Intermèdes

Part 10

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On peut trouver inique, à l’égard de Georges Dumesnil, la disproportion entre l’importance de ses travaux et leur demi-obscurité. Sa mort même n’a décidé qu’un petit nombre de critiques[96] à s’occuper de lui. Cette ingratitude des temps est trop explicable. Un philosophe ne devient célèbre que si on annonce à son de trompe l’extraordinaire de ses doctrines. Dumesnil enseignait en province; et il était trop digne, il n’aurait pas organisé autour de sa chaire un orchestre forain. La simple rectitude de ses vues, la sévérité de son exposition ne pouvait captiver qu’une élite; le public inconsistant, celui qui s’est engoué de l’_Évolution créatrice_, ignora Dumesnil ou le négligea. Les autres philosophes, cela va de soi, se seraient bien gardés de propager son nom; lorsqu’on tient les «têtes de pont» du succès, on n’accorde le droit de passage qu’à des médiocres. Quant aux catholiques, leurs enthousiasmes s’évadent trop souvent vers ce qui est à côté ou en dehors de l’orthodoxie. Il avait un moyen pourtant de s’imposer aux badauds: faire valoir sa conversion. Mais il estimait que la pudeur sied à un converti et méprisait les gens qui battent monnaie avec le récit de leurs incroyances. Il recevait sans déplaisir les témoignages d’estime spontanés et ne s’abaissait point à en quêter auprès des puissants.

[96] Entre autres, Julien de Narfon dans un généreux article du _Figaro_ (8 août 1916).

Mais voici l’heure, pour nous, de le proclamer en toute certitude: Dumesnil a été le _seul_ philosophe spiritualiste ayant continué après Maine de Biran et Ravaisson la forte tradition cartésienne. Il a été notre _seul_ métaphysicien catholique, seul à construire une ontologie rationnelle adéquate à la foi; et je ne sais rien de comparable au _Miroir de l’Ordre_[97], cette synthèse abrégée des rapports de Dieu avec l’univers que le mystique voit consommés dans le sacrement de l’Eucharistie:

[97] Le _Miroir de l’Ordre_ parut d’abord, en 1902, à Aix-en-Provence, dans le _Pays de France_, la revue qu’avait fondée notre ami commun, Joachim Gasquet; il fut ensuite réédité en plaquette dans la Bibliothèque de l’_Amitié de France_ (Beauchesne, éd.).

«Le corps glorifié de Jésus-Christ dans l’Eucharistie réalise avec un infini pouvoir, sous les conditions prescrites par la Providence, l’ubiquité imitée laborieusement et à un degré toujours relatif par tout corps mobile; dans l’Eucharistie sont souverainement conciliés l’activité d’un corps capable de se mouvoir avec un pouvoir infini et le repos de ce corps dans chaque lieu où il est. Le miracle y est le type et la raison de l’ordre naturel.

«Et l’Eucharistie, qui est une intussusception de Dieu par l’homme, est inversement et par l’interpénétration de la grâce une intussusception spirituelle de l’homme par Dieu. L’homme qui y concourt d’un plein abandon entre dans le courant même du souffle divin, du Saint-Esprit qui, par son aspiration, l’emporte sur la voie infinie de Dieu.»

Ses ouvrages purement spéculatifs, le _Rôle des concepts_, le _Spiritualisme_, les _Conceptions philosophiques perdurables_, la _Sophistique contemporaine_ exigent du lecteur, s’il veut tout saisir, une certaine préparation. Au contraire, sa vaste étude sur l’idée de l’évolution appliquée à la littérature et surtout l’_Amitié de France_ représentent la pensée concrète de l’essayiste, du moraliste et de l’artiste. L’_Amitié de France_, en ses neuf années de développement, a pu former une excellente image de ce que serait notre pays, libéré du désordre révolutionnaire, avec la variété de ses provinces, la vigueur de ses traditions restaurée, sa vie sociale, politique et ses arts groupés autour du vieux clocher roman, sous l’immuable devise des peuples qui veulent vivre: _Diex aïe._ Cette admirable revue, paraissant tous les trois mois, pouvait donner mieux que des articles; chapitres philosophiques, essais d’histoire, poèmes, analyses critiques y alternaient selon un tranquille équilibre; et l’on était sûr d’y trouver, comme dans les ateliers des anciens Maîtres, du travail solide et probe, le rythme d’une vérité bien assise et d’une beauté pleine; car Dumesnil était un écrivain net, grave, possédant la science du verbe et la puissance de colorer l’abstraction; sa prose, tout imbue qu’elle fût des classiques, possédait un accent ferme qui la rendait reconnaissable entre mille. Il est attristant de savoir que l’_Amitié de France_, impossible à soutenir sans celui dont la personnalité l’emplissait, nous quitte avec lui. C’est le lieu de redire un mot du grand Ancêtre qu’il glorifia souvent, de Barbey d’Aurevilly:

