Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume

Part 10

Chapter 103,640 wordsPublic domain

Le jeune homme était devenu très pâle en apprenant ce à quoi il n’avait pas osé arrêter sa pensée, que la Madalena se trouvait sous la puissance maritale, et que son maître et seigneur était le directeur même du théâtre sicilien d’Halfaouine.

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* *

Un bien singulier personnage que le Signor Vittorio-Emmanuele Monte-Léone, et qui, la quarantaine dépassée, pouvait se vanter d’une existence tourmentée et pittoresque.

Il était le troisième enfant d’un vieux pêcheur de Palerme qui, jusqu’à sa mort, n’eut d’autre domicile que sa barque pontée, peinte en bleu, avec, à la proue, une Madone en robe rose, et à la poupe, sur une banderolle blanche, ce nom charmant écrit à l’ocre: _Virgen della Primavera._

Sa mère avait accouché de lui, comme des deux autres, sur un tas de vieux filets hors d’usage; et, pour lui faire son berceau, le père avait enroulé, dans un coin, la même amarre et avait bourré le nid ainsi obtenu de mousse marine et de varech à l’odeur salubre, ainsi que font, au creux des rochers, les goëlands et les mouettes.

Sa naissance n’avait pas, pourtant, empêché le bonhomme de battre, quelques jours après, toute la côte sicilienne et de voguer même vers les côtes de la Tunisie, pour y pêcher corail et éponges.

A l’encontre de l’aîné et du cadet, que leur métier passionna, dès qu’ils furent à même d’aider leur père, le jeune Vittorio ne se sentit jamais le moindre goût pour la pêche.

Il s’ennuyait à la mer et emportait toujours avec lui la nostalgie des quais de Palerme. Dès que la barque paternelle y revenait après une longue tournée de pêche, il s’empressait de déguerpir, et son bonheur, toute sa passion était d’aller dans le quartier de l’Albergheria, où se trouve le théâtre des Paladins dont les «pupi», ces fameuses marionnettes siciliennes, font la joie des Palermitains, de leurs enfants et de leurs femmes.

Là, pour cinq sous, il se grisait d’héroïsme, de bravoure, assistant, pendant des heures entières, aux mirifiques exploits des paladins du monde entier, encore amplifiés et magnifiés par la verveuse et inépuisable fantaisie de l’artiste qui maniait les ficelles.

C’était surtout, la Geste merveilleuse de Charlemagne, de Rolland, des chevaliers de la Table Ronde qui faisaient les frais de ces spectacles populaires, dont quelques-uns duraient des six mois entiers, coupés en représentations journalières.

* * * * *

Le vieux Monte-Léone n’était pas large pour ses enfants, ayant d’ailleurs fort à faire pour nourrir sa très nombreuse famille. Aussi, le jeune Vittorio économisait-il jalousement les quelques sous qu’il recevait, comme ses frères, chaque dimanche, afin d’aller plus souvent au théâtre de l’Albergheria.

Encore que les séances fussent longues, et qu’en été la soif lui serrât la gorge, il laissait passer devant sa banquette, l’«acquafolu» avec sa fontaine portative, plaignant le sou qu’il eût fallu pour boire un peu de limonade.

Il se contentait de se rafraîchir la bouche, en achetant deux centimes de graines de courge au _riminzaru_.

Son rêve qu’il ne disait à personne, pas même à ses frères, et qu’il n’osait se formuler à lui-même, tant il le trouvait exorbitant, irréalisable, était de devenir un jour l’artiste caché qui faisait esquisser de si beaux gestes à de simples poupées en bois et leur faisait prononcer de si éloquentes paroles.

Oh! avoir un théâtre à lui, des «pupi» qui, sous ses doigts devenus experts, seraient tantôt Charlemagne, tantôt Rolland dont l’épée coupait en deux les montagnes!

Inspirer aux autres les sentiments qu’il éprouvait, les faire pleurer, frémir, tressaillir de terreur ou d’enthousiasme! Comme il serait heureux, alors et comme cela était loin de la destinée que lui préparait la volonté paternelle!

