Part 11
La Madalena profitait des longs et profonds sommeils qui suivaient les excès alcooliques de son mari, pour s’échapper et venir le rejoindre. Alors, vêtus, lui, d’une pauvre djellaba déchirée que lui prêtait le potier, semblable à un «meskine» de Bab-Souïka, elle, dissimulée sous le voile et le haïk d’une pauvre femme arabe, ils s’en allaient vers le lac Bahira, par des ruelles solitaires, et, sur la barque d’un pêcheur, gagnaient le large. C’était l’heure où le soleil mourant magnifie la mer elle-même, en laissant traîner la gloire de ses ultimes rayons sur les promontoires. Devant eux, celui de Bou-Saïd et la petite ville blanche qu’il supporte s’auréolaient d’or et de pourpre. Sur les collines de Carthage flottait une douce buée violette, et dans la profondeur verdoyante de ses blés, l’alouette déjà blottie jetait, vers l’azur pâli du ciel, son dernier trille. Autour d’eux le lac frissonnait au vent du soir, et sa moire prenait la teinte rose des flamants qui regardaient l’agonie du jour, debout et immobiles sur la grève.
* * * * *
Alors, devant la beauté de l’heure, devant le bonheur paisible qu’exhale la fin d’une journée radieuse, pour ne penser qu’à leur amour, ils oubliaient leur misère.
Les yeux dans les yeux, silencieux, ils revivaient les heures douces de Rhadès, mais hélas! celles-ci passaient plus vite encore que sur la terrasse, et les battements douloureux de leur cœur en scandaient les dernières et fugitives minutes.
Il fallait se séparer, avant même que s’éteignît la dernière rose du crépuscule, et chaque fois, avec l’idée, de plus en plus angoissante, que leurs adieux seraient peut-être des adieux suprêmes.
C’est qu’en effet, la jalousie et les colères de Vittorio s’exaspéraient de jour en jour, et entre ses accès de brutalité, il parlait souvent de quitter Tunis, pour fuir quelque part, dans le sud, où sa femme ne verrait personne.
Le malheureux marchait à grands pas sur le chemin de la folie définitive. Il buvait plus que jamais et avait de fréquentes hallucinations, au cours desquelles il voyait la Madalena épandant, sur les pieds blancs du bel Hamidou, les splendeurs de sa chevelure.
Oh! ce geste dans lequel elle avait mis, comme dans les accents de sa voix d’or, toute l’ardeur d’une passion qui la fit toucher au sublime, non seulement Vittorio l’avait perpétuellement sous les yeux pendant le jour, mais il la revoyait, la nuit, dans son sommeil, sans répit ni trêve.
Cruelle comme l’idée fixe qui ronge lentement le cerveau des fous, était devenue pour lui l’image de cette chevelure, que tant de fois il caressa de ses lèvres énamourées, au temps pas encore lointain de leur jeune et folle tendresse.
Et dans les affres de sa jalousie, éréthisée par l’absinthe, il lui venait d’horribles projets de vengeance, comme de l’oindre d’essence pendant que la Madalena dormirait, et d’en approcher ensuite la lampe.
Et il tressaillait d’une satanique allégresse quand, dans les rêves sombres, il la voyait flamber, cette chevelure d’amour et de honte!
Et si, au moment de ses réveils toujours mauvais, il la surprenait en train de se peigner devant la glace, il la querellait pour le plus futile motif, se jetait sur elle, et saisissant à pleines mains les superbes cheveux épandus sur les épaules, il la traînait comme une loque dans la chambre.
Et la pauvre femme se contentait de pleurer comme Maria de Magdala, sa patronne.
*
* *
Il y avait à ce moment-là, dans le quartier sicilien, une jeune prostituée venue à Tunis des bouges de Malte pour tâcher de mieux exploiter ses charmes.
Elle s’appelait Thérésa et on la surnommait la «Gouge», parce qu’elle ouvrait sa porte à la lie de toutes les races qui grouillent dans la ville Franque.
Aussi, l’infortunée ne tarda pas à subir ce qui est le lot douloureux de beaucoup, parmi ses pareilles.
