Part 7
Une ville antique, confiait-il à son ami Remacle[52], Bénarès, se dresse depuis des jours impérativement exigeante comme un personnage unique et flamboyant du passé, mirage réel. Je photographierais, _malgré moi_, cette cité surgie en moi, _sans aucune raison de lectures ou rêves préalables_, avec ses palais, aspects de rues, boutiques, cortèges royaux à éléphants et en armes. Et vous entendez? Je vous donne un Bénarès, tel qu’il a existé, j’en suis certain, cela sans documents, une vision réelle, non une reconstitution à travaux à la Salammbô. Cela fera un certain effet.
[52] Cité par Fernand CLERGET (_Villiers de l’Isle-Adam_, p. 131). Sur la puissance évocatrice de Villiers, v. Henri LAVEDAN, _Émotions_, pp. 44-45.
Son imagination, par choix, s’assujettissait des pays extraordinaires et des villes anéanties, comme étant mieux à son aise pour se les figurer sans contradiction. Il ne les _photographiait_ point, malgré tout, à la manière d’une voyante, d’une Catherine Emmerich décrivant, dans une vision toute intuitive, Jérusalem et les scènes évangéliques. _Akëdysséril_[53], où il a cru ressusciter exactement Bénarès, suppose, quoi qu’il affirme, «des rêves et des lectures préalables». Ce n’est pas en lui-même qu’il a trouvé «le lingham de Siva», les «phaodjs», les «psylles», et les «saïns, desservants de la demeure du Dieu».
[53] Publié avec d’autres nouvelles sous ce mauvais titre: _Le Secret de l’Échafaud_, chez Flammarion (Collection: _Les auteurs célèbres_).
Dans les aspects de ses obsessions se laissent aisément surprendre des vestiges de littérature, l’empreinte d’un Baudelaire, la tonalité des sujets où se complut l’auteur des _Paradis artificiels_.
Analogue à celle d’Edgar Poë, sa fantaisie d’imaginatif procréait des figures de femmes d’une perfection irréalisable. Le possible ne pouvant assouvir son appétit de beauté, il s’évadait, au delà, dans l’inconnu. Mais, ce qu’il sentait humainement impossible, il voulait l’animer devant ses yeux, le tenir entre ses mains comme plus vrai que la plus immédiate réalité: le comte d’Athol[54], au retour des funérailles de sa jeune épouse Véra, veut se convaincre qu’elle n’est pas morte, il la croit là, il lui parle, elle lui répond; l’hallucination, proche de la folie, s’exalte jusqu’à l’instant où
leurs lèvres s’unissent dans une joie divine,--oublieuse--immortelle. Et ils s’aperçoivent alors qu’ils n’étaient réellement qu’un seul être.
[54] _Les Contes cruels_: _Véra_.
Si la pensée engendre ce qui existe hors d’elle, l’illusion du comte d’Athol n’a rien d’absurde. Mais, pour que l’esprit puisse avoir foi aux fantômes où il se dédouble, il a besoin de les matérialiser. Le terme de la fiction idéaliste devait être l’_Ève future_, la femme idéalement artificielle.
Ce livre capital de Villiers est issu pourtant d’un fait authentique et non d’un rêve. «Un jeune lord anglais avait une fiancée dont il idolâtrait la beauté corporelle, tout en exécrant sa platitude d’intelligence et d’âme. Il fit modeler à son image une effigie de cire qu’il habilla fastueusement, et, se couchant près d’elle, il se tua. Un ingénieur américain, devant qui était contée cette morbide anecdote, se leva et dit très paisiblement:
--Je suis au regret que votre ami ne se soit pas adressé à moi; je l’aurais peut-être guéri.
--Vous, comment?
--By God! En mettant dans sa poupée la vie, l’âme, le mouvement et l’amour.
Tout le monde se mit à rire, hormis Villiers qui semblait absorbé dans la confection de sa cigarette.
--Vous pouvez rire, étrangers, dit gravement l’Américain en prenant son chapeau et sa canne, mais mon maître Edison vous apprendra bientôt que «l’électricité est aussi puissante que Dieu[55]».
