Part 5
»Pour ce qui est de la signature que je dois placer au bas, et par conséquent de la question si délicate de mon état civil, elle me conseille de me donner bravement comme étant la fille de la veuve du général de Moërder et du docteur français X, Y ou Z.
»Elle en est aussi pour que je conserve l’ample et pittoresque vêtement des cavaliers sahariens, que je portais pendant mon voyage au désert; et même elle me conseille de faire, sous ce costume, à la salle des Capucines, une conférence sur ma randonnée dans l’Oued R’hir et le Souf.
«Ne négligez rien, écrit-elle, de ce qui peut attirer l’attention sur votre personne. Peut-être, sans doute même, on vous plaisantera, on vous éreintera, pour employer le terme d’usage: n’en ayez cure, réjouissez-vous-en, au contraire, car le pis qui puisse vous arriver, c’est qu’on ne parle pas de vous...»
»Enfin, elle me recommande d’aller voir le vieux Cheik Abou-Nadara. «Il est très accueillant, me dit-elle, et aussi très influent dans les milieux littéraires et politiques de Paris.»
Et elle terminait ainsi:
«Je lis et relis cette longue et affectueuse lettre à laquelle j’étais bien loin de m’attendre, malgré tout ce que vous m’aviez dit de son auteur.
»J’avoue qu’elle m’est venue à son heure, car j’étais bien triste en arrivant seule à Paris; et de me voir ainsi dans son effroyable tourbillon, après la solitude du désert, le calme du Tell tunisien et la paix profonde de ma petite maison mauresque, je me faisais l’effet d’une balancelle sicilienne, à la blanche voilure latine, perdue sur la Grande Bleue démontée.
»Pourtant, en débarquant à Marseille, chose que les Arabes considèrent comme le plus heureux des présages, j’avais, dès la descente du bateau et après avoir reçu la fraternelle embrassade d’Augustin, rencontré le sourire d’un visage ami, celui de Si-Derradji-ben-Smaïl-Massarly, l’excellent caïd de Touggourt, qui me fut si bienveillant, lors de mon passage dans la capitale de l’oued R’hir, et, qui, comme moi, se rendait à Paris.
»Mais la joie, qui me vint de ce hasard fortuné, s’était bien vite dissipée devant la sensation d’esseulement qui s’empara de moi en mettant les pieds sur les boulevards, puis, en rentrant à mon hôtel. Enfin, me voilà maintenant, grâce à la bonne Lydie Pachkoff, toute réconfortée, pleine d’espoir et bien décidée à ne rien négliger pour me faire ma place au soleil.
»L’immense foire au pain d’épices que doit être l’Exposition n’étant pas ouverte, j’emploierai tout mon temps à suivre les conseils de celle que j’ai maintenant le droit d’appeler ma grande amie...»
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Hélas! Comme d’autres écrivains de race, Isabelle ne possédait rien de ce qu’il faut pour réussir dans le monde des «gens de lettres», où elle eut, un moment, le désir d’entrer. Ses belles ardeurs s’évanouirent à la première déconvenue, et après un mois de séjour, reprise par son humeur vagabonde, elle quittait Paris à la fin de 1900, pour courir la Grande Bleue de Marseille à Gênes et de Gênes à Cagliari.
Puis, elle revint à Marseille où elle passa quelques semaines chez son frère, Augustin de Moërder qui, après avoir terminé son engagement à la Légion étrangère, y avait trouvé un emploi et s’y était définitivement fixé.
Enfin, elle ne résista pas plus longtemps à son _Mektoub_ et, vaincue par la nostalgie du ciel africain, redevenue l’«Errante Isabelle», comme elle aimait déjà s’appeler, elle s’embarqua pour l’Algérie.
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Pendant tout ce laps de temps, pas une fois la bonne Madame T... ne reçut d’elle signe de vie.
Enfin, vers la fin octobre 1900, elle lui faisait parvenir d’El-Oued, dans le Souf, ces quelques lignes non moins éloquentes que ses plus longues missives, et où elle étale, avec une franchise poignante, le tréfond de son âme, en même temps que la hantise de sa fin précoce, dont elle n’a jamais cessé d’être obsédée.
«... Me revoici dans mon milieu, dans mon élément, dans mon monde aussi, et dont j’avais eu le tort de sortir, autant qu’un poisson est mal venu à sortir de l’eau.
