au cœur simple qui devaient être bientôt ses frères, et des Bédouines, au frontal nimbé de sequins qu’elle aimerait bientôt comme ses sœurs.

Et, quand au retour de ses promenades, elle revenait sur ma terrasse, je la voyais plus triste encore; je lisais, plus que jamais véhémente en ses yeux très doux, l’amertume des implacables nostalgies.

Son intelligence était une des plus vives qu’il m’ait été donné de rencontrer. En dix-huit mois de mes modestes leçons, et surtout de celles qu’elle reçut de professeurs de Medersa les plus savants, elle était devenue une arabisante distinguée.

Elle parlait très purement notre belle langue, la lisait et l’écrivait mieux que les plus anciens et les meilleurs des jeunes _tolba_ bônois.

Elle connaissait nos meilleurs auteurs, qu’elle étudiait dans leur texte, et, parfois même, trouvait, pour certains d’entre eux, des commentaires spirituels et délicats.

Par sa science précoce des choses d’Islam autant que par la pureté de ses expressions, la sagesse de ses propos et l’originalité de son caractère, (elle portait déjà le costume arabe avec une noble élégance), elle stupéfia de vieux docteurs et nos plus vénérés savants. Parmi ceux-ci, je citerai Si Abdul Wahab, le fin lettré tunisien qui fit le voyage de Bône pour la voir.

Au risque de vous étonner, je vous dirai même qu’elle versifiait en arabe, on ne peut plus agréablement et composait de petits poèmes d’une fraîcheur délicieuse et pleins de coloris oriental.

Un jour, je lui montrai une poésie finement sertie, amoureusement ciselée et que m’envoyait un de mes anciens élèves parmi les meilleurs, devenu bach-adel[3], de la mohakma[4], de Touggourt dans l’oued R’hir.

[3] _Bach-Adel_, Greffier en chef.

[4] _Mahakma_, Tribunal arabe.

Elle en fut enthousiasmée, déclara qu’elle atteindrait, elle aussi, cette perfection, et, en attendant, écrivit au lointain poète, en arabe bien entendu, une missive dithyrambique dans laquelle elle glissa ses meilleurs vers.

Au lieu de les signer Mahmoud Saadi ou Nicolas Podolinski, ou de tout autre pseudonyme comme elle faisait pour ce qu’elle écrivait dès cette époque en français, elle les parapha de son vrai nom.

* * * * *

Mon ancien élève répondit et ce fut, dès lors, entre eux, une correspondance poétique très suivie, qu’elle me permettait de lire, et dont j’ai encore mon vieux cœur tout embaumé...

Ici, Saïd ben Mohamed fit une pause, se leva, et ses petits yeux flambants d’une allégresse furtive à ces souvenirs évoqués, il s’en alla vers le grand coffre de bois délicieusement peinturluré qui lui servait de bibliothèque, en sortit un tas de petits papiers minutieusement colligés, et dont il mit un certain nombre entre mes mains.

Il va sans dire qu’elles tremblaient en les recevant; j’y jetai un regard avide, mais hélas! le bon professeur me croyait plus fort en arabe que je n’étais réellement. Je dois avouer très humblement qu’au cours de ma longue vie africaine, j’ai quelque peu négligé la grammaire et que mes maîtres, les seuls, furent les Bédouins du «bled».

Aussi fut-ce d’un regard presque navré et le rose de la honte au front, qu’après avoir parcouru les pattes de mouches du poète de l’Oued R’hir, et de la pauvre Isabelle, je les lui rendis:

«Mon cher Saïd, lui dis-je, j’ai visité à plusieurs reprises, la grande Mosquée de Tunis et aussi l’Université égyptienne d’El-Ahzar, mais je n’ai jamais eu le temps de m’y attarder. Je connais assez d’arabe pour parler à mes chameliers, pour comprendre ce qu’ils me disent et ce qu’ils chantent dans la monotonie des longues étapes et aussi les vieilles histoires qu’ils se content, le soir, devant les feux du bivouac.

»Mais c’est là tout. Ayez donc la complaisance de me traduire, de ces vestiges précieux, tout ce que vous croirez devoir intéresser ma curiosité fraternelle pour la morte et servir l’œuvre que je consacre à sa vie».

Si Saïd n’eut pas même ce furtif sourire qui, en pareille occurrence, eût voltigé sur les lèvres d’un pédant occidental.

