Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume

Part 2

Chapter 23,794 wordsPublic domain

--Mais pourquoi, oui, pourquoi n’être pas venu me voir avant de t’imposer cette corvée qui a dû être bien rude pour toi. Oh! dès le lendemain même du jour où je t’ai remis ces livres, j’ai su que tu ne les avais pas apportés à Monsieur C... Figure-toi, en effet, que j’ai reçu de mon notaire trois mille roubles ce matin-là, et naturellement, je me suis précipité boulevard Saint-Michel, pour essayer de les ravoir. Dès lors, sans rien connaître de ton aventure, j’ai deviné que tu étais à Paris, que tu n’avais pas vendu les livres, et aussi que tu m’envoyais ce qu’il me fallait pour ne pas mourir de faim; car toi seul, m’entends-tu, toi seul, connaissais ma détresse du moment. Je t’ai cherché partout, sauf, bien entendu, dans la cuisine de ton gargotier.

Je voulus encore une fois déposer les deux livres sur sa table, mais il se fâcha, et toujours pleurant et riant:

--Je te supplie de les garder, car il me sera plus doux encore de les savoir en tes mains que de moi-même les posséder.

Je sortis donc, emportant les livres et mesurant, à la grandeur de son cadeau, la profondeur de son amitié.

Vous comprenez maintenant que j’y tienne comme au trésor le plus précieux. J’ai, de même que tous les proscrits, beaucoup souffert. J’ai subi les pires malheurs de l’exil; j’en ai connu les plus affreuses détresses, et possédant des milliers de roubles de rentes, il y eut de nombreux jours où me manquèrent les deux sous de mon petit pain. Aujourd’hui, bien qu’ayant passé la septantaine, et encore pourvu de ce qu’il faut pour attendre la mort en paix, j’aimerais mieux souffrir à nouveau la faim, comme à trente ans, que de vendre, au poids de l’or, ces deux bouquins.

Quelques semaines après ce moment inoubliable de notre vie à Paris, nous partions ensemble pour la Suisse, que nous ne devions plus quitter. On nous y laissa vivre en paix; de notre côté, d’ailleurs, nous mîmes lentement et pour toujours une sourdine à notre activité révolutionnaire, pris que nous fûmes par la passion de l’étude, par le nouveau foyer que tous deux nous nous créâmes à Genève et aussi conquis par le nouvel évangile de Tolstoï qui, déjà, prêchait la résignation aux révoltés du monde entier.

Mais, puisque je suis à vous parler du plus cher de mes amis, avant de quitter ce chapitre de sa vie et de la mienne, laissez-moi vous dire combien, à cette rude époque qui précéda et suivit la guerre franco-allemande, l’existence des fugitifs et des proscrits russes à l’étranger, était plus dure et plus difficile qu’aujourd’hui. D’une part, l’entente des tyrans européens avait su créer une police internationale de premier ordre et dont la vigilance ne connaissait pas la fatigue, soutenue qu’elle était par d’incalculables fonds secrets, et d’autre part, les moyens de locomotion plus rares rendaient les déplacements peu faciles: nous-mêmes étions moins nombreux, plus aisés à surveiller, et il fallait d’incessants miracles pour lui échapper.

Et ces miracles-là, nous les accomplissions quand il le fallait. Oui, Monsieur, nous avons tous poussé les audaces de la pensée révolutionnaire jusqu’à un point que les militants de l’heure présente ne dépassèrent jamais.

Vous considérez l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, la haine ouverte du drapeau et de l’armée comme les théories les plus osées qu’ait risqué l’esprit rénovateur d’aujourd’hui; eh bien, sachez-le, votre Gustave Hervé pissait encore dans son berceau, si j’ose m’exprimer ainsi, et y faisait ce dans quoi il proposa plus tard de planter vos trois couleurs, que nous avions, nous, jugé les nôtres ainsi que les drapeaux de toutes les nations comme dignes seulement de balayer la boue des cloaques, et la fiente des égouts. Lisez, Monsieur, ce que l’un de nous écrivait et ce que nous imprimions en langue russe, dans une petite feuille que nous appelions: _Le Knout_:

«... C’est ça, l’Empire des Tzars, gouverné, depuis des siècles, par des bandits, des ivrognes et des fous; ça l’Empire d’Allemagne, qu’une lignée de soudards cancéreux mène la cravache à la main; ça l’Empire français, que dirige un loufoque criminel; ça le trône d’Angleterre, sur lequel une matrone cupide et niaise assied son derrière engraissé par toutes les famines des Indes...