_Dieu ne veut pas que ceux qu’il aime achèvent rien._

Je pense à vous, mon cher Dumesnil, en ce soir d’été, sur ce quai désert du port de Brest, où volontiers vous m’eussiez accompagné, vous que l’Océan grisait et qui rêviez autrefois d’être un marin. L’Occident retient encore le prisme du crépuscule. Devant moi, dans l’ampleur de la rade, les ombres des nuages sont en suspens sous les eaux pâles et mordorées. Les navires de guerre, presque sans feux, reposent comme des îlots morts ou des cathédrales de plomb. Pas un phare ne s’allume. Une barque rentre, sa voile brune pend le long du mât. Un paquebot s’éloigne vers le chenal de la passe; l’inconnu du large, déjà comblé par les brumes, l’aspire doucement. Les arêtes des jetées, les môles des falaises, les pentes des collines, tout devient vague comme s’il n’y avait derrière que du vide et de l’infini... La mer descend, je la vois à peine; elle ne fait aucun bruit; mais son odeur s’évapore des grèves qu’a mouillées le flot; et je sais qu’_elle_ est là. La nuit s’est dépliée, comme un drap funèbre, sur nos têtes; mon cœur est anxieux. Où êtes-vous, heureux ami? Hors des ténèbres, hors du chaos, et à jamais. Vous tenez la plénitude de l’Être; pour vous l’éternel Présent resplendit. Vous nous laissez dans le noir, au bord d’une ère effrayante et sublime dont nous ne connaissons que les douleurs. Nous allons pourtant, nous aussi, vers le terme de notre attente, comme dans une église, quand une foule va communier, ceux qui sont au bas de la nef avancent lentement vers la table sainte, mais ils avancent, jusqu’à ce que ce soit leur tour enfin.

HISTOIRE DE MON AMITIÉ POUR CAMILLE SAINT-SAËNS

Le 17 décembre 1921, les amis de Saint-Saëns apprenaient tristement que, la veille au soir, vers dix heures, cet homme prodigieux avait terminé sa longue carrière.

Je portai longtemps ce deuil en silence. Mais Saint-Saëns a tenu dans mon passé une place tellement haute et intime que ma mémoire se plaît à revenir aux temps heureux de notre amitié. Le livre où je fixai autour de son œuvre une synthèse des formes musicales[98] a rempli dix années de ma jeunesse. Ceux qui l’ont lu ou le liront le comprendront mieux quand ils sauront l’ensemble de ses origines et toutes les circonstances qui le suivirent. On me pardonnera si, en voulant exposer mes relations avec ce grand mort, je parais écrire un chapitre de ma vie.

[98] _Les grandes formes de la Musique_.

* * * * *

Il était venu à Lyon--ma ville natale--en 1876, pour diriger au Grand-Théâtre _Étienne Marcel_. Son passage laissa une forte impression, mais seulement dans les milieux très musicaux. Ses œuvres étaient alors jugées trop audacieuses, savantes à l’excès. Quelques années plus tard--j’avais treize ans--j’entendis un soir mon père et ma cousine Émilie Lucas jouer la Sonate pour violoncelle en _ut_ mineur. Ce fut une secousse inoubliable.

Il faut dire que mon père, violoncelliste fougueux, au jeu mordant et contrasté, déchaînait en cette sonate ses propensions batailleuses; et la pianiste lui donnait superbement la réplique, dramatisant les épisodes, sans énerver la sévérité de l’ensemble. Mon enthousiasme eut pourtant d’autres causes que la vigueur de l’exécution.

