Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume

Part 4

Chapter 43,839 wordsPublic domain

»Je ne sais qui de maman ou de moi est la plus entichée de ce beau pays où tout nous enchante et nous éblouit; toutes deux, nous nous arabisons un peu plus chaque jour; nos domestiques sont arabes; la cuisine que nous mangeons est arabe: «Cheurba», «Couscouss», «Méchoui», et autres mets aux noms très doux, mais bien rudement pimentés. Enfin, dans notre intérieur si complètement arabe, nous détonnerions si nous ne revêtions, l’une et l’autre, les étoffes aux couleurs si chatoyantes et, en même temps, si commodes des Mauresques d’Anneba[1]. Mieux encore, chère Madame, ne voilà-t-il pas que ma folle de maman vient de se découvrir des origines musulmanes, et elle m’en parle, chaque jour, avec un sérieux et des arguments qui m’ont presque convaincue.

[1] _Anneba_ est la dénomination arabe de Bône.

»Au milieu de toutes ces folies qui nous font oublier bien des tristesses, n’allez pas croire, comme vous le lui reprochez, qu’elle vous oublie parce qu’elle ne vous a pas encore écrit.

»Non, certes, elle me parle au contraire, bien souvent de vous, et c’est sous ses yeux toujours et malgré tout souriants, que je vous écris. Du reste, je suis devenue tout à fait son secrétaire car, en Orientale parfaite qu’elle est maintenant, elle se refuse à toute écriture, qui pourrait noircir ses jolis doigts teints au henné... Ne riez pas, chère Madame, mes ongles aussi sont d’un joli rouge, et j’ai beaucoup de peine à ne pas pouffer de rire en les regardant avant de vous embrasser».

A lire ce gracieux et pétillant verbiage, comme on sent déjà l’emprise lente et profonde de l’ardente terre d’Afrique sur ces deux créatures étranges, bien que l’une descendît la pente d’une existence orageuse et que l’autre fût à l’aurore de sa vie. Et aussi, comme on frissonne à la pensée que six ans encore, et toutes deux dormiront leur dernier sommeil sous les fleurs d’une tombe arabe, la mère, dans le petit cimetière de Bône, la fille, dans les sables du Sud-Oranais. Mais silence! voici qui vous mettra, tout comme à moi, encore plus de larmes dans les yeux.

* * * * *

«... Et maintenant, chère Madame, il ne me reste plus qu’à plaider, encore une fois, les circonstances atténuantes pour ma paresse et pour le long silence de maman.

»Je pourrais tout simplement vous dire que nous nous sommes mises, depuis bientôt un an, hors de la civilisation occidentale, pour laquelle nous n’éprouvons, l’une et l’autre, qu’un joyeux mépris, que nous sommes aujourd’hui des femmes arabes, et que celles-ci sont trop paresseuses pour écrire ou même pour faire quoi que ce soit.

»Mais j’aime mieux, au contraire, vous affirmer que nous sommes, sous nos oripeaux mauresques, d’intérieur bien entendu, fort occupées toutes deux: d’abord à apprendre la langue arabe, dans laquelle, soit dit en passant et sans fausse modestie, nous avons fait et faisons chaque jour de sérieux progrès; puis à nous initier, avec ferveur, par l’intermédiaire des plus saints et des plus savants marabouts, dans cette religion de l’Islam, si belle et si noble en sa grandiose simplicité.

»Vous dirai-je, chère Madame, et cela sans rire, mais avec beaucoup d’émotion, qu’en ce qui me concerne, je me sens, chaque jour, poussée, par une force mystérieuse, vers cette religion séculaire, vers ses mosquées liliales épanouies comme de grandes fleurs mystiques sous l’azur du ciel africain. Quand il m’arrive d’aller vers les villages voisins de Bône, où sont des zaouyas solitaires, je ne puis entendre la voix du «mueddin» clamant la prière du crépuscule, sans frissonner, comme je frissonnais, naguère encore, en écoutant chanter les cloches au fond des frais vallons genevois.

»Mais devant les minarets neigeux aux colonnettes graciles, surmontés du croissant d’or, mon émoi est plus profond et plus durable que celui dont je tressaillais en passant devant les sombres clochers montagnards.