[55] PONTAVICE du HEUSSEY, _Villiers de l’Isle-Adam_, pp. 170-171.
Villiers n’entreprit point son _Ève future_ afin de justifier cette thèse digne d’un Tribulat Bonhomet: «L’électricité est aussi puissante que Dieu.» Mais il lui fallut une surprenante force de persuasion imaginative pour construire et suggérer comme possible l’Hadaly d’Edison, cette armure électrique, vêtue de chair artificielle, et à qui un médium communique, avec son âme, l’impulsion de ses mouvements. Je ne connais rien de comparable au chapitre où Lord Ewald, croyant étreindre sa maîtresse, l’entend murmurer tout d’un coup:
--Ami, ne me reconnais-tu pas? Je suis Hadaly.
Le romancier parvient à nous rendre un instant dupes volontaires de l’illusion qu’il a voulu enfanter. Nous sommes en plein _fantastique_. Le fantastique est l’abîme qui invite à ses vertiges une imagination folle de liberté. Seulement, dès que le bon sens s’est repris, le phantasme disparu laisse une morne stupeur; et l’esprit ne reste point libre devant les créatures de son rêve; il en a peur, comme si elles devenaient plus existantes que lui-même. La terreur est la revanche de l’Inconnu sur l’audacieux, capable d’en scruter les parages.
La couleur des contes de Villiers se présente, dans l’ensemble, tragique comme son existence, comme les sujets des légendes bretonnes, presque toujours attirées vers des épisodes sinistres. La mort et l’échafaud envahirent ses songeries presque à la façon d’une idée fixe. Il recherchait le spectacle des exécutions, comme son «convive des dernières fêtes[56]», non sans doute chatouillé du même sadisme sanguinaire, mais en blasé curieux d’émotions fortes, et pour surprendre le brusque saut d’un vivant dans les clartés de l’au delà. Il croyait que les suprêmes images réfléchies par les yeux d’un moribond persistent au fond de ses prunelles, même quand les battements de son cœur ont cessé. La hantise de la guillotine explique des inventions baroques, telles que la mésaventure de M. Redoux[57]: M. Redoux, contemplant, au Musée Tussaud, la machine qui servit pour le supplice de Louis XVI, en vient à mimer l’exécution du Roi; il se couche sur la planche, insinue son cou dans la lunette et ne peut plus l’en retirer.
[56] V. _Les Contes cruels_.
[57] _Les phantasmes de M. Redoux_ (_Histoires insolites_).
Villiers dominait cependant les sujets macabres par un effort de rigueur logique, semblable à celui du savant, lorsqu’il analyse un cas anormal. Il se maintenait extérieur à ses fictions terrifiantes, se divertissait à stupéfier son lecteur, à lui donner froid dans le dos. «Cela fera, déclarait-il, un certain effet.»
Est-ce à dire que le tourment de l’effet absorbe toutes ses intentions et qu’il combine des faits étranges, à la manière des conteurs américains, pour le seul attrait de l’étrangeté?
Claire Lenoir a jadis trompé son mari; elle agonise dans une chambre d’hôtel, et, au moment de mourir, voit se peindre sur la muraille la mort affreuse de l’homme pour qui elle fut coupable. Quand elle a expiré, le docteur Tribulat Bonhomet, unique spectateur de sa dernière angoisse, attire son cadavre en travers du lit, examine, à l’aide d’un ophtalmoscope, les yeux, «les grands yeux renversés, vitreux, fixes, exorbitants, déployés». Et voici tout ce qu’il y aperçoit:
Des cieux!--des flots lointains, un grand rocher, la nuit tombante et les étoiles!--Et, debout sur la roche, plus grand que les vivants, un homme pareil aux huit insulaires des archipels de la Mer-dangereuse, se dressait! Était-ce un homme, ce fantôme? Il élevait d’une main, vers l’abîme, une tête sanglante, par les cheveux!--Avec un hurlement que je n’entendais pas, mais dont je devinais l’horreur à l’ignivome distension de sa bouche grande ouverte, il semblait la vouer aux souffles de l’ombre et de l’espace. De son autre main pendante, il tenait un coutelas de pierre, dégouttant et rouge. Autour de lui, l’horizon me paraissait sans bornes,--la solitude, à jamais maudite! Et, sous l’expression de furie surnaturelle, sous la contraction de vengeance, de solennelle colère et de haine, je reconnus, sur-le-champ, sur la face de l’Ottysor-vampire, la ressemblance inexprimable du pauvre M. Lenoir avant sa mort, et, dans la tête tranchée, les traits affreusement assombris de ce jeune homme d’autrefois, de sir Henry Clifton, le lieutenant perdu.