»Je vis dans un pays où les horizons sont sans limite, où la lumière est la caressante amie de mes yeux, où les couchants et les aurores ont des splendeurs toujours nouvelles, jamais les mêmes, et qui me donnent un avant-goût du Paradis. Je vagabonde sans trêve et, pour le plaisir de vagabonder, à travers les blanches dunes, sous les grandes palmes qui bruissent au fond des jardins ombreux. J’écris pour le plaisir d’écrire et sans même le plus vague désir d’être lue. _Le papier que je noircis de temps à autre, dans mes haltes et pour couper mes rêveries, s’en va rejoindre en quelque recoin de la pittoresque maison soufi que j’habite, le manuscrit de Mektoub, la nouvelle dont je vous parlais naguère et dont personne n’a voulu._
»La nuit venue, je m’endors à la belle étoile, sur le frais velours du sable, en attendant le jour, peut-être proche, où je reposerai dessous.
»Mais cette idée ne trouble en rien mon sommeil, car en bonne musulmane, je me sens dans la main de Dieu. Enfin, j’aime, je suis aimée et ne tarderai pas à m’unir à l’homme de cœur, au burnous rouge sur lequel s’est pour toujours fixé mon choix.
»C’est donc, comme vous le voyez, une femme heureuse, très heureuse qui vous écrit et vous embrasse, ma bonne amie.»
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* *
Ce fut la dernière lettre que Mme T... reçut d’Isabelle Eberhardt. Elle resta désormais sans nouvelles et apprit sa fin tragique par les journaux. Toutefois, outre cette précieuse correspondance qui nous a permis de pénétrer plus avant dans la vie morale de notre héroïne--ce mot est très juste en vérité--elle voulut bien nous conter certains détails postérieurs dont on appréciera l’intérêt.
Quelque temps après avoir reçu les lignes que l’on vient de lire, Mme T... se trouvait à Yalta, cette Nice de la Crimée, où Mme Lydie Pachkoff vivait sous un ciel très doux et sur les rives de cette mer qui tant évoque notre Côte d’Azur, dans une retraite paisible mais assez mal supportée par son humeur vagabonde et par la curiosité toujours insatisfaite de son noble esprit. Ces deux grandes dames russes se voyaient assez souvent et il leur arrivait parfois d’échanger quelques mots sur cette étrange Isabelle qu’elles savaient en train de courir le Sahara, mais sans plus.
Un jour, Lydie Pachkoff fit part à Mme T... d’une autre lettre d’elle, datée de Marseille et qu’elle venait de recevoir.
La pauvre fille lui racontait assez brièvement sa tragique aventure de Behima, dans laquelle un indigène fanatique avait tenté de l’assassiner, son séjour à l’hôpital d’El-Oued, comment, dès sa guérison, elle avait dû quitter le Souf, rentrer en France, où elle allait se marier avec un sous-officier arabe passé des spahis aux hussards.
Autant que ma mémoire est fidèle, continua Mme T..., elle terminait sa lettre à peu près ainsi:
«... Je quitterai Marseille avant peu pour regagner cette terre algérienne que j’aime tant, à laquelle j’ai voué désormais ma vie, d’où j’ai été injustement expulsée comme Russe, et où je rentrerai la tête haute, devenue Française par mon mariage avec Si Ehni-Sliman. Aussi, voudrais-je profiter de mon séjour en France pour essayer, encore une fois, de forcer les portes d’une grande revue parisienne avec une assez longue nouvelle exotique, écrite lors de mon séjour à Tunis, et quelques impressions que je crois intéressantes sur mes vagabondages au Sahara. Je ne puis rien sans votre aide que vous ne me refuserez pas...»
Peu de jours après, la bonne Lydia Pachkoff lui envoyait une lettre chaleureuse qu’elle devait remettre à M. Brieux, le célèbre auteur de «Robes Rouges» et des «Remplaçantes».
«J’ai quelque peu hésité, je l’avoue, lui écrivait-elle en même temps, à vous envoyer cette lettre, car je me trouve dans une situation assez délicate à l’égard de M. Brieux.