»Certes, des cloches chantant au couchant et à l’aurore, il s’exhale une poésie profonde qui atteint l’âme des plus frustes et des plus épais, et longtemps encore l’«Angelus» de Millet, induira les plus sceptiques en une douce rêverie; mais, jamais, non, jamais, la clameur du bronze, les tintements de l’airain, ne diront la gloire de Dieu comme la voix âpre et sonore qui sort de la poitrine d’un croyant. Le «mueddin» en robe blanche est vraiment la cloche du blanc minaret, plus émouvante, et aussi, à mon sens, beaucoup plus pieuse, plus respectueuse, et plus digne d’une grande religion. Toutefois, chère Madame, c’est aux abords des cimetières indigènes de la ville et de la campagne que je me sens le plus émue.

»Oh! ces cimetières sans clôtures, où l’on entre de plain-pied, comme si l’Islam avait voulu établir des communications faciles et une permanente communion entre les vivants et les trépassés.

»Ils ont, en outre, une simplicité fleurie, qui enlève toute tristesse, quand on s’y promène parmi les stèles modestes orientées vers la Mecque, et qui, au nombre de deux seulement pour les sépultures ordinaires, marquent où est la tête du défunt, où sont ses pieds. Elles servent, en même temps, de clôtures minuscules à des jardinets lilliputiens où s’épanouissent, soigneusement entretenues, les plus odorantes fleurs du pays. C’est une étincelante profusion de roses, de géraniums, d’azalées, d’anthémis, et de cinéraires aux nuances tantôt ardentes, tantôt délicates, toujours infiniment variées. Parfois, un rosier grimpant, une liane de jasmin ou même les ceps d’une vigne vont d’une tombe à l’autre, grimpant vers les arbres qui abritent de la canicule cette merveilleuse floraison.

»Et ces arbres sont des figuiers centenaires aux troncs noueux, et dont certains ont des ondulations de boas, des grenadiers où rutile, dès janvier, la fleur aimée des Espagnoles de Bône et aussi des Juives qui en piquent leurs cheveux de jais; des palmiers sveltes balançant leurs grandes palmes au vent du soir; parfois il n’en est qu’un de ceux-ci dont l’ombre grêle se profile sur la blanche koubba du saint musulman, qui sanctifie par son sommeil celui des autres trépassés.

»Il y a des jujubiers, des oliviers, voire des poiriers, des pruniers, des néfliers du Japon.

»Le vendredi, qui est le dimanche des Musulmans, dès le matin, les femmes drapées et voilées de blanc, vont et viennent, humant les fleurs, cueillant des fruits et mangeant des confitures sur les tombeaux. Oui, j’aime l’Islam, d’un amour que je ne m’explique pas, mais qui bientôt, je le sens, me possédera jusqu’au fond du cœur. Et peut-être ma bonne maman n’est pas aussi folle que je le croyais, quand elle prétend que dans ses veines et, par conséquent, dans les miennes, coule un peu de sang musulman. Comment ne pas aimer une religion qui sait ainsi faire sourire la Mort?

»Et il doit être moins triste qu’ailleurs de mourir jeune en pays d’Islam. Heureux morts! Un peu de ce soleil d’Afrique que tamisent les vieux figuiers doit arriver jusqu’à eux; et leur sommeil est sans doute plein de douceur et de beaux rêves embaumés par la florule de leur tombeau. Peut-être bientôt...

»Je m’arrête, chère madame, car voici maman, je ne lui lirai pas cette fin de lettre avant de la cacheter, car comme je vous le disais au début, elle est depuis quelque temps souffrante, se plaint du cœur, et me paraît plus affectée que de raison. Le médecin n’éprouve aucune inquiétude, et hier encore, il nous a répété qu’il n’y avait là que des phénomènes nerveux et qu’avec un peu de valériane et d’hydrothérapie tiède, il n’y paraîtrait plus dans quelques jours».

Peut-être bientôt... Quelle éloquence poignante dans ces deux mots, et, avec quelle tristesse on devine ceux remplacés par des points de suspension! Pauvre Isabelle! Le petit cimetière arabe d’Aïn-Sefra qui devait te recevoir trois ans après, n’est certes pas aussi fleuri que les cimetières indigènes du Tell bônois, ainsi décrits et glorifiés par toi comme jamais ne sut le faire aucun de ceux que séduisirent les beautés de notre Algérie.