«D’Isabelle, me dit-il, je ne possède que quelques brouillons, car je dois vous dire que, de cette correspondance, j’avais fait, pour elle, matière à devoirs arabes et à compositions poétiques, que je retouchais quelque peu, mais toujours seulement au point de vue prosodique et grammatical, respectueux de leur grâce et leur laissant toute l’originalité de la pensée; je vous dirai tout à l’heure où vous pourrez peut-être trouver les originaux.

* * * * *

Voici d’abord une des premières piécettes par elle envoyées:

Je suis triste, ami lointain, et pourtant Le printemps sourit dans les campagnes d’Anneba, Le géranium et l’aubépine, le liseron et la pervenche Bordent les sentes étroites des collines. Les genêts balancent l’or éclatant de leurs fleurs. Il y a autant de roses dans les jardins Que d’étoiles resplendissantes dans le ciel, Et pourtant je suis triste, ami lointain.

Je suis triste, ami lointain, et pourtant Le printemps sourit à la douce Ménabia, Il embaume de son souffle les coteaux bônois. Leurs villas semblent des colombes blanches, Blotties sous les millénaires oliviers, Et l’on voit l’or des fruits Rutiler encore parmi la neige des fleurs. Et pourtant je suis triste, ami lointain.

Pour qui dissipera la tristesse de mes jours, Je cueillerai, une à une, toutes les étoiles du ciel Et d’une main pieuse, j’en couronnerai son front. Egalement je lui donnerai trois rayons de lune Pris au filet dans le golfe d’Anneba. Et ne crois pas qu’il soit surpris de ce cadeau Celui qui dissipera la tristesse de mes vingt ans, Car celui-là, ami lointain, c’est le Désert.

Toujours, comme vous le voyez, la nostalgie profonde, incurable du Sahara. Son âme ardente déborde, ses yeux s’emperlent de larmes, rien que d’entendre ou d’écrire ce mot magique, ce vocable fascinateur. Et l’inspiration en naît très douce pour elle, prenante, apaisante et consolatrice aussi.

Des sables lointains de Touggourt, sur un rythme et un fond semblables, le poète, inconnu d’elle, répond:

J’étais joyeux, amie lointaine, voici peu. Les palmeraies de l’Oued R’hir n’avaient pour moi Que des sourires; les grandes palmes Balancées au vent du soir, chantaient A mes oreilles attentives de douces chansons. Et maintenant, amie lointaine, d’avoir ouï La tienne que m’apporta le vent du Nord Tu me vois, plus triste que toi.

Voici peu, amie lointaine, j’étais joyeux. Sous mes pieds, dans mes voyages, la dune Etait plus veloutée que la laine des tapis. Aux étapes, l’eau saumâtre de nos puits Me semblait plus douce que le miel. Et, maintenant, amie lointaine, d’avoir respiré La senteur des roses et des aubépines Que tes vers m’ont apportée du Tell printanier, Tu me vois plus triste que toi.

Pour qui dissipera ce malaise de mon âme, Quand au désert sonnera l’heure du moghreb, Je cueillerai, sur un plateau d’or, Le soleil mourant dans ses pourpres, Et de même, je prendrai pour elle Un peu d’azur au firmament saharien, Quand flambera l’heure du _dohor_ (midi) Fasse Allah qu’elle veille de mon présent.

Et du Tell au Désert, d’Anneba, la voluptueuse, à la sauvage Touggourt, le dialogue se poursuivait, tour à tour gracieux et naïf, nostalgique et langoureux. Isabelle était heureuse d’avoir provoqué cet écho lointain du pays ardemment rêvé, et peut-être quelque peu éprise déjà du poète saharien qu’elle savait, par moi et par d’autres, beaucoup plus âgé qu’elle--il avait dépassé trente ans--mais d’une beauté orientale à rendre rêveuses les plus jolies filles d’Occident.

Peu après elle lui disait:

Ami, dont la voix me vient du pays rêvé, Oui, ton présent est bien celui Que dans la détresse de mon âme Je désire depuis des ans et des ans.

A mon tour je t’envoie des roses, Les plus belles roses écarlates Qui embaument, de leur odeur printanière, Les jardins et les collines du Tell fécond.

