Part 3
Pour Isabelle, les raisons qui l’incitaient à faire du «Citoyen de Genève» le Dieu de son intelligence adolescente et son cœur furent, bien entendu, toutes différentes, et, à vrai dire, ce ne furent pas des raisons, mais des instincts.
Instincts héréditaires de vagabondage, qui furent ceux du pauvre philosophe toujours errant, besoins impérieux d’aimer et de se sentir aimé qu’il cacha toute sa vie sous son masque de bourru bienfaisant, besoin non moins exigeant de sentir, au fond de son âme, épanouies et toujours fraîches, les fleurs les plus rares et les plus exquises du sentiment, voilà ce qui, à l’aurore de sa vie, fit s’agenouiller la noble et pauvre fille devant l’auteur de la _Nouvelle Héloïse_ et des _Confessions_.
Voilà ce qui la faisait pleurer à chaque ligne de ce dernier livre, et voilà aussi pourquoi elle eût donné, pour huit quelconques de ses pages, une des œuvres qui honorent le plus l’esprit humain.
Et aujourd’hui, Monsieur, que nous est connue tout entière sa destinée si brève, si étrange, et si belle dans sa douleur, il nous apparaît bien clairement qu’elle était marquée par cette première, ardente et unique passion de son cerveau et de son cœur. Tout y était, depuis son véhément amour pour la vie libre des grands espaces désertiques, jusqu’à la pitié profonde, dont elle enveloppa les pauvres diables errant avec elle et portant, comme elle, le burnous égalitaire du Bédouin.
Je ne parle pas de son œuvre, de sa pensée littéraire et de son style, desquels vous m’avez dit, en excellents termes, qu’on ne sait à qui elle dut le plus, de Jean-Jacques ou de Loti et Fromentin.
Mais je bavarde inutilement au lieu de simplement vous lire cette lettre écrite par elle à ma fille, et dans laquelle vous puiserez sûrement plus d’éléments utiles à votre étude que ne saurait vous en donner le verbiage d’un vieillard.
«--Que deviens-tu, ma très chère, depuis que tu as quitté Genève pour ce coin de rêve qu’est Montreux?... Que deviennent les rhumatismes de ton papa?... Petit oncle Trof et Maman te le demandent aussi, et avec beaucoup d’insistance, par ma voix. De grâce, ne fais plus la silencieuse et tiens-nous longuement au courant de vos faits et gestes comme moi-même aujourd’hui.
»Pour ce qui est de ta Bébelle, inutile de lui demander ce qu’elle trafique en notre Meyrin, où l’hiver se poursuit plus que jamais maussade, humide et gris. Je fais ce que je faisais quand tu es partie, et ce que je ferai probablement encore quand tu reviendras. Je lis Jean-Jacques, je relis ses _Confessions_, retenue que je suis à la villa trois jours sur quatre par cet exceptionnel mauvais temps.
»Et, à force de lire et de relire ce livre qui contient à lui seul plus d’humanité qu’il n’y en a dans les volumes qui emplissent les bibliothèques de «petit oncle», il me semble que je revis moi-même son enfance, sa prime jeunesse, tant elle m’apparaissent d’un pittoresque à la fois charmant et douloureux. Oui, très chère, à certaines heures, à certains passages de ma lecture, l’illusion est complète à ce point que, le livre fermé, j’éprouve quelque peu de peine à reprendre ma vraie personnalité.
»Il me semble que je suis vraiment née dans cette petite ruelle genevoise, au fond de ce corridor humide, dans cette pauvre maison d’ouvriers que nous avons tant de fois visitée ensemble, et devant laquelle, pourtant, je ne passe jamais encore sans essuyer un peu mes yeux.
»Il me semble que...
(Ici, Monsieur, comme vous le voyez, est une page déchirée et que, malgré toutes mes recherches dans les papiers de ma pauvre fille, je n’ai jamais pu retrouver.)
»Mais c’est surtout quand j’arrive au Jean-Jacques des Charmettes, à ces pages inoubliables, que je me sens le plus émue. Oui, chère, des larmes d’une douceur infinie mouillent toujours mes paupières en les lisant et c’est avec les yeux de l’esprit que j’arrive à la fin des phrases dont je sais par cœur la plupart.