»Oh! misère... misère, de notre pauvre humanité, quand donc voudras-tu nous abandonner?...

»Incroyable vraiment que, depuis les temps historiques et même avant, depuis qu’il y a des révoltés, il n’y ait rien de changé sur cette fange arrondie, que des milliards de créatures, prétendues intelligentes et raisonnables, se laissent toujours gouverner par des fantoches imbéciles où sanguinaires, plus souvent les deux à la fois! Qu’elles s’inclinent niaisement devant des idoles et qui pis est devant de soi-disant symboles, fruits amers de l’humaine stupidité.

»Quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, comme un fellah des époques pharaoniques ou un Hindou du Rig-Véda, l’homme d’aujourd’hui croit à Dieu. Il est resté la brute religieuse dont parle Platon. Le fantôme du Divin a imprégné sa cervelle pour toujours; l’eau qui la baigne sous les méninges est de l’eau lustrale, et elle circule tout au long de sa moelle, provoquant des réflexes rituels.

»La passion du Dogme (avec un grand D) est plus nécessaire à sa vie morale que ne le sont à son existence physique les battements de son cœur.

»Il s’éteindrait et avec lui mourrait sa race--ce qu’il faut peut-être souhaiter--si, par la ruse ou par la force, il ne pouvait imposer à ses semblables ce qu’il croit la vérité.

»Voyez plutôt, après la tyrannie du moine, se dresser à l’horizon la tyrannie non moins insolente et nauséabonde du franc-maçon.

»Comme il y a des siècles et des siècles, et avec autant d’ardeur, il courbe la tête et délire devant un chiffon versicolore qu’il appelle le drapeau et avec lequel--tant il est sali de honte--un homme propre, intelligent et honnête ne se devrait même pas torcher le c...

»La folie que cette loque imbibée de sang, déchaîne en son âme, quand ses maîtres l’agitent devant lui, est plus épouvantable et plus cruelle que jamais. Les guerres des temps passés ne sont que des berquinades, près des contemporaines tueries.

»Même en temps de paix, et pour la préserver, cette guenille innommable, à peine digne de balayer les cloaques et les égouts, de ce qu’il appelle le déshonneur, il s’impose des sacrifices écrasants, dont une partie suffirait à tirer de la misère et de l’ignorance la moitié du genre humain, et il ne rêve que machines capables de détruire en quelques heures l’autre moitié.

»Passe encore, ô homme du XIXe siècle, en train de mourir comme les autres dans l’ignominie, passe encore que tu restes éternellement la Brute religieuse, rituelle et dogmatique, qui s’aplatit devant le triangle maçonnique ou la croix du Nazaréen, on ne s’extermine plus guère pour Dieu, on se contente de se déshonorer en son nom. Mais que tu persistes à être le bandit des siècles de fer, dénommant son repaire: _La Patrie_, que derrière tes frontières, comme le voleur et l’assassin dans leur caverne, tu n’aies qu’un but, un idéal: l’emporter sur ton voisin, le tuer, le piller et le voler pour t’agrandir, voilà certes qui est fait pour pousser au désespoir les hommes intelligents...»

Lisez et relisez ces lignes, Monsieur, songez ensuite qu’elles furent écrites et imprimées voici plus de quarante ans, par des hommes que traquait sans trêve la police dont je viens de vous parler, songez encore qu’après avoir ainsi rédigé et tiré à plus de cent mille exemplaires sur du papier à chandelle, au fond d’une cave, dans un quartier ouvrier de Genève, le _Knout_, un placard bi-mensuel, d’autres hommes en prenaient de lourds ballots et, risquant mille fois leur vie, gagnaient la frontière russe, pour les remettre à ceux qui les attendaient. Réfléchissez à tout cela et dites-moi ensuite si les «insurrectionnels» d’alors ne valaient pas ceux d’aujourd’hui et si, au point de vue de la hardiesse et de l’éloquence, les premiers ne l’emportaient pas de beaucoup sur les seconds.