Un beau matin, elle s’éveilla, le visage et tout le corps ravagé par ce mal horrible que Dieu met au bout des amours nomades, et dont tous les peuples du monde, y compris les Napolitains, se jettent l’origine à la face comme une honte. Ce mal, en terre africaine, a des effets et des allures plus qu’ailleurs terribles et dévorants.
La pauvre Maltaise faillit en mourir, et trois mois après, quand elle sortit de son taudis, elle n’avait plus cheveux ni cils; tous ses traits étaient flétris d’indélébiles stigmates, et, dans la bouche jadis jolie, ne se voyaient plus que quelques dents jaunes et branlantes.
Elle vécut, désormais, de la charité publique: ses compatriotes la nourrissaient et, de-ci, de-là, lui faisaient l’aumône de quelque monnaie de cuivre.
N’ayant plus rien à espérer dans ce monde, la malheureuse vivait dans un antre, et demandait un peu d’oubli à la «Fée Verte» qui lui en ouvrait chaque jour les portes.
Son crâne nu, caché par un béret de matelot, chaque jour elle venait au café de Vittorio, s’asseyait dans le coin le plus sombre de la salle, et se faisait servir une absinthe.
Elle la savourait à gorgées menues comme un buveur endurci, allumait une cigarette, attendait, qu’entre ses paupières écillées et sanguinolentes surgissent, dans la fumée bleue, les rêves berceurs et les doux mirages.
Bientôt, elle se voyait petite et jolie, trop jolie sans doute, gaminant derrière ses chèvres, sur les rochers moussus et fleuris de l’île natale. Elle était si naïve, alors, et si peu coquette qu’elle ne songeait même pas à se mirer, comme les autres, dans l’eau vive des ruisselets, quand elle venait y boire.
Et la bonne fée prolongeait, jusqu’à la minute présente, ce rêve de lointaine enfance. Elle permettait que la pauvre jeune fille se vît, au fond de son verre, toujours belle et plus que jamais séduisante.
Puis, le rêve fini, elle lui envoyait le sommeil lourd et profond de son ivresse, ce sommeil qui ressemble tant à la mort et dans lequel il n’y a pas de place pour les songes.
Parfois alors, d’autres ivrognes près d’elle couchés la prenaient brutalement dans une impulsion de luxure, et payaient cher cette voluptueuse minute.
Souventes fois, Vittorio, qui avait connu Thérésa dans toute la fleur de sa beauté, lorsqu’elle arriva de Malte, se surprenait à la regarder longuement, hideuse, affalée devant une table, cachant sa tête sans cheveux dans le coin le plus obscur de la salle.
Et, au plein de ses accès de jalousie, cette image lui suggérait d’abominables idées, auxquelles il s’attardait chaque jour un peu plus, après avoir bu son absinthe.
--Quelle vengeance, pensait-il, de voir un jour la Madalena semblable à Thérésa-la-Gouge.
Et il la voyait vraiment ainsi, au cours de ses hallucinations alcooliques. Si bien qu’un jour, pendant un accès encore plus violent que les autres, il mit à exécution son diabolique projet, et, tandis qu’elle était plongée dans son sommeil comateux, comme un ivrogne, il posséda l’ivrognesse.
... Un mois après, là-haut, tout en haut dans la blanche Kasbah d’Alger, sur la terrasse exiguë d’une modeste maison mauresque, la Madalena et Hamidou, plus que jamais enamourés, la main dans la main, regardent le golfe divin dont l’azur frémit doucement au vent léger de l’aurore.
Aube divine, annonciatrice d’un beau jour d’été comme il en est à El-Djzaïr, cette rose neigeuse que la main clémente de Dieu fit s’épanouir sur les flots bleus de la mer latine.
Depuis plus de quinze jours, ils ont fui l’enfer de Tunis, sans être vus de quiconque; ils sont heureux, heureux autant que peuvent l’être, ici-bas, deux créatures qui s’aiment et font tenir le monde entier dans leur tendresse.