Puisses-tu éprouver, en les respirant, Dans ma chanson, autant de bonheur Que j’en aurais à sentir les fleurs du désert, Les fleurettes aimées des sables brûlants.

Et le poète, dont ces strophes exaltent l’âme enfantine, dans la solitude de l’exil, de plus en plus enamouré, se fait pressant:

Amie, je suis né dans le Tell fécond, J’ai grandi sur ses opulentes collines, A l’ombre douce et profonde de ses jardins Et mes yeux restent pleins de sa beauté.

Aussi mon cœur a tressailli d’aise, En respirant les belles roses de tes vers. Sur la terre humide qui te sourit, Roses et jasmins vivent longtemps.

Ici l’eau du ciel arrose à peine la dune Que le soleil inapaisable l’a bu, Et les fleurettes sahariennes n’ont qu’un jour, Hâte-toi, amie lointaine, de venir les respirer.

«Avouez avec moi, Sidi, que ces roucoulements de palombes au cœur du printemps, ainsi échangés par deux êtres épris de bien-dire et de poésie, et qui ne se connaissaient pas, sont tout simplement délicieux à lire comme à ouïr. Elles ne pâliraient certes pas, ces piécettes, parfumées aux roses du Tell, et aux fleurettes désertiques, devant les «qacidas» antiques des poètes du Hadjouz ou de l’Yémen. Oui, on dirait, vraiment, ces poèmes pleins de tendresse amoureuse, dont les meilleurs, sur une décision des plus illustres et des plus anciens parmi les autres poètes, étaient tantôt gravées en lettres d’or, tantôt simplement suspendues aux murs de la Kasba, et devenaient les unes des «Moallahaas» (les suspendues), les autres des «Mouzahabats» (les dorées).»

Les fleurettes sahariennes n’ont qu’un jour, Hâte-toi, amie lointaine, de venir les respirer.

Hélas! la pauvre Isabelle devait bientôt, en effet, s’en aller vers sa destinée, dans la voie que, de tout temps, lui traça le Rétributeur. Mais quelques semaines avant que ne mourût la très noble et très douce Mme Nathalie d’Eberhardt, devenue, devant Dieu, Fathima Manoubia, il se passa, dans la vie de sa jeune fille, un événement dont vous apprécierez vous-même l’intérêt profond.

Je vous ai dit l’étonnement dans lequel l’intelligence, le savoir et aussi l’étrangeté d’Isabelle avaient plongé, lors de sa visite à Bône, le vénérable Si Abdul Wahab, le lettré dont s’honore Tunis-la-Blanche. Sans doute, il dut en parler à son jeune fils, jeune homme dont la beauté et l’érudition avaient déjà fait de nombreux jaloux, car, à son tour, celui-ci désira connaître la famille d’Eberhardt. Il vint donc à Bône, et Allah voulut que l’impression mutuelle des deux jeunes gens fût de celles qu’on n’oublie pas de longtemps.

Peu après, Mme Nathalie d’Eberhardt mourut et fut suivie de près au tombeau par l’oncle Trophimowsky. Comme vous le savez, sa première crise de douleur passée, Isabelle, à la tête d’un petit avoir, partit seule pour son premier voyage au désert qui, d’ailleurs, fut des plus courts. Elle prit le chemin de l’Oued R’hir, passa par Biskra et arriva à Touggourt à cheval et sous le pittoresque costume des cavaliers sahariens qu’elle avait dès lors adopté.

Désireuse de voir, en passant, le poète bach-adel, tout en restant maîtresse de l’heure où elle se ferait connaître à lui, elle se donna pour un jeune taleb tunisien visitant les zaouïas du Sahara et prétendit s’appeler Mahmoud-Saadi, pseudonyme adopté par elle depuis quelque temps.

Son cœur appartenait-il déjà à un autre? La rencontre du poète fut-elle une déception pour son idéal? Mystère que la pauvre morte emporta dans son tombeau. Mais toujours est-il, et cela je puis l’affirmer, qu’elle resta trois jours entiers à Touggourt, avant de s’enfoncer dans le Souf; que, pendant ce temps, elle eut avec Si Mohamed--c’était son nom--plusieurs entretiens et qu’elle partit aussi mystérieusement qu’elle était venue. Telle était la loyauté et la délicatesse d’Isabelle que le pauvre poète n’eût peut-être jamais connu l’identité de sa visiteuse si je n’avais eu, moi, la fâcheuse inspiration de l’en informer par un mot.