La _Sonate_ exaltait mon sens inné du _tragique_. Depuis mon enfance, je vivais subconsciemment dans l’attente--non dans l’angoisse--de choses terribles. J’étais né deux ans avant 70; mon père, avec le pessimisme outrancier des monarchistes d’alors, prédisait à chaque instant que la guerre allait recommencer et que les Allemands, cette fois, «ne feraient de nous qu’une bouchée». Je sentais la France vraiment amoindrie; j’avais assisté à des expulsions de religieux qui m’indignèrent. Je gardais le pressentiment de catastrophes expiatrices; il ne m’accablait point, me haussait au contraire vers l’inconnu des actes héroïques.

Dans les thèmes et l’élan de la Sonate, je percevais d’une façon obscure un état d’esprit correspondant. L’andante, par son calme de liturgie, me transportait sous les nefs de la proche cathédrale, de cette cathédrale Saint-Jean que je ne puis jamais revoir sans y reconnaître l’architecture et la couleur de ma vie secrète.

Enfin, je trouvais dans le dernier temps un sauvage essor nostalgique; mes appétits d’indépendance et de bonheur sans limite se laissaient emporter sur ce torrent. Je regardais, en écoutant, une toile d’Isidore Flachéron qui représente la cour intérieure d’une mosquée d’Alger. J’y voyais des tombes, un minaret, des femmes en blanc, voilées, et un vieux dattier, courbé par sa haute taille, élancé contre le ciel céruléen, un ciel comme à Lyon je n’en avais jamais soupçonné.

Pouvais-je me douter qu’un jour j’habiterais à deux pas de cette mosquée, que cette petite cour deviendrait un lieu choisi pour mes heures de paresse méditative?

Je ne présumais pas non plus que je connaîtrais, à Alger même, l’auteur de la Sonate.

Telle fut ma première rencontre avec lui; elle décida une passion durable. J’étudiai la Sonate; j’arrivai à l’exécuter assez bien; mon père consentit à la jouer avec moi, en public, devant un nombreux auditoire. Je la reprenais tout seul, par cœur, pour le plaisir de m’en gorger, indéfiniment et sans lassitude.

Vers la même époque, j’eus l’occasion d’entendre le _Déluge_. Comme j’avais l’imagination emplie de scènes bibliques, j’entrai aisément dans l’esprit de l’austère oratorio. Je me souviens de l’impression hallucinante du prélude. L’image que j’ai précisée depuis, au sujet des dernières mesures en mineur: «Quelqu’un, à la nuit tombante, marche sur les eaux solitaires, attendant l’arche et l’homme nouveau», je la vis s’ébaucher ce jour-là, devant la transition suspensive et formidable des basses.

Je ressens encore aujourd’hui la fraîcheur idéalement simple de la phrase du contralto: «_C’était un homme juste_», et le calme du chant des cordes qui succède au tableau du cataclysme.

Quand se développa la fugue terminale: _Croissez et multipliez_, de l’escalier où je me tenais debout, dominant la salle au plafond noyé d’oriflammes et la foule qui me semblait immense, je crus voir, du fond des siècles, comme une seule armée, se déployer la file interminable, magnifique des générations...

Du temps que j’étais étudiant, j’assistais un soir à une représentation, paisible et terne, de _Mireille_. Au moment où elle finissait, le régisseur vint sur la scène annoncer que l’illustre pianiste Paderewski allait jouer le concerto en _ut_ mineur de Saint-Saëns. Paderewski, traversant Lyon, offrait à son ami Luigini et à ses musiciens la fête imprévue d’une audition tardive. Il arriva, long et pâle, la tête nimbée de ses cheveux aériens, surnaturel comme un fantôme--l’heure des fantômes allait sonner. La manière fatidique dont il fit vibrer la phrase initiale m’est restée pour jamais dans l’oreille. Entre chaque morceau, je hurlais, je trépignais d’enthousiasme. Les impressions que j’ai, depuis, évoquées sur ce concerto sont une faible réminiscence de cette ivresse corybantique. L’indifférence d’une partie des auditeurs la tournait en une sorte de furie guerrière qu’ensuite une Polonaise de Chopin porta au paroxysme.

