Intermèdes

Part 11

Chapter 113,614 wordsPublic domain

Lorsque les cuivres lancèrent le motif initial, rigide et soleillant, il sembla qu’éclatait le triomphe de tout un peuple. Mêlée à l’air limpide, la musique, avec ses fortes lignes, prenait toute sa valeur décorative. Dans la loge où nous étions, le dialogue des acteurs n’arrivait que par bribes. J’ignore si nous y perdions beaucoup. Mais, entendant à peine les paroles, nous admirions plus librement les architectures et le paysage scéniques.

Le Palais de Suse appuyait ses colonnades à des allées montantes de palmiers et de fleurs irréelles qui se perdaient vers de très hautes montagnes, d’un gris fluide, vaporisé sous la lumière.

Les mouvements du chœur, le long des portiques, harmonisaient des blancheurs, des robes orangées et des nuances flottantes comme celles des vagues irisées de soleil. Les chants résonnaient dans le cristal de l’espace, comme si l’univers se résolvait en une seule clarté, au sein d’un mirage d’éternel après-midi.

Pourtant, le soleil s’en allait, touchant d’une main vermeille les toits du palais, les buissons de fleurs, et la tunique mauve d’Aspasie expirante, dont un hautbois sanglotait l’agonie. Un silence prodigieux oppressait la foule. Puis, quand le suprême accord de l’orchestre s’éteignit, une clameur frénétique déchaîna l’ovation sans fin.

J’en fus heureux pour Saint-Saëns, autant que si j’avais été moi-même le triomphateur. Je lui avais apporté les cent premières pages de mon manuscrit; il les lut le soir même et, le lendemain, avant de quitter Béziers, j’eus de lui une lettre enthousiaste, non sans une note comique:

«Vous êtes cause que je me suis passé de dormir... C’est drôle de se voir disséqué vivant. Mais vous avez beau dire, je ne puis arriver à me trouver si intéressant.»

Il terminait sur cette réflexion où ceux qui l’ont connu retrouveront sa fidélité d’ami:

«_Grand merci_ pour ce que vous avez dit de Regnault et de Bizet que j’ai tant aimés et que j’aime toujours.»

Le livre fini--en septembre 1904,--il m’aida généreusement à le publier, mais ne fit rien pour le répandre. Il éprouvait une gêne à vanter un volume qui le magnifiait; ses travaux personnels, ses tournées de virtuose l’emportaient d’ailleurs dans un vorace tourbillon. Chose plus bizarre, presque jamais il ne me reparla de mon ouvrage, et j’évitais--on s’en doute--d’y ramener son attention; je n’y songeais même pas. J’aurais cru injuste de le supposer oublieux; il me prouvait qu’il ne l’était point. Mais, en me témoignant une dilection constante, il sous-entendait les motifs où elle avait pris naissance.

* * * * *

Notre amitié a duré jusqu’à sa mort. Les contradictions qui la troublèrent quelquefois valent d’être mentionnées, parce qu’elles touchaient à des points essentiels.

Lorsqu’il reçut mon premier roman: l’_Immolé_, le titre d’un chapitre: _Le prélude de Tristan_, lui déplut. Il s’imagina que j’avais voulu chanter les louanges de Wagner, en fut outré comme d’une trahison, et m’écrivit sur un ton d’amertume presque des invectives. Je lui répondis une lettre indignée, et lui démontrai qu’il n’avait pas compris l’intention symbolique du passage, que je réprouvais, au contraire, l’hystérie amoureuse de Tristan. Il reconnut son erreur, s’excusa; mais, le 26 août 1914, il me rappela cette dispute, obstiné à me croire wagnérien:

«Comprenez-vous maintenant pourquoi je vous ai si rudement malmené quand vous avez wagnérisé dans un de vos romans?... Wagner, c’était la pénétration pacifique... en attendant l’autre. J’étais seul à le voir.»