»Alors aussi, la fusion de mon âme dans celle de l’adolescent recueilli par Madame de Warens se trouve parachevée. Il faut dire que notre existence de Meyrin, notre villa même et son cadre ont, avec l’existence de ces deux créatures bénies de Dieu, en leur ermitage alpin, des analogies qui facilitent et complètent l’illusion.
»Comme la maison des Charmettes notre villa, tu le sais, est ouverte à qui veut entrer.
»Du matin au soir, sauf dans la bibliothèque où travaille «petit oncle», c’est partout, de la cuisine au grenier, un va-et-vient de pauvres gens qui demandent à voir maman; tous les malheureux du voisinage courent après elle, comme les infortunés de la vallée des Charmettes couraient derrière la bonne Madame de Warens.
»Et c’est plus frappant encore, quand je la vois brassant, comme elle, d’incessants et grandioses projets pour donner libre cours à sa débordante charité; création d’orphelinats, de fermes modèles, de refuges, etc..., etc..., puis passant tout à coup à des moyens plus pratiques et plus modestes et confectionnant, ou faisant confectionner des layettes pour quelque pauvresse à la veille d’accoucher.
»Et je me sens alors, ma chère, fière, très fière de posséder une «maman» belle, douce et charitable infiniment comme la «maman» de mon Jean-Jacques, dont je suis vraiment la sœur.
»Mais ne suis-je rien que cela?... Tu vas rire, ma très chère, de toutes ces abracadabrantes folies... Tant pis... Oui, je suis amoureuse de mon «Philosophe» et il n’y a, pour le moment, que deux créatures, dont, en tant que femme, j’envie le sort: Thérèse Levasseur et Madame d’Houdetot. Ah! je t’assure bien que si j’avais été la première, j’aurais su me faire aimer, aimer d’amour, et je te jure qu’il n’y aurait pas eu pour la seconde la moindre petite place dans son cœur.
»Et, si j’avais été celle-ci, oh! ce bon Monsieur d’Houdetot... enfin, je ne vais pas plus loin, tu me comprends... Non, rien, vois-tu, n’aurait égalé pour moi le bonheur de l’aimer et de vagabonder avec lui.
»Il est un autre rêve que je fais toujours en le lisant: j’aurais voulu naître et vivre pauvre, errant comme lui, et, à défaut de son génie, posséder son amour de l’humanité...»
* * * * *
Je m’arrête, Monsieur, car il n’y a rien dans la fin qui puisse vous intéresser. Et le vieux proscrit, ayant remis pieusement dans le tiroir, cette longue et curieuse lettre:
N’avais-je pas raison de vous dire que dans cette extraordinaire passion pour l’œuvre de Jean-Jacques, pour les bizarreries troublantes de sa vie si pittoresquement tourmentée, tenait toute la destinée de la pauvre Isabelle Eberhardt.
Vivre pauvre et libre, en vagabondant, le cœur pitoyable aux souffrances de tous les errants.
Mais voici une autre lettre où, sur le seuil de ses dix-neuf ans, la jeune fille eut, avec une lucidité poignante et un frémissement de tout son être, le sentiment de ce que devait être son court passage ici-bas.
Elle fut écrite à ma fille quinze jours après celle que je viens de vous lire, et alors que nous étions encore à Montreux.
«Tu ne saurais croire, ma bonne Marie, combien petit oncle et maman ont été heureux de savoir ton cher papa en bonne voie de guérison, et même, nous dis-tu, à peu près complètement rétabli. Sans doute, sa reconnaissance doit aller au climat très doux de ce coin béni du Léman, où j’ai passé moi-même des heures exquises, l’an dernier. Mais j’imagine qu’il doit plus encore au dévouement passionné, aux soins éclairés de la jeune et jolie doctoresse qui est en même temps son ange gardien...»
Ici, la voix du vieillard trembla, ses yeux se mouillèrent encore une fois, et il s’arrêta, ne distinguant plus l’écriture sur le vieux papier jauni. Tandis qu’il essuyait ses lunettes: «Monsieur, fit-il, je dois ouvrir une parenthèse pour vous dire qu’il ne manquait, alors, à mon enfant bien-aimée que ses derniers examens de clinique, pour avoir son diplôme de docteur en médecine. Elle finissait à peine ses vingt-trois ans. Poussée par son exemple et encouragée par son père et par sa mère, Isabelle venait également de commencer ses études médicales, mais, je dois l’avouer, sans beaucoup d’entrain...»