* * * * *

En attendant, quand, entre deux tournées de pêche, la _Virgen della Primavera_ était mouillée dans le port, et qu’il ne pouvait aller au théâtre de l’Albergheria, il s’ingéniait à imiter la dernière représentation avec des «pupi» par lui taillées en quelque épave; ce qui lui valait maintes taloches du vieux pêcheur qui le croyait avec ses frères en train de réparer les filets ou de travailler à la propreté de la barque.

Vittorio les empochait en silence, mais soupirait plus encore après le jour où il pourrait échapper à la tutelle paternelle, travailler pour son propre compte à quelque métier qui ne l’éloignerait pas de Palerme, et, qui sait? gagner peut-être assez d’argent pour réaliser son rêve.

Mais sa peine et ses regrets devenaient plus cuisants encore quand, au point culminant d’une épopée comme la _Rotta di Ronscivalle_, dont la représentation durait trois mois, il lui fallait s’embarquer pour une longue campagne de pêche, sans savoir ce qu’il advenait de Rolland, de sa fille, du traître Ganelon et de tous les autres personnages de la Geste.

* * * * *

Un jour, comme la _Virgen della Primavera_ se disposait à faire voile le lendemain pour les côtes tunisiennes, il disparut. Son père et ses frères le cherchèrent vainement dans tous les coins de la ville, et désolés, appareillèrent sans lui. Il avait quitté Palerme pour suivre un de ces montreurs de «pupi», ambulants et modestes, qui vont, jusque dans les plus petites bourgades, amuser les paysans de Sicile.

Il s’était engagé comme domestique, sans autre gage que la nourriture, mais à la condition expresse que son maître l’initierait à tous les secrets de son métier et lui apprendrait son répertoire.

Ils coururent ainsi tous les villages siciliens, puis s’embarquèrent pour Naples. Les années passèrent et Vittorio, qui avait vraiment la vocation théâtrale, devint un artiste de premier ordre dépassant de beaucoup son maître, qui, d’ailleurs, en convenait, et le réservait pour les grandes circonstances.

* * * * *

Non content de rajeunir le répertoire un peu vieillot de leurs «pupi» par des adaptations nouvelles, il composait ou improvisait lui-même des bouffonneries, des comédies, des drames, dont le succès était grand parmi les paysans napolitains.

Cependant, tout en reconnaissant sa supériorité, et en s’inclinant devant elle, son maître ne se pressait pas d’augmenter ses appointements et continuait à la payer surtout en gracieusetés et prévenances.

N’avait-il pas, en outre, les applaudissements du peuple? Et aussi la faculté de donner libre cours à sa verve et à sa passion pour les «pupi», devant des auditoires aussi variés qu’enthousiastes.

Cela certes, eût pendant longtemps encore suffi à Vittorio, sans la hantise du rêve qu’il faisait depuis son enfance: posséder un théâtricule de «pupi»; jouer ce qu’il voudrait, et où il voudrait. Etre, enfin, le maître de ses marionnettes comme de lui-même. Il ne le réaliserait jamais en restant avec son patron, car il n’aurait jamais l’argent nécessaire pour l’achat du matériel, d’une carriole pour le traîner et d’une monture.

Aussi, après avoir longuement réfléchi, prit-il une décision très grave. Il abandonnerait pour quelques années les «pupi»; achèterait, avec le peu d’argent qu’il possédait, une petite pacotille, et s’embarquerait pour l’Afrique.

Un bateau était en partance pour l’Erythrée, il le prit, passa là-bas trois ans dans les privations et les fatigues, et revint avec une somme qui lui permit d’acquérir le matériel de son ancien patron, trop vieux maintenant pour courir les bourgades de la campagne.

Mais hélas! la fortune ne consentit pas à couronner la persévérance de ses efforts. A la suite de quelques années maigres, il y eut, dans la campagne napolitaine et en Calabre, une véritable disette. On manqua de pain dans les villages où était sa meilleure clientèle, laquelle n’avait, d’ailleurs, plus le cœur à la joie; et lui-même, pour ne pas mourir de faim, fut obligé de vendre son matériel et ses «pupi». Il revint à Naples, et entra comme _facchino_ dans un hôtel de la Chiaja.