S’il avait trouvé le temps de relire les endroits de mes livres où Wagner est mis en cause, il aurait bien vu que je n’ai jamais «wagnérisé». Mais l’ensorcellement des philtres wagnériens a rôdé autour de moi. Je les ai définis après avoir connu le péril d’y tremper mes lèvres. Saint-Saëns, bien qu’il admirât musicalement Wagner, restait étranger à son lyrisme. Il ne pouvait comprendre que j’eusse décrit avec exaltation les vertiges de cet art. Lui, il le repoussait pour des motifs de stratégie, de sauvegarde nationale: Wagner, c’était l’invasion de notre théâtre par l’ennemi; c’était l’impérialisme de l’Allemagne sous sa forme la plus persuasive, donc la plus redoutable.

J’admettais ces raisons, mais j’en apercevais d’autres, des raisons métaphysiques et morales. Je les ai condensées dans un article paru vers la fin de la guerre[101], et qu’a trop justifié, depuis, la rentrée souveraine de Wagner sur la scène de l’Opéra. Le danger de sa musique ou plutôt de toute la pensée allemande tient à son panthéisme idéaliste. «Tu es tout ce que tu vois», semblent clamer l’orchestre et le drame wagnérien; donc tu n’as qu’à te perdre au sein du Tout. Les limites qui font l’ordre du monde sont dévorées par le chaos. Étrange illogisme, chez des Latins, de s’abandonner à cette confusion! Mais la musique est le lieu des incohérences; on ne voit pas qu’elle domine et pétrit, par les joies sensitives, l’homme tout entier.

[101] _L’idéalisme musical et l’avenir français_ (_Revue des Jeunes_, 10 juillet 1918).

Sur Wagner le malentendu entre Saint-Saëns et moi fut promptement éclairci. Sur les questions religieuses, il était impossible de nous entendre. Nous avions, très longtemps, par un accord tacite, retardé ce conflit. La querelle devait éclater; ce fut à l’improviste, un jour que nous déjeunions ensemble, dans un restaurant de l’avenue des Champs-Élysées.

Au dessert, nous vînmes à parler de Barbey d’Aurevilly.

--Barbey d’Aurevilly, observa Saint-Saëns, un homme de parade qui posait pour le catholique renforcé...

--Mais ce n’était pas une pose, répliquai-je; il l’était sincèrement.

--Alors, vous croyez, reprit Saint-Saëns, qu’on peut l’être sincèrement!

--Vous savez bien que je le suis.

--C’est ce que je ne peux pas comprendre...

Et il entreprit de me démontrer l’absurdité de croyances qui reposaient sur des mythes: le Paradis terrestre, le Serpent qui parle à la femme, l’homme déchu pour avoir mangé un fruit, etc...

Je lui répondis simplement que, pour avoir le droit de nier les faits miraculeux, surtout quand ils sont liés à un ensemble d’autres faits certains, il faudrait d’abord démontrer impossible l’intervention divine dans l’histoire humaine.

Nous sortîmes du restaurant, très animés par une controverse que nous ne pouvions plus interrompre. Nous marchions du côté de la Concorde, en discutant sur l’existence de Dieu. Saint-Saëns ne niait point une Cause première, mais repoussait, comme inintelligible, la spiritualité d’une âme qui pût vivre indépendante du corps et immortelle. Nous étions arrivés devant la rue Royale. Là, parmi la cohue des passants, le vacarme des véhicules, nous poursuivions, arrêtés au bord du trottoir, en nous égosillant l’un et l’autre, le grand débat. Et je soutenais à Saint-Saëns, les yeux dans les yeux:

--Vous avez beau dire, il ne peut vous être indifférent de penser que, si un camion vous écrasait la tête, de _votre génie_, de vous-même il ne resterait qu’une chair broyée et un peu de phosphore prêt à se dissoudre.

--Eh bien! si, cria-t-il en tapant de sa canne sur le bitume, et projetant sur moi des prunelles terribles, il ne restera rien, vous entendez, rien...

Et, hélant une voiture, il y monta, plus irrité de ma résistance que troublé de mes arguments. Quand je le revis une semaine ensuite, il ne fit aucune allusion--ni moi non plus--à l’orage de ce conflit.