»A l’époque pas bien lointaine encore de ses débuts très pénibles, il fut, en effet, mon secrétaire pendant que je résidais à Paris. Depuis, il a couru à pas de géant vers la gloire, et c’est moi maintenant, qui fais appel à son appui. Il est, en ce moment-ci, dans sa villa de la Côte d’Azur, où vous le trouverez: j’ai tout lieu de croire qu’il ne vous marchandera pas son concours.
»J’ignore, conclut Mme T..., ce qu’il advint de cette recommandation, n’ayant plus rien su d’Isabelle, que sa mort, par les journaux.»
Nous le savons, nous, hélas! et ce n’est pas à la louange de M. Brieux.
Isabelle ne put aller à sa villa, mais lui envoya, par la poste, la lettre de Mme Lydie Pachkoff, en y joignant quelques mots, dans lesquels la vaillante jeune fille, avec une attendrissante dignité, lui faisait part de sa situation matérielle assez précaire, car il ne lui restait plus grand’chose du petit avoir qu’elle avait hérité de sa mère et de son oncle, et elle était à la charge de son frère Augustin de Moërder. Aussi, sollicitait-elle de lui un prompt appui pour qu’elle pût tirer quelques ressources de sa copie.
Quelques jours après, Isabelle recevait une lettre de M. Brieux. Elle l’ouvrit et devint toute pâle en y trouvant un billet de cent francs, puis un mot très court et d’une politesse assez froide, et où il n’était pas plus question de sa nouvelle que de l’Antéchrist.
M. Brieux ne pouvait montrer d’une façon plus éloquente combien son âme et son caractère étaient à la hauteur de son talent.
Il n’avait pu supporter l’idée qu’on pût savoir un détail de ses débuts, dont tout autre se serait enorgueilli.
Et Lydia Pachkoff n’avait pas été bien inspirée en s’adressant à celui qui fût son humble petit secrétaire et dut une grande part de sa chance extraordinaire à sa générosité.
Encore trois ans après, la pauvre Isabelle qui, cependant, n’avait jamais cessé d’opposer aux mufleries dont elle fut si souvent l’objet, la sérénité de son beau front dédaigneux, se mettait en colère, quand, devant un ami très intime, elle contait celle-là:
--Ah! s’écriait-elle, j’eus un moment l’idée de lui renvoyer son billet de banque avec un mot cinglant au verso. Je ne le fis pas, par égard à la grande et bonne Lydie Pachkoff; je me contentai de le donner au bureau de bienfaisance du quartier de la Madeleine, où habitait mon frère Augustin. Et cependant, ajoutait-elle avec son doux sourire résigné, moi qui aime tant, pour noyer mon rêve, les cigarettes de fin tabac, j’en étais à ce moment réduite à fumer des feuilles de platane desséchées.
Toute la glorieuse jeune femme est dans ce trait et dans ces mots.
Certes, M. Brieux ne se doutait pas et il ne se doute pas encore que son théâtre inesthétique et ses marionnettes falotes seront, depuis longtemps, tombés dans l’oubli, alors qu’on lira l’œuvre d’Isabelle Eberhardt, bien que certain scribe peu scrupuleux en ait tripatouillé maintes pages, en essayant de se les approprier.
Quelques semaines après, écœurée de ses insuccès, mais heureuse d’avoir épousé l’homme aimé, renonçant à la gloire littéraire aussi peu noblement représentée, Isabelle repartait avec son mari, pour l’Algérie.
Conduite par la main de Dieu, elle allait encore une fois et pour ne plus revenir, vers cette terre que sa plume devait bientôt magnifier; elle allait vers le désert, vers ses humbles frères, les Bédouins, dont, pauvre elle-même, elle devait, en prose ineffable, chanter la glorieuse pauvreté; elle allait, enfin, vers son tombeau et vers la gloire qui, pour elle, fut si vraiment le _Soleil des Morts_.
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* *
Voici maintenant épuisée, sur notre héroïne, la documentation écrite et absolument inédite que nous sommes, non sans peine, parvenus à nous procurer.
Il en résulte, comme on a pu le voir, deux choses que personne ne connaissait jusqu’ici et d’un énorme intérêt: l’une touche à son œuvre littéraire, l’autre à sa vie morale, et toutes deux eurent le don de m’émouvoir profondément, en passionnant ma curiosité.