* * * * *

Il y avait alors, à Naples, une troupe de passage qui jouait la comédie et le drame dans les théâtres de deuxième ordre. Son impresario était justement en cet établissement. Vittorio, toujours tourmenté par la vocation théâtrale, fut assez heureux pour se faire engager par lui comme _utilité_, et bien entendu moyennant un salaire dérisoire.

Mais qu’importait encore au jeune Monte-Léone? Ne serait-il pas, maintenant, au-dessus de son ambition et au delà même de son rêve, puisqu’au lieu de faire applaudir des marionnettes de bois sur un théâtre enfantin, il jouerait sur une vraie scène, avec des artistes de métier, de _vraies comédies_ et de _vrais drames_? Et, de fait, il ne tarda pas à montrer ce dont il était capable, et on lui confia bientôt des rôles d’une certaine importance.

Ce fut alors qu’il s’énamoura de la Madalena, toute jeune encore, presque une enfant, mais qui ne devait pas tarder à se révéler comme une grande tragédienne. Alors que l’impresario de la troupe ne se doutait pas du trésor qu’il possédait, Vittorio le devina, sut s’en faire aimer, en attendant de l’épouser et d’unir sa destinée à la sienne dans la carrière dramatique.

Ensemble donc, ils coururent toutes les villes d’Italie, petites et grandes, et trois ans après, la troupe s’embarquait à Gênes pour Alexandrie et l’Egypte.

Mais tandis que Vittorio, ayant donné tout ce qu’il avait dans le ventre, restait, malgré ses efforts, un artiste populaire de deuxième ordre, la Madalena était devenue l’étoile de la petite troupe, dont elle assurait le succès, en soulevant l’enthousiasme des auditoires plébéiens. Autant par son merveilleux et fruste génie que par sa beauté et la splendeur de sa chevelure, elle allumait autour d’elle, partout où elle jouait, des passions ardentes.

Et bien qu’elle lui gardât la foi jurée et lui accordât tout son amour, Vittorio qui, plus follement que jamais, la chérissait, n’en subissait pas moins les tourments d’une jalousie féroce.

Bientôt même, ce mauvais sentiment l’aveugla au point de se montrer injuste envers elle. Ce furent d’abord, à propos de tout et de rien, de sanglants reproches. Puis ses colères et ses accès prirent une brutalité croissante. La Madalena subissait tout avec une patience angélique, sans jamais un instant se rebeller, mais, au contraire, s’évertuant à guérir de son mal affreux, l’homme qu’elle aimait, malgré tout, encore et qu’elle plaignait aussi de toute son âme.

Vittorio ne vivait plus que dans la pensée d’arracher sa jeune femme à la promiscuité des théâtres populaires, ou plutôt de posséder un théâtre à lui, d’être l’impresario d’artistes qu’il dirigerait, ce qui, croyait-il, lui rendrait plus facile la surveillance de la Madalena.

Il était dans ces intentions, quand la troupe vint à Tunis pour donner une série de représentations théâtrales.

* * * * *

Un beau matin, il reçut une lettre de son frère aîné, avec lequel il n’avait cessé de correspondre, de loin en loin, il est vrai, mais d’une façon régulière. Il lui annonçait la mort de leur père, et lui disait que la succession étant réglée, il lui revenait, pour sa part, environ trois mille lires.

C’était, pour lui, la fortune et le moyen de réaliser son nouveau rêve. Justement, dans le quartier sicilien, un café était à louer, déjà très achalandé et dont la salle se prêterait merveilleusement à l’installation d’une scène, ce qui lui permettrait d’en faire un théâtre par intermittence.

Il le loua incontinent, et, trois mois après, il s’y installait avec sa femme toujours résignée, toujours aussi douce et aimante.

Encore qu’il eût beaucoup de peine à trouver, parmi les Italiens de la colonie, des artistes suffisants, et n’ayant guère à sa disposition que des amateurs bénévoles, grâce à la beauté de la Madalena, le succès dépassa ses espérances.

