Part 13
[106] On rencontre, à travers les huit volumes de son œuvre, quelques vers, quelques morceaux chrétiens, uniquement suscités par des circonstances accidentelles. Mis bout à bout, ils tiendraient peut-être en tout vingt pages. Quand il se défend contre les calomnies des huguenots, il professe sa foi catholique dont la sincérité ne peut être mise en doute. Il écrit, parce qu’on lui a demandé ces poèmes, une paraphrase sur le _Te Deum_, des hymnes à Saint Blaise, à Saint Roch, à Saint Gervais, etc. L’_Hercule chrétien_ fut composé à la requête du cardinal de Châtillon pour «complaire»--Ronsard l’avoue en propres termes--à ce protecteur opulent qu’il appelle ailleurs son «Mecenas». C’est, au reste, une similitude grossièrement poursuivie entre Hercule, dompteur des monstres, et Jésus, vainqueur de Satan. L’année même où il versifiait l’_Hercule chrétien_ (1560), Ronsard faisait, dans une des _Odes retranchées_, cette déclaration très peu chrétienne:
Au moins, avant que trespasser, Que je puisse à mon aise, un jour, Jouer, sauter, rire et dancer Avecque Bacchus et Amour.
Il n’est point superflu d’éclaircir les causes d’une telle déchéance d’inspiration, et d’autant qu’elles menaceront indéfiniment les renaissances de l’art chrétien.
Une tapisserie du dix-septième siècle, que j’ai souvent l’occasion de revoir dans une église, représente Moïse frappant le rocher avec la verge miraculeuse. Autour de lui, des gens épuisés de soif; l’eau jaillit devant eux et décourt au creux du sol; mais les uns, avant de boire, émerveillés, élèvent leurs mains ou les joignent et rendent grâces à Dieu d’où descend l’eau qui sauve; un autre, accroupi,--et on devine qu’il se mettrait volontiers à plat ventre--offre sa cruche au jet, et se retourne, faisant signe à ses compagnons d’accourir, afin qu’ils se désaltèrent, comme des animaux, sans penser à rien qu’à la volupté de n’avoir plus soif. Les premiers sont des surnaturalistes; le reste figurerait trop bien le naturalisme instinctif.
Idolâtrer la vie présente, se courber vers elle, s’en abreuver goulûment, cela n’exige aucun effort; le poids de notre infirmité nous précipite à cet assouvissement; il y a au fond de nous un paganisme indestructible; toujours la chair convoitera contre l’esprit; et, dès que les yeux sont enfoncés dans les jouissances ou les désirs inférieurs, ils ne réfléchissent plus les clartés célestes, ils les oublient s’ils ne les nient point.
La tension des siècles ascétiques avait courbaturé les volontés paresseuses; par lassitude, par besoin de changer, elles s’émancipèrent; l’effervescence païenne, chez les clercs comme chez les laïques, fut effrénée, et l’imagination des poètes se fit complice du commun débridement.
Mais, dans la poésie, d’autres motifs affadirent le goût des sublimités chrétiennes. Les rhétoriqueurs, vers la fin du moyen âge, à force de subtilités symboliques, de complications métriques et verbales, avaient rendu fastidieux le mysticisme imaginatif; on délaissait au milieu «des voies périlleuses de ce monde» le «Traverseur» de Jean Bouchet, comme nous abandonnâmes, dans la futaie de leurs épineux symboles, Mallarmé et ceux qui lui ressemblaient.
Ajoutons que la poésie chrétienne ne léguait, en France, aucun haut chef-d’œuvre pouvant offrir un modèle imitable comme ceux des anciens. Pas une chanson de geste n’a valu l’Iliade, pas un mystère n’est comparable à Œdipe-Roi; la farce de Pathelin reste une minime ébauche devant les comédies d’Aristophane. Le lyrisme de Villon, si pénétrant pour nous, devait sembler méprisable à des gens qui ne voulaient plus connaître le visage de la pénitence et de la mort.
