Part 12
En général, les vues intellectuelles restent plus simples que les modes d’expression où le sentiment prévaut. Un long poème, un roman sentimental qui serait, d’un bout à l’autre, «une âme écrite», je ne sais si cette merveille a jamais pu s’accomplir. Dès que la faculté créatrice, au lieu de tendre droit à l’objet, subit les persuasions du Moi inférieur, dès qu’on veut plaire ou s’éblouir de sa force, toutes les fois qu’une arrière-pensée, une coquetterie, une timidité, une enflure vaniteuse, dévient le jet direct de l’émotion, l’œuvre est vouée au maniérisme, à l’artificiel, au confus, au faux sublime. Il est rare que les lettres d’amour soient simples; les amants pensent trop à eux-mêmes avec le souci de se faire voir dans un beau jour et de charmer. Baudelaire accusait la littérature dévote, l’art dévot d’être inévitablement _précieux_. Leur commune faiblesse est bien plus l’insignifiance conventionnelle que la préciosité. Mais les deux défauts sortent d’une seule cause: en parlant à Dieu ou en représentant les choses saintes, on se voit soi-même, et non Lui; dans cette complaisance, l’élan sincère s’alambique; on pare de colifichets son oraison; ou bien la piété imaginative se tourmente à charger de dorures un autel, à ciseler sur une colonne une profusion de symboles. On suit la mode; et l’homélie mondaine, l’église aux formes composites ne logent pas un atome de simplicité vraie.
Car la simplicité n’est qu’un trait de la clarté céleste touchant les cimes de l’intelligence et du cœur. Mais, avant que Dieu pénètre, il faut que les petites complications et les brouillards de l’amour-propre soient partis.
Quel motif, à cette heure, m’engage en ces réflexions? Je viens de lire un livre dont un ami m’avait fait les plus grandes louanges, et je le ferme, déçu, presque irrité. L’auteur est un esprit subtil, méditatif, imbu d’une haute formation religieuse, trop exercé aux roueries de l’écriture littéraire. Il affrontait un sujet tout gonflé de pathétique divin; or, loin de se livrer aux solennelles émotions que je cherchais dans son récit, il les transpose en périodes laborieusement compassées, copie les rythmes factices d’un tel, les images moralisantes d’un autre, les phrases sans verbe d’un troisième. J’aurais voulu, par lui, m’exalter, et il m’inflige un exercice de rhéteur.
Je sais bien que les modernes ont, pour n’être pas simples, toutes sortes de raisons: tant d’incertitudes subconscientes, de philosophies hétérogènes, d’esthétiques antagonistes se bousculent au fond de leur culture! Chez plus d’un qui se croit vigoureux, les contours vacillants des idées ressemblent à la rondeur fuyante de la mer; une surface tranquille couvre les grouillements de l’abîme. Quant aux blasés, aux survivants du dilettantisme, ils se divertissent dans leur incohérence; tantôt ils qualifieraient de simple ce qui est informe, de naïf ce qui confine à la stupidité; tantôt ils ont soif de l’imprévu, du baroque, du fin des fins.
Si la musique, mieux que nul autre art, accuse les signes mentaux d’une génération, quelle horreur du naturel en ces pochades sonores, ces jeux d’harmonies quintessenciés où le discours musical ne veut avoir ni commencement, ni milieu, ni conclusion logique, où des larves de thèmes vagissent et succombent dans des carillons d’accords désorbités! Tout cela, demain, paraîtra vieillot, comme l’est depuis longtemps la poésie des imitateurs de Verlaine. L’avenir retiendra-t-il, de cet art transitoire, même quelques fantaisies exquises et mièvres?
Les siècles, en effet, sont des voyageurs hâtifs n’emportant avec eux que le nécessaire. Les aliments qu’ils se transmettent sont des chants simples, des livres simples dont la forme s’est soumise aux règles générales de la structure esthétique et du langage raisonnable. La simplicité du génie français, en son plus bel éclat, a fait, pour une part évidente, l’universalité durable de ses œuvres.