Il eut, d’ailleurs, la très heureuse inspiration, comme on était aux approches de la semaine sainte, de débuter par une de ces _Passions_, dont raffolent non seulement les Siciliens, mais tout le peuple de l’Italie méridionale.

Et il recommença l’année suivante...

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A Rhadès, sur la colline fleurie où l’_amine_ du Souk des étoffes, possédait une maison de campagne.

Impossible de rêver, pour des amoureux, lieu de rendez-vous plus charmant que cette terrasse mauresque d’où la vue s’épandait comme une caresse facile, sur Tunis-la-Blanche, sur la mer bleue, sur le lac Bahira à toute heure hanté de flamants roses. Sur la colline verdoyante de Carthage, et aussi sur le promontoire où la sereine Bou-Saïd s’épanouit, liliale, au milieu des roses.

C’est là que pour fuir la curiosité et les indiscrétions des oisifs, la Madalena et Hamidou se rencontraient, après que la Destinée les eut jetés dans les bras l’un de l’autre.

Sans la moindre hésitation, convaincus tous deux qu’ils étaient aux mains d’une puissance mystérieuse qui est plus forte que la mort, et à laquelle rien ne résiste, ils s’étaient, dans un frémissement de tout leur être, passionnément baisés sur la bouche dès leur première rencontre.

Du soir au matin, que dis-je? d’une heure à l’autre, la Madalena oublia l’amour juré sur les pieds de la Madone et la fidélité jusqu’alors gardée, malgré tout, à Vittorio Monte-Léone.

Et de son côté, Hamidou ne songea pas plus à la terrible prophétie du vieil Abdallah-ben-Abdusselem que s’il n’y avait jamais eu de sorcier à Bab-Ménara, où logeait son père.

Enfin, bien que leur amour datât à peine de trois semaines, il leur semblait à tous deux qu’il n’avait jamais commencé et qu’il n’aurait jamais de fin comme Dieu lui-même.

--Madalena!...

--Hamidou!...

Ils ne balbutiaient pas autre chose, entre deux étreintes, et pendant des heures entières, parce qu’il n’y avait pas autre chose dans leur âme emplie d’eux-mêmes.

--Hamidou!...

--Madalena!...

Ils ne se fatiguaient pas plus de répéter ces deux noms qu’ils ne se lassaient de se mirer dans les prunelles l’un de l’autre.

Et autour d’eux, sur la colline fleurie, tout chantait l’amour, en ces matinées printanières.

Mais hélas! venait bientôt l’heure de se séparer alors que, sur les terrasses de Rhadès, les colombes se baisaient encore et que l’haleine des fleurs, pâmées sous les caresses du soleil, montaient vers eux plus que jamais enivrantes.

Et c’était, chaque fois, la scène poignante du balcon, quand les deux amants entendent chanter l’alouette.

--Ecoute, Hamidou, disait, ce matin, la Madalena, les yeux mouillés à la pensée qu’allait sonner la fin de l’heure si douce, écoute, c’est à peine si nous pouvons nous rencontrer ainsi deux fois par semaine; il y aurait pourtant un moyen de nous voir, pendant quelque temps, chaque jour, et non pas ici, mais chez moi, et sans que mon mari, qui ignore tout, s’en inquiète.

--Tu deviens folle, Madalena, s’écria le jeune brodeur en étreignant nerveusement son amante.

--Non, Hamidou, je ne suis pas folle, et de toi seul dépend qu’il en soit comme je viens de te le dire.

--Parle donc, chère, parle, tu sais bien que ta volonté est la mienne.