Au moyen âge, la poésie, le roman, le théâtre même quand il ne fut plus dans l’église, avaient été trop souvent considérés comme des passe-temps, des jeux récréatifs auxquels on demandait surtout d’être sans danger pour les âmes. Cette erreur, qui est encore aujourd’hui celle de trop nombreux catholiques, élucide l’insuffisance d’improvisations populaires, d’une littérature d’amateurs dont on faisait bon marché.
Ronsard et ses disciples eurent de leur travail d’artistes une idée plus consciencieuse. Ils s’y donnaient tout entiers, aspiraient à la perfection patiente. Mais ils voyaient dans l’art une technique à s’assujettir, non une chose profonde, où le tout de la vie doit se réfléchir et se continuer. La forme plus que l’essence des êtres sollicitait leur conquête.
La poésie devint donc avec eux un aimable et prestigieux mensonge; et leur époque les admira, parce qu’on ne prenait pas au sérieux la poésie; des hommes graves, directeurs de collèges, se plaisaient à _divertir_ leurs écoliers en leur faisant jouer des pièces taillées dans quelque mythe antique, belles parfois quand elles étaient d’heureuses traductions, mais étrangères au monde vrai où il faut vivre et vides forcément de tout esprit chrétien.
Ici, quelques-uns, peut-être, se récrieront:
--Alors, vous réprouvez donc l’antiquité profane et ce que nous devons de meilleur à la civilisation grecque ou latine?
Je m’en garderais comme d’une ingratitude. Ne battons pas notre nourrice. Si le goût d’une forte simplicité, des justes rapports entre l’objet et l’expression résiste, chez nous, à toutes les perversions accidentelles, notre fidélité aux lettres classiques nous mérite, pour une part précieuse, cette noblesse d’esprit.
Mais l’antiquité n’aurait jamais dû être une idole. C’est une maîtresse d’école dont il faut avoir écouté la voix, en retenant son expérience là où elle concorde avec la discipline de l’église. Elle doit rester une humble servante; on fit d’elle, dès la Renaissance, la déesse Raison. Et, malgré l’énergique redressement du dix-septième siècle, le pli païen persista dans l’art, il domina si bien les intelligences que _Polyeucte_ et _Athalie_, magnifiques exceptions, n’eurent aucun succès. On crut Boileau quand il éconduisit doctoralement de l’épopée et du théâtre les sujets chrétiens comme n’étant point susceptibles d’«ornements égayés». Il est inouï de voir le pieux Fénelon formant son élève avec des fables toutes païennes, avec _Télémaque_. Il prétendait faire au paganisme sa part; le pouvait-il?
Être chrétien dans sa vie, païen dans sa littérature, ce dédoublement est une chimère.
Lorsqu’un système est maître de l’imagination, il l’est bientôt du cœur, de l’entendement; il envahit, il mène l’homme tout entier. A cette évidence les temps où régna Voltaire allaient apporter la plus désolante des illustrations. Et nous savons trop ce que fut la poésie d’alors: un jeu mondain, une acrobatie de périphrases, des tirades sur la tolérance, ou des couplets de petits soupers. D’une montagne de tragédies, d’odes, d’épitres philosophiques, il ne reste aujourd’hui qu’une pincée de cendre. Même un gueux mourant de faim comme le douloureux Gilbert en était réduit à se plaindre en vers avec les métaphores de bourgeois qui ont bien dîné:
Au banquet de la vie infortuné convive J’apparais un jour et je meurs.
Jadis, l’épicurien Lucrèce avait, non sans mépris, assimilé la vie à des ripailles; cette image, au dix-huitième siècle, passa dans les mœurs absolument; l’élégante ou cynique partie de plaisir se prolongea jusqu’à ce que la populace culbutât la table, impatiente de s’y gorger. Alors bondit de la poitrine d’un homme un cri d’indignation, vrai et superbe. Chénier, à la veille de monter sur la charrette, écrivit ses _Iambes_ où il en appelle à la Justice immuable contre «les bourreaux, barbouilleurs de lois».
Il fallut le cataclysme pour dessiller quelques yeux. Je trouve dans une longue lettre de Chateaubriand à Fontanes, datée du 22 décembre 1800, cette phrase mémorable:
«Vous n’ignorez pas que ma folie _est de voir partout Jésus-Christ_.»