Il est habituel d’associer la simplicité à la grandeur. Un homme qui peut construire de vastes ensembles ne s’attarde pas à _finioler_. Une fois acquise la plénitude de l’élaboration, il énonce les choses telles qu’il les sent, et, comme à son insu, prolonge, au delà de ce qu’il exprime, des perspectives immenses. J’ouvre la Genèse, je lis au seizième verset du premier chapitre:
«Dieu fit deux grands luminaires, un plus grand pour commander au jour, un moins grand pour commander à la nuit, _et les étoiles_.»
La façon négligente et sublime de cette fin: _Et les étoiles_, me semble un exemplaire de simplicité dans la grandeur.
L’esprit de simplicité devait emplir, entre tous les livres, celui qui porte le sceau de la révélation primitive. Certaines parties des Écritures ne maintiennent pas, dans leur style, ce caractère au même degré: Ézéchiel est moins simple d’imagination que Moïse ou David, et les derniers prophètes trahissent le goût des subtilités symboliques, des artifices d’école, comme pour faire glorieusement valoir la nudité diaphane des Évangiles.
C’est un lieu commun, canonisé par Fénelon,--ce modèle du faux simple--de célébrer la simplicité des Grecs, selon lui, plus proches que nous «de la nature». Homère lui donne raison dans ce qu’il a de plus archaïque. Mais, les chœurs des tragédies, les strophes de Pindare, les discours de Thucydide, quoi de plus compliqué! Et l’alexandrinisme, après avoir infesté l’art grec, corrompit dans sa fleur la poésie latine, dont les plus hauts virtuoses, hors des inspirations qu’ils tinrent du pays et de ses robustes races, ne furent que des mosaïstes, des arrangeurs d’images empruntées.
Le moyen âge lui-même, nourri à l’école de la décadence latine, tourmenté d’allégories morales, n’atteignit que par instants, chez Dante, chez Villon, dans les arts d’église, et plus encore chez les saints mystiques, un beau simple où l’invisible se réfléchit naïvement et directement: rien peut-être, en ce sens, n’égale les quatrains du _Dies irae_.
Après le moyen âge, les rhétoriqueurs, puis la mode italienne des concetti, les extravagances du romanesque espagnol, puis les précieuses, et, au XVIIIe siècle, les arlequinades des salons, les pastiches des tragédies pseudo-classiques, toutes les époques attestent, de la simplicité, qu’elle est difficile et rare.
Il y a pourtant une alternance salutaire entre les phases de préciosité complexe et les retours au grand art spontané: ainsi, à l’hôtel de Rambouillet succédèrent les puissants réalistes de l’apogée française; d’eux nous reviennent en foule des traits de superbe simplicité:
Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, beaucoup plus que moi-même.
«Madame fut douce envers la mort, comme elle l’était envers tout le monde.»
Le Sénat fut séduit; une loi moins sévère Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux.
De même, après l’exsangue classicisme du premier Empire, surgissent un Lamartine, un Victor Hugo, et plus tard, après les divagations romantiques, le Flaubert de Mme Bovary ou d’_Un cœur simple_.
Ce rythme historique nous confirme dans une espérance, c’est de voir bientôt triompher la simplicité de l’art pour laquelle nous sommes quelques-uns à batailler depuis vingt-cinq ans. La période dont nous voulons sortir, celle qui eut comme initiateur un Mallarmé, fut terriblement factice. On pouvait croire que la guerre, jetant les hommes face à face avec l’essentiel de la vie, exterminerait d’un coup les formules de cénacles, les systèmes myopes qui prétendent, à leur guise, déformer le réel. Mais la plupart des hommes qui ont fait la guerre en reviennent avec le pli qu’ils y ont porté. L’impression des événements énormes ne modifiera qu’à distance l’âme de la prochaine élite.
Il faut attendre d’En Haut, beaucoup plus que des conjonctures humaines, le moment rénovateur. Tout au moins apercevons-nous quelques-unes des conditions qu’il exige: un dogmatisme solide, au lieu de velléités sentimentales; une soumission patiente à l’objet; l’habitude réacquise de considérer les êtres dans la présence radieuse du Verbe ou les ténèbres de la chute; la force du recueillement contemplatif; un don de soi total aux grandes choses, non aux mesquines; le mépris des ruses et des poses littéraires; la constance de ne jamais mentir en écrivant, de crier le cri de son cœur et les certitudes de sa raison.