Apparemment, Villiers s’est plu à jeter le négateur et scientiste Bonhomet en face d’une vision dont l’épouvante s’enfonce dans l’obscur labyrinthe des concordances «surnaturelles». Mais jusqu’à quel point admettait-il lui-même la réalité possible, de ce tableau? L’artifice littéraire ne déborde-t-il pas ici le symbolisme mystique?
Mystique avec véhémence, Villiers fut pourtant un mystificateur. Il enfermait ses amertumes, ses mépris, parfois ses croyances dans le fourreau damasquiné d’étincelantes ironies. Il eut beau mépriser _l’esprit pour l’esprit_,--car «l’esprit dans le sens mondain, pensait-il, est l’ennemi de l’intelligence[58],» le pli coutumier de sa lèvre, son œil aigu et méfiant trahissaient un besoin de persiflage, le qui-vive du bretteur «en garde contre toute agression[59]». Son ironie partait d’un dédain d’aristocrate pour l’indécrottable haine des gens du commun qui l’opprimaient de leurs sottises coalisées. Le gentilhomme voué à la misère, l’artiste vilipendé se revanchait par des traits acerbes des avanies qu’il devait subir. Rarement il s’indignait, il invectivait. Son ironie, d’une indéfectible élégance, perçait en effleurant, comme le poignard du spectre, dans _la Mort rouge_ d’Edgar Poë. Personne n’a manié l’antiphrase d’une main plus meurtrière que le railleur des _Deux augures_[60]. Un jeune écrivain se présente chez le directeur d’un journal et lui propose un article; pour se faire valoir il n’a que deux titres: il est inconnu et sans ombre de talent.
[58] L’_Ève future_, p. 69.
[59] Gustave GUICHES, _Villiers de l’Isle-Adam_ (_la Nouvelle Revue_, 1er mai 1890).
[60] V. _Les Contes cruels_.
Hein? s’écrie le directeur, tremblant de joie, vous vous prétendez sans talent?... Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous offrirais!--Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet article?
--Lisez, monsieur! articule avec fierté le jeune tentateur...
Une verve surprenante, et qui ne dévie jamais vers des outrances vulgaires, module, durant dix-huit pages, cette gageure de paradoxale dérision. _Les demoiselles de Bienfilâtre_, _Virginie et Paul_, _La machine de gloire_[61] sont aussi des merveilles d’ironie fantaisiste. Toutefois, là encore, Villiers reste artificiel. Comment répéter une _manière_, et n’être point maniéré? La présence de l’auteur est trop perceptible sous chaque mot de ses personnages; il se fait comme un jeu de tailler en dard aigu la queue de toutes ses phrases, mais nous laisse la déception d’apercevoir dans les humains de ses contes des caricatures lyriques et symboliques, non des vivants analogues à ceux que notre expérience a rencontrés. En se moquant d’eux, il semble parfois se moquer de lui-même, et on penserait presque de lui ce qu’il exprime du cabotin Chaudval:
Le vieux histrion expira, déclamant toujours son grand souhait de voir des spectres, _sans comprendre qu’il était lui-même ce qu’il cherchait_[62].
[61] _Id._
[62] _Id._, _Le désir d’être un homme_.