Mot d’une portée extraordinaire, épigraphe, radieuse comme un labarum, du renouveau surnaturaliste. Par malheur, Chateaubriand ne sut pas vivre toute sa foi. Sèchement voltairien dans sa manière de juger les hommes, dénué de solide théologie, il énonça un christianisme plus littéraire qu’intime, il aspergea d’eau lustrale la littérature plutôt qu’il n’y fit remonter la sève divine. Le merveilleux des _Martyrs_ est glacé, faux à la manière d’une machine de théâtre. Malgré la scène terminale dont l’idée reste une splendeur, le principe païen prévaut dans ce livre composite.
Car c’est trop peu d’avoir une imagination chrétienne. Toutes les puissances de l’âme doivent être immergées dans le surnaturel. L’œuvre est une _expiration_ des éléments vitaux que l’artiste aspira; l’air de la vie moderne étant saturé de contagions hostiles, si le cœur et l’intelligence de l’écrivain ne sont sursaturés de vigueur chrétienne, ses poèmes, ses romans seront comme ces enfants dont le père est douteux; leur forme accusera un métissage impur, la tare des éclectismes adultérins.
Envisagé de la sorte, quel a été le siècle d’où nous sortons? Assurément, tous les écrivains, même les plus irréligieux, s’y préoccupèrent du catholicisme. Un Stendhal, un Mérimée furent conduits à exprimer des âmes catholiques et à les comprendre au moins dans les aspects superficiels de leurs réactions. Que serait le Faust de Gœthe sans le conflit, autour du salut de Faust et de Marguerite, des bons Anges et de l’Ennemi?
Mais, chez le plus grand nombre, de multiples influences dévièrent, débilitèrent ou tuèrent l’essor catholique. En l’un--tel Lamartine--c’est une religiosité mysticisante où se dissout le dogme impérieux. En l’autre--tel Musset--la dissipation, les faux amours, l’ignorance théologique ruinent les velléités d’un retour à la foi. Ou bien c’est le jansénisme désespéré d’un Vigny, le panthéisme extravagant d’un Victor Hugo, avec ses déclamations sur le progrès et ses virulences anticléricales; cet homme qui a reçu dans _La fin de Satan_, sur la damnation, sur le Déluge, sur la Passion de Jésus, des éblouissements de visionnaire inspiré, devait laisser son poème avorter en cette fiction puérile et grotesque: Satan pardonné, parce qu’une de ses plumes d’Archange lumineux, restée au seuil du Paradis, devient, en 1789, l’Ange liberté! Plus tard Flaubert, obsédé par Saint Antoine, capable de sentir la légende d’un Julien l’Hospitalier, ne trouva jamais lui-même l’humilité de la prière ingénue; et son âme demeura pareille à celle du solitaire dans la nuit de la tentation, «une citerne vide, avec des ronces tout autour, et, au fond, une grande tache noire».
Presque tous les romantiques--et aussi les positivistes--du siècle dernier me rappellent une fantaisie d’un sculpteur symboliste, la figure d’un homme beau jusqu’au buste, cherchant à se mettre en marche vers des horizons de lumière que son front réfléchit; mais le reste de son corps est fait d’une séquelle de monstres emmêlés; il les traîne, il se traîne; de sa suite hideuse qui donc le dégagera?
N’induisons pourtant pas des misères du dix-neuvième siècle qu’il nous offre seulement l’exemple d’erreurs à éviter. Nous devons aux romantiques le sens de la couleur, de l’intimité spirituelle, de la richesse des analogies, de l’unité du monde que les poètes, depuis la Renaissance, avaient perdu. Si beaucoup se sont égarés, rôdant à l’aventure, dans l’indéfini du mystère, ils nous ont réappris l’audace d’en explorer les approches.
Nous devons aux positivistes le souci de confronter avec la sévère expérience nos vues et nos aspirations, le mépris de ce que Renan appelait «le gongorisme catholique», de l’enflure et de la creuse faconde, fléau dont tous nos écrivains et surtout nos orateurs sont encore loin d’être indemnes.