Sa jeunesse avait été nourrie dans de fermes croyances religieuses. Des cahiers de catéchisme qu’on a gardés attestent une instruction méthodique, reçue avec attrait. L’empreinte du dogme le pénétra si bien qu’on la retrouve dans son œuvre à chaque instant. Il lui manqua d’abord d’avoir fait une bonne philosophie. Sa carrière musicale lui laissa peu de temps pour approfondir les principes qu’il avait reçus. Jusqu’à vingt-cinq ou trente ans il conserva la foi. Mais il suivit cette génération de 1850 que médusaient les doctrines positivistes. Il perdit, sans doute, l’habitude des pratiques sacramentelles, et s’aperçut tout d’un coup qu’il ne croyait plus. En souffrit-il? Il se considéra plutôt comme libéré. «Pour moi, m’a-t-il dit souvent, une chose ne peut pas être vraie ou fausse à demi.» L’état d’esprit d’un Renan ne fut jamais le sien. Son dogmatisme se retourna au profit d’hypothèses scientistes qu’il accepta comme des certitudes intangibles. Il se butait principalement aux objections de la préhistoire et à l’impossibilité du miracle.

J’essayai, plusieurs fois, d’inquiéter la fausse paix de son incroyance. Mais, chez un homme de son âge, il se produit une sorte de sclérose mentale; à moins d’un prodige, modifier ses préventions exigerait un effort surhumain; et comment soumettrait-il sa raison à une discipline d’humilité?

«Votre religion est admirable; c’est tout ce que je puis vous accorder.» Voilà ce qu’il m’écrivait en 1916, au bout d’une longue discussion; et, la même année, dans une lettre du 27 octobre, il concluait:

«Vous m’aimez beaucoup. Et moi donc! je vous aime tendrement, et si vous souffrez de me voir incrédule, je souffre de voir un grand talent comme le vôtre prisonnier de croyances qui entravent son essor.»

Il m’était trop facile de lui répondre: «Pourquoi supposez-vous que la foi _m’entrave_, quand j’ai l’évidence intérieure de lui devoir ma seule force?»

Mais je suis convaincu, à envisager seulement son œuvre, qu’il a, en perdant le contact du divin Amour, graduellement éteint les sources de son inspiration. S’il était demeuré croyant, il eût échappé à cette erreur où il se dessécha: envisager dans l’art la forme avant tout.

Il n’en continua pas moins, jusqu’à ses dernières années, quand il le pouvait, à écrire de la musique religieuse. Le 7 janvier 1916, il m’écrivait:

«Mon temps est dévoré par une effroyable correspondance et par un tas d’occupations parasites. Pourtant je suis parvenu dernièrement à écrire deux petits morceaux d’église: un _quam dilecta_ pour quatre voix et un _Laudate_ pour voix d’enfants, ce dernier pour en offrir la dédicace à un charmant abbé avec qui je suis en correspondance.

«Et si cela vous étonne que j’aime tant à faire de l’art religieux, je vous citerai le Pérugin qui était incroyant, Raphaël dont la vie n’était guère édifiante[102]! En revanche, le P. Lambillote, qui était probablement un saint homme, a fait de la musique religieuse déplorablement profane!»

[102] Hélas, mon cher Saint-Saëns, voilà sans doute pourquoi le Pérugin est si froid, et Raphaël si «profane» dans sa peinture religieuse.

Tout ce qui se rapporte à l’art sacré ne cessera pas de le passionner. Ayant appris que la Société de Sainte-Cécile avait, pour sa messe annuelle, fait exécuter, au lieu d’une Messe, une cantate de Bach, il s’indigna d’un tel non-sens liturgique et protesta auprès de l’archevêque de Paris.

Il avait la dévotion de son art, et, jusqu’à son dernier souffle, il persévéra dans ce grand amour. Par là s’explique une activité qui demeura surprenante, passé quatre-vingts ans.