Son _Tribulat Bonhomet_ bafoue, après Homais, le bourgeois moderne, suffisant et médiocre, installé dans ses partis pris, grossièrement matériel. Il admire Voltaire et les penseurs qui savent gagner de l’argent. Le Progrès, la Science ont remplacé pour lui l’Être suprême. Il se croit philanthrope et poursuit d’une féroce animadversion tout ce qui dérange la sécurité de son égoïsme. Il hait à mort l’artiste, parce que l’artiste «a une âme» et lui fait honte de la sienne. Mais, tandis qu’Homais pérore entre ses bocaux, authentique et inamovible, Bonhomet, anormal, effrayant, amplifié et déformé en symbole, crève fréquemment les limites du vraisemblable. Vrai dans l’essence, il a l’air d’un monstre. Il se délecte, la nuit, à pénétrer avec de sauvages précautions jusqu’au milieu d’un étang où dorment des cygnes, et il massacre ceux qu’il peut surprendre, pour se donner l’audition de leur chant d’agonie:
Qu’il est doux, se disait-il tout bas, d’encourager les artistes!
Bonhomet, qui a des vues sociales et scientifiques, pondeur de mémoires variés, d’un entre autres ayant pour titre: _De l’influence de la cantharide sur le clergé de Chandernagor_, propose une façon originale d’utiliser les tremblements de terre; on parquerait les poètes et les artistes dans un des pays les mieux exposés aux convulsions volcaniques; et il conclut:
Si nous eussions le choix de troquer les six mille personnes honorables, écrasées dans la dernière catastrophe, contre six mille barbouilleurs de papier, quel est celui d’entre NOUS qui eût hésité,--ne fût-ce qu’une seconde?
Il accuse des ignorances confondantes, signale, à Saint-Malo,
le tombeau d’un ancien ministre de Charles X, le vicomte de Chateaubriand, _dont quelques travaux ethnographiques sur les Sauvages ont été, paraît-il, remarqués_.
Il estime Rocambole «trop métaphysique», trop abstrait pour son intellect; et, d’autre part, il semble au fait du système d’Hégel qu’il dénomme «le Nabuchodonosor de la philosophie».
On le croirait inexpugnable dans l’épaisseur de son sens commun, ferme comme un rhinocéros sur les quatre jambes de sa sottise. Et pourtant il subit des peurs superstitieuses, des affres devant le Mystère, des paniques qui confinent à la vésanie. Il décline vers le plus sombre gâtisme, mais, jusqu’au bout, maugrée contre l’existence de l’Invisible:
_Toujours, les étoiles! Ça n’en finit pas._
Même plus qu’à demi trépassé, il ricane, il goguenarde, s’obstine à d’inadmissibles calembredaines. Mais Dieu le renvoie parmi
les farceurs, afin, dit-il, que _votre nombreuse personne_ inspire, là-bas, quelqu’une de ces pages de feu, de honte et de vomissement que, de siècle en siècle, l’un de mes soldats crache en frémissant, au front de vos congénères.
Dans l’ironie de Villiers le caprice du sceptique et le surnaturalisme du croyant coïncident sans trop s’accorder. Il cloue Bonhomet, tel qu’un vilain oiseau, sur la porte de l’éternelle Justice; son dégoût proteste contre un siècle qui ne veut pas se reconnaître en lui, où il se voit un revenant, un exilé d’une autre ère. Il croit donc à la réalité de Bonhomet, il l’exècre; et, en même temps, il se joue de lui comme d’une ombre grotesque suscitée par son rêve, et que, d’un souffle, il dissipera.
Cette contradiction tient à la déplorable emprise qu’eurent Fichte et Hégel sur sa jeunesse: si l’univers est une fantasmagorie de la pensée, libre au poète de se divertir des simulacres qu’il anime, d’envisager les êtres selon lui, non selon eux.
Lenoir, dans sa controverse philosophique avec Bonhomet, aventure une idée qui nous ouvre l’arrière-fond de l’ironie habituelle à Villiers:
Pourriez-vous me dire si l’être extérieur, apparent, que vous offrez, qui se manifeste à nos sens, est réellement celui que vous savez être en vous?[63]
[63] _Tribulat Bonhomet_, p. 197.
L’ironie, d’un coup d’ongle, déchire le masque et la grimace des apparences, met à nu la vérité des âmes.