C’était Hamidou, qui, le premier, avait eu l’idée de se réfugier à Alger. Il y connaissait un très riche Mozabite, marchand d’étoffes, de tissus et de vêtements orientaux qui ne manquerait pas d’utiliser son grand talent de brodeur et ne lésinerait pas sur le salaire.
Il lui avait écrit, en effet, et sur sa réponse affirmative, tous deux avaient décidé leur fuite.
Ils partirent donc quinze jours après la fameuse nuit, où fou d’alcool et de jalousie, Vittorio avait possédé Thérésa-la-Gouge.
Et l’immonde, après s’être ainsi volontairement empoisonné, n’avait pas manqué d’empoisonner, au moment voulu, l’infortunée Madalena.
Leur bonheur présent était donc semblable à l’un de ces fruits superbes encore, mais en lesquels, par une piqûre que nul ne peut voir, s’est introduite, invisible aussi, la larve, mère des pourritures à venir et de la chenille dévorante.
* * * * *
Dans les veines de la Madalena où jusqu’alors n’avait coulé qu’un sang limpide, le terrible virus dormait, attendant l’heure fatidique.
Elle ne devait pas tarder à sonner. Chaque matin, Hamidou, après avoir tendrement pris congé d’elle, quittait la petite maison qu’ils avaient louée tout en haut de la Kasbah, et s’en allait dans le quartier de Bab-el-Oued, où était l’atelier du Mozabite: or, voici que, ce jour-là, à peine était-il sorti qu’elle se sentit plus lasse, plus affaiblie qu’avant de s’endormir la veille.
Depuis déjà trois jours, d’ailleurs, elle s’essoufflait au moindre pas, dormait peu, d’un sommeil pénible, se réveillait migrainée, endolorie dans tous ses membres et un peu de sueur aux tempes. Même, elle avait remarqué, sur sa poitrine et ses bras, des taches d’un rose livide, qui pâlissaient et s’avivaient tout à tour, la tourmentant de démangeaisons douloureuses.
Elle n’y prit garde, s’en cacha de son amant par une sorte de pudeur, et aussi pour ne pas lui créer des inquiétudes inutiles. Elle ne s’en alarma pas elle-même, mettant le tout sur le compte des fatigues de leur voyage, de leur nouvelle installation et de ses tristes émotions encore récentes.
Mais peu après, Hamidou se trouva comme elle, éprouvant ce qu’elle éprouvait, et alors, s’étant mutuellement renseignés, tous deux prirent le parti d’en rire.
Ils en riaient d’autant plus qu’ils crurent avoir une scarlatine légère, selon le diagnostic d’un vieux sorcier moghrebin, leur voisin, lequel soignait, pour ce mal-là, quelques enfants de la ville arabe.
Et de fait, sans autre traitement que quelques simples anodins ordonnés par le vieux marabout et accompagnés de quelques versets du Coran, le mal disparut et ne laissa pas la moindre trace.
Ce furent, alors, pour les deux amants, des mois d’un bonheur parfait, inouï, et comme le Rétributeur n’en concède que très rarement à des créatures élues, dont il marqua le front du doigt pour des desseins pleins de mystère.
* * * * *
Le merveilleux talent d’Hamidou était apprécié du Mozabite; et les salaires qu’il gagnait suffisaient pour assurer leur existence, au delà même, car ils vivaient simplement de la vie arabe, comme d’ailleurs tous leurs voisins, dans ce quartier musulman de la ville haute.
D’abord, par prudence, comme on l’a vu, puis par goût et par habitude, enfin et surtout pour complaire à son amant, qui la préférait ainsi, la Madalena s’habillait comme ses voisines.
Elle se voilait comme elles pour sortir, et, comme elles, sortait rarement pour les besoins du ménage ou pour aller au bain maure, accompagnée d’une vieille négresse qu’Hamidou lui avait donnée pour servante.
Enfin, pour combler leur amoureuse béatitude, Hamidou obtint de son Mozabite qu’il emporterait et ferait chez lui son ouvrage.