D’abord, pensai-je, qu’est devenue cette nouvelle tunisienne de 2.000 lignes, intitulée _Mektoub_, dont Isabelle parle assez longuement dans sa première lettre à Mme T..., sur laquelle elle revient dans sa deuxième missive à Mme Lydia Pachkoff?
Ensuite, quel était l’objet du sentiment tendre, sinon de l’amour auquel elle fait une très claire allusion dans les deux passages suivants à Mme T...:
«... Donc, encore une fois écrire, vagabonder, aimer, tel est mon rêve et, pour le réaliser, je suis prête à dépenser toute l’énergie de mes vingt ans. _Dois-je vous dire que je me trouve en très bonne voie sur les deux derniers points de ce programme idéal?_»
Et plus loin, dans cette même lettre, à propos de la nouvelle tunisienne:
«... En ces pages que je voudrais, certes, plus belles, _j’ai mis un peu de l’émoi que mon âme a ressenti au contact d’un être d’élite appartenant à la race aimée et à la religion adoptée_...»
De la nouvelle, il n’existe nulle trace dans les œuvres publiées après sa mort, avec de déplorables retouches, comme je l’ai dit, pas plus dans le livre qui a pour titre _Dans l’ombre chaude de l’Islam_, que dans les _Notes de route_, beaucoup moins tripatouillées. Pas de vestige, non plus, dans les courtes nouvelles et les contes encore disséminés en des feuilles algériennes, et que je me propose de réunir bientôt en volume avec, il va sans dire, l’autorisation préalable de ses légitimes héritiers.
Pour ce qui est de l’«être d’élite, appartenant à la race aimée et à la religion adoptée», ce ne pouvait être Si Ehni, puisqu’elle ne connut que huit ou dix mois plus tard, à El-Oued, celui qu’elle devait épouser?
Que faire pour retrouver le précieux écrit? Comment résoudre l’énigme de l’amant mystérieux, sans autres renseignements que ceux dont nous avons fait l’exposé? La chose nous apparut difficile, mais non pas irréalisable, et nous nous mîmes à l’œuvre sur-le-champ, poussés et soutenus par notre culte et notre amitié pour la grande disparue.
Et d’abord, pensâmes-nous, une enquête s’impose, personnelle, minutieuse, et qui serait aussi une sorte de très pieux pèlerinage au pays du Tell et du Sahara, où la noble errante vécut et souffrit sa courte vie.
Pour retrouver l’amoureux, il fallait s’informer d’abord à Bône où elle l’avait connu, puis battre la villa arabe de la blanche Tunis avec la patience et l’astuce d’un policier.
En ce qui concerne le manuscrit, une indication vague, mais précieuse, ne m’était-elle pas fournie par le passage suivant de la lettre d’El-Oued:
«... J’écris pour le plaisir d’écrire, sans même le plus vague désir d’être lue. Les papiers que je noircis de temps à autre, dans mes haltes, vont rejoindre en quelque recoin de la pittoresque maison soufi que j’habite le _Mektoub_ dont je vous parlais naguère et dont personne n’a voulu...»
Isabelle Eberhardt avait, à cette époque, séjourné plus de six mois dans la capitale du Souf. Qui sait?... Peut-être aurai-je le bonheur de trouver les précieux feuillets soit à El-Oued, soit dans un des autres «ksour» ou quelqu’une des zaouïas qui lui donnèrent si souvent l’hospitalité. Mais, par-dessus tout, il fallait, coûte que coûte, visiter minutieusement les «recoins de la pittoresque maison soufi» où elle vécut à El-Oued.
Une circonstance particulièrement heureuse et quasi providentielle, comme on va le voir, facilita ma tâche et me permit d’éclairer, en quelques heures, la tendre et mystérieuse aventure d’Isabelle Eberhardt à Tunis.
Un de mes amis avait été, pendant quelque temps, fonctionnaire à Bône, à l’époque où y vivait la jeune fille, et il l’avait beaucoup connue.
Mis partiellement au courant de mes projets:
--N’oublie pas, me dit-il, dès que tu arriveras dans la ville, d’aller trouver le vénérable Si Saïd ben Mohamed, qui fut le professeur d’arabe d’Isabelle Eberhardt et de sa mère, en même temps qu’un des plus intimes amis des deux exilées. Il en sait long sur la vie de ces deux femmes mystérieuses et, étant donné le projet que tu poursuis, il n’hésitera pas à te le faciliter. Du reste, comme même après mon départ d’Algérie, je suis resté avec lui en très bonnes relations, je vais, dès maintenant, lui écrire pour lui annoncer ton arrivée.»