Seulement, l’écrivain dont l’esprit ne cesse pas d’ironiser restera-t-il _naturel_? Toute ironie présente une sorte de miroir déformant. La simple réalité se prend au sérieux; l’ironie la disloque ou la recompose afin de briser son illusion. Voilà pourquoi l’ironie de Villiers contribue à l’artificiel de son œuvre.
La conception comme l’expression laisse discerner ce manque fréquent de naturel. Mais, lorsqu’on parle d’artifice littéraire, une incertitude a besoin d’être élucidée: quel mur, quelle zone franche sépare du naturel l’artificiel? L’art n’est jamais qu’une transposition idéale où les aspects innombrables du monde sont stylisés dans des formes. Le génie des couleurs fut et reste, en son principe, quelque chose de spontané; et, cependant, si loin que nous allions vers les origines de leur art, chez les fabulistes de l’Inde, les aèdes de l’Hellade homérique, ses formes primitives, une fois établies, se révèlent continuées selon des règles acquises pour longtemps. Les mêmes légendes, les mêmes procédés narratifs, les mêmes comparaisons, les mêmes épithètes suffirent à des générations de poètes. Par quoi sommes-nous induits à juger qu’un récit d’Homère, l’histoire, entre autres, de Nausicaa, possède cette beauté, pour nous si précieuse: le naturel? C’est que les images de la vie s’y réfléchissent avec leur ordre simple et normal, comme si elles ne pouvaient être autrement; et les personnages profèrent sans recherche les paroles qu’exigent des sentiments et des situations plausibles.
Au rebours, un artiste moderne--dans l’espèce, Villiers de l’Isle-Adam--fait siennes des façons de narrer qu’il renouvelle, étoffe, assouplit par inspiration et par volonté. Il est né original, mais s’évertue à l’être davantage. Il entrenoue dans ses contes des incidents inattendus, conduit, pour aboutir au dénouement, des sapes sinueuses, et finit sur quelque mot prodigieux ou sur un fait qui déconcerte[64]. Un de ses contes les plus poignants, _la torture par l’espérance_[65], nous entraîne à la suite du vieux rabbin Aser Abarbanel, depuis un an tourmenté au fond d’une geôle de l’Inquisition, et cherchant à s’évader. Les inquisiteurs l’ont prévenu, le soir, qu’il ferait partie, le lendemain, d’un autodafé; après leur départ il s’aperçoit que la porte de son cachot est mal verrouillée, il la pousse, il se glisse en rampant contre la paroi d’un corridor infini. Des inquisiteurs le rencontrent et n’ont pas l’air de le voir. Il arrive, après d’épouvantables angoisses, au seuil de jardins merveilleux; il se croit sauvé
et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.
[64] Baudelaire, dont il est proche, soutenait, avec Edgar Poë, dans ses _Curiosités esthétiques_, ce paradoxe que le beau est toujours _bizarre_.
[65] Voir les _Nouveaux contes cruels_.
Alors, il crut voir l’ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il crut sentir que ces bras d’ombre l’entouraient, l’enlaçaient,--et qu’il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il abaissa le regard vers cette figure--et demeura pantelant, affolé, l’œil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant d’épouvante.
--Horreur! Il était dans les bras du grand Inquisiteur lui-même, du vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le considérait, de grosses larmes plein les yeux, et d’un air de bon pasteur retrouvant sa brebis égarée!
Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de charité si fervente, le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, pendant que le rabbin Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait d’angoisse entre les bras de l’ascétique dom Arbuez et comprenait confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n’étaient qu’un supplice prévu_, celui de l’Espérance, le Grand Inquisiteur lui murmurait à l’oreille, d’une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:
--Eh quoi, mon enfant! A la veille peut-être du Salut, vous vouliez donc nous quitter!