Mais, au-dessus des romantiques et des positivistes, saluons, de toute la vénération de notre amour, les grands apologistes, les romanciers et les poètes catholiques sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes. Nommons-les ici, quand même ils sont dans la mémoire de tous, comme on lit les noms des morts tombés au champ d’honneur: de Maistre, Bonald, Lamennais avant son apostasie, Balzac, en dépit de ses confusions philosophiques, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Barbey d’Aurevilly, Veuillot, Villiers de l’Isle-Adam, Hello, Huysmans, Verlaine, Léon Bloy. Ces grands aînés marchent devant nous, non pour nous imposer d’être leurs disciples, mais pour nous exciter à faire mieux qu’ils n’ont fait.
Pour nous qui voyons de loin déjà ces luminaires d’un autre siècle, la concordance de leurs mouvements espacés nous est un haut signe d’espoir. Ils eurent mission de réintégrer le Christ au centre de la pensée et du vouloir humain, et, dans cette œuvre essentielle, ils se sont continués, comme s’échelonnent des astres sur les routes éternelles. Entre Joseph de Maistre établissant la suprématie du dogme et Barbey d’Aurevilly déclarant dans la préface de l’_Ensorcelée_ que l’art catholique, avec sa «grande largeur», ne craint pas de toucher aux passions lorsqu’il s’agit de faire trembler sur leurs suites, nous percevons cette commune certitude: dans tous les domaines, aussi bien dans celui de l’imagination que dans celui de l’intelligence, le catholicisme doit être souverain.
Il doit l’être avant tout, au fond de l’écrivain lui-même. Si nos aînés nous laissent des modèles imparfaits, ce n’est point seulement que tout génie reste «court par quelque endroit». C’est qu’ils furent incomplètement des catholiques et des chrétiens. Supposez Balzac prenant la peine de s’assimiler une bonne philosophie scholastique; il n’eût point confondu la nature et le surnaturel, comme il l’a fait dans le galimatias de _Louis Lambert_ et de _Seraphita_. Supposez Verlaine s’évadant sans retour du cloaque où il avait expérimenté l’immondice des instincts; il nous eût donné mieux que la dolence de ses faiblesses; il se fût dépouillé d’un je ne sais quoi d’indécis et d’artificiel qui s’insère en ses plus suaves élévations.
Car, s’il est souverain dans l’être intérieur du poète, le catholicisme exclut de son œuvre les cabotinages littéraires, les sournoises habiletés comme les molles négligences. Toute poésie où une certaine forme de rythme et d’expression devient tyrannique, calculée, porte un germe de mort, n’est pas vraiment chrétienne. L’art chrétien, toujours difficile, est plein de pièges pour quiconque, guetté par le démon du factice, s’y engage sans la candeur d’une foi absolue. Et cette candeur même est plus aisée à perdre qu’à obtenir. Il serait odieux d’en faire une attitude. Vous vous rappelez ce héros d’un roman de Chesterton qui «voyait des anges agenouillés dans l’herbe, _avant d’avoir vu l’herbe_». Il serait beau de voir le monde ainsi; très peu d’entre nous--et très peu, c’est beaucoup dire--ont ce degré d’ingénuité. Contentons-nous donc d’être sincères, vrais devant les hommes comme devant nous-mêmes.
Le propre d’un écrivain catholique est d’aimer éperdument ce qui _est vrai_. Pour atteindre le supra-sensible, nous avons à refouler le brouillard, dense comme des ténèbres, d’un naturalisme athée. Il ne s’agit point de fermer les yeux en le traversant, mais d’élever en notre main la lampe ardente qui le percera. Projetons-en la flamme hardie sur tout ce qui peut être éclairé. Quand on tient ces deux vérités, la chute et la rédemption, il n’est aucun gouffre où l’on ne puisse envoyer une flamme de justice, un signal de compassion, un appel d’espérance.
Pour un artiste d’une foi vigoureuse, l’attitude en face de la nature est aisée à définir: il regarde, il sent la vie telle que sa vue de réaliste la lui fait voir et aimer; et il l’interprète selon l’optique chrétienne qui ne déforme pas les objets, qui les rejoint entre eux et les explique en les illuminant.