Il n’y a ni grenadiers aux fleurs sanglantes, ni alisiers, ni pampres vermeils; il n’y pousse que des fleurettes désertiques, les fleurettes amies du sable, et aussi la pâle asphodèle et le physalis rustique cher au Bédouin; mais une dune d’or le protège, et, de temps à autre, des mains pieuses ornent ta tombe simple et nue de quelques roses cueillies dans le Tell. Bientôt, du moins je l’espère, et fasse Allah qu’il en soit ainsi, grâce à ce petit livre issu de toi et qui t’appartient tout entier, tu dormiras sous la koubba maraboutique, liliale et ensoleillée, à laquelle te donnent droit ton amour profond du vieil Islam et le jeune rayon de gloire dont ta plume l’a magnifié.

Et ce jour-là, sous leurs tentes grises, tous les «meskines»[2] du «bled» tressailleront d’allégresse, ces «meskines», aux loques superbes et à l’âme résignée, dont tu fus la compatissante amie et la poétesse inspirée.

[2] _Meskine_ en arabe, pauvre, malheureux, s’applique aux bédouins du désert qui ne possèdent rien que leur tente pour dormir.

*

* *

Et maintenant, savourez ceci, extrait d’une autre lettre où il est surtout question de la maladie de sa mère, laquelle va désormais en empirant:

«... Au milieu de toutes ces tristesses, et du profond ennui dans lesquels je me débats, il ne me reste d’autre consolation que la lecture et le travail: Je me perfectionne toujours dans la langue arabe, et ne m’arrêterai que lorsque je la parlerai couramment, et pourrai lire, dans le texte, les _Mille et une Nuits_ et la belle épopée d’_Antar_. Je lis Loti et Fromentin. Fromentin! Loti! que ne donnerais-je pas pour être un jour capable d’écrire quelques pages se rapprochant un peu de celles qu’ils ont, tous deux, consacrées à la Kasbah d’El-Djezaïr.

»En attendant, je me repose de l’un en relisant l’autre. Avec eux, je me grise de lumières et de couleurs. Puis, pour achever de m’étourdir, je bois du soleil, sans raison, démesurément, jusqu’au délire, inclusivement, comme Fromentin sur les dunes de Laghouat. Le soir venu, sur notre terrasse qu’elle argente, j’adore la lune amicale, et par ses rayons d’un bleu de rêve, je me laisse pénétrer et caresser toute, comme Salammbô.

»Le ciel est alors d’une beauté qui défie toutes les plumes, sans en excepter celle de Flaubert. Sa luminosité a de ces éclats adoucis qui désespéraient Fromentin et lui faisaient, tour à tour, prendre et rejeter, avec désespoir, plume et pinceaux.

»N’empêche que, lorsque la fraîcheur de la nuit m’oblige à regagner ma chambre, je le lis encore et je lis encore Loti quelquefois jusqu’à l’aurore, dont la contemplation termine toujours ma folle orgie.»

* * * * *

Certes, je me garderai bien de le taire, Isabelle Eberhardt doit beaucoup aux deux écrivains dont elle esquisse un éloge aussi bref que prestigieux, mais je n’hésite pas non plus à prétendre qu’elle a fait plus que les égaler.

Oui, elle ne se doutait pas, la pauvre fille, aujourd’hui si glorieuse, qu’elle les dépasserait l’un et l’autre, par la magnifique précision de son style, dans ses _Notes de route_ et dans _Mektoub_... et que leurs randonnées désertiques pâliraient devant le «romanesque» exotique de sa courte vie.

De cette précédente lettre, il résulte qu’Isabelle Eberhardt avait un sens critique d’une délicatesse pénétrante et, à laquelle devraient aspirer certains Aristarques d’aujourd’hui; mais voici qui le prouve mieux encore:

* * * * *

«Je viens de lire _Au Soleil_, de Maupassant, et me voici toute déçue. Depuis déjà presque un an que je vis sous le ciel d’Afrique, je crois avoir un peu de sa splendeur dans les yeux, et il m’est impossible de comprendre que, sur un aussi resplendissant sujet, avec un aussi beau titre, un aussi grand écrivain ait écrit un aussi terne bouquin.

