Part 1
P. VIGNÉ D’OCTON
Isabelle Eberhardt OU LA BONNE NOMADE
d’après des documents inédits
SUIVIE DE MEKTOUB!... (C’ÉTAIT ÉCRIT!...) ŒUVRE POSTHUME
PARIS EUGÈNE FIGUIÈRE & Cie, ÉDITEURS 7, Rue Corneille, VIme Bruxelles, 72, Rue Van Artevelde
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Russie.
DU MÊME AUTEUR:
Chair Noire, 1 volume. L’Éternelle Blessée, 1 volume. Au Pays des Fétiches, 1 volume. Fauves Amours, 1 volume. Le Roman d’un Timide, 1 volume. Terre de Mort, 1 volume. Les Angoisses du Dr Combalas, 1 volume. Les Amours de Nine, 1 volume. En Buissonnant, 1 volume. Les Universités nouvelles, 1 volume. Peyrottes, Poète et Potier, 1 volume. Petite Amie, 1 volume. Cœur de Savant, 1 volume. Journal d’un Marin, 1 volume. Siestes d’Afrique, 1 volume. Martyrs lointains, 1 volume. L’Amour et la Mort, 1 volume. Le Pont d’Amour, 1 volume. Les Petites Dames, 1 volume. Joseph Forestier, 1 volume. La Gloire du Sabre, 1 volume. Dans les Roses, 1 volume. Visions sahariennes, 1 volume. Pèlerin du Soleil, 1 volume. Les Impossibles Amours, 1 volume. La Sueur du burnous, 1 volume.
EN COLLABORATION AVEC LE PROFESSEUR RINGUET:
Les armes pratiques: Sabre et épée, 1 volume. L’Escrime nouvelle avec un Code du duel, 1 volume.
Sous presse:
Sabre de bois et pistolet de paille (Les bluffs du duel), 1 vol. L’Algérie. Requins et parias, 1 volume. Le roman d’un politicien, 1 volume.
DÉDICACE
A M. Claude Augé
Directeur du Dictionnaire Larousse
Votre publication, légitimement universelle, dément chaque jour la parole de Balzac qui, si mélancoliquement, fit de la Gloire, le _Soleil des Morts_.
Grâce, en effet, à votre inlassable clairvoyance, non seulement les trépassés, mais encore nombre de vivants, avant d’aller au pays des ombres, ont le bonheur de voir leur effort éclairé de cette tant douce lueur.
Aussi, ce petit livre posthume d’Isabelle Eberhardt, si inespérément retrouvé, vous est dédié afin que soit réparée l’injuste erreur commise à l’endroit de la _Bonne Nomade_ qui, inspirée par son amour de l’Arabe et du Désert, écrivit de belles œuvres attribuées, par votre Dictionnaire, à un autre.
Il vous est dédié, afin qu’au plus tôt lui soit rendu le rayon de gloire auquel elle a droit, et dont, involontairement sans doute, au profit de cet autre, on la dépouilla.
ISABELLE EBERHARDT
OU
LA BONNE NOMADE
D’après des lettres et autres documents inédits.
... Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir: Cœurs légers, semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s’écartent Et sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons.
Ch. BAUDELAIRE.
Le soir, par les temps clairs, dans les ravins perdus des Alpes, après que s’est tu le bronze des cloches, les chevriers et les gardiens de génisses, estivant loin des hameaux, entendent longtemps encore leurs voix limpides, et écoutent, le cœur ému, les _Angelus_ que balancent jusqu’à la nuit, sous les cieux déjà pleins d’étoiles, les échos et le vent léger.
Ils écoutent, le cœur ému, ces _Angelus_ déjà morts, et ils croient voir, comme s’ils ne les avaient point quittés, leur village et leur clocher.
Et moi, par un phénomène semblable, longtemps après avoir lu le poète, j’entends sa voix susurrer à mon oreille ces quatre vers où tient toute la psychologie du vagabond.
Je les écoute, l’âme attendrie, et, chaque fois, avec une netteté sans pareille, ils évoquent la silhouette de la douce Errante, pour laquelle il me semble alors que Baudelaire les a chantés.