Au reste, ne l’oublions pas, nous-mêmes qui aimons la simplicité: elle est comme la foi, un don plus aisé à perdre qu’à obtenir; le Paradis de l’art simple n’ouvre qu’une porte étroite; les humbles seuls et les purs ont promesse d’entrer.
L’ART SURNATURALISTE ET L’ART NATURALISTE
Les doctrines sans les œuvres seraient peu de chose. L’imagination créatrice dépérit si on veut l’enchaîner à des vues théoriques comme un perroquet à son perchoir. En ouvrant ici une controverse sur l’art païen et l’art chrétien, nous ne visons point à poser une thèse comme le fit Chateaubriand dans son _Génie_, quitte à l’appuyer ultérieurement par des exemples, selon la méthode qu’il avouait dans la préface des _Martyrs_.
L’art monte du sensible à l’intelligible. L’intuition précède, chez l’inspiré, tout précepte poétique. Jamais des formules abstraites n’engendrèrent un beau poème ni un bon roman.
Mais est-ce à dire que les doctrines sont vaines, et qu’autour d’elles les discussions ne servent de rien?
A son insu ou consciemment, l’artiste est gouverné par une métaphysique, une esthétique. Elles informent dans un sens défini la matière qu’il met en œuvre. Si elles sont fausses, il interprétera la vie, comme un aveugle marche à tâtons, devinant parfois la route, et, plus souvent, lui tournant le dos, incapable, s’il s’est égaré, de retrouver le point où il se trompa. Une déviation religieuse, une fallacieuse idée du beau peuvent, pour des siècles, perdre une littérature. L’importance est donc formidable de savoir d’où l’on vient, où l’on va. Nous avons, derrière nous, des expériences millénaires; et, la nôtre s’y ajoutant, il nous semble licite de conclure:
«Tel arbre donna toujours tel fruit: jamais il n’en donnera d’autre.»
A regarder les choses de haut et largement, l’art ne suit que deux directions possibles: ou il est surnaturaliste ou il est naturaliste.
Même avant l’Incarnation du Verbe, tant que les hommes ont suivi la Révélation primitive, l’art, comme la foi, rapporta son principe et sa fin à la gloire du Seigneur invisible et transcendant, mais que toutes les créatures manifestent, étant à Lui et faites par Lui. Le cantique des trois jeunes hommes dans la fournaise appelle au grand hosanna, avec les anges et les esprits des justes, le soleil et la lune, la pluie et la rosée, le feu et la neige, les nuées et la foudre, les montagnes et les collines, tout ce qui germe sur la terre, sous la mer et les fleuves, les oiseaux du ciel et les bêtes des champs. Saint Paul, délimitant ce qu’étaient, jusqu’à la venue du Fils de Dieu, les lumières de la raison, nous expliquera mieux qu’un esthéticien l’essence d’un art surnaturaliste:
«L’invisible qui est en Dieu, dit-il au début de l’épître aux Romains, nous est intelligible et visible par les créatures de ce monde.» Et Dante, au premier chant du Paradis, enclora dans des termes scholastiques la même définition:
«Les choses, toutes tant qu’elles sont, _tutte quante_, ont un ordre entre elles; et cet ordre est la forme qui fait l’univers ressemblant à Dieu.»
Qu’est-ce donc qu’un poète surnaturaliste? Celui qui sent et conçoit ces vérités distinctes: le monde n’est pas Dieu, mais il se meut en Dieu; l’Être éternel déborde infiniment le créé, et nous ne connaissons de Lui que son nom, c’est-à-dire les signes de sa puissance; mais ce sont des signes déchiffrables et vivants, des hiéroglyphes tracés au front des étoiles comme dans l’effort moléculaire du plus infime des vibrions. Entre Dieu et nous, il existe un autre langage que celui des choses extérieures. Nous sommes ses images, sans être Lui, sans qu’il soit nous; mais il est en notre âme, il nous parle, nous lui parlons; et, venant de Lui, nous retournons à Lui. Job voulait écrire avec un stylet de fer sur une lame de plomb ou sculpter sur une pierre avec un couteau les paroles de son espérance: «Je sais que mon Rédempteur vit, et qu’au dernier jour je me lèverai de terre... Et je verrai dans ma chair mon Dieu. Je le verrai par mes yeux, moi et non un autre.»