Je le trouvai cependant accablé par l’âge, en septembre 1920. Il marchait avec peine, il manquait d’entrain; son regard était las, et, quand il jouait du piano, son toucher n’avait plus sa puissance. Mais, presque aussitôt, il rebondit. Comme je l’avais félicité d’avoir pu se faire entendre au Trocadéro, le 3 novembre, il me répondit:

«Que parlez-vous de vigueur pour cet unique morceau qui n’est pour moi qu’un jeu! Il fallait me voir en Suisse, en Belgique, en Normandie, dans les concerts où j’ai tenu le piano pendant deux heures et joué des choses terribles.»

L’année suivante, il semblait gaillard, plein d’une flamme merveilleuse. Un soir de septembre, il nous joua des pièces de Rameau, les _Cyclopes_ entre autres, avec une fougue presque juvénile. Nous revîmes chez lui, pour la dernière fois, un vieil ami d’Alger dont je viens d’apprendre la mort, Charles de Galland, musicien raffiné, homme d’un cœur exquis. Quelques jours après, Saint-Saëns vint rue Rousselet, dans l’ancien logis de Barbey d’Aurevilly, m’apporter six fugues pour le piano qu’il m’avait promises. Il rencontra dans cette chambre--maintenant anéantie--Mlle Read dont la vivacité charmante le frappa. Elle n’avait jamais vu Saint-Saëns, mais elle n’eut qu’à puiser dans la chiffonnière de ses souvenirs pour en trouver qui le touchèrent.

Lorsqu’il nous quitta, je le reconduisis jusqu’au palier de l’étage. Je l’embrassai, et je le regardai descendre appuyé à la rampe, un peu lent. Nous ne devions plus nous revoir.

Une lettre du 30 octobre--la dernière de toutes--m’annonça son départ prochain pour l’Algérie.

«Je suis bien content, ajoutait-il, que mes petites fugues vous aient plu. Je n’avais pas l’intention d’en faire et j’ignore comment l’idée m’en est venue. Je ne les sais plus, je les emporterai à Alger et les travaillerai pour me distraire.»

En relisant cette lettre et les autres, j’ai l’impression qu’il est toujours là. La personne d’un homme, si peu qu’il soit devant l’Infini, subsiste pourtant comme un absolu, comme une chose inaltérable. Quand son Moi a été puissant, quand son œuvre lui survit, sa présence continue, tellement vivace qu’il ne devient jamais un _disparu_.

Saint-Saëns ne pourrait l’être dans ma vie; je l’ai trop aimé. Et je pense à son âme qu’il voulait anéantir, à son âme qui a vu maintenant la Vérité. Il sait désormais ce que signifiait pour elle notre amitié.

Pour moi, j’ai reçu de sa musique des joies immenses et salutaires. J’ai dû beaucoup aussi à son intimité. Je néglige le bonheur de fréquenter un grand artiste, bien que ce soit une élévation et un aliment fort. Mais, en le regardant vivre, j’ai admiré un bel exemplaire de droiture, de franchise, d’énergie infatigable, et une simplicité ennemie de tous les artifices. S’il avait une pente amère au sarcasme, une rudesse qui se changeait parfois en dureté, jamais je n’ai surpris chez lui un sentiment bas. Il restera, sur ma route, un de ces compagnons invisibles dont le silence même est un appui.

DEUXIÈME PARTIE

LA GLOIRE UNIQUE

Un grand péril, pour l’artiste, est de s’adorer lui-même. Depuis la Renaissance, depuis le temps où Pétrarque acceptait de se voir couronné au Capitole les épaules drapées du manteau royal de Robert de Naples, l’homme de pensée tendit à se croire un demi-dieu. Ronsard, au bas d’un acte de baptême que nous avons, signait: «Pierre de Ronsard, _premier_ poète du Roi.» Il déclarait aux poètes, ses contemporains:

«Vous êtes mes sujets et je suis votre Roi.»

Si le XVIIe siècle rabattit, en apparence, de cette infatuation, les écrivains d’alors méritaient pourtant la rude apostrophe de Bossuet:

«On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période, en un mot, à rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours et à remplir l’univers des folies de leur jeunesse égarée.

«Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des autres... S’ils remportent ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du public..., ils apprennent à mettre leur félicité dans les voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air, et prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche: «Vous qui vous réjouissez dans le néant.» Que si quelque critique vient à leurs oreilles, avec un dédain apparent ou une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur, ont plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries... O tromperie! O aveuglement! O vain triomphe de l’orgueil[103]!»

[103] _Traité de la concupiscence_, chapitre VIII.

Les romantiques dilatèrent jusqu’à l’extravagance l’outrecuidante fiction de l’artiste privilégié par cela seul qu’il est artiste, exempt des règles de toute commune sagesse, ayant aussi bien le droit de ne point payer ses dettes que de prendre sa femme à son voisin. J’ai entendu quelquefois, dans des bouches où il étonnait, ce lieu commun ridicule: «Un artiste est toujours sûr d’être _sauvé_.» Cela ressemble au mot impudent qu’on prête à la maréchale de la Melleraye: «Dieu y regardera à deux fois avant de damner des gens comme nous.»

En fait, le don qu’un homme a reçu d’exceller dans un art, c’est une monnaie qui passe entre ses mains, un _talent_ à faire valoir, non pour lui, mais pour Dieu.

«Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien.» (Jean, VIII, 54.) Ainsi se considérait l’Homme-Dieu, le Saint des Saints. Que devraient penser de leur gloire d’impurs et fragiles ratureurs de papier? Le disciple n’est jamais au-dessus du Maître. Mais nous n’avons pas ouï dire que les Évangélistes aient tiré vanité d’avoir transcrit les paroles et les miracles du Seigneur. Se chercher soi-même est, pour le commun des gens, la grande misère. Pour le seul artiste sera-ce un principe de joie et une force? L’art profane, et surtout l’art moderne, dépérit justement de cette infirmité: l’hypertrophie du Moi, l’outrance du lyrisme personnel, la torture de vouloir être original.

Être original, mais c’est être fidèle à ses origines! Seul est original, celui qui, épurant son âme des appétits inférieurs, en fait un net miroir du rayon d’En Haut, de la Trinité divine, dont elle est l’image. C’est pourquoi les Saints obtiennent le privilège d’être vraiment originaux, dans leur style comme dans leurs actes. De frustes pêcheurs, des bergères illettrées ont dit ou écrit des choses incomparables, parce qu’ils les recevaient du «Père des pauvres», de l’Esprit d’intelligence.

Vous donc, jeune écrivain, sérieusement chrétien, qui, vous mettant au travail, faites le signe de la croix et appelez à votre aide cet Esprit de vérité, préservez votre art de se tourner en fétiche ou en instrument d’ambition; ne vous laissez point étourdir par le subtil Démon des vanités chatouilleuses. Gardez-vous d’attifer votre gloire comme une poupée de cire qu’on habille d’étoffes rutilantes pour l’exposer dans une vitrine. Élaborez votre œuvre de votre mieux, mais en sachant qu’elle est infime.

Ne vous admirez pas vous-même. Entre ce qu’on veut faire et ce qu’on fait, la disproportion reste humiliante. Les plus beaux chefs-d’œuvre, confrontés avec la beauté absolue, nous paraîtraient de chétifs avortements.

N’écrivez pas non plus avec l’arrière-dessein d’éclipser les autres ou de vous faire admirer. Qu’importe qu’on murmure autour de vous les syllabes de votre nom? Demain, peut-être, dans votre éternité, vous n’entendrez plus cette rumeur moutonnière, vous la mépriserez. Quand vous seriez fameux comme Victor Hugo, il y aura toujours plus d’hommes ignorants de vous que vous n’aurez d’admirateurs. Si une génération vous encense, celle d’ensuite vous oubliera. Et combien de sots parmi ceux qui vous loueront! Combien vous dénigreront sans savoir pourquoi! «Le bruit du monde, disait à Dante, Oderisi, n’est qu’un souffle de vent qui vient tantôt d’ici, tantôt de là, et change de nom en changeant de côté.»