--Nous voici au milieu de notre carême: comme chaque année, Vittorio se dispose, quand viendra la semaine sainte, à représenter la mort de Christ, pour complaire à tous nos compatriotes de Tunis, qui aiment tant ce spectacle. Seulement, voilà, il a beau chercher, il ne trouve, dans la colonie italienne, personne capable de jouer le rôle du Christ et comme il t’a vu plusieurs fois, il ne cesse de répéter: Ah! s’il voulait, ce jeune musulman qui ne manque pas une de nos représentations, et qui possède la beauté du Nazaréen, quelle belle _Passion_ n’aurions-nous pas et qui soulèverait d’admiration nos compatriotes?... Et moi, pour ne pas lui donner l’éveil, je feins de hausser les épaules à son idée, de la trouver ridicule, mais je ne m’en réjouis pas moins au fond de mon cœur, devant l’espoir des douces heures qu’elle nous vaudrait, s’il y persistait et pouvait la réaliser. Et il y persiste, ami, plus que jamais, cherchant tous les moyens de t’accointer, mais il n’ose pas, ayant appris que tu es fils d’amine et descendant du Prophète. Ah! trésor, si tu voulais, si tu consentais à aller le voir et lui dire que tu as appris, par hasard, son désir, et que tu serais heureux de t’y prêter, quelle joie, quelles incomparables délices! Songe donc, nous ne sommes pas encore à la Mi-Carême, et les répétitions vont commencer. Chaque soir, pendant plus de trois semaines nous passerions, l’un près de l’autre, les longues heures de la veillée; chaque soir, moi, qui joue le rôle de la Madeleine, je te dirai les pieuses tendresses dont son âme est pleine jusqu’à déborder. Chaque soir, je ferai le geste de parfumer tes pieds blancs, et chaque soir, je dénouerai ma chevelure pour les essuyer. Ah! trésor, quel bonheur, je n’ose à peine y songer; mais toi, cher, le voudras-tu?

Elle avait dit tout cela presque d’un trait, les yeux mi-clos, sans le regarder, tant, en sa vive intelligence, elle comprenait l’énormité de sa demande.

Elle leva enfin les yeux sur lui, et vit son visage blême, décomposé comme s’il eut reçu, dans la poitrine, un coup mortel.

--Ami, ami, s’écria-t-elle en le baisant sur la bouche, pardonne-moi, oublie les sottises que je viens de prononcer, tu as dit vrai, je deviens folle, oui, Hamidou, folle d’amour, pardonne-moi.

Et l’heure de la séparation étant passée, elle s’arracha vivement à son étreinte, revêtit hâtivement les habits de musulmane, l’ample haïk et le voile qui la protégeaient chaque fois, et s’en alla.

*

* *

Resté seul, Hamidou connut, pendant de longues minutes, toutes les affres, toutes les angoisses morales dont peut être assaillie l’âme d’un jeune homme de sa race, de sa religion et de son rang. Lui, fils de l’homme le plus pieux, le plus vénéré de Beb-Ménara, en les veines duquel coulait le sang du Prophète, non content d’aimer follement une comédienne, devenir le baladin qu’Allah maudit et que Mohammed exécra. Et quel baladin, juste ciel! Celui qui représente les impostures et les mensonges, sur lesquels les roumis ont modelé la noble figure du doux Prophète Sidi-Aïssa! Quelle abomination et quelle désolation, quand on apprendrait cela dans les Souks et dans son quartier de Beb-Ménara! Son vieux père en mourrait peut-être de chagrin, et le chasserait, en tout cas, de sa maison. Et lui, dont la vie s’était jusqu’alors partagée entre la prière et le travail, entre sa petite boutique du Souk et l’ombre sainte de la Djemaa-Zitouna, deviendrait le hideux «m’zanat», le renégat, auquel est interdite l’entrée des mosquées, et, sur les pas duquel cracheraient les femmes et les enfants. Oui, vraiment, s’il faisait cela, il n’aurait plus, pour n’être pas lapidé, qu’à quitter Tunis, ou bien à s’y terrer en un coin, invisible à tous, et même à fuir pour toujours la terre d’Islam, le sol sacré de sa race.

Oh! encore une fois, la terrible, l’épouvantable, la tragique lutte qui se livra entre son devoir et son amour, dans l’âme énamourée et vacillante du pauvre Hamidou-ben-Taïeb! Et qui, hélas! se termina comme elle devait se terminer: c’est-à-dire selon la volonté du Destin, éternel et impénétrable.

--Mektoub R’hibbi! fit-il simplement et très pâle, mais l’esprit soudainement rasséréné, n’ayant plus au cœur d’autre désir que celui de voir son amante plus souvent, il s’en alla, le soir même, vers le quartier sicilien.