»Vous penserez sans doute, et je le pense également, que c’est monstrueusement prétentieux à moi, pauvre «meskine», d’oser émettre un pareil jugement sur l’auteur de _Bel Ami_ et de _Pierre et Jean_; j’ai même tellement conscience de mon audace que je me sens rougir en l’écrivant sur ce papier. Heureusement que vous seule, bien chère amie, êtes appelée à le lire, et que vous le déchirerez tout de suite après, jurez-le moi.

»Et, cependant, puisque c’est vous qui m’avez demandé mon impression, et m’avez même fait l’amabilité de m’envoyer le volume, ce serait mal de ne pas vous dire ce qu’elle a été réellement.

»Non! non! et encore une fois non, le glorieux disciple de Flaubert n’a pas vu notre ardente et lumineuse Algérie, ou plutôt, en la visitant, il devait encore avoir les yeux noyés dans la brume ou caressés par les paisibles verdures de sa Normandie.

»J’ai eu beau, en fermant ce livre, me battre les flancs, me répéter à satiété que l’auteur fut, après la mort de son maître, le plus grand écrivain de notre temps, je ne trouve rien pour justifier l’ombre même d’une admiration; je vais plus loin, malgré que sa signature s’étale sur la couverture bleue du volume, il m’est impossible de croire que notre grand Maupassant l’ait écrit. Après Loti et Fromentin, il aurait fait mieux ou n’aurait rien fait. Pardon, encore une fois, chère amie, des énormités que je vous dis là, et empressez-vous de les déchirer.

»Je n’en garde pas moins, pour lui, mon culte, ma ferveur sans bornes, mais je ne ferai habiller _Au Soleil_ que d’une reliure modeste, et ne le mettrai point, avec ses frères plus luxueux, dans ma petite bibliothèque de chevet. De plus, je reste convaincue qu’à leur tour, quand, dans quelques siècles, les scholiastes intelligents commenteront son œuvre devenue classique, ils traiteront d’apocryphes ces pages monotones et sans éclat.

»Adieu, ma bien chère dame, pour effacer _Au Soleil_ de mon cerveau tout imprégné de Fromentin, et par conséquent difficile en fait de beauté algérienne, je vais relire _Notre Cœur_, après vous avoir bien embrassée, pour ma bonne maman et pour moi.

»P.-S.--Je viens de relire cette sotte épître et je m’aperçois que j’ai oublié de vous dire ce par quoi j’avais eu l’intention de la commencer, puisqu’il ne devait y être question que de Maupassant. Savez-vous que maman possède, de lui, un autographe de dix lignes qu’elle reçut à Genève, en réponse à une lettre admirative qu’elle lui écrivit après avoir lu _Notre Cœur_, lors de sa publication.

»Pour être sûre de son autographe, elle la lui fit parvenir par une amie du ministre de France à Berne, laquelle était apparentée aux Maupassant.

»Il paraît, d’après ce que me dit maman, que dans notre colonie, à Genève, on collectionnait, en ce temps-là, avec fièvre, les autographes des Français illustres; et Maupassant passait pour être un des plus avares de son écriture, et, sans doute, de son temps.

»La plupart des solliciteurs genevois n’obtenaient de lui, paraît-il, qu’un silence dédaigneux. Aussi les dix lignes que reçut maman firent-elles beaucoup de jaloux. Les voici:

«Ce que vous me dites de mon livre, me prouve, Madame, que vous l’avez lu comme il doit l’être, avec les yeux de votre âme. Je suis d’autant plus touché de vos éloges qu’ils sont, en grande part, immérités et qu’ils me viennent d’une exilée à laquelle vont mes hommages respectueux.

»GUY DE MAUPASSANT.»

»C’est gentil, n’est-ce pas?...

»A mon tour, autant pour distraire mes loisirs que par une certaine curiosité dont je reconnais la niaiserie, j’ai voulu compléter la collection de maman et j’ai écrit dernièrement pour avoir quelques mots d’eux, à Paul Bourget, Anatole France, François Coppée, sous la signature de Nicolas Podolinski. Seul, le poète des _Humbles_ m’a répondu quelques lignes d’une aimable banalité.

»Moi, j’ai ri de ma déconvenue, mais maman en est presque mortifiée.

»Pauvre maman! elle est si nerveuse, si «émotive», comme dit le médecin, qu’un rien, une bagatelle, une fugue de notre chatte Moumoutte, lui met des larmes aux yeux.