Cependant, pour l’exactitude de votre étude biographique sur Isabelle Eberhardt et sa famille, je dois vous dire que Trophimowsky ne fut jamais parmi les violents des révoltés en exil. Il n’était d’ailleurs pas, ainsi que je vous l’ai indiqué, un véritable banni, un réfugié politique, comme la plupart d’entre nous. Il n’avait jamais comparu devant les tribunaux de l’Empire: aucune condamnation, par conséquent, ne pesait sur lui. Toutefois, pendant sa vie d’étudiant et après, il avait à maintes reprises manifesté des idées libérales fortement hostiles au tzarisme et n’avait pas dissimulé ses nombreuses amitiés dans les milieux révolutionnaires de ce temps-là. Et c’est pourquoi, sans encore l’inquiéter sérieusement, la police politique le surveillait depuis longtemps et de fort près. C’est pour échapper à cette inquisition de plus en plus gênante et aussi pour protester hautement contre les oppresseurs de son pays qu’il s’était volontairement exilé.

L’atmosphère empuantie de Moscou et de Pétersbourg lui étant devenue insupportable et sa situation de fortune le lui permettant, il avait voulu respirer l’air plus salubre du Léman.

Je m’empresse d’ajouter qu’il partit à temps, car, ainsi qu’il l’apprit peu après son arrivée, les policiers, ayant eu vent de sa correspondance avec certains de ses amis, réfugiés en Suisse, se disposaient à perquisitionner chez lui et probablement à l’arrêter.

Les difficultés qu’éprouva son notaire pour lui faire tenir une partie de sa fortune, lui montrèrent suffisamment qu’il avait eu raison de changer d’air.

A cet exil bénévole, à ses amitiés révolutionnaires et à la générosité touchante dont il fit preuve à leur endroit, se bornèrent ses agissements. Il n’écrivit jamais dans le _Knout_, qui n’eut d’ailleurs que dix numéros, aujourd’hui introuvables, même au poids de l’or, ni dans les autres feuilles propagandistes d’alors.

Son esprit allait plutôt vers les doctrines spéculatives de la révolution, sur lesquelles il noircit beaucoup de papier sans jamais rien publier.

C’est ainsi qu’il écrivit à Genève d’abord, puis à Meyrin, une _Psychologie de l’Autocrate_ et une _Psychologie du Révolté_, dont il lisait, de temps à autre, quelques pages aux amis qui venaient le visiter.

Tous en gardaient l’impression que jamais pensée plus puissante et plus virile ne fut servie par une forme plus séduisante, et nul d’entre nous ne le quittait sans l’avoir instamment supplié de livrer au public ces fruits de sa vie laborieuse et de ses incessantes méditations.

«Plus tard, plus tard, répondait-il sans lassitude, il y a beaucoup à retoucher.»

Que sont devenus ces manuscrits et aussi celui d’un _Essai sur le suicide_, et encore celui d’une massive et substantielle étude _Sur les tyrans de l’Hellade_, deux chefs-d’œuvre d’audacieuse érudition? Je l’ignore, hélas! car alors que mourut mon pauvre ami, je voyageais depuis trois ans, hors de Suisse, pour oublier ma solitude et la mort de ma chère enfant.

Les plus impétueux et les plus intransigeants d’entre nous n’en professaient pas moins pour ce grand savant, si simple et si bon, une profonde vénération.

C’est dans sa _Psychologie du Révolté_ et dans son _Essai sur le Suicide_, que le groupe des plus virulents qui furent les premiers terroristes, avaient puisé l’idée d’une association tendant à colliger l’effort ultime des désespérés de la vie, à l’utiliser en le dirigeant contre la vie des tyrans et de leurs collaborateurs les plus actifs. Le principe était: L’instinct de la conservation dont l’homme est affligé vaut plus, pour la sauvegarde matérielle de ses oppresseurs, que les meilleures cottes de mailles et que les cosaques les plus dévoués. Celui qui a fait le sacrifice de la vie et plus particulièrement celui qui s’en trouve ainsi chassé par l’égoïsme et la cruauté de la société présente, est susceptible de devenir, pour cette dernière, mille fois plus dangereux que les plus hardis militants, dont l’audace est bridée par la vision de l’échafaud ou du peloton d’exécution.