Ceci dit, il reprit la lettre et continua:
«... Figure-toi que petit oncle et moi avions fait le projet de venir vous surprendre, ce dont j’étais toute heureuse, quand maman s’est trouvée souffrante, oh! un léger rhume contracté, pour être restée trop tard, et en pantoufles, dans le jardin.
»Elle est aujourd’hui tout à fait bien, mais j’ai dû, moi, mon professeur lui aussi malade étant guéri, reprendre mes leçons de peinture et de dessin. Et j’ai dû également suivre le cours d’anatomie et de physiologie que, vraiment, jusqu’ici, j’ai beaucoup trop négligés.
»Ce pauvre N...! (le professeur de peinture et de dessin), la maladie qu’il vient de faire a dû être bien grave, car je le trouve tout à fait changé et amaigri.
»J’ignorais complètement et toi aussi, sans doute, qu’il avait été, pendant quelques mois, le professeur de notre grande et douloureuse Marie Baschkirtseff.
»Depuis qu’à propos de je ne sais plus quoi, il m’a révélé ce détail, nous ne peignons ni ne dessinons, mais tant que dure la leçon, je le harcèle, et ne cesse de le faire bavarder sur celle dont le _Journal_ nous a tant fait pleurer toutes deux.
»Du coup, je l’ai relu, très chère, et tu m’en vois aussi émue et troublée que lorsque nous le lûmes ensemble pour la première fois. Je persiste à trouver médiocres les vers de Monsieur André Theuriet, qui lui servent de frontispice. Non, vraiment, ils ne sont pas à l’unisson. Comme toi, ce que j’aime dans Marie, c’est la virilité de son âme que des crises de faiblesse féminine viennent de temps à autre amollir sans arriver à la dompter.
»Et dans ces crises même, où bouillonne toute la désespérance qui lui vient de sa précaire santé, autant que de son impuissance à réaliser son idéal d’art, je la trouve attendrissante et humaine infiniment.
»Mais, dans toute la littérature dont je me suis gavée--c’est le mot--je ne connais pas de pages plus poignantes, plus capables d’atteindre le tréfond de l’âme, et d’en faire sortir toute l’humaine pitié, que celle où elle s’attriste devant la surdité précoce dont elle se sent menacée.
»Aucune des plaintes que, tout au long de son _Journal_, lui inspire la débilité fatale de ses poumons, n’égale en profondeur son cri de détresse...
»... Ah! ne plus entendre le chant des oiseaux, le cri de l’hirondelle zébrant l’azur de son aile pointue, le murmure du vent dans les arbres, et les sanglots de la pluie sur les vitres aux soirs d’hiver...
»C’est, je crois bien, le plus navrant et aussi le plus poétique _lamento_ qu’ait exhalé une âme d’artiste uniquement éprise de la Nature et qui se sent, un peu plus chaque jour, isolée d’elle, de ses beautés les plus délicates, de ses jouissances les plus exquises par une cruelle infirmité.
»Petit oncle, à qui je disais cela, l’autre jour, m’a raconté, d’après ses lectures, la désespérance de Beethoven, aux prises avec le mal implacable, et j’avoue qu’en l’écoutant, je n’étais pas plus émue qu’en relisant cette page de la pauvre Marie Baschkirtseff.
»Enfin, ce que je souhaite ardemment comme elle, ce que je désire comme elle, à un degré presque douloureux, c’est, si je dois mourir jeune, de ne pas mourir tout à fait, de me survivre par quelque chose, livre ou tableau qui fera voltiger mon nom sur des lèvres, quand mes yeux seront pour toujours clos. Oui, chérie, depuis mon âge de raison, j’ai l’intuition très nette que, moi aussi, je mourrai jeune comme elle, et quand je rêve à ma destinée, elle m’apparaît sous un jour tellement étrange que j’en ai les larmes aux yeux.
»Et à ces moments-là, je me demande, par une étrange, autant que subite contradiction, si vraiment cela vaut la peine de tant s’agiter pour un peu de fumée. La gloire! La gloire! Qu’est-ce au juste? Hélas! Quoi que dise ou que fasse pour elle l’humanité, que l’idée de mort révolte, la nuit du tombeau doit être éternelle et impénétrable. Une seule clarté la traverse peut-être, pâle, mais douce aussi comme la lueur d’une veilleuse, c’est le souvenir du bien que nous avons fait sur la terre.