Je m’embarquai donc heureux de cette aubaine inespérée, et aussi désireux de remplir ma mission, entre toutes délicate, que de revoir la terre d’Afrique à laquelle, comme à la Bonne Nomade, j’ai voué le meilleur de moi.
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Une terre lumineuse sertissant un golfe d’azur que sillonnent de rares steamers, mais où palpitent, nombreuses, au vent léger, les blanches voiles latines des balancelles de pêcheurs. Au bord, un hâvre, hier encore très calme et qui semblait dormir sous la caresse du ciel, tel un refuge oublié sur la côte lointaine de Moghreb, et qui, aujourd’hui, le dispute, en activité, avec les plus fréquentés de nos ports. Derrière et au-dessus, une avalanche cascadante de tuiles rouges et de maisons blanches, sur lesquelles, à l’aurore et au crépuscule, le soleil épuise toute la gamme de ses pourpres et de ses ors. A droite et à gauche, se reflétant dans le flot toujours paisible, les coteaux de la Ménadia où, parmi les orangers et les oliviers centenaires, s’épanouit toute une flore de délicieuses villas. Ici, le cap de Garde un peu sauvage, et où la prunelle du phare clignote dans la sérénité douce des nuits, là le mamelon d’Hippone magnifié par le souvenir d’Augustin.
Plus loin encore, et dominant ce paysage de rêve, la masse imposante, aux crêtes souvent vaporeuses, de l’Edough, dont les forêts sont millénaires. Et enfin, dans les lointains imprécis, les montagnes de la Tunisie, tantôt d’un bleu très doux et très pâle, et tantôt d’un violet très franc.
Tel est le tableau, qui, pour la troisième fois, enchanta mes yeux éblouis, quand le _transat_ entra dans le port de Bône, par un matin soleilleux d’avril.
Au débarcadère, je trouvai, noblement vêtu de laine blanche, le sourire aux lèvres et sa barbe grise bien peignée, l’aimable Si Saïd ben Mohamed qui m’attendait. Une heure après, nous étions tous deux assis à l’arabe devant un excellent kaoua, parfumé à l’eau de rose, sur la terrasse de sa maisonnette arabe, sise dans le quartier haut de la ville. Le tableau, qui se déroulait sous nos yeux, était encore plus beau que celui dont je venais de jouir sur le pont du «Général Chanzy». Et tandis qu’autour de nous, le soleil mourant épandait ses derniers ors sur la ville, rosait le golfe, et semait de lilas et de violettes les promontoires et les monts lointains, tandis que, d’une zaouïa voisine, montait, éperdue et nasillarde, la clameur d’un «mueddin», l’aimable vieillard, sur ma demande, me narrait tout ce qu’il savait de notre chère et grande morte, dont l’image restait, souriante et fraîche, en son souvenir.
Sur cette terrasse où elle était venue bien souvent savourer, comme nous le faisions à cette heure, les splendeurs ineffables du moghreb, il me répétait, sans lassitude et en prodiguant les fleurs les plus rares du bien-dire oriental, ce que furent l’intelligence et la bonté de cette créature d’élite, qu’Allah jaloux s’était empressé d’appeler parmi ses houris.
L’œil humide, la voix quelque peu tremblante, il enveloppait, d’un geste large, la beauté autour de de nous épandue.
--Encore qu’elle fut bien malheureuse, me dit-il, elle a aimé ce pays, cette ville, cette mer, ce golfe et ces montagnes harmonieuses d’un amour profond et comme seuls savent aimer les poètes et les vagabonds... Sur cette terrasse, à la place où vous êtes assis, je l’ai vue, maintes fois, pleurer de joie devant la féerie d’un couchant semblable à celui qui ravit nos yeux en ce moment. Par certaines nuits, comme il n’y en a qu’au bord de la mer latine, je l’ai vue sautiller, telle une folle, ou battre des mains comme une gamine, quand la lune, émergeant du large, se balançait à la cime des flots argentés. Et je l’ai vue aussi rire aux étoiles, aux bonnes étoiles, dont elle savait le nom et qu’elle appelait «ses petites amies du ciel africain».