Je suis déjà vieux, Sidi, et peut-être n’ai-je devant moi que très peu de jours, mais jusqu’à ma mort, je ne me pardonnerai jamais cette malencontreuse idée, tu vas comprendre pourquoi.

Si Mohamed reçut ma lettre au lendemain même du jour où Isabelle avait quitté Touggourt pour le Souf. Il la lut, la relut, comprit toute la portée de son malheur et le trouva d’autant plus profond que dans le taleb Mahmoud-Saâdi, il avait, comme bien d’autres d’ailleurs, soupçonné une femme parmi les plus exquises, les plus troublantes et les plus dignes d’amour qu’il soit possible de rencontrer.

Il ne dit mot, courba la tête devant son «Mektoub» inéluctable, n’essaya même pas de revoir celle dont Allah lui refusait si clairement l’amour, ne lui écrivit même pas, mais il devint, en quelques mois, plus vieux de vingt ans et, hélas! paraît-il, mais je n’en suis pas sûr, demanda à celle que vous appelez la «Fée Verte», l’oubli des jours que son Destin lui gardait. Est-il encore à Touggourt? Vit-il encore? Ou a-t-il emporté, dans la paix suprême du tombeau, sa passion morte et le souvenir des beaux vers échangés avec l’inconnue... Point ne le sais, car Si Mohamed ne m’a plus donné signe de vie. Toutefois, puisque votre pieux pèlerinage vous conduira à Touggourt, il y a là quelqu’un qui pourra vous renseigner, car il fut son meilleur ami. C’est le caïd de la capitale des Rouerha, le très aimé et très généreux Si Derradji-ben-Smaïl-Massarly, neveu et gendre de l’illustre Ben-Ganah, bach-agha de Biskra et des Ziban.

Allez le trouver, dites-lui l’œuvre que vous avez entreprise en l’honneur de la morte, et encore qu’il soit très discret, de ses lèvres, comme un vol d’abeilles, s’envoleront les souvenirs les plus précieux, car je tiens de source sûre que non seulement il fut l’ami de l’infortuné bach-adel, mais qu’il garde, pour la mémoire de l’errante, un culte attendri.

Ce que je puis vous dire, moi, c’est qu’à son retour d’El-Oued, où elle ne resta cette fois que quelques jours, Isabelle repassant par Touggourt, ne s’arrêta pas; elle regagna Biskra par la même route des oasis qu’elle avait suivie à l’aller, poussa une pointe dans les montagnes de l’Aurès et s’en vint à Tunis où l’attirait l’impulsion vraie de son cœur. Assez brièvement, mais avec l’émotion profonde qui se dégage de tout ce qu’elle a écrit, elle-même a narré dans ses _Heures de Tunis_ ce que fut sa vie pendant cet automne de l’année 1900. Elle a dit ses courses folles dans le Tell, et aussi sa tentative de vie rêveuse à l’orientale, dans la ruelle emplie d’ombre et de mystère, où l’amour avait caché la maison arabe aux fraîches faïences, au patio silencieux et au jet d’eau babillard.

Elle écrivit là, les belles pages tunisiennes, que vous connaissez comme moi, et où, dignement, elle laisse dans le silence les secrets de son âme éprise...»

Ici, le cœur débordant de joie d’avoir appris, en quelques minutes, une bonne part de l’inconnu, à la recherche duquel j’étais parti, je ne pus m’empêcher d’interrompre le vieillard.

--Isabelle, lui dis-je, n’a pas écrit, à cette époque, que les _Heures de Tunis_, mais aussi une longue nouvelle tunisienne, intitulée: _Mektoub_, ainsi que cela résulte de ses lettres à une vieille amie de sa mère, et à Mme Lydie Pachkoff». Et je lui dis de mémoire ce que ses lettres contenaient à ce sujet.

De cette nouvelle, poursuivis-je, il n’y a pas de trace dans les pages publiées après sa mort, dans celles qui furent odieusement tripatouillées, comme dans celles qui ne le furent pas.