»Il me semble que, pour chacune de nos bonnes actions, Dieu allume autour et au fond de notre tombeau, tantôt une noctiluque menue, tantôt une luciole argentée, et c’est baignés de ces calmes et mouvantes clartés, que nous poursuivons, dans le silence éternel, notre sommeil et notre rêve.
»Elles nous suivent aussi, et nous éclairent, quand nos ombres, reprises par la nostalgie de la vie, s’en vont errer près des lieux qui virent leurs joies et leurs peines.
»Seules, les ombres des méchants dorment, rêvent et marchent dans la profondeur des ténèbres...
»Ah! chérie, je voudrais, avant de mourir, avoir le temps de faire assez de bien pour que, grâce aux lampyres et aux vers luisants qui s’entrelaceront et joueront dans les asphodèles de ma tombe, il me soit permis de rêver, éclairée par eux, comme je rêve aujourd’hui à la douce lueur des étoiles. Et si Dieu me fait la grâce d’éclairer ainsi mon dernier sommeil, ce ne sera peut-être pas parce que j’aurais fait une œuvre pendant ma vie, mais parce que j’aurais aimé d’un amour profond les parias, les déshérités, tous ceux à qui la vie fut âpre et dure...»
* * * * *
Suivent, Monsieur, des détails sans grand intérêt. Inutile, je crois, de commenter ces pages quand on sait comment a vécu et comment est morte la pauvre enfant.
Grâce à vous, du moins je l’espère, se réalisera le souhait naïf et ardent de ses vingt ans. Grâce à vous, longtemps encore, des lèvres humaines diront le nom de la morte qui dort dans un petit cimetière africain. Votre pitié fraternelle lui rendra la gloire qu’on a essayé de lui ravir. Et elle aura cette «survie spirituelle» à laquelle seule tenait son âme de slave que le trépas du corps et le néant de la matière n’épouvantèrent jamais, parce qu’elle sut si bien les poétiser.
*
* *
Sur ces mots, le vieillard se disposait à fermer le précieux tiroir, croyant m’avoir lu tout ce que je pouvais utiliser; mais il se reprit, en sortit d’autres papiers:
--J’allais oublier deux autres lettres non moins importantes et qui contiennent certains détails dont vous tirerez peut-être parti.
Voici d’abord un billet que ma fille reçut au commencement de notre séjour à Montreux:
«Je te fais expédier par ce courrier la _Pathologie Générale_ de Beaunis et Bouchard et la _Physiologie_ de Küss, que tu avais prêtées à Lieven et que tu m’avais chargée de lui réclamer. Si tu ne les a pas eues plus tôt, il n’y a pas de ma faute comme tu vas voir. Je croyais pouvoir rencontrer ce pauvre ami au cours d’anatomie, qu’il suivait jusque-là plus régulièrement que moi, et j’y suis allée pendant une semaine entière tout exprès pour le rencontrer.
»Mais, à mon grand étonnement, il n’y a pas paru. Enfin, hier soir, comme je sortais de la Poste avec maman, nous nous sommes trouvés nez à nez. Je lui ai fait part de la commission que tu m’avais donnée. Le pauvre garçon est devenu très rouge, puis très pâle, et rougissant encore une fois, il nous a dit avoir reçu de toi, la veille, une lettre à ce sujet. Enfin, il nous a avoué être sans ressources depuis trois mois, la famille anglaise dans laquelle il donnait des leçons de russe ayant quitté Genève depuis ce temps-là.
»Et depuis ce temps-là aussi, a-t-il ajouté, je n’ai pu payer à ma propriétaire le loyer de ma chambre, et le blanchissage que je lui dois. Elle m’a chassé, voici huit jours, gardant en gage mes hardes et mes bouquins, parmi lesquels se trouvaient ceux qui m’ont été prêtés.
»Ce pauvre Lieven! En disant cela, il était si blême, il souffrait tant de cet aveu, lui qui est très fier, et n’a jamais voulu recevoir de subsides en dehors de ce qu’il gagnait, que Maman et moi en avons été bouleversées.