Luigini, chef d’orchestre entreprenant, avait organisé de beaux concerts symphoniques. A l’un d’eux il donna la symphonie de Saint-Saëns avec orgue. Je suivis les répétitions; je pénétrai dans ses replis cette œuvre immense. Dix ans après, lorsque j’eus entre les mains, pour la commenter, la partition, je la lus comme une chose familière dont les sonorités chantaient en moi. J’en dégageai une synthèse du monde, théologique et dantesque, laquelle se retrouve au fond de tous mes livres.

Mais Samson eut sur ma pensée une action encore plus décisive. L’ardeur de la foi, le conflit de la chair et de l’esprit, du Dieu vivant et des Puissances ténébreuses, le châtiment du désir et la rédemption par la douleur, tout ce que j’ai exprimé _nécessairement_ vivait dans ce drame et dans cette musique.

Pourquoi, même aujourd’hui, ne puis-je entendre sans un frisson le début du premier acte ou le _lamento_ de la meule? Assurément, la lecture des Psaumes et de _Job_[99] me préparait à comprendre la _ligne_ et l’accent des mélodies, mais surtout elles me révélaient dans leur beauté persuasive le mystère d’expiation où s’enfonce toute expérience humaine; car Samson, c’est le «purement humain», défini par Wagner, sans que nul de ses héros ait pu tout à fait l’incarner.

[99] Un poète lyonnais, Jules Beauverie, me dédia la paraphrase qu’il en fit dans ses _Poèmes bibliques et évangéliques_ (1889), sachant l’attrait particulier que m’inspirait ce livre sublime.

Ce drame lyrique enfermait un autre élément de vérité--et j’allais bientôt le connaître--l’expression du pays où le musicien l’avait composé, de l’Afrique ardente et douloureuse.

A la fin de septembre 1891, je partis pour Alger.

* * * * *

Saint-Saëns y vint passer l’hiver, comme les années d’avant; à cause de sa poitrine délicate, le froid lui était insupportable. On lui proposa de faire jouer dans la cathédrale sa messe de Requiem; l’organiste, M. Roy, était de nos amis; il m’avertit du soir où le Maître dirigerait la répétition des chœurs et de l’orchestre. Là, pour la première fois, je vis Saint-Saëns.

J’ai dit, dans _Les grandes formes de la musique_, la majesté funèbre du décor, l’église tendue de noir et sans lampes, le chœur illuminé où les choristes, des Pères blancs, se massaient autour de l’orgue. Assis devant le triple clavier, Saint-Saëns présentait le profil dominateur d’un aigle apocalyptique. A l’instant où j’entrai, les trompettes du _Tuba mirum_ lançaient leur quinte nue, _ut sol_, terrible dans sa simplicité; l’orgue y répliqua par un accord fracassant comme si, d’un bloc, l’univers croulait dans un gouffre sans nom.

J’eus la vision du _Jour de colère_, cet éperdument qui agenouillait les foules du moyen âge sous une rafale d’angoisse, à l’idée du Juge ouvrant le Livre de vie.

Saint-Saëns--il l’a énoncé plusieurs fois--envisageait, malgré lui, dans le dogme, le principe de crainte que la dévotion moderne en voudrait éliminer. Cependant, le _quid sum, miser..._ attendrissait d’une pitié l’anéantissement où il se terminait, et le _Recordare_ balança une supplication indiciblement douce, coupée, il est vrai, par des reprises de terreur.

Je me livrais d’un cœur trop plein à cet émoi religieux pour apercevoir, en certaines parties du _Requiem_, des procédés de métier plutôt qu’une volonté pieuse. Mais l’_Agnus Dei_ me transporta, lamentation chargée de splendeur qui se déroulait, comme un cortège flamboyant, autour de l’éternelle Victime. J’y sentais réalisé le rythme de souffrance et de gloire où triomphe l’équilibre catholique.

Quelques semaines après, l’excellente Mme Roy, la femme de l’organiste, nous offrit d’aller en sa compagnie faire une visite à Saint-Saëns. Il habitait la Pointe Pescade. La route, au delà de Saint-Eugène, était d’une sauvagerie magnifique, tournant, le long de la mer, au bas de collines touffues taillées en cônes, en mamelons, avec des ravins broussailleux.