Au signor Monte-Léone, qui tressaillit de le voir:

--J’ai appris, dit-il, que tu voudrais bien me confier le rôle du Christ dans la Passion que tu joueras le vendredi saint; je n’en serais pas fâché non plus; aussi bien, signor Vittorio, me voilà. Quand veux-tu que nous commencions à répéter?

--Ce soir même, répondit Monte-Léone, exultant de joie...

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Ah! la belle, l’incomparable _Passion_ qui fut, cette année-là, représentée devant la colonie italienne de Tunis-la-Blanche. On en parla et on parlera longtemps encore dans les parages de Bab-Souïka et d’Halfaouine.

Au dire de tous les spectateurs, on ne fit jamais mieux dans les théâtres populaires de Palerme et de Messine.

Devant la voie douloureuse de ce Christ aussi beau que ceux dont la face pâle s’incline à la lueur douce des cierges, dans les églises de Sicile, les hommes pleurèrent et sanglotèrent, enfants et femmes.

«Ainsi, oui, ainsi devait être le Nazaréen portant sa croix sur le chemin du Golgotha», murmuraient-ils sans même essuyer les larmes étincelant entre leurs paupières.

Et quand survint la fameuse scène, entre Maria de Magdala et Jésus, quand la pécheresse, ayant versé sur les pieds du Christ le nard de son urne, dénoua, pour les essuyer, sa chevelure divine, ce fut, parmi le peuple, un délire d’amour et de foi brûlante.

Jamais la grande tragédienne des faubourgs n’avait atteint, et jamais plus elle ne devait atteindre ce point culminant de son génie et de sa gloire.

Toute la folie mystique, toutes les ardeurs d’une passion à la fois divine et charnelle, que la Madalena sut exhaler devant son amant, s’empara de l’auditoire.

Et non moins pâle que le Christ à la veille de son calvaire, Hamidou fut sur le point de s’évanouir, quand il sentit, sur ses pieds nus, couler à flots, les vraies larmes de son amante...

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Combien terribles et douloureux les lendemains que le Destin réservait à ce triomphe! Vittorio qui, jusqu’aux dernières répétitions--tant furent prudents les deux amoureux--ne devina pas leur intrigue, ne put conserver l’ombre d’un doute, comme d’ailleurs tout le monde, devant ce geste que, seule, l’ardente passion pouvait inspirer à une femme, fût-elle la plus incomparable tragédienne.

Il eut tôt fait de connaître, par une enquête rapide, la vérité tout entière. Désormais, plus que jamais brûlé par les feux de la jalousie, il martyrisa sa Madalena; et pour oublier son chagrin, plus que jamais, aussi, il s’adonna à l’anisette et à l’absinthe, ces deux fléaux de l’Afrique septentrionale.

Et le sort d’Hamidou fut plus calamiteux encore. Dès qu’on apprit à Bab-Ménara et dans les Souks, qu’il était l’amant d’une roumie comédienne, et qu’il avait poussé la honte, le mépris de Dieu et du Livre jusqu’à monter avec elle sur les planches, et à représenter le Prophète Sidi Aïssa dans toutes les jongleries que lui prête la doctrine des infidèles, le scandale dépassa tout ce que le jeune brodeur avait prévu sur la terrasse de Rhadès, voici trois semaines.

Son père, le vieil _amine_ qui, pourtant, l’aima toujours plus que ses autres enfants, ne voulut plus le regarder, et le maudit sans même verser une larme. Pour n’être pas étranglé par ses frères et lapidé par les voisins, il dut fuir précipitamment de Bab-Ménara, ayant juste le temps d’emporter ses économies, quelques bijoux qu’il possédait et quelques hardes.

Il se réfugia à Bab-Souïka, chez un vieux potier dont les ancêtres furent esclaves de sa famille, et qui lui portait une affection paternelle.

Là, dans une sorte de souterrain obscur et chaud où le zereba pétrissait son argile et faisait cuire, à la flamme du four, ses vases et ses canthares, il continua de recevoir les visites de la Madalena; car, loin de s’affaiblir devant ces malheurs, leur passion ne fit que s’accroître.

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