»Connaissant cette fierté, ni l’une, ni l’autre, n’avons eu le courage de lui répondre un mot, mais maman a eu l’heureuse idée de l’inviter à venir passer vingt-quatre heures à Meyrin. Puis nous sommes allées du même pas chez la propriétaire; maman a payé la petite dette, moyennant quoi nous avons pu pénétrer dans la chambrette, presque aussi petite que la niche de notre Médor; mais très propre, très blanche, et pour laquelle il paie seize francs par mois. Nous avons pris les deux livres, et, toutes émues, tremblantes, comme si nous venions de commettre une mauvaise action, en violant le logis du pauvre exilé, nous sommes revenues à la Poste pour te les expédier».
Il me semble, Monsieur, fit le vieillard en déposant ces feuilles, que vous êtes ému de ce trait. Il vous montre mieux encore et dans toute sa délicatesse, la bonté de Nathalie d’Eberhardt et de son enfant.
Je ne regrette donc pas de vous l’avoir lu.
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* *
Et maintenant, voici la dernière lettre que ma fille reçut de sa pauvre amie, quelques jours seulement avant notre départ de Montreux, et dans laquelle Isabelle revient sur sa passion pour l’humble fils de l’horloger genevois:
* * * * *
«L’essentiel de ta lettre, ma bonne Marie, c’est que vous allez nous arriver; inutile de te dire que je compte les jours. Sais-tu le beau projet que je forme pour la fin du prochain printemps. Ecoute-moi bien et prépare-toi dès maintenant.
»Nous referons, si tu le veux, le pèlerinage aux Charmettes que nous fîmes voici deux ans. Mais cette fois, nous arriverons jusqu’à Aix-les-Bains, où tu me dis que ton papa doit sous peu séjourner longuement, par ordre de la Faculté. Il sera donc facile de trouver une combinaison qui le servira et nous servira également.
»Nous irons aussi à cette île Saint-Pierre et à ce Val-de-Travers, où notre idole a vécu des heures si tragiques et dont je ne puis lire les descriptions sans me sentir toute attendrie. Nous y retrouverons, j’en suis sûre, des émotions aussi profondes que lorsque, voici deux ans, nous visitions pédestrement tous les jolis coins du Léman, ce merveilleux cadre si proche de nous, et dans lequel il a placé les amours de Julie et de Saint-Preux.
»Je brûle de voir cette petite maison de Moûtiers, où il vécut des heures terribles, où de vilaines gens essayèrent de le lapider, mais où, en revanche, il eut le bonheur d’être protégé par Mylord Maréchal, la plus belle figure des _Confessions_ et aussi le plus noble, le plus touchant de ses vrais amis.
»Vite, vite donc, revenez-nous, je languis, je languis de réaliser ce beau projet à un degré que tu ne peux imaginer.»
* * * * *
--Hélas! Monsieur, il ne le devait être jamais. Prise par le mal terrible qui emporta Marie Baschkirtseff, et auquel aussi, dix ans avant, avait succombé sa mère, ma fille fut littéralement foudroyée en quelques jours, et mourut la veille même d’obtenir son diplôme de docteur.
Malgré toutes les sollicitations de mes amis, ma Marie, une fois couchée dans la tombe, je m’enfuis de Genève comme un fou, ne pouvant supporter la vue des gens et des choses, que ses beaux yeux très chers et très doux avaient contemplés. Pour étourdir mon effroyable douleur, pendant quatre ans, j’errais comme un corps sans âme, à travers la Suisse, l’Autriche et l’Italie, sans rien voir, sans rien ouïr, sans savoir même où j’étais, pareil à un automate vagabond.
Après être resté quatre ans sans nouvelles du monde entier, quand je revins à Genève, en décembre 1900, j’appris, avec quel surcroît de douleur, vous le devinez, que mon vieil ami, Alexandre Trophimowsky, était mort et Nathalie d’Eberhardt aussi, et que, lui, reposait dans le petit cimetière de Meyrin, tandis qu’elle dormait son dernier sommeil sous une tombe arabe du littoral africain. J’appris, enfin, que la villa était passée en d’autres mains, qu’Augustin de Moërder s’était engagé à la Légion étrangère, où il servait peut-être encore et qu’Isabelle, sous le burnous du Bédouin, errait dans les solitudes du Sahara.