On devait donc rechercher partout où faire se pourrait, ces malheureux, les recueillir, les initier rapidement aux meilleures méthodes terroristes, insuffler à leur désespérance une haine suffisante de ses causes, et enfin, leur mettre aux mains le moyen de se venger avant de mourir, en bien précisant un but à leurs coups.

Trophimowsky ignora toujours l’existence de cette Association quasiment restée d’ailleurs à l’état de projet, et il ignora aussi que, de ses études spéculatives, en avait pu sortir l’idée.

Toutefois, bien qu’à la veille de mourir, je n’en persiste pas moins à croire qu’il y a là, pour la puissance et l’avenir du terrorisme, une mine précieuse à exploiter.

Tandis que je m’installais définitivement à Genève, Trophimowsky, accompagné de Nathalie, en proie à la douleur profonde de son veuvage, errait encore, pendant de longs mois, à travers la Suisse et l’Italie, car on ne savait auquel de l’oncle ou de la nièce, était échue l’humeur la plus vagabonde, ou pour mieux dire, tous les deux possédaient au même degré ces instincts nomades dont, par sa mère, devait hériter Isabelle Eberhardt.

Ils allaient donc de Lausanne à Berne, de Berne à Bâle, de Bâle à Zurich et Lucerne, estivant en Herzégovine, promenant leurs automnales rêveries sur les rives aimables du lac Majeur, descendant jusqu’à Florence et Rome pour hiverner à Naples, Palerme et visiter la riante Trinacrie.

Cependant, ils nous revenaient toujours invinciblement attirés par le charme du lac Léman. Mais pour les retenir et les fixer à Genève, d’abord, puis à la villa de Meyrin que Trophimowsky ne tardait pas à acquérir, il fallut une assez grave maladie d’Isabelle, alors âgée de cinq ans, de cette troublante Isabelle, dont vous avez entrepris d’éditer l’œuvre inconnue et de narrer la si courte et poignante vie, ce à quoi je voudrais, Monsieur, vous aider de mon mieux.

Quand Isabelle naquit, j’étais moi-même, depuis quatre ans, père d’une charmante fillette qui devait être sa meilleure amie, comme j’étais le plus fidèle intime de ses parents. De sa prime enfance, tout ce que je puis vous dire, c’est qu’elle était laide, très laide même, et que ses parents se montrèrent fortement impressionnés de cette disgrâce dont ils cherchèrent la cause en vain, Nathalie étant, comme je vous l’ai dit, la beauté même incarnée et son père, qui mourut d’ailleurs peu de temps après la naissance d’Isabelle, n’ayant, dans ses traits, rien de laid, voire de simplement disgracieux.

Or, voici qu’après cette sérieuse maladie et vers la fin de ses six ans, ce qui arrive quelquefois, mais jamais à ce point-là, comme si une bonne fée avait soufflé sur son visage pendant son sommeil, Isabelle se mit à devenir, un peu chaque jour, une jolie, gracieuse et avenante fillette promettant d’être ce qu’elle devint, en effet, vers ses seize ans, une jeune fille charmante sans être belle, à la fois robuste et fine, infiniment distinguée, attrayante et cent fois plus désirable, enfin, que beaucoup d’autres, au visage desquelles la nature prodigua des soins raffinés.

Elle ressemblait peu à son père, mais beaucoup à Nathalie et à son grand-oncle, dont elle eut dès lors l’intelligence très vive, tandis qu’elle empruntait à sa mère son activité dévorante et l’inquiète mobilité de son esprit.

Vous ai-je dit qu’à la mort du père d’Isabelle, Trophimowsky s’était épris, pour sa petite nièce, d’une vraie passion paternelle, tandis que Nathalie, tout en la chérissant beaucoup, gardait, sans cependant le laisser paraître, toutes ses préférences au jeune Augustin de Moërder, son autre fils, lequel était un fort bel enfant.

Mais, en revanche, le frère et la sœur s’aimèrent, dès cette époque, d’un profond amour qui arracha souvent des larmes très douces à leurs parents.

De son grand-oncle, Isabelle eut aussi cette avide et insatiable curiosité de l’esprit, qui la faisait passer des journées entières et des nuits dans la bibliothèque de la villa, où elle lisait, à se rendre aveugle et indifféremment tous les livres qui tombaient sous sa main fiévreuse, au petit bonheur. Science, histoire, philosophie, littérature, d’imagination, vers et prose, elle dévorait tout, sans arriver à satisfaire cette effrayante boulimie de son cerveau.