En ses plus infimes détails ce récit atteste une science de terreur hallucinante; C’est la _réussite_ d’un art affiné à l’excès. Mais on voit trop bien de quelle intention factice il procède: Villiers avait lu _le Puits et le pendule_; il se plut à démontrer qu’en se passant des engins matériels dont Edgar Poë s’était aidé pour créer une effroyable fiction, il obtiendrait un effet d’horreur, d’une intensité plus haute et stupéfiante. Il a gagné cette sorte de pari, superbement. Malgré tout, l’anormale et atroce férocité du cauchemar volontaire provoque dans notre esprit une réaction de méfiance; il consent à la secousse, une fois, par surprise; quand on relit plus froidement, on découvre dans la liaison des épisodes une série d’hypothèses arbitraires et forcées; et comment s’attarder en compagnie du monstrueux sans admettre la perversion esthétique qu’érigeait en précepte ce vers paradoxal:
Le _charme_ de l’horreur _n’enivre_ que les forts?
Le goût de l’horrible correspond à celui de l’artificiel. L’existence réelle dévoile une masse de petites noirceurs beaucoup plus que des drames atroces. L’artiste en quête d’atrocités risque de se perdre hors nature; son imagination l’emmène comme un somnambule courant sur la gouttière d’un toit. _Le Puits et le pendule_, _les Diaboliques_, _la torture par l’espérance_[66] sont des chefs-d’œuvre d’exception, tels que des plantes magiques dont les fleurs éblouissantes auraient bu les vapeurs d’un sol saturé de poisons. Sans doute le satanisme emerge-t-il palpablement des perversités extrêmes. Mais les fumées du puits de l’abîme ont des principes mortels pour ceux-là qui ne veulent plus rien respirer d’autre. Un art surnaturaliste ne peut rester humain et naturel que s’il est nourri, comme au moyen âge, par une foi ingénue. Dante vivait, en familier avec les trois mondes suprasensibles; aussi transposait-il sans effort ni déformation les accidents terrestres en réalités transcendantes; et son Paradis faisait équilibre à son Enfer. Baudelaire, Edgar Poë, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans ont restitué dans l’art la présence d’un Surhumain malfaisant; ils n’ont su rouvrir le Jardin des Béatitudes. Il s’ensuit que leur satanisme est souvent outré, maléfique, et, même sincère, ressemble à de la littérature.
[66] V. aussi dans les _Amants de Tolède_ (_Nouveaux Contes cruels_) l’étrange invention de cruauté sadique attribuée à Torquemada.
Chez Villiers, magnifique écrivain pourtant, la fréquente absence de naturel se réfléchit dans ses façons d’écrire. Il appartint à l’espèce des hommes de lettres qui ont deux styles: l’un, quand ils parlent ou écrivent spontanément; l’autre, quand ils font une œuvre.
Sans aller, comme certains esthètes, jusqu’à se convaincre que, pour avoir un style, on doit énoncer les choses en des termes dont personne n’userait, il composait à ses idées un vêtement de songe. Il aurait pu obéir aux appels faciles de l’improvisation; il produisait, au contraire, avec une difficulté voulue. Lorsqu’il travaillait,
il se couchait--fût-ce au milieu du jour--rapprochait du lit son pupitre, et là rêvait les phrases, les regardait se former mot à mot, prendre leur âme en même temps que leur corps. Mais ce choix du vocable ne s’accomplissait pas aisément, car sa probité d’artiste se laissait combattre par des scrupules étrangers[67].
[67] Gustave Guiches, cité par ROUGEMONT (_Villiers de l’Isle-Adam_, p. 110).
Il pesait les mots, disait-il, «dans des balances en toile d’araignée». Ce n’était point à la manière d’un rhéteur, d’un parnassien choyant une épithète pour elle-même. Il se tourmentait d’enclore dans une période toute la puissance de synthèse visionnaire qu’elle pouvait susciter. Moins simple que Flaubert, il ne visait pas, comme lui, à la seule netteté plastique; il voulait pénétrer au delà des formes. «Va oultre», lui enseignait une des deux devises de sa race. Il cherchait à voir et à révéler l’intime des êtres, à faire sentir le mystère dont ils sont pleins. Voici, par exemple, l’évocation nocturne d’un coin de Jérusalem, dans le palais de Salomon:
Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille statues de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses profondeurs triangulaires: les deux côtés de l’angle initial s’ouvrent, en face du Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse de Sion[68].
[68] _L’Annonciateur_ (_Contes cruels_, p. 323).