Oui, certes, Isabelle Eberhardt fut vraiment celle qui part pour l’unique plaisir de prendre la route, de se griser d’air pur, de lumière et de liberté. Fidèle à son destin, elle alla d’étape en étape, souriante et sans savoir pourquoi, jusqu’à la dune d’or d’Aïn-Sefra où la main de Dieu lui avait fait son lit pour son dernier sommeil.
Et c’est pourquoi, tandis que le quatrain nostalgique, sans trêve ni répit, bourdonne à mes oreilles comme un essaim d’abeilles chimériques qui butineraient les _Fleurs du Mal_, il me plaît d’évoquer ses traits glorieux et de conter sa vie avec sincérité.
*
* *
Enfant de l’amour, quand elle naquit dans la coquette villa de Meyrin, un _Angelus_ égrenait sa plainte sur la colline génevoise, mais hélas! c’était l’_Angelus_ des exilés.
Certains biographes peu scrupuleux, non contents d’avoir mis la main sur son œuvre, ont encore, pour je ne sais quel motif, par ignorance peut-être, maquillé et tripatouillé tout ce qui touche à sa vie. Nous ne ferons pas comme eux. De même que nous éditons, sans en changer une virgule, l’œuvre qu’un hasard bien heureux mit en nos mains, de même nous dirons ici, sur sa trop courte existence, tout ce que nous savons de vérité.
Pourquoi des scrupules? Pourquoi des légendes, quand, comme on en jugera tout à l’heure, la réalité est plus belle encore? Et puis la morte d’Aïn-Sefra, n’est-elle pas maintenant entrée dans l’histoire littéraire de notre pays?
* * * * *
Donc, ainsi que cela résulte des registres de l’état-civil par nous consultés, Isabelle d’Eberhardt, est née à Genève, en 1877, de dame Nathalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt, âgée de trente-six ans et de père inconnu.
Oui, de père inconnu, comme Alexandre Dumas, et à Genève, comme Jean-Jacques Rousseau.
Grande, très grande dame, cette Nathalie d’Eberhardt, issue de la plus vieille noblesse russe et dont la vie orageuse, la psychologie tourmentée eussent séduit Balzac, le Balzac de la _Femme de Trente ans_, du _Curé de Village_, de _Béatrix_ et du _Lys dans la Vallée_. Car il y eut, en cette femme remarquable, à la fois de Camille Maupin, de Mme de Mortsauf et de Julie d’Aiglemont. C’est au milieu d’elles qu’eût été sa place dans la galerie des héroïnes balzaciennes si fortement cataloguées par Paul Flat. Pour sa beauté sans rivale, des diplomates se battirent à Moscou et à Saint-Pétersbourg, des officiers de marine s’exilèrent dans les mers des Indes, et l’un d’entre eux s’y noya de désespoir, sachant bien qu’elle ne serait jamais infidèle à celui qu’elle aimait alors.
J’ai sous les yeux, en écrivant, une photographie d’elle et un pastel qui ne manque pas de mérite, signé d’un peintre russe inconnu.
Dans la première, elle est âgée de vingt-trois ans; et elle avait atteint la trentaine, quand l’artiste, sous le costume des femmes de l’Appenzell, fixa ses traits.
Ces deux images se complètent et témoignent de leur respective fidélité. Et elles sont l’expression extraordinairement vivante de cette beauté régulière, limpide, faite de douceur et de fierté, pétrie de brume et de soleil, assez fréquente chez les femmes de la Russie méridionale, où l’Orient risque déjà son sourire d’or.
* * * * *
Dans les deux portraits, elle est coiffée comme Scopas faisait coiffer les modèles de ses déesses.
Partagés en leur milieu, ses cheveux fins et cendrés ondulent en boucles heureuses, sur son front moyen, pas très large, et modelé de façon parfaite comme celui de la _Vénus de Milo_.
Sous les paupières qu’alourdissent, peut-être, des rêves d’amour, les yeux s’ouvrent très larges, montrant toute la franchise d’une âme que les hypocrisies sociales révoltèrent jusqu’au dernier jour. La flamme des pensées généreuses éclaire la fixité troublante de son regard, et l’impression que ce regard laisse au vôtre est un mélange de passion et de bonté.
Si les narines frémissent de voluptés inconnues, l’on prête l’oreille aux paroles de tendresse et d’humanité qui vont tomber de ses lèvres si joliment sinueuses et entr’ouvertes à demi.