Vous comprendrez, Saïd, tout l’intérêt qu’il y aurait à découvrir ce manuscrit. Et c’est à cela que je m’emploie de tout cœur, décidé à suivre dans le Tell comme au Désert tous les chemins, sentiers et pistes qu’elle a foulés, et à visiter tous les bordjs, toutes les maisons, et tous les refuges maraboutiques où elle a, pour quelques jours ou quelques mois, déposé ses bottes poudreuses et dormi autrement que sous les étoiles du ciel...

--Qu’Allah bénisse vos efforts et les couronne de succès. Que l’inspiration du Prophète soit avec vous! Je vous suivrai comme le pêcheur suit le liège de ses filets.

--Merci, lui dis-je, et maintenant voulez-vous, de grâce, continuer à me conter ce que vous savez de son existence à Tunis et de son aventure d’amour avec le jeune Abdul Wahab.

--Ce que je puis vous en dire, Sidi, avec pleine certitude, c’est qu’elle ne dura pas plus longtemps que ne vivent les roses d’automne; à peine l’espace de ce que vous appelez, je crois, lune de miel.

--Fut-elle heureuse au moins du commencement à la fin? On pourrait peut-être en douter d’après une lettre qu’elle m’écrivit à cette époque, la seule et la dernière qu’elle daigna m’envoyer.

Et Si Saïd ayant sorti de son coffre-bibliothèque, délicieusement peinturluré, cette lettre écrite, en arabe, voulut bien m’en lire ceci:

«... Quand vous recevrez ces mots, très estimé et très vénéré Saïd, le jour ne sera pas loin où je quitterai la Tunisie. En somme, les souvenirs que j’en emporte pourraient, l’éloignement aidant, figurer parmi les heureux de ma vie, si l’on tient compte des désenchantements inhérents à toute humaine félicité. Du moins, ceux-ci ne me seront pas venus du pays que j’aime et admire, et dans lequel s’épanouissent toutes les grâces de l’Islam. Non, vraiment, je n’ai rien de ce qu’il faut pour vivre dans l’inactivité et la mollesse du harem, alors même que j’y aurais l’avantage d’en être l’unique maîtresse et de dominer mon maître et seigneur. Je suis semblable à ces oiseaux des grands espaces qui dépérissent en captivité. Il serait, n’est-ce pas, puéril de vouloir garder en cage une mouette, un goëland ou une ganga. A celle-ci, il faut l’immensité désertique, à ceux-là, l’infini des Océans.

»Donc, à nouveau, je prends mon vol pour passer la mer encore une fois. Je vais en France, embrasser mon frère Augustin et tenter la fortune littéraire avec la folle audace que vous me connaissez.

»Où irai-je de là? Dieu seul le sait. Mais, si j’en crois la nostalgie que j’emporte du Sahara, l’éblouissement persistant de mes prunelles, l’enchantement dans lequel sa seule évocation par la pensée ou l’écriture suffit à plonger mon âme, c’est probablement à lui, maître vénéré, que j’irai bientôt, car c’est, peut-être, dans la désolation superbe de ses sables que Dieu à décidé de fermer le livre de ma destinée...»

Vous savez ce qui suivit, car vous me l’avez vous-même conté, son voyage à Paris, ses tentatives avortées, ses pérégrinations rapides en Italie et en Sardaigne, et enfin, son retour prévu et fixé par Dieu au Sahara.

Et maintenant, je vous ai dit tout ce que je savais de notre glorieuse amie et qu’en général on ignorait. Faites-en pour votre fraternelle entreprise ce que vous jugerez bon, et dites bien, dans votre livre, ce trait de sa vie que j’allais oublier et qui, pourtant, reflète la grandeur de son âme et la fierté de son caractère aussi fidèlement que le golfe reflète les étoiles du firmament.

Pendant son séjour à Tunis, elle confia une bonne part de son avoir, vingt-cinq mille francs environ, à la garde d’un petit banquier juif, sans exiger le moindre papier. Quand elle les lui réclama, l’enfant d’Israël sourit dans sa barbe et, par les foudres de Yaveh, jura n’avoir rien reçu. Isabelle n’insista pas, haussa les épaules, cracha devant elle avec mépris et s’en fut. Elle ne s’en occupa plus, jamais elle ne parla, la première, de cette aventure, et, quand on y faisait allusion, et qu’on en prenait injustement texte devant elle pour déblatérer contre les juifs, souriante et douce comme toujours, elle répondait: «On ne juge pas une race d’après un individu...»