Notre unanime désir est que cet ensemble d’idées aboutisse à susciter, dans la littérature prochaine, plus d’ardeur créatrice, plus de beauté. Durant la guerre et surtout au moment de la victoire, j’avais espéré des temps cornéliens, un épanouissement d’enthousiasme, d’allégresse, de force exubérante, des cris de clairons ailés dans un soleil de gloire, puis le chœur austère des héroïsmes pacifiques tendus vers la patrie et le monde à rénover. Ni l’esprit public, ni la multitude des livres surgis depuis quatre ans n’ont correspondu à cette illusion. Les _Hymnes_ de Joachim Gasquet, symphonie délirante, splendide par intervalles, ne chantent que le péan du triomphe d’un jour.
Au lendemain du triomphe, le poids immense des deuils, l’énormité de la tâche à reprendre, les déceptions du présent et les anxiétés de l’avenir ont déterminé chez beaucoup une sorte d’affaissement sur eux-mêmes, une dissolution des forces viriles. Il est grand temps, pour les volontés en désarroi, de se reprendre. Aux écrivains catholiques plus qu’à personne, il incombe de sonner le ralliement des énergies. Je voudrais que leur voix, par-dessus la lourde rumeur des incertitudes, ressemblât à ces cloches de balises dont la vibration, large et douce comme celle d’un cor lointain, domine les chocs des vents et les hurlements de la mer.
Je voudrais que les plus puissantes et les plus pures d’entre elles fussent des cloches de cathédrale, des cloches de _Te Deum_, des cloches de Fête-Dieu, des cloches de deuil aussi, de pitié ou d’alarme, mais, plus encore, des cloches nuptiales, des cloches de résurrection. Les âmes ont besoin de savoir qu’elles ne vont pas mourir. D’où leur viendra, sinon du poète chrétien, en forme de libre cantique, le message de la paix, le message de l’éternité? Nulle conception ne saurait être vaste et forte à l’égal du surnaturalisme catholique. Lorsque j’en cherche l’idéale figure, je me souviens d’un vieux mystique comparant l’amour parfait «à un anneau d’or qui serait plus ample que le ciel, la terre et toutes les choses créées». Quand je m’en représente la réalité plus modeste, je pense à une parole de l’admirable Mistral dans une lettre à Lamartine: «Si humble et si petit que soit le grain de blé, lorsqu’il monte en épis sous la rosée du ciel, il peut encore faire honneur à la main qui l’a semé.»
Voilà le grand point: que le champ où nous voulons remplir notre journée de bons ouvriers soit étroit ou large, avare ou plantureux, ne disons jamais comme les hommes sans foi: Ce champ est à nous; il y a nous et rien que nous; ne cherchons pas notre gloire, mais rendons-la toute à la Main qui a tout donné.
LES POSSIBILITÉS DU ROMAN CATHOLIQUE
Il ne sera jamais superflu de le redire: de toutes les formes littéraires, la plus ardue, c’est le roman. Nulle autre ne requiert la mise en jeu d’éléments si complexes ni une telle constance de vérité créatrice. L’œuvre romanesque, parfaite comme est parfait, au théâtre, _Œdipe-Roi_, semble un prodige encore à naître. Un bref roman d’analyse, une idylle, un récit fantaisiste peuvent donner l’illusion d’un ouvrage sans défaut. Mais, lorsqu’un vaste sujet entrelace des caractères et des milieux, fait surgir, au-dessus de figures multiples et d’une masse d’épisodes, une grande idée vitale, cette entreprise équivaut à vouloir introduire dans le plan du réel un système de forces, presque un monde incréé.
Pareille audace reste forcément inférieure à son objet. Elle a plus de chances encore de ne point l’atteindre, si l’artiste veut faire tenir en une synthèse les relations du visible avec l’invisible, s’il est un romancier catholique et mystique.
Nous vivons dans la sphère des apparences. Elles retiennent l’imagination par tout le poids de leurs attraits; ou bien elles l’oppriment par la terreur et le dégoût. Pour les dominer, il faut les avoir scrutées sous la lumière des régions divines; il faut aussi les avoir bien vues d’un regard qui observe afin de représenter fidèlement.