Trophimowsky ne fit jamais rien pour réformer cette avidité, qui fut la sienne en ses jeunes ans, et, comme on avait fait pour lui-même, il n’en limita pas davantage le champ.

N’allez pas croire pour cela qu’il se désintéressât de cette créature si chère, en laquelle il retrouvait à la fois, avec un tressaillement de joie, les traits de son propre visage et son âme d’adolescent. Bien loin de là, mais sans en rien laisser paraître et sans qu’Isabelle elle-même s’en doutât, il la regardait croître en santé, en joliesse et surveillait l’épanouissement de son intelligence juvénile, comme un amateur passionné surveille l’éclosion de ses fleurs aimées.

Certain jour, un familier de la maison, esprit cultivé, mais puritain genevois quelque peu morose, s’étonnait, devant lui, de cette liberté d’étude ainsi laissée sans contrôle à une jeune fille de seize ans.

Ne craignez-vous pas pour sa santé, et ne craignez-vous pas aussi que les ressorts de son intelligence encore tendre n’en soient pour toujours faussés, et ne croyez-vous pas, enfin, qu’il serait bon d’introduire un peu de mesure dans les efforts de son jeune esprit?

--Oui, lui répondit non sans orgueil Trophimowsky, pour toute autre enfant qu’Isabelle je le craindrais et me conduirais différemment, mais ma petite nièce, qui est vraiment ma fille spirituelle, est une de ces créatures d’élite qui n’ont besoin ni de frein, ni d’aiguillon. La robustesse de son cerveau égale celle de son estomac; et c’est pourquoi il n’est besoin, pour l’un et pour l’autre, d’aucun régime, ni fortifiant ni débilitant. Elle peut lire et manger ce qu’elle veut sans aucun danger: elle n’assimilera certes pas tout, ce serait prodigieux, et cela ne s’est jamais vu: mais la Nature, qui lui fut exceptionnellement clémente, se charge, en elle, des élaborations physique et morale dans l’équilibre et l’harmonie dont vous parlez...

Souvent, à ces orgies de lecture, succédaient des fringales de mouvement, et c’était alors des périodes assez longues où il n’y avait, dans sa vie, de place que pour les exercices violents.

L’équitation fut toujours celui qu’elle préféra. La jeune fille studieuse devenait alors une amazone inlassable et dont la maëstria et la hardiesse étonnaient les plus audacieux cavaliers. Puis, suivaient de longs voyages en chemin de fer, en bateau et dans les vieilles pataches démodées.

En compagnie de ma fille, heureuse d’être son amie et presque sa sœur aînée, elle allait à travers tout le canton de Genève, passait des jours et des jours à faire le tour du lac Léman, poussait tantôt jusqu’à Ferney, où l’attirait la grande ombre de Voltaire, et plus souvent encore s’en allait vers Chambéry et les Charmettes, où les souvenirs plus humbles mais plus troublants de Jean-Jacques la remuaient chaque fois plus profondément.

Il faut vous dire qu’elle avait, à l’auteur de la _Nouvelle Héloïse_, voué le culte le plus ardent. Elle lisait, relisait ses livres, sans lassitude, vivait avec lui dans une griserie perpétuelle de l’âme et du cœur, s’imprégnait, jusqu’au tréfond d’elle-même, de son sentimentalisme débordant.

Tenez, Monsieur, pour servir votre œuvre à laquelle je m’intéresse comme aux heures les plus douces d’un passé lointain, j’ai entr’ouvert les plus secrets de mes tiroirs, je vais mettre sous vos yeux ce qu’ils contiennent de plus poignant pour votre humble serviteur.

Ce sont quelques lettres et de courts billets échangés entre Isabelle et ma pauvre fille, morte après avoir reçu le dernier, à vingt-trois ans, oui, Monsieur, à vingt-trois ans...»

Et le vieillard se tut, essuya ses yeux, ses lunettes, car il n’y voyait plus clair du tout pour trier et lire les pauvres petits papiers.