Dès lors, ils ne se quittèrent plus un instant, et la claustration à laquelle ils se vouèrent d’un accord tacite, eut, pour eux, des voluptés ineffables.
Bientôt, de la Sicilienne, il ne resta plus grand’chose en la Madalena. Conquise par l’amour à l’Islam dont sa grande âme avait compris, depuis longtemps, l’austère et simple beauté, ce fut avec un bonheur profond que, pour donner à son amant cette joie suprême, elle prononça, devant le vieux marabout moghrebin, les paroles qui la sacrèrent musulmane:
«Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et Mohammed est son Prophète».
N’ayant qu’une âme, pouvaient-ils, vraiment, ne pas avoir même idéal, même Dieu, mêmes espoirs, de s’aimer encore et toujours dans le même ciel que leur ouvriraient les mêmes prières?
L’Islam, avec le bel épanouissement qu’il donne à la vie intérieure, n’a-t-il pas d’ailleurs, pour ceux qui s’aiment, d’incomparables délices?
Désormais donc, la Madalena devint vraiment ce que ses voisines et voisins l’avaient toujours crue: Lella Zina, une pieuse Moghrebine amenée du pays natal par son époux et qui, par sa bonté, ne tardait pas à se faire adorer de tout le monde.
L’aisance, en effet, nécessaire à la charité, venait chaque jour, car ils étaient deux, maintenant, à exécuter des broderies merveilleuses. L’amour ne fut-il pas, de tout temps, le plus puissant des thaumaturges? Quelques mois lui avaient suffi pour faire de la Madalena une brodeuse sur étoffe, comme Hamidou, incomparable. Une part de l’argent qu’elle gagnait, servait, d’un commun accord, à secourir autour d’eux les plus criantes misères.
Et Dieu sait si, dans cette pauvre Kasbah, elles sont nombreuses.
Enfin, pour tout le quartier musulman, elle était bien _Lella_, la Sainte, la Madame, autant dire une Maraboute.
* * * * *
Quand elle sortait pour aller, enveloppée et alourdie de ses voiles, à travers les ruelles de la Kasbah, les enfants se disputaient pour avoir d’elle une caresse, les vieillards, une main au cœur, inclinaient la tête, et les pauvresses qu’elle soulageait pleuraient en baisant le pan de son bel haïk de soie blanche.
Et autant se réjouissait Hamidou de la voir ainsi aimée, vénérée et sainte que de la sentir belle et sienne.
*
* *
Or, voici, qu’au plein de cette félicité pareille à nulle autre, de nouveau la Madalena se sentit malade: mais, cette fois, au grand désespoir d’Hamidou, son mal s’aggrava avec une rapidité terrible. Ce furent, d’abord, des douleurs qui, pendant la nuit, lui broyaient le crâne, comme si on l’eût martelé sur une enclume. Elle se réveillait brusquement en poussant des cris dont s’épouvantait Hamidou qui ne savait que lui faire.
Le vieux Moghrebin consulté, ne s’alarma pas, disant que ça passerait comme le reste. Il écrivit sur des petits carrés de papier, quelques sourates du Saint-Livre, en fit des boulettes qu’elle devait avaler comme pilules, et déclara qu’Allah, miséricordieux et clément, se chargeait du reste.
Mais hélas! Il fit si peu que, loin de s’atténuer, les douleurs du crâne redoublèrent et s’étendirent même à tous les os de la malade, lui arrachant, pendant la nuit, des cris qu’elle ne pouvait réprimer, malgré toute sa volonté de ne pas ajouter à la détresse du pauvre Hamidou couché près d’elle.
Pourtant, ce qui la désespérait plus encore que ces tortures nocturnes, c’était de se voir maigrir, pour ainsi dire, à vue d’œil. De plus, chaque matin, quand elle démêlait devant son miroir sa splendide chevelure, il en restait, aux dents de son peigne, des poignées énormes, qui allaient de jour en jour grossissant, et dont la vue mouillait son front d’une sueur froide. Enfin, après chacune de ces crises aiguës, elle sentait branler et voyait jaunir ses dents, jusqu’alors plus blanches et plus éclatantes que des perles.