Ainsi, la flamme illimitée de la vie divine nourrit, enveloppe, surinvestit les vivants, sans qu’ils cessent d’être eux-mêmes. Rappelons-nous la ronce ardente où flambait la Présence sacrée; et la ronce ne se consumait point. La ronce, c’est la nature; le brasier, c’est la surnature, l’Esprit d’amour et de vérité.
Le sentiment de cette limite, de cette dépendance et de cette souveraine pénétration fait, il me semble, le fond du surnaturalisme biblique, de celui des Psalmistes et des Prophètes, ou, pour mieux dire, de tout l’Ancien Testament.
Surnaturalisme tantôt glorieux, éperdu d’allégresse, ou d’une tendre ingénuité, tantôt farouche et anxieux dans le contact du Seigneur qui foudroie, au passage du souffle inconnu, mêlé aux agonies des visions nocturnes, pantelant sous la main qui trace le long du mur, en lettres de feu, des prophéties vengeresses.
Malgré tout ce qu’il a de durement hébraïque, le surnaturel de ces Livres Saints reste si juste d’accent, si mesuré que l’Église, pour introduire les Psaumes dans la perpétuité de ses liturgies, n’eut pas à les modifier; et ces hymnes, le plus souvent jaillis des circonstances, liés à l’étroite vie d’un homme ou d’un peuple, dominent les espaces et les siècles des siècles, étant d’involontaires préfigurations. «Mon Dieu, mon Dieu! criait David du plus bas abîme de sa détresse, regarde vers moi; pourquoi m’as-tu délaissé?» Et Jésus voudra exhaler la plainte suprême de son abandon avec les mots du même verset, imposant à sa douleur divine la forme liturgique où il la voyait prophétisée.
Jésus se défendit d’avoir apporté au monde quelque chose qui n’y fût pas déjà; car lui-même y était, dès avant que les montagnes fussent créées. L’Incarnation n’en fut pas moins un agrandissement prodigieux, incompréhensible de la nature au-dessus d’elle-même; par suite, l’art en a reçu des possibilités surnaturalistes qu’il n’épuisera jamais.
Ce que l’homme porte en soi de divin, les païens l’avaient entrevu, mais asservis aux apparences, et persuadés que «l’action la plus religieuse est d’exposer des formes pures[104]». Le Christ, en disant à ceux qui l’aiment: «Soyez parfaits, comme l’est votre Père dans les cieux», fit descendre sur la figure humaine la révélation de l’éternelle beauté. Sa Passion retourne en splendeur les plaies et l’ignominie des supplices. Alors que, de la plante des pieds au sommet de la tête, tout est, dans son corps, navrures livides, sang caillé, enflure des coups, ce pendu, affreux sous sa coiffure d’épines, devient, pour les yeux qui comprennent, le plus beau des enfants des hommes. Auprès de lui, les Apollon, les Hermès, les Zeus ne paraissent que de froides bâtisses d’une chair périssable et morne. L’absolu de la souffrance est illuminé par la béatitude. Le dedans, l’ineffable transfigure les effrayantes laideurs. L’horrible de la mort est vaincu.
[104] FLAUBERT.--_Tentation de Saint Antoine_.
Regarder Jésus en croix, leçon, tout ensemble, de réalisme sévèrement fidèle, et de surnaturalisme! N’ayons point peur de considérer en face, avec la fixité douloureuse d’un amour impuissant à tout saisir, les défigurations du visage, les crachats collés aux sourcils, les ordures pétries dans la barbe, et, sous la peau des membres lamentables, avec les bourreaux dont nous fûmes, dénombrons les saillies des os. Fermer les yeux devant le mystère de nos déchéances serait démentir la nécessité de la Rédemption. Les hommes ne demandent qu’à oublier ce qui les fait abjects. Il faut les contraindre au spectacle de leur opprobre, non pour les désespérer; mais afin qu’ils se jettent dans les bras déchirés du Libérateur.