Le moyen âge seul a bien compris l’enfantillage des gloires qui sont des glorioles. A Sens, dans la cour du vieux palais synodal, contre la muraille, est sculptée la figure d’un moine tenant entre ses mains jointes un compas. Les érudits prétendent que cette statuette est l’emblème de la géométrie. La légende veut y reconnaître Guillaume de Sens, l’architecte de la cathédrale, et la légende me semble symboliquement vraie. Ce Guillaume n’a pas même inscrit son nom sur une pierre de l’église avec la pointe de son compas; il n’exige point qu’on dise: c’est son œuvre. Mais il joint ses mains en oraison, comme pour signifier au passant: «Prie avec moi et pour moi que tu n’as jamais connu.» Telle est la réclame que devrait admettre un auteur chrétien. Telle est l’humilité d’où surgissent les grandes œuvres.

Aimez la gloire; convoitez-la éperdument, puisque nous sommes nés pour elle, «pour un poids de gloire incommensurable», mais cherchez-la où elle repose, dans la splendeur du Christ, visible dès ici-bas; et alors, sur tout ce que vous créerez, quelque chose de sa glorieuse présence descendra. Quels transports de l’art profane ont pu valoir l’inspiration d’un psaume, d’un hymne liturgique, d’un vaisseau de cathédrale?

Notre pensée, par elle-même n’est qu’une scorie grise, un charbon fumeux. Jetons-la dans l’indéfectible fournaise avec l’espoir qu’elle y devienne blanche et translucide comme la braise qui toucha les lèvres d’Isaïe.

ÊTRE SIMPLE

Ce n’est point une chose qui s’enseigne, comme le jeu de l’oie. Dire aux écrivains: «Soyez simples», cela revient presque à leur dire: «Soyez en état de grâce». Un prédicateur pourrait extraire de ce précepte le sujet d’un beau sermon. Ici, je scrute _simplement_ l’intérieur d’un mot.

Dieu est simple par essence; rien n’est en Lui qui ne soit Dieu. Il voit tout dans une nudité sans ombre. Il est simple en ses actes: vouloir et faire, pour Lui, sont identiques; quand Il aime, Il se donne absolument; quand Il réprouve, sa justice n’hésite jamais; quand Il parle, son langage est la substance même du verbe communicable: _Ego sum qui sum._

L’homme, jusqu’à la chute, était simple, autant que peut l’être une créature constituée de deux principes; toutes ses puissances obéissaient à la lumière de sa raison, image de la Lumière incréée. En s’adorant lui-même, il perdit la simplicité de son origine, il se désaccorda, sa chair «convoita contre son esprit»; l’artifice et le mensonge enveloppèrent tous les éléments de son intelligence et de son vouloir comme les replis du serpent enserraient le tronc de l’arbre sacré. Redevenir tout à fait simple équivaudrait à rentrer dans le Paradis perdu.

La simplicité présuppose donc l’unité d’essence, ou l’harmonie de principes subordonnés à une fin lucide, la droiture de l’intuition, la concordance du mouvement intime et de l’acte; dans le langage, c’est un rapport juste et immédiat entre l’idée et l’objet à rendre, entre le fond d’un sentiment et les mots où il s’enferme, entre la matière et la forme.

La simplicité ne se confond pourtant pas avec la justesse. L’écrivain simple trouve, sans se mettre en peine, les paroles qu’il faut, celles que tout autre semblerait pouvoir dire à sa place. La simplicité s’ignore, tandis que la justesse, souvent, se cherche et s’évertue. Le génie--seul après les Saints--rencontre la pure, l’ingénue simplicité.

Elle est très différente d’une certaine mollesse de pensée et de plume qui se dispense et dispense le lecteur du moindre effort de concentration. Aussi désavoue-t-elle ces proses laxatives, surtout d’un genre pieux, dont les bonnes dames sont satisfaites et disent: «Comme c’est simple! Comme c’est coulant!»

Elle n’abhorre pas moins la fausse simplicité, les afféteries qui veulent être naïves, les calculs de sobriété ou de raccourcis violents, tout ce que le snobisme imite, parce que c’est facile à imiter.