Et ce lent évanouissement de sa beauté, mais par-dessus tout, la perte bientôt consommée de sa chevelure, la jetait en de mornes désespoirs qu’elle s’efforçait, sans y parvenir, de dissimuler à Hamidou, dont la navrance était encore plus profonde que la sienne.
Il se résolut donc, enfin, ce par quoi il aurait dû commencer, à faire appeler un des médecins de la ville, mais, avant, il perdit encore un temps précieux en mandant, sur le conseil d’une voisine, la vieille Frendah, cette sorcière de Bab-el-Oued, dont la réputation de guérisseuse dépassait le Sahel d’Alger, et que, de leurs très lointains douars du Sud, accouraient consulter de riches nomades.
Elle arriva, palpa longuement le crâne de la malade, et tous les os de ses membres, et annonça que c’était un _djin_ amoureux de Lella-Zina qui, chaque nuit, venait lui frapper la tête et les membres, et lui arracher un peu de sa chevelure.
Elle se livra à de bizarres incantations, ordonna de faire boire à la malade une mixture plus étrange encore, dans laquelle entraient du lait d’ânesse, de l’urine d’âne, des pépins d’orange et quelques graines de courge, pilées ensemble.
Elle ordonna, en outre, de lui appliquer une peau de chèvre noire sur la poitrine et sur les membres.
Le mal bien entendu empira: les beaux cheveux de Lella Zina restèrent plus encore à son peigne; quelques dents achevant de se déchausser, tombèrent; son amaigrissement s’accrut, la peau de ses bras devint squameuse comme celle des couleuvres, et il lui sortit, aux doigts des pieds et des mains, tout autour des ongles qu’elles firent lentement tomber, de petites plaies douloureuses et très profondes.
Enfin, quand le docteur arriva, il n’eut pas de peine à reconnaître la nature du terrible mal, et put, par une médication énergique, en arrêter la marche ascendante, mais la science, déclara-t-il, était impuissante devant les ravages accomplis et qui faisaient de la belle Lella Zina une créature méconnaissable.
Alors, à certaines paroles et investigations du médecin, la pauvre femme comprit, elle aussi, quel était son mal, et eut de lamentables intuitions sur son origine.
Elle se rappela, en effet, que pendant un de ces accès de rage jalouse, Vittorio lui avait dit au milieu d’un tas d’injures immondes:
--Un jour, tu seras pareille à Thérésa la Gouge.
Elle frémit, mais courba la tête, résignée comme une bonne musulmane.
Pourtant, elle se sentit incapable de survivre à cette beauté qui lui valut l’amour d’Hamidou, et était sa seule raison d’être en ce monde.
--Ma vie ne peut désormais être pour lui qu’une continuelle déplaisance, il ne me reste donc qu’à mourir, pensait-elle, tandis qu’Hamidou, refoulant au fond de son âme bonne, sa désespérance, redoublait de dévouement, de tendresse délicate, de tendresse d’amant épris, pour lui rendre l’existence encore meilleure.
--Eh! que t’importe, trésor, ne cessait-il de lui répéter, puisque tu es toujours belle à mes yeux et que je t’aime!»
Or, comme il avait eu l’affectueuse précaution de faire enlever du logis toutes les glaces, la Madalena ne pouvant plus se regarder et entendant ces douces paroles sentait s’apaiser son ardent désir de suicide.
Mais un jour, ayant mis la main sur un de ces petits miroirs engaînés de cuir brodé dont se servent les mauresques, elle eut la triste curiosité de s’y contempler, se vit, et poussa un rugissement de détresse, tant elle s’apparut semblable à Thérésa la Gouge.
Hamidou était derrière elle, et lui enlevait, mais trop tard, la fatale glace.
La pâleur de la pauvre femme ajoutait encore à la laideur de son visage. Alors, n’osant plus même l’embrasser, comme une chienne ou une esclave, elle se jeta à ses pieds, les baisa dans une étreinte frénétique.