Aussi jugeons-nous difficile qu’un art idyllique, fardant toutes les hideurs sous une gracieuse idéalité, ait rien de fortement chrétien. Il y a des cas où le poète et, plus encore, le romancier _doit_ écrire une page ou une phrase qui mettra peut-être en fuite dix mille lecteurs, si la vérité du sujet réclame de malplaisantes violences.
Cependant, me dira-t-on, certains artistes ne sont aptes à concevoir que les joies et les tendresses: pour un Fra Angelico, la crucifixion elle-même ressemble à une bienheureuse extase. Et, en effet, d’après l’exemplaire divin du Christ, la vie réelle peut être représentée dans trois états différents: ou _la souffrance sans la gloire_, ou _la gloire sans la souffrance_, ou _la gloire par la souffrance_.
Tel écrivain, tel poète surtout, sera prédestiné à ne chanter que l’état de gloire, et c’est, en apparence, un magnifique privilège, cette impossibilité à voir le laid, à sentir la douleur. Mais je ne puis oublier la parole illuminatrice de l’_Imitation_:
«Un cœur pur pénètre le ciel, la terre et l’enfer.»
Le ciel d’abord sans doute, et, si Dante est entré dans la forêt sauvage qui menait aux lieux d’horreur, Béatrice, d’en haut, lui envoyait un guide. Il avait dessiné des anges sur des tablettes avant d’apercevoir Ugolin faisant craquer sous ses dents atroces le crâne de son ennemi. Pourquoi, néanmoins, Dante reste-t-il le maître du chant catholique, celui à qui nous donnons l’épée comme lui-même la donnait au grand Homère? C’est qu’il a embrassé dans son ampleur l’immensité de la vie. Le mal est nu devant ses yeux, parce qu’il voit le rapport de ce qui habite la nuit des gouffres avec l’empyrée des Bienheureux. Il faut être descendu jusqu’au fond des iniquités et des châtiments pour adorer les justices divines et comprendre d’où sort toute l’abomination de l’univers.
La grandeur de l’art catholique est justement d’atteindre avec certitude à l’universalité. Un païen peut sentir les analogies, les correspondances des phénomènes dans le monde tangible. Seul, le chrétien apporte de derrière l’horizon la clarté originelle où s’explique le mouvement de tout ce qui respire, soit vers Dieu, soit vers Satan. L’élargissement des choses terrestres, quand on les envisage ainsi, est inexprimable. L’âme du dernier des hommes détient en son mystère les splendeurs des trois Personnes divines. Les conjonctures de son passage sur le pont qui va d’une éternité à l’autre intéressent le ciel, la terre et les damnés. Autour d’elle, les anges et les démons soutiennent la bataille qui durera jusqu’à la fin des temps. Ses actes et ses pensées ont des répercussions énormes, peuvent sauver des multitudes de vivants ou les perdre, hâter la délivrance des morts lents à expier, accroître la félicité des saints et la gloire même de Dieu. L’infini converge dans la pauvre étincelle de notre vie, et qui saura l’y reconnaître, si ce n’est le voyant, le contemplatif, ou l’artiste ayant la foi?
Pour le poète surnaturaliste, l’Enfer, le Purgatoire et le Ciel sont accessibles, parce que les apparences d’ici-bas s’y retrouvent élevées au-dessus, d’elles-mêmes à des modes inconnus.
* * * * *
En esquissant les perspectives inestimables de l’art surnaturaliste, nous laissons entendre, du même coup, ce qui manque au naturalisme.
Il lui manque, c’est très simple, d’être la vérité. Un mot du Symbole de Saint Athanase abrège merveilleusement l’ossature des deux doctrines. «Le Christ, y lisons-nous,--et cela sous-entend le genre humain, corps mystique du Christ,--est un, non par la conversion de la divinité en forme charnelle, mais par l’assomption de l’humanité à une forme divine.» Le paganisme fut un sanglot vers l’unité de l’être, une manière de joindre l’homme, ses instincts, sa raison, à un principe plus stable que lui. Seulement, sans nous arrêter aux fictions polythéistes, nous constatons que ni les initiés orphiques, ni les métaphysiciens n’arrivèrent à établir la transcendance de l’Amour créateur, le Verbe en qui et par qui toutes choses furent faites et respirent.