Pauvres petits papiers en vérité que l’exilé avait maintes fois mouillés de ses larmes, et auxquels ses doigts tremblants avaient donné la teinte des vieux parchemins, bien qu’ils eussent douze ans à peine.

Il y avait là, en feuillets épars, un journal de sa pauvre fille assez régulièrement tenu pendant les années 1894, 1895, 1896 et, au milieu d’eux, six lettres qu’Isabelle lui écrivit à ces époques.

Des souvenirs de son enfant relatés au jour le jour, en langue russe, le vieillard me lut ce qu’il crut devoir être utile à mon étude, et je vis, en effet, combien avait été profonde l’amitié qui unissait Marie K... à Isabelle Eberhardt, encore que celle-ci eût quatre ans de moins:

--Tenez, Monsieur, pour en revenir à la passion d’Isabelle, que dis-je? au culte qu’elle vouait à Jean-Jacques, écoutez ceci couché sur cette page, par ma fille, en février 1896:

«Hier, notre professeur de français nous a donné, pour sujet de composition, le suivant:

«Dire à qui, de Voltaire ou de Jean-Jacques Rousseau, vont les préférences de votre esprit, et raisonner _succinctement_ ces préférences».

«J’ai mis l’auteur de la _Nouvelle Héloïse_ avant celui du _Siècle de Louis XIV_, mais quand il a fallu raisonner cette préférence, j’ai été fort embarrassée de le faire _succinctement_, ainsi que nous l’avait indiqué, en insistant beaucoup, notre professeur.

«Les arguments affluaient si nombreux que, malgré tous mes efforts, j’ai dépassé de beaucoup la moyenne de cent lignes qui nous avait été fixée.

«Bébelle (Isabelle), a triomphé superbement tant par la concision que par la force de sa composition.

«Monsieur H... (le professeur), en a été véritablement abasourdi; et il n’a cessé, pendant toute la matinée, de relire et de répéter les vingt-cinq lignes de ma chère petite amie: je les sais moi-même par cœur, et il me plaît de les écrire ici:

«Avec la puissance de son inlassable _génie_, Voltaire a défendu les droits sacrés et méconnus de l’humanité, et jusqu’au dernier souffle de sa longue vie, il a lutté pour l’émancipation définitive de l’esprit humain: aussi, me semble-t-il juste que son œuvre dure tant que durera cette humanité sur notre globe.

«Mais c’est avec son _cœur_ que l’humble fils de l’horloger genevois a plaidé pour les droits de la créature, droit au bonheur, droit à l’amour, et c’est par l’éloquence de son âme qu’il lui a ouvert les yeux sur les beautés de la Nature, souveraine consolatrice de tous nos maux. Et c’est pourquoi Jean-Jacques mérite d’être lu par les habitants des planètes survivantes, quand la nôtre ne sera plus qu’une pâle lune errant dans la nuit.

«Et c’est aussi pourquoi je donnerais le _Dictionnaire philosophique_ pour huit pages des _Confessions_».

Au sourire que j’ai surpris sur les lèvres minces et proprement rasées de Monsieur H..., j’ai bien vu qu’il soupçonna d’abord la collaboration du «Petit oncle Trof» dans cette composition de sa petite nièce. Mais, moi qui connais la franchise et la loyauté de Belle, la fière noblesse de son esprit, je ne l’ai pas cru un seul instant; et Monsieur H... lui-même a dû chasser bien vite ce vilain soupçon quand il a vu: «Petit oncle» aussi sentimental et Rousseaulâtre que sa nièce, s’essuyer les yeux en lisant sa composition...»

Oui, vraiment, on ne savait qui de Trophimowsky ou d’Isabelle était le plus féru du «Philosophe», de son œuvre comme de sa troublante personnalité. Que de fois n’ai-je pas entendu mon ami soutenir, après d’autres, mais avec plus d’éloquence, que de lui était sortie la Révolution française tout entière, la vraie, la seule, celle de la Convention.

Tous ses membres, en dehors desquels il n’y eut pas de révolutionnaires au sens complet de ce mot, et en commençant par le sentimental Robespierre qui en fût l’âme, puis en continuant par Marat qui en fut la plus agissante et la plus juste expression, furent des adorateurs de Rousseau, et s’imprégnèrent de ses écrits. Certains d’entre eux même poussèrent l’imitation de sa vie jusqu’en ses pires défauts.