Telle quelle, cette figure vous remue jusqu’au fond de l’âme, comme les plus vivantes de celles que le génie hellénique sculpta dans le Pantélique ou le Paros.
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* *
«... Monsieur, tout cela n’est que du papier, de la toile et de la couleur, tout cela n’est que de la matière tristement inanimée. C’est la rose, Monsieur, la rose glorieuse et frissonnante couchée pour toujours dans un herbier. Mais combien plus belle, quand, pleine de vie et de santé, elle respirait l’air du bon Dieu...»
* * * * *
Et j’entends encore soupirer à mon oreille le vieux proscrit, le Russe devenu Français, à qui je dois tout ce que je vais dire d’elle et aussi d’avoir ces deux incomparables documents sous les yeux.
«... Oui, Monsieur, nul, vous m’entendez, nul de ceux qui approchèrent Nathalie, quel que fût son âge et à quelque rang social qu’il appartînt, ne put pas ne pas l’aimer; que dis-je? ne pas l’adorer comme un moujik, l’icône de sa sainte préférée.»
Elle était belle comme ne le fut jamais, et comme ne le sera jamais une créature pétrie par la main de Dieu. Elle était belle à vingt ans et plus belle encore à trente. La quarantaine passa sans la flétrir, et je suis sûr qu’elle était belle infiniment quand sa fille Isabelle lui ferma les yeux. Car, croyez-le bien, Nathalie était de celles que la mort ne peut enlaidir.
Et bonne, Monsieur, bonne à s’ôter le pain de la bouche et à se dépouiller de ses bijoux pour soulager les malheureux.
Ils étaient nombreux dans la province lointaine où, jeune fille, elle vivait près des siens, grands propriétaires terriens, et pourtant, grâce à elle, grâce à sa générosité inlassable qui tenait en perpétuelle haleine la bonté de son père et de sa mère, nul, aux alentours du vaste domaine, ne souffrit jamais de la faim.
Une année de très cruelle famine, comme il y en avait beaucoup en ce temps-là, où elle entrait à peine dans ses quinze ans, elle allait à cheval du soir au matin, courant la campagne, s’arrêtant devant les maisons des paysans les plus éprouvés, et distribuant du pain qu’elle achetait avec l’argent destiné à ses propres colifichets.
Et de la voir si jolie, si svelte, si lumineuse et si blanche sur sa cavale de l’Oural, beaucoup croyaient à quelque bonne fée sortie des bois pour les arracher au fléau. Même dans les isbahs les plus modestes, il y avait, clouées au mur, des icônes d’une attendrissante naïveté, représentant une jeune sainte, presqu’une enfant dont le front était auréolé d’un nimbe d’or. Et des créatures plus naïves encore, agenouillées devant elle, murmuraient d’une voix tremblante: «Sainte Nathalie, petite sainte de notre campagne, qui êtes si bonne pour nous, intercédez auprès de Dieu pour que finissent ces tristes jours...»
Et plus tard, Monsieur, à Genève, pendant les longues années de l’exil, non seulement sa villa fut toujours ouverte à tous les malheureux de sa patrie, mais les infortunés du village ne s’adressèrent jamais vainement à sa bonté. Telle était sa discrétion qu’il fallut son brusque départ de Suisse pour en connaître la mesure, aux larmes que versèrent les paysans de Meyrin, dont elle était devenue la bonne Dame, comme elle fut la Madone de ses moujiks.
Ah! j’entends bien ce que me dit votre regard plein d’une curiosité attristée! Oui, cet exil volontaire de sa part, on le lui a reproché comme la faute capitale de sa vie. Et cela prouve tout simplement, une fois de plus, la profonde injustice de nos conventions sociales ou plutôt la bêtise méchante de nos mensonges sociaux.
Oui, à cette femme dont l’âme généreuse connut toutes les fiertés, toutes les délicatesses, toutes les bontés, on a fait un crime de ce qui constitue justement son plus beau titre à l’admiration de ses amis. Rares sont celles, parmi les mieux douées du côté du cœur, qui eussent été capables d’accomplir ce qu’on reproche à Nathalie d’Eberhardt. Et vous aviez raison tout à l’heure, de voir en elle une des plus touchantes héroïnes de Balzac. Nul doute, en effet, que si le grand romancier avait connu ces pages les plus incriminées de sa vie si tourmentée, il n’eût ajouté un autre beau livre à ceux qu’il nous a laissés.