Le romancier catholique doit être tout ensemble un réaliste et un surnaturaliste. Je dis réaliste, non point naturaliste. Catholique et naturaliste, ces deux mots hurlent de se voir ensemble. Le naturaliste s’attache au fait pour le fait; il se pose devant la création comme un clerc de notaire inventoriant un mobilier; ou, s’il la considère en philosophe, c’est, asservi à un dur système; il saisit dans l’homme l’animalité; il constate les tares ataviques, la mesquinerie des habitudes, la hideur des vices. Quand il note les caractères d’un milieu, il n’a souci que d’ajouter quelques fiches au dossier humain; il se donne la volupté stérile de construire une figuration. S’il se penche avec sympathie sur la misère de ses personnages, s’il y reconnaît la sienne, il peut vivifier d’un souffle douloureux ces ombres qui s’agitent dans le vide. La _Sapho_ d’Alphonse Daudet, la _Germinie Lacerteux_ des Goncourt sont des témoignages probants, comme une confession, sur la déchéance où peut glisser une pauvre âme dans l’abandon. La vie lui paraît le plus ennuyeux des non-sens. Le monde se dresse contre elle, comme une machine stupidement implacable, pour l’écraser. La mort lui reste, seule fenêtre entre-bâillée sur le libre espace. C’est pourquoi tant de romans naturalistes, depuis _Madame Bovary_, finissent, d’une manière inévitable, par un suicide. Les casiers de l’observation naturaliste ressemblent à ces geôles suffocantes où Sainte Thérèse, dans sa vision de l’Enfer, se sentit bloquée, sous un plafond si bas, entre des parois si étroites qu’elle ne pouvait se tenir debout ni s’asseoir; et, naïvement, elle s’étonnait qu’au sein de ténèbres opaques on pût distinguer toutes les choses affreuses pour la vue. Image de damnation qui n’est pas un mensonge, quand le romancier considère la société moderne, en son désordre et son athéisme. Les âmes ne peuvent plus même jeter le cri de leur détresse:
Le silence est au fond de tout le bruit qu’on fait.
Si, par intervalles, le naturaliste et le réaliste catholique ont l’air de se rejoindre, c’est dans la nausée des laideurs. Mais le premier n’y reconnaît que le jeu accidentel de forces inconscientes; l’autre y découvre les suites du péché; au bout des drames les plus atroces il voit entreluire la Rédemption. L’art du naturaliste est un miroir qui réfléchit de mornes surfaces; celui du réaliste chrétien pénètre jusqu’à la substance et aux racines des événements.
Le naturalisme est tellement inhumain que ses fanatiques eux-mêmes n’ont guère pu s’y confiner. Flaubert s’abîma dans une sorte de nihilisme idéaliste, celui que le Diable, au plus aigu de la tentation, souffle à l’oreille de Saint Antoine: _Peut-être qu’il n’y a rien._ Zola devait aboutir au songe millénariste, puéril et grossier, d’une humanité innocente, heureuse par la satisfaction de ses appétits.
La notion de _substance_, seul, le catholique en possède la ferme plénitude. Il révère en toutes les choses de ce monde la main divine qui les crée et les sauve. Il admire «les lys des champs», comme Jésus les admirait, vêtus plus splendidement que Salomon sur son trône.
Jésus n’apportait pas aux hommes une chimère de perfection. Il voulait réellement souffrir et mourir. _Vere passum, immolatum._
La foi en la Présence réelle demeure le fondement du réalisme catholique.
C’était l’amour du Christ uni à la terre dans le pain et le vin de l’Hostie qui jetait Saint François en contemplation devant les plus infimes créatures et lui faisait parfois embrasser avec des pleurs de joie les arbres ou les rocs dont le Seigneur a dit que, si les hommes se taisaient, leurs pierres crieraient sa gloire.
L’homme étant conçu comme l’image de Dieu, l’artiste s’appliqua plus exactement à la vérité de la ressemblance[107].
[107] Il serait facile de montrer que tout réalisme profond part d’une intention religieuse. Ainsi, dans l’art égyptien.
De là, chez l’artiste chrétien, un sens de la beauté céleste, un sens de la laideur aussi que le paganisme n’avait point soupçonné. Car le péché déforme la ressemblance divine; le Démon y superpose son affreuse empreinte.