--Hamidou, clama-t-elle, de grâce, ne m’empêche plus de mourir. Ecoute, tu m’as donné la plus grande preuve d’amour qu’un amant puisse donner à son amante. Tu m’as aimée laide et malade autant, même plus, que dans la splendeur de ma beauté et de ma saine jeunesse. Nulle créature n’a donc eu plus de bonheur que ta servante. Oh! mourir, maintenant, encore tiède de tes caresses! ami, crois-moi, ce suprême sourire de ma Destinée serait plus doux que les autres. La tienne te réserve encore des matins roses, car tu es jeune et tu es beau, et tu mérites d’être aimé jusqu’à la tombe. Ami, ami, je t’en supplie, laisse-moi mourir en baisant ta main secourable et bonne.
Devant ces accents de désespoir, Hamidou vit bien que tout était fini, que tout bonheur était désormais pour elle impossible. Il aurait beau l’aimer ardemment dans sa beauté évanouie, se dépenser en mille efforts pour lui faire oublier la cruauté du destin, l’image de sa laideur ne cesserait de la hanter et empoisonnerait toutes les heures de son existence.
Et lui, Hamidou, pourrait-il encore être heureux en la sentant malheureuse? Alors, il regretta d’être épargné par le mal, et les paroles du sorcier de Bab-Ménara lui revinrent à la mémoire, avec une netteté sans pareille:
--Une roumie prendra ton cœur, et pour le reste, permets au vieil Abdallah de clore ses lèvres.
Ce reste, il le connaissait à cette heure.
Il courba la tête devant l’inéluctable Mektoub, et serrant tendrement dans ses bras son amante:
--Trésor, fit-il simplement, la vie sans toi serait pour moi pire que la mort, et puisque tel est notre destin, mourons ensemble.
Et le soir même, ils s’enfermèrent dans leur chambre, allumèrent le fatal réchaud, puis ayant revêtu leurs plus beaux habits, s’endormirent dans la paix de Dieu, après un baiser suprême.
Le lendemain, la vieille négresse qui couchait sur une natte dans la cour, ne les voyant pas sortir, força la porte et les trouva morts, les mains enlacées et se souriant encore l’un à l’autre.
Elle comprit tout le drame, l’approuva dans son âme simple, et afin que rien ne vînt ternir, aux yeux des musulmans, la réputation de sainteté dont jouissait sa bonne maîtresse, elle enleva le réchaud, et après s’être assurée que rien ne pouvait trahir le suicide, elle appela les voisins à l’aide.
Ils accoururent avec le vieux moghrebin en tête, et tous furent étonnés du sourire de béatitude qui voltigeait sur les lèvres des deux cadavres.
--«Mektoub!» murmura le marabout après avoir constaté la mort; et il déclara que, sur l’ordre même d’Allah, l’ange Azrael avait dû leur apparaître dans le jardin des délices. Ce qui expliquait la douceur ineffable de leur sourire.
Quand on voulut les séparer pour remettre leur dépouille à celui et à celle qui lavent les morts, selon les rites, il fut impossible de rompre l’étreinte qui liait la main droite d’Hamidou à la main gauche de son amante. Il eût fallu les rompre aux poignets d’un coup de hache.
Force fut donc--ce que leur conseilla d’ailleurs le vieux marabout--de les coudre dans le même linceul, et de les coucher dans la même fosse, leur regard encore brillant d’amour tourné vers La Mecque.
On leur éleva, dans le cimetière d’El-Kettar, une petite koubba maraboutique; et le vendredi qui est le dimanche des musulmans, les femmes arabes de la Kasbah, viennent, accompagnées de leurs enfants, prier et manger des confitures parfumées sur la tombe de Lella Zina qui fut, pendant sa trop courte vie, si secourable et si bonne.
ISABELLE EBERHARDT.
SORTI DES PRESSES DE LA MAISON EUGÈNE FIGUIÈRE ET Cie 7, RUE CORNEILLE, PARIS ET 72, RUE VAN ARTEVELDE, BRUXELLES, LE 15 AVRIL 1913