»Guérira-t-elle?... Une fois partie, que deviendrais-je, grand Dieu?... Seule au monde, il ne me restera plus qu’à vagabonder, à courir vers ce désert dont le lointain me fascine à travers les pages de mes deux auteurs favoris. Qu’Allah retarde cette heure, car il me semble bien que ce vide de mon âme ne sera jamais comblé!»

* * * * *

Même cri, même plainte, mêmes aspirations pleines d’une tristesse contenue, dans un court billet d’où j’extrais ceci:

«... Pas très heureuse, quand maman était bien portante, me voici franchement malheureuse, depuis que je la vois souffrir, et que je songe à la cruelle et peut-être imminente séparation. Ce jour-là, hélas! le Sahara, dont la nostalgie de plus en plus me tourmente, ne sera ni assez grand ni assez lointain pour y noyer ma douleur...»

* * * * *

Vingt-cinq jours après, Madame T... recevait, ces quelques lignes d’une concision désolée:

«... Maman n’est plus... Elle est morte, le sourire aux lèvres, résignée comme une bonne Musulmane devant la volonté du Rétributeur. «Mektoub!», a-t-elle murmuré, en me serrant dans ses mains glacées... Je suis folle de douleur.»

Suit un silence de plusieurs mois et, en octobre 1899, elle écrit, de Tunis, à Madame T..., une longue lettre encore toute emplie de la tristesse que lui ont causé ces cruelles séparations, car quelques mois après sa mère, Trophimowsky, son grand oncle, mourait à son tour dans sa villa de Meyrin...

«... Oublier! chère Madame! oublier, oh! le triste privilège de notre pauvre humanité. Eh! bien, non, moi je ne l’oublie pas. Seule, à cheval, escortée de quelques Bédouins, compagnons simples et fidèles, j’ai commencé la réalisation de mon rêve, j’ai parcouru le Sahara, j’ai visité l’Oued Rhir, âpre et salé, et j’ai traversé le Souf étrange au mois d’août, c’est-à-dire au moment où la canicule décuple sa grandiose désolation.

»Et pas une minute les souvenirs de ma pauvre maman et de «petit oncle Troph» ne m’ont quittée. Ils étaient avec moi le long des pistes brûlantes, à l’ombre tiède des palmeraies, et, la nuit, quand je me couchais pour dormir sur le sable frais de la dune, ou bien sous les grandes palmes retombantes, je les voyais me sourire, tantôt parmi les étoiles du firmament saharien, et tantôt dans le flot limpide des «seguias».

»Ici, à Tunis, leurs ombres aimées hantent la délicieuse maison mauresque où je vis tout à fait à l’orientale et où tout me rappelle celle de la blanche Anneba.

»J’en sors très peu, et le temps que je ne passe pas à rêver est employé à revoir et à collectionner les notes que j’ai apportées du Sahara, et à écrire mes impressions de Tunisie.

»Car, pourquoi ne pas vous l’avouer, chère madame, le jour est peut-être proche où je serai obligée de demander à ma plume autre chose que la distraction de mon esprit.

»C’est, sans doute, très audacieux, ce que je vous dis là, et je n’ignore pas que la carrière littéraire dont je fus toujours entichée, tient en réserve pour une «meskine» de mon espèce, seule au monde et sans relations, un tas de déboires et de désillusions. Et pourtant, que voulez-vous?... Je me sens une irrésistible vocation. Je ne vois rien dans la vie, rien qui puisse m’y attacher, si ce n’est écrire et vagabonder; je n’ajoute pas «aimer», car c’est là, quoiqu’en disent les émancipateurs du beau sexe, le fond même de la femme, son but unique et son unique raison d’être, et, malgré mes goûts d’errante et ma passion des aventures, je n’en sens pas moins, jusqu’à l’angoisse, le désir et le besoin «d’aimer et d’être aimée».

»Donc, encore une fois, écrire, vagabonder, aimer, tel est mon rêve; pour le réaliser, je suis prête à dépenser toute l’énergie de mes vingt ans. Dois-je vous dire que je me trouve en très bonne voie sur les deux derniers points de ce programme idéal?... Il ne resterait donc que le premier; et, ici, votre vieille amitié pourrait peut-être me servir. Aujourd’hui, plus que jamais, vous ne l’ignorez pas plus que moi, il faut au débutant de très puissantes relations pour que sa prose soit, je ne dis pas agréée, mais simplement lue par les directeurs de revues et de journaux capables de donner assez vite la notoriété.