La maison qu’il avait louée regardait une petite lande étrangement rude. Des ânons y paissaient et quelques chèvres. Un Arabe, tresseur de nattes, y avait bâti une cabane parmi des aloès, des figuiers de Barbarie; tout au bout, sur un roc d’un noir basaltique, se raidissait la tour ébréchée d’un fortin turc, tellement roussie par le soleil et brûlée par la salure des embruns qu’à de certaines heures elle semblait en feu. On entendait la mer s’ébrouer contre la falaise, comme une jument dans son écurie. Ce jour-là, un ciel grisâtre l’ensommeillait sous des brumes. Par des temps clairs, je l’avais vue de ce promontoire, bondir, toute sa crinière au vent, étincelante, et mordre la côte abrupte comme un mors blanc d’écume.

Saint-Saëns m’accueillit avec l’affabilité d’un artiste qui sait trop ses prééminences pour s’en prévaloir et pontifier. Il avait une singulière animation de mouvements et de paroles[100]; original sans le vouloir, étranger à tout cabotinage. Son zézaiement ne choquait point comme un ridicule, pas plus que sa voix, nasillarde et mordante. Il était _lui_ dans ses moindres gestes.

[100] V. dans _Les grandes formes de la Musique_ son portrait plus développé.

Sur sa table s’étalaient les pages du trio en _mi_ mineur qu’il terminait à ce moment. Nous lui demandâmes de se mettre au piano; il s’empressa de très bonne grâce; c’était son plaisir d’en donner à ses visiteurs, et j’ai compris, dans la suite, qu’il trouvait ainsi une occasion de travailler même en leur présence; car il cherchait peu les compliments.

Il nous joua, entre autres choses, une transcription du quatuor d’_Henri VIII_; ce morceau, pour des raisons qui dépassaient la musique, m’était cher depuis mon adolescence.

Son jeu se distinguait par une franchise d’attaque foudroyante, une fabuleuse légèreté--plus étonnante encore à l’orgue qu’au piano--; sa rectitude évitait la sécheresse. Hors de sa musique, ce qu’il rendait le mieux, c’était Rameau, Bach, Mozart, Beethoven. Chopin et Schumann--j’entends le Schumann lyrique--étaient moins dans ses cordes.

Nous le quittâmes, très contents de sa réception. Une seule chose me heurta: comme il nous raccompagnait dans son jardin, jusqu’à la porte mauresque de la villa, quelqu’un fit allusion au _Pater_ de l’Évangile. Saint-Saëns décocha contre le texte divin une boutade voltairienne. Je protestai; il répliqua, et je compris qu’il avait perdu l’intelligence des vérités supérieures. Mais son actuel aveuglement empêchait-il ses plus belles œuvres d’avoir mûri dans la lumière de la foi?

On donna _Samson_ au théâtre d’Alger; il conduisit l’orchestre, le soir de la première représentation. J’écrivis un article que publia une revue depuis longtemps défunte, la _Chronique africaine_. J’y marquais surtout les rapports de la couleur musicale avec la terre d’Afrique, proche parente de l’Orient où Samson périt d’avoir connu Dalila.

Le surlendemain, je rencontrai Saint-Saëns dans une soirée; il m’apprit qu’il m’avait lu et que j’allais recevoir une lettre de lui: «J’ai tâché de ne pas vous dire des sottises.» Sa lettre, en effet, débordait d’une satisfaction véhémente. Il vint chez moi, un peu plus tard, à l’improviste, me remercier et fit à mon piano rétif l’honneur de le dompter sous ses doigts impérieux.

L’hiver d’après, je le vis rarement, sauf à la fin de la saison. Le 1er avril 93, il joua pour la première fois en public sa fantaisie avec orchestre, _Africa_. La veille, à la répétition, je lui tournai les pages. Au bout du presto, comme je tournai une seconde en retard, je me souviens qu’il roula contre moi des yeux furibonds.

Dès ce temps-là, je songeais à une vaste étude sur son œuvre; et je l’avais tout de suite conçue comme un monument d’ensemble, où Saint-Saëns serait considéré parmi le chœur des grands musiciens. Le monument aurait pu écraser l’homme, et l’arc de triomphe devenir un catafalque. La preuve du haut génie de Saint-Saëns, c’est qu’il soutint le fardeau d’un tel hommage, et, récemment, ayant relu pour une nouvelle édition mon livre vieux de vingt ans ou plutôt de trente,--si je remonte à ses origines,--j’ai eu la certitude que l’ampleur de son plan était justifiée.