L’esprit ordonnateur du monde, pour la plupart, reste mêlé au monde, soumis à ses limites. Atè, la figure du Destin qui opprime les hommes, marche sur leurs têtes; mais qu’est-elle, sinon une force aveugle appliquant une loi qu’elle n’a pas créée?
Dans la conception naturaliste, c’est toujours l’humanité qui se fait dieu. Pour y parvenir, ou bien la personne humaine devra se perdre au sein du Tout, et cet appétit de se fondre avec l’univers équivaudrait à un monstrueux désir du néant,--que peut être la béatitude sans la conscience de notre moi?--ou bien les forces du Tout se concentreront dans la personne humaine, seul réel exemplaire de la divinité.
A cette seconde position s’arrêta le paganisme gréco-latin, et, à sa suite, depuis plus de trois siècles, les païens modernes y sont revenus.
Si l’homme est l’unique dieu révélé, déifier ses instincts sera sa religion et sa vertu. Cependant, l’expérience avait appris aux anciens que la liberté des joies se paie en d’excessives douleurs. Aussi imposaient-ils une norme aux instincts; ils voulaient que la tradition des ancêtres et la raison fussent les régulatrices de la vie normale. Mais, cette raison n’admettant au-dessus d’elle-même que les inaccessibles Destinées, ou s’adorera dans la chimère du sage impassible et supérieur aux dieux, ou n’enseignera qu’une sagesse de juste milieu, une prudente médiocrité.
Oui, la médiocrité, c’est fatalement l’idéal et la grande misère du naturalisme païen. Est-ce à dire que les hauteurs surnaturalistes lui aient été impraticables? Je n’oublie certes pas tel fragment sublime de Parménide, ni Eschyle, ni les Bacchantes d’Euripide, ni les mythes de Platon, ni certains vers de Virgile où tremblait l’aube du jour attendu. Mais, dans l’ensemble, l’art païen n’exprimait que la vie du corps et la beauté rythmique des gestes, les modes élémentaires de la souffrance et de l’allégresse, des maximes de sens commun, l’héroïsme dirigé vers des fins restreintes, une humanité liée à la terre comme une statue l’est à son socle. Adonis mort ne ressuscitait que pour les ivresses d’un printemps. Comparé à la lumière suprasensible du Verbe, le soleil où s’agitaient les athlètes, sur le sable des palestres, n’était qu’un lumignon fumeux. Une nuit opaque rendait comme inexistante devant les yeux des vivants l’éternité réelle. Vus d’où les mystiques peuvent les voir, du Thabor de la foi transfigurante, les temps païens furent des temps sombres. Un vase d’ébène autour duquel sont dessinés en traits rouges des danseurs secouant des torches, telle serait, je crois, l’image de l’illusion antique. Reconnaissons que la structure du vase est exquise; une saine et naïve justesse de coup d’œil conduisit la main qui l’orna; mais ces figures se meuvent sur le noir, dans le noir, et quand elles nous ont offert l’essentiel de leurs lignes, elles n’ont plus rien à nous apprendre.
L’étrange, dans l’histoire de l’art naturaliste, n’est point que le paganisme s’en soit contenté, c’est qu’après la Révélation chrétienne, après tout le moyen âge et Dante, on soit retombé à lui. Par quel faux enivrement un Ronsard, chanoine, prêtre même, comme l’atteste un acte officiel[105], mit-il ou peu s’en faut[106], à la porte de la poésie le Christ, les saints, les mystères liturgiques, la vérité humaine de l’homme pécheur, l’énigme de son avenir sans terme, pour célébrer des galanteries éphémères et toutes sensuelles, des héros mythologiques ou les paysages dont l’agrément touchait ses yeux?
[105] Le procès-verbal de son installation, en 1560, comme chanoine, au chapitre du Mans où nous lisons: «Accepimus nobilem et circumspectum virum Petrum de Ronsart, _presbyterum_.»