«--Oui, Si Saïd, me disait-elle avec ce sourire à la fois doux et résigné qu’ont seuls les êtres prédestinés et qui reste gravé dans mon œil, comme le nom du trépassé sur la pierre de son tombeau, oui, Si Saïd, ne plaisante pas, je les connais, comme tu me connais, et, quand je leur parle, elles me répondent tout comme toi. Tiens, vois-tu celle-ci dont le rire d’or tombe sur nous du zénith, et celle-là qui palpite à l’Orient, comme un clou d’argent, c’est Altaïr et c’est Aldébaran. Toutes deux ont là-bas, dans le ciel du Désert fascinateur, un éclat plus pur encore. Toutes deux sont mes amies les plus intimes, et sais-tu ce qu’elles me disent dans leurs scintillations de diamants et de rubis, sais-tu ce qu’avec elles me dit la lune qui émerge radieuse du cap Rosa?
--Viens, viens au désert, bonne Isabelle. Pourquoi t’attarder plus longtemps en cette Anneba monotone qui n’a plus de secrets pour toi. Viens, viens au Désert. Nous éclairerons ta route de nos plus jolis rayons. Pendant les courtes nuits estivales, comme les mages allant vers la crêche de Bethléem, tu connaîtras l’ivresse divine de marcher en nous contemplant. Puis, quand tes pieds seront lassés, sur la dune qui te servira de couche, nous broderons avec nos fils les plus légers, avec des fils d’or et d’argent, un oreiller tout pareil à celui sur lequel les «djinoun» du Sahara reposent leur tête menue. Viens, viens, ô notre bonne Isabelle, ô notre douce sœur terrestre, viens voir comme nous savons embellir et caresser, de nos baisers lumineux, le Désert dont nous sommes les amoureuses. Et viens voir aussi comme nous savons emplir, d’une allégresse éternelle, l’âme du Bédouin qui s’endort en nous souriant.» Oh! Saïd! Saïd, mon maître vénéré dans la langue sainte du Livre, combien je suis malheureuse et pleine d’ennui! Et combien je voudrais partir, fuir, errer à travers les solitudes lumineuses pour obéir à l’appel tendrement impérieux de mes célestes amies!...»
Et il y avait, dans sa voix, une telle détresse contenue que moi, vieillard blasé sur toutes les émotions de la vie et déjà mûr pour la tombe, je ne pouvais qu’essuyer mes yeux.»
Alors, n’osant exhaler le sanglot qui serrait sa gorge, le maître vénérable d’Isabelle se taisait, les yeux noyés dans les splendeurs du Moghreb. Et moi, non moins ému, je ne disais mot non plus, rêvant de la noble morte, à l’endroit même où elle aima tant bercer, dans un silence semblable, la tristesse de sa rêverie. Je l’évoquais, en train de rire à la lune, et d’écouter la voix des étoiles qui l’appelaient au Désert. Et il me semblait l’ouïr murmurant, nostalgique et douce, ces vers qui, par un matin d’incurable ennui, s’envolèrent, comme des abeilles harmonieuses, des lèvres divines de Mallarmé:
La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres, Fuir là-bas! Fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi la terre inconnue et les cieux.
Et le vieillard poursuivit:
... Quand elle ne venait pas ici, elle allait, seule, à cheval, vers la colline d’Hippone où, parmi les vestiges de la cité morte, elle promenait sa nostalgie chaque jour plus grande du désert et sa jeune mélancolie.
Elle s’attardait près des citernes d’Adrien, à l’ombre de la basilique que tes pères roumis élevèrent à la gloire d’Augustin, l’enfant de Thagaste, un des plus illustres et des plus saints parmi vos antiques marabouts. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était de passer de longues heures à l’endroit où fut, dit-on, ensevelie Lalla Bouna, la sainte vénérée qui, avant d’être la protectrice de la ville, avait été la patronne des chameliers sahariens. D’après une attendrissante légende qu’elle me faisait souvent lui conter, Lalla Bouna n’était venue vers la blanche Anneba qu’à la fin de sa longue vie. Sa jeunesse et son âge mûr s’étaient passés à vagabonder dans le désert en compagnie des Bédouins et des «meskines» dont elle était la maraboute respectée.