Tourner le dos à la plus opulente fortune, abandonner le mari beau, puissant, titré, glorieux même, qui la possédait, s’arracher à une vie de plaisirs et d’élégances, quitter un milieu aristocratique où elle était adulée comme une reine, pour suivre, dans la solitude et l’exil, un homme d’une fortune médiocre, sans jeunesse et sans beauté, et cela parce qu’elle partageait, au fond du cœur, son idéal de réparation et de rénovation sociales, sa haine implacable de la tyrannie.
Ce fut, en effet, le crime par lequel Nathalie d’Eberhardt scandalisa toute l’aristocratie russe d’alors.
Crime glorieux, en vérité, et après lequel, moi qui vous parle, à l’encontre de beaucoup d’autres, j’ai senti redoubler l’admiration que j’eus toujours pour la beauté de sa personne et la noblesse de son cœur.
Certes, je n’ignore point qu’elle ne fut pas la seule et que les partis révolutionnaires de cette grande et malheureuse Russie s’enorgueillissent d’abnégations analogues et de semblables dévouements. D’autres jeunes femmes et jeunes filles belles et heureuses comme Nathalie, ont dit un suprême adieu à leur famille, à la félicité paisible du foyer, pour suivre le terrible destin d’un proscrit, et s’en aller avec lui, le sourire aux lèvres et la haine du despote au cœur.
Cela est vrai. Mais, et c’est dans ce _mais_, que le génie de Balzac eût, à coup sûr, trouvé son chef-d’œuvre, tandis que la plupart, pour ne pas dire toutes ces héroïnes de mon pays, aimaient passionnément l’homme avec lequel elles s’exilaient. Nathalie d’Eberhardt adorait son mari, le général de Moërder, et de son amant elle n’appréciait que la noblesse de sa pensée, sa science, son talent et la grandeur de son idéal. Les autres partaient de l’amour pour aboutir à l’anarchie militante; un peu d’égoïsme était donc au fond de leur sacrifice; tandis que celui de Nathalie reste d’une absolue et surhumaine pureté.
Le général était beau, je le répète, et tous les sourires de la vie éclairaient cette beauté. Le proscrit ne l’était pas et toutes les menaces de l’exil pesaient sur lui.
Le général était doué d’une robuste santé: le proscrit fut un valétudinaire jusqu’à sa mort.
Nathalie n’hésita pas, et abandonnant le premier à sa fortune et à sa gloire, elle se fit la garde-malade du second et le soigna jusqu’à sa mort, qui survint peu après la naissance d’Isabelle en exil.
*
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Ce que fut Alexandre Trophimowsky, son oncle qui la recueillit après la mort de l’être cher, et devint le véritable père spirituel d’Isabelle Eberhardt, je vais vous le dire en quelques mots:
Un savant modeste, un homme doux, un noble cœur.
Enfant, il fut aimé de notre grand Tourgueneff qui fréquentait dans sa famille et que sa jeune intelligence émerveillait.
A quinze ans, un triste hasard le fit assister au châtiment d’un pauvre hère, coupable d’avoir médit du général-gouverneur et que l’on knouta jusqu’à la mort. Il s’évanouit et tel fut l’ébranlement de son système nerveux d’éphèbe, que, quelques jours après, il fut atteint par une fièvre typhoïde de laquelle il faillit mourir.
Deux ans plus tard, par un autre hasard, il se trouva sur la route où passait une lamentable équipe de révoltés se dirigeant, menottes aux poings et escortés par des cosaques, vers la Sibérie. Son émotion fut non moins profonde, et il tomba malade à nouveau.
Cette émotivité douloureuse ainsi mise en branle par les atrocités du tzarisme, il la garda jusqu’au dernier de ses jours. Et il va dès lors sans dire que dès ce moment, tandis que les germes du mal physique s’enracinaient en l’adolescent, la semence féconde du nihilisme pénétrait en son cerveau.
Plus tard, parmi ses nombreuses et illustres amitiés, il compta celle de Dostoiewsky et de Nicolaï Gogol.