»En ce qui me concerne, j’ai beau faire appel à mes souvenirs, sur ceux qui approchèrent ma famille, je ne trouve d’autre appui possible que le vôtre, chère Madame, et je suis sûre que vous ne me le refuserez pas. Je tiens de vous-même que vous êtes du dernier mieux avec notre célèbre compatriote, Madame Lydia Pachkoff, dont les relations dans le monde littéraire parisien doivent être grandes, car elle a beaucoup écrit dans les plus importantes revues, sur ses voyages et sur des sujets exotiques, comme le sont ceux qui m’occupent en ce moment.

»Sa bienveillance me serait, à coup sûr, très précieuse et pourrait m’entr’ouvrir des portes qui ne s’ouvrent pas aisément à des inconnus.

»Vous ne me refuserez donc pas, bien chère amie, de me recommander à elle, et de me dire son adresse, et si je puis lui faire part moi-même de mes désirs et de mes plus secrètes ambitions. Je voudrais aussi lui demander quelques conseils sur le point très délicat de mon état-civil, et aussi sur la question de savoir si je dois prendre un pseudonyme et lequel...»

A cette très intéressante lettre, la bonne Madame T... répondit à peu près ceci, que je résume d’après ses souvenirs et ses renseignements verbaux:

«Madame Lydia Pachkoff n’est pas mon amie au point que vous le croyez. Je l’ai vue et fréquentée quelquefois, à Saint-Pétersbourg, à Genève et à Paris, mais sans plus. Toutefois, je la connais suffisamment pour vous dire que si vous vous adressez à sa bonté, elle ne vous fera pas défaut, encore que vous lui soyez personnellement inconnue. Le contraire m’étonnerait autant que de voir la mer sans eau. Ecrivez-lui donc, sans plus tarder, à Yalta, en Crimée, où elle a fixé ses pénates vagabonds.»

En possession de cette réponse, Isabelle Eberhardt s’adressa franchement à l’illustre voyageuse qui, selon les prévisions de Madame T..., lui fut plus que bienveillante et lui prodigua des conseils et un appui quasi-maternels.

Vers la fin de 1900, Isabelle Eberhardt écrivait de Paris à sa vieille amie:

«... Vous aviez raison de me dire que l’on verrait plutôt la mer sans eau que Madame Lydia Pachkoff sans bonté. Je suis encore toute émue et je sens mes yeux humides d’avoir lu ce qu’elle a daigné répondre et, dans les huit jours, à la longue missive d’une solliciteuse inconnue.

»Et, d’abord, loin de me détourner de ce que je lui dis et crois être ma vocation, elle m’y encourage et se met à mon entière disposition pour me donner telles lettres d’introduction que je jugerais pouvoir m’être utiles et que je lui indiquerais.

»Entre autres journaux et revues, que son influence pourrait peut-être m’ouvrir, elle me cite le _Figaro_, la _Revue de Paris_ et le _Tour du Monde_, où elle a publié le récit de ses plus intéressantes randonnées.

»Elle me conseille d’apporter, à ce dernier magazine, mes impressions du Sahara, puis d’écrire une nouvelle de mille à deux mille lignes que je pourrais, me dit-elle, assez aisément placer.

»Or, il se trouve que cette nouvelle, je l’ai longuement et amoureusement ciselée pendant l’automne que je viens de passer dans la délicieuse et blanche Tunis. Elle a pour cadre cette ville enchanteresse où j’ai vécu des heures que je n’oublierai jamais, précisément parce qu’elles s’écoulèrent dans le rêve et aussi, du moins l’ai-je cru, dans l’amour.

»En ces pages que je voudrais certes plus belles, j’ai mis un peu de l’émoi que mon âme a ressentie au contact d’un être d’élite appartenant à la race aimée, à la religion adoptée. J’y décris également le _milieu sicilien_ de Tunis, si intéressant et à peu près inédit.

»Fasse Allah que, par l’intervention puissante de la bonne Pachkoff, je vous les fasse lire, bientôt, dans un journal ou une importante revue de Paris.