Je ne lui parlai de mon dessein qu’en 94, à l’issue d’un concert donné par la romantique Mme Jaëll. Il ne fut pas, à vrai dire, très encourageant. Me jugeait-il téméraire? Volontiers méfiant, se tenait-il sur le qui-vive? Je crois surtout que mon projet l’étonna, lui parut invraisemblable. Non qu’il sût être exempt d’orgueil, mais il gardait de sa jeunesse un pli excellent, dû à la sévérité de sa mère: Mme Saint-Saëns l’avait habitué à ne jamais s’enfler d’une vaine présomption. Au lieu de humer l’encens, il se hâtait de s’y dérober. Il ne ressemblait pas à ceux qui entretiennent leur gloire comme une maîtresse exigeante et jouissent de s’humilier, de s’avilir pour elle. Il comptait sur sa force; quelle portée pouvait avoir le livre d’un jeune homme obscur?

Je n’en poursuivis pas moins deux ans la préparation de mon ouvrage, en pleine effervescence lyrique, et, d’autre part, tâchant d’identifier mon commentaire à l’œuvre interprétée, la recréant avec des mots, telle, s’il était possible, que le musicien avec des sons l’avait engendrée.

J’avais écrit divers fragments et une partie du chapitre sur les Poèmes Symphoniques. En mai 96, j’étais à Nice; au soleil couchant, je flânais devant la mer; je vois un homme passer d’une allure plus que vive, effrénée. Je reconnais à temps Saint-Saëns et je l’arrête. Il arrivait d’Italie; pour se remettre d’une longue immobilité fatigante, il marchait avec emportement. Nous convenons de nous revoir, chez moi, le lendemain. Il vint en effet, et, pendant qu’il absorbait des tasses de café, je lui lus mon chapitre; son impression fut profonde; à partir de ce jour-là, il prit vraiment au sérieux mon travail.

Par malheur, je m’y donnai sans mesure, le surajoutant à mes tâches quotidiennes, et je tombai malade, au point que je dus rester toute une année inactif. Je ne commençai, après une reprise méthodique du sujet, à écrire avec suite que durant l’automne de 1900.

En septembre 1902, on joua aux fêtes de Béziers _Parysatis_ de la bonne Mme Dieulafoy. Saint-Saëns avait composé pour ce drame une partition importante. Il m’invita, et je me rendis à Béziers, ivre de retrouver pour quelques heures le Midi brûlant, de participer à une solennité où l’homme que j’aimais recevrait une apothéose.

Quand je débarquai dans la ville, un soir pluvieux m’accueillit, une pluie chaude qui faisait sortir, comme en Afrique, des arbres et de la terre, une sueur embaumée. Le dimanche matin, il pleuvait encore; mais, pendant le déjeuner, chez M. Castelbon de Beauxhostes, le ciel s’éclaircit. Nous écoutions Fauré raconter que, deux ans auparavant, tandis qu’on jouait son _Prométhée_, un orage non fictif avait coupé le dernier acte; et la foudre était tombée sur le roc même d’où le Titan avait blasphémé Jupiter. En ce moment, un des convives se retourna vers les fenêtres, et s’écria: Le soleil _a vaincu_!--_Tant que ça_, répondit Fauré par un calembour qui eut au moins le mérite de l’inattendu. Saint-Saëns, qu’énervait l’attente de l’après-midi, fut pris d’un fou rire; il se cacha la figure dans sa serviette, et dut sortir de table pour se calmer.

La représentation de _Parysatis_, comme celle de _Déjanire_, eut une splendeur olympique. La foule qui montait vers les arènes, le long de l’avenue Saint-Saëns, était à elle seule un grandiose spectacle. Ces Méridionaux s’avançaient comme en procession; le sentiment d’une solennité contenait les voix, et ce fut merveille de voir la multitude s’ordonner sans peine sur les gradins, puis, à un simple coup de cloche, s’établir dans un silence liturgique où l’on n’entendit plus que la palpitation des éventails.

Les trois cent cinquante musiciens de l’orchestre étaient massés vers la droite du cirque; les cordes des vingt harpes scintillaient.