Voici, Monsieur, un exemplaire des _Cosaques de l’Ukraine_, où, sur la feuille de garde, vous pouvez lire, écrite de la main même de l’auteur, cette dédicace plus éloquente que toutes les apologies:
A Alexandre Trophimowsky,
Au savant qui dissimule sa science, à l’ami sûr qui cache ses vertus comme d’autres cachent leur ignorance et leurs vices, son humble et dévoué.
NICOLAÏ GOGOL.
Et voici maintenant un exemplaire de la _Puissance des Ténèbres_, où se lisent ces lignes qui attestent non moins chaudement ce que fut l’oncle de Nathalie d’Eberhardt:
A Alexandre Trophimowsky,
En souvenir des jours lointains où j’acquis un peu de bonté au contact de son noble cœur.
DOSTOIEWSKY.
Combien d’autres témoignages de ce genre, écrits par les plus grands maîtres de la pensée russe sur des œuvres qui ne mourront pas, Trophimowsky tenait enfouis dans sa bibliothèque de Meyrin!
*
* *
Et maintenant voulez-vous savoir comment je suis devenu possesseur de ces deux-ci. Ecoutez et vous connaîtrez un peu plus ce que valait le cœur de mon vieil ami.
C’était au début de son exil, peu après avoir quitté la Russie; avant de se fixer à Genève, il décida de rester quelque temps à Paris, où son intention était d’achever un travail, par lui commencé, sur l’_état de l’enseignement scientifique et philosophique en Europe pendant la grande Révolution_.
Les ressources de la Bibliothèque Nationale et des Archives lui étaient indispensables, et il voulait aussi, pendant ce temps, suivre les cours de la Sorbonne et du Museum où professaient deux de ses amis.
Lorsqu’il y arriva, je me trouvais moi-même à Paris, depuis quelque temps, avec un groupe d’autres proscrits presque tous comme lui, et comme moi, anciens étudiants de l’Université de Moscou.
Sur mon conseil, il descendit, avec sa valise et quelques malles pleines de livres, dans un petit hôtel de la rue de Vaugirard, à côté de l’Odéon. La plupart d’entre nous et moi-même habitions tout près, dans les parages des Gobelins.
Sans être richissime, comme certains le croyaient, Trophimowsky possédait une fortune fort enviable, dont il avait, dès lors, la pleine jouissance, tous ses parents étant morts. Très sobre, d’une simplicité antique, solitaire et quelque peu misogyne, il consacrait la presque totalité de ses importantes ressources à ses études et surtout au soulagement de ses frères en révolution. Il fut vraiment la Providence de notre groupe, lequel, à de très rares exceptions près, dont la mienne, ne comptait que des militants peu fortunés. Je dois vous dire, en effet, que ma famille me faisait tenir secrètement, mais avec régularité, des subsides suffisants pour que je puisse, moi aussi, venir en aide à mes compagnons d’exil.
Mais il arriva que la police russe eut vent de ces envois, et somma brutalement mon père, haut fonctionnaire de l’Etat, de les cesser immédiatement sous peine de destitution.
Surveillé moi-même de plus près, je dus, dès lors, prendre mes dispositions pour quitter Paris et me réfugier en Suisse dans le plus bref délai.
Mais pour entreprendre ce voyage et effectuer ce déplacement, il me fallait de l’argent. Or, la caisse de notre petit groupe était vide et il ne me restait plus un sou vaillant. Sans hésiter une minute, je cours rue de Vaugirard, exposer ma situation à Trophimowsky, et lui demander les roubles qui m’étaient indispensables pour échapper à l’inquisition policière dont j’étais l’objet, et dont ne tarderaient certainement pas à souffrir mes compagnons.
Il faut croire que j’inaugurais une série noire, car je trouvai mon ami, que je n’avais pas vu depuis plusieurs semaines, aux prises avec des embarras pareils aux miens, non pas du côté sécurité, mais au point de vue argent.
La faute en était, si ma mémoire est fidèle, au notaire qui détenait encore en Russie sa fortune et qui, par excès de dévouement pour lui, se montrait d’une extraordinaire et fâcheuse timidité, effrayé par la surveillance policière dont il se croyait l’objet.