Quel drame, ou plutôt quelle série de drames intimes avaient aussi séparé ces quatre créatures que j’avais connues si heureuses et si unies, c’est ce que je n’ai jamais pu bien savoir.
Pourtant, voici deux ans, à Aix-les-Bains, dans l’hôtel où je descends chaque saison, je rencontrai la vieille Mme T..., qui fut à Genève, parmi les amis de Nathalie et qui, si je ne m’abuse, est quelque peu apparentée avec notre célèbre Lydie Pachkoff. J’appris d’elle qu’au cours de ses vagabondages africains, Isabelle lui avait écrit plusieurs fois ainsi qu’à notre célèbre voyageuse.
Et maintenant, Monsieur, je vous ai dit ce que je savais. Puissé-je avoir facilité votre tâche si fraternelle et si généreuse.
Inutile de me remercier; c’est moi qui suis votre obligé, pour m’avoir permis de lire en manuscrit, ce poignant _Mektoub_, ces belles pages inédites de notre morte glorieuse que vous avez eu le bonheur de retrouver.
Il ne me reste plus qu’à attendre, dans la plus vive impatience, celles que vous avez entrepris de consacrer à son œuvre et à sa vie.
Toutefois, si les renseignements et la correspondance que détient peut-être encore Mme T..., peuvent vous être, comme je le crois, d’une certaine utilité, et si tel est votre désir, je serais très heureux de vous donner son adresse avec une lettre d’introduction.
En disant cela, le proscrit, dont les paupières étaient encore emperlées de larmes, remit pieusement dans leur tiroir, avec d’autres reliques de sa fille, boucles de cheveux, fleurs fanées, les pauvres petits papiers jaunis, auxquels le contact de ses doigts tremblants avaient donné la teinte des vieux parchemins, encore qu’ils n’eussent pas plus de douze ans.
C’est, je m’empresse de le dire, grâce à cette puissante recommandation du comte K..., que me furent ouverts, sans hésitation, les inappréciables trésors dont la bonne Mme T... disposait.
D’abord, des lettres aussi gentiment écrites et d’autant plus précieuses qu’elles nous permettent de suivre Isabelle après son départ de Meyrin (1897) et nous font connaître ce que furent sa vie, l’état de son esprit et de son âme pendant le séjour à Bône jusqu’au jour où moururent sa mère et peu après son grand oncle (1898-99), et où désormais, seule au monde, devenue bédouine, jusqu’au tréfond de ses moelles, elle commença sa vie errante, enamourée du Désert et de son soleil.
Et d’abord ce long extrait:
«Oh! oui, chère Madame, vous avez raison de le dire, j’étais bien triste, affreusement triste quand nous avons quitté Meyrin. Que voulez-vous? On n’abandonne pas, d’un cœur léger, les lieux où la bonté de Dieu vous permit de savourer presque quinze ans de bonheur. Quinze ans de bonheur! C’est bien, oui, c’est bien ce que j’ai laissé sur le cher coteau aux horizons si paisibles, dans notre si aimable demeure, parmi les fleurs animées de notre jardin.
»Aussi, je m’en veux beaucoup, quand je me recueille, d’avoir été presque consolée, et si vite, par la mer. Oh! la mer, quelle ensorceleuse! Et, comme elle sait, dans sa grande caresse toute bleue, bercer et endormir nos petits chagrins! Elle est la consolatrice, par excellence, la consolatrice divine, et je ne connais pas de paroles plus apaisantes que le murmure de son flot. Il est vrai, Madame, qu’elle se fit, pour nous, plus clémente et plus fraternelle que le lac Léman, aux plus beaux jours de l’été.
»Nous voici, maintenant, installées dans une jolie maison arabe, dont je me suis mise à raffoler encore plus que maman. Il y a, dans toutes les pièces, et presque à la hauteur de ma taille, des revêtements de faïences multicolores, aux teintes très vieilles et d’une délicatesse infinie.
»Quand il fera chaud, et il paraît que le soleil estival de Bône égale celui du Sahara, il me semble que de les regarder, elles doivent, tout en rajeunissant les yeux, vous rafraîchir un peu le sang.
»D’autant plus que nous jouissons aussi d’une cour, sur laquelle s’ouvrent les pièces principales et, où comme dans les patio d’Espagne, un jet d’eau sanglote du matin au soir.