Bref, Trophimowsky me laissa parler, puis à ma demande d’argent, il ne répondit pas un mot, mais se leva, ouvrit devant moi tous ses tiroirs vides et m’embrassa en pleurant. J’étais fixé et je l’étais d’autant mieux que j’avais aperçu, au coin de sa table de travail, avant qu’il eût le temps de les cacher, un petit morceau de saucisson et un croûton de pain, tout ce qui lui restait pour manger ce jour-là et le lendemain. Les yeux mouillés, moi aussi, et oubliant ma propre détresse devant celle de mon ami, j’allais partir sur une fraternelle poignée de main, mais il me retint, me fit asseoir:
--Il faut tout de même que tu partes, dit-il, et dès ce soir, il y va de ta sécurité personnelle autant que de celle de nos amis.
Et tout en murmurant cela, il ouvrit une de ses malles, y fouilla avec des précautions infinies, et en sortit les deux livres que je viens de vous montrer.
Il les mit dans mes mains et s’assit devant son bureau:
«Ecoute bien, reprit-il, les indications qu’il me reste à te donner. Tu iras tout de suite au boulevard Saint-Michel, à tel numéro, tu monteras au troisième, porte à gauche, et tu demanderas à la bonne qui viendra t’ouvrir, Monsieur C..., de la part de Monsieur A. Trophimowsky. Tu seras introduit de suite auprès de ce vieillard, qui est un des bibliophiles les plus réputés, le plus riche peut-être de Paris, et qui raffole de nos écrivains: tu lui remettras la lettre que je vais écrire, tu prendras les trois cents francs qu’il te donnera et, dès cette nuit, ayant ramassé tes hardes, tu fileras par le premier train.»
Et, sous mes yeux, Trophimowsky écrivit ceci:
«Monsieur, j’ai réfléchi, et vous envoie les deux livres par le porteur auquel vous remettrez les trois cents francs que vous avez bien voulu m’offrir.»
Pendant qu’il signait:
«Non, fis-je, en déposant les volumes sur la table, je ne porterai pas cette lettre à Monsieur C... Du moment que toi-même, plutôt que de te défaire de ces précieux livres, tu préfères souffrir la faim, je ne vois pas pourquoi je n’en ferai pas autant.»
Il répliqua sèchement et d’une voix qui ne supportait pas la contradiction:
«Ce n’est pas la même chose, dans mon cas il ne s’agit que de mon bien-être, ma personne n’étant en rien menacée; dans le tien il y va du salut de nos amis. Pour eux autant que pour toi, je consens ce sacrifice: fais-moi donc la grâce de m’obéir en tous points.»
Je repris les livres, et dissimulant mes larmes ainsi que lui cachait les siennes, je sortis. Comme je passais dans la petite rue Monsieur-le-Prince pour gagner le boulevard Saint-Michel, mon attention fut attirée par un carré de papier blanc collé sur la porte d’une modeste gargote d’étudiants.
Je m’en approchai machinalement et je lus:
«On demande pour tout de suite un plongeur. Vingt francs par mois et la nourriture. Très pressé».
Merci, Seigneur, voilà le salut, pensai-je aussitôt. Je coupe ma barbe, j’endosse un costume de marmiton, je dépiste ainsi la police qui ne songera pas à me chercher, moi, le fils d’un puissant seigneur, dans le sous-sol de cet infime restaurant, je gagne ma vie en attendant des jours meilleurs, et aussi de quoi empêcher ce brave Trophimowsky de mourir de faim, tout en lui sauvant les deux livres, auxquels il tient plus encore qu’à son estomac.
Et tout cela fut aussitôt accompli que conçu.
Une heure après, rasé comme un garçon de café, et en costume de plongeur, de mes mains blanches qui n’avaient jamais manié que la plume du journaliste, je rinçais la vaisselle d’un restaurant à douze sous la portion.
Je restai là trois semaines sans donner signe de vie à mon ami, tout en lui faisant parvenir chaque jour quelques reliefs de ma cuisine et du pain, toutes choses qu’il croyait lui être envoyées par quelqu’un de nos groupements secrets.
Enfin, lorsque j’eus acquis la conviction que la police avait complètement perdu ma piste, je vins le trouver, et, triomphalement lui rapporter les deux bouquins en lui contant ma petite histoire par le détail.
Je n’avais pas achevé, qu’il m’embrassait et sanglotait comme un enfant.
--Ami, me dit-il, ces deux livres sont à toi. Garde-les comme le souvenir le plus précieux qu’un ami puisse donner à son ami.
Et avec un sourire dont s’illuminait ses yeux mouillés: