Images exotiques & françaises

Part 2

Chapter 23,947 wordsPublic domain

Et après les objets inanimés, ce sont les infiniment petits qui sont avertis: les moucherons qui dansent au soleil, toute une poussière ailée qui semble naître des herbes encore pâles et souffrantes. Je me suis longtemps demandé d’où leur venait cet instinct prophétique, et tant que je n’ai pas commencé à vieillir, je n’y ai rien compris. Mais, à mesure qu’on prend de l’âge, il y a des sens qui s’aiguisent: c’est une compensation. On entend un peu moins bien, on y voit plus mal; mais l’odorat fait son éducation: il apprend à reconnaître dans l’air et dans les choses des parfums subtils qu’il ne distinguait pas auparavant. Voilà pourquoi, ainsi, je sais aujourd’hui que le printemps s’annonce par une nouvelle odeur du vent, et quelques jours plus tard par celle de la terre. C’est le vent qui vous prévient d’abord, parce qu’il est grand voyageur, qu’il va très vite, et qu’il thésaurise. Toutes les fois qu’il a passé sur une pousse verte ou une petite fleur, il lui vole un peu de son haleine, va plus loin, et recommence. A la fin, quand il nous arrive, il est déjà très riche, et, au premier rayon de soleil, tout ce qu’il porte avec lui s’exalte et se révèle. C’est à ce moment qu’on se dit: «Qu’est-ce donc, et qu’y a-t-il de changé?» L’intelligence n’y entend rien, mais quelque chose d’inconscient, dans l’abîme de notre être, éprouve une espèce d’émotion frissonnante qui fait ouvrir les narines et battre le cœur. Cependant la terre est encore plus sensible que nous. Elle s’échauffe à son tour. Au delà des taches blanches, rouges et noires que font les villes, les charrues l’ont ouverte et retournée, et les mottes de glèbe jettent en séchant vers le ciel l’expression d’une sorte de désir. C’est une odeur extrêmement vague, et pourtant très certaine, fraîche, saine, allègre, et de la même nature, bien que plus légère et plus fine, que celle des champs labourés après les grandes pluies de juillet et d’août. Elle pénètre jusque dans les cités, étonnant ceux qui les habitent, parce qu’ils n’en savent pas l’origine. On n’aperçoit encore rien sur le visage des hommes, mais les femmes prennent des traits, un teint, un port de taille tout neufs, un air à la fois plus conquérant et plus hardi. Qu’on m’enferme, si l’on veut, durant des années, dans une prison sans fenêtre, où je ne pourrais compter ni les jours, ni les saisons, mais qu’on me montre une femme: je saurai tout de même si le printemps est venu rien qu’à la façon dont elle marche, à quelque chose dans ses yeux, et à la façon dont elle respire. On a donc bien tort d’affirmer que les femmes ne sont pas sincères: elles ne cachent jamais rien de ce qu’il est réellement bon de connaître et salutaire de ressentir.

Quelques jours plus tard, les bourgeons ont éclaté, et les oiseaux sont revenus. Ce sont alors les bruits du monde extérieur qui changent. D’abord, ils ne sont pas les mêmes, et personne ne l’ignore. Un univers où les oiseaux n’ont plus de voix, où les insectes ne bourdonnent pas, n’est pas semblable à celui où les moineaux saluent la lumière chaque matin, où les mouches font de la musique en dansant. Mais c’est aussi que les rumeurs les plus brutales sont toutes différentes dès qu’il leur faut passer à travers les feuilles, tandis que l’air même est plus sonore parce qu’il est plus sec. Peut-être aussi parce qu’il est plus lumineux; car je suis persuadé que la lumière influe sur les sons, et qu’un violon ne chante pas de la même manière au grand jour ou dans l’obscurité, par un temps gris ou quand le ciel est sans nuage, au printemps ou sous la neige. Tout cela est impondérable, indéterminé, impossible à prouver; on n’en a que l’impression et le pressentiment; mais les forces les plus grosses de l’univers ne se composent que d’actions imperceptibles et qu’on subit sans parvenir à les mesurer, et il ne faut pas s’étonner que le sang et la sève des végétaux, des bêtes et des hommes subissent d’incompréhensibles changements, alors que dans l’obscurité perpétuelle et l’égalité de température des celliers, le vin même est sensible à la saison nouvelle, et s’émeut et bouillonne. Il y a, au moment du printemps, des correspondances inexplicables entre l’animé et l’inanimé, des passages de l’un à l’autre, des crises de résurrection. Et l’esprit n’y peut rien saisir; il n’y a pas de phrases à découvrir dans la nature, il n’y a pas de mélodie. C’est seulement comme des accords qui s’enchaîneraient les uns aux autres. Presque tous sont joyeux; mais brusquement il en éclate quelques-uns qui sont pathétiques, déchirants, et vous laissent pénétrés d’un sentiment d’enthousiasme. On croit savoir pourquoi on vit: illusion, mais délicieuse!

Je me souviens d’un pays, à l’autre bout de la terre. L’ordre des saisons y est renversé. Aussitôt que la fraîcheur de l’hiver y a disparu, le sol rouge s’y couvre de la floraison rose des pêchers sauvages; car les pêchers, introduits il y a moins d’un siècle par les Européens, s’y sont répandus avec une incroyable rapidité. Vers le milieu de novembre, tous les sommets de ces régions incultes prennent la couleur des seins d’une femme amoureuse, et les petites filles qui descendent aux rizières arrachent en passant quelques-unes de ces branches fleuries. C’est le moment où l’on comprend le mieux que les sentiments du peuple qui vit sur cette terre ne sont pas absolument différents du nôtre, et que tous les pays où il y a un printemps pourront un jour avoir la même âme; les autres demeureront barbares.

On s’étonnera que, dans ces quelques lignes où il est parlé du printemps, il soit question de tout, excepté d’amour... C’est que l’amour n’est qu’un des effets de cette résurrection: il ne vient qu’à cause du reste. On dirait qu’on ouvre une porte, à l’aube, dans une demeure sombre, où une petite bête câline aurait erré toute la nuit pour savoir ce qui lui manque. Elle aperçoit la terre éclairée, l’espace et la vie; elle s’échappe et bondit. Voilà tout. Mais c’est très beau.

LA DANSE

Isadora Duncan danse.

Elle danse, et il y a aussi ses bras qui s’allongent ou se plient, cachent à demi sa tête légère ou lui font une couronne, ses doigts qui, quelquefois, font le geste des joueuses de flûte, quelquefois se lèvent un peu pour dire: «C’est là-bas, entendez-vous? Là-bas il y a un bruit. Mais où?»

... Elle veut être une très jeune fille qui joue, au bord de la mer, avec des osselets. Elle est couchée; toutefois elle danse toujours.--Comment fait-elle, pour avoir l’air de danser, étendue ainsi, et presque sans mouvement?--Elle lance les osselets, ils retombent, elle les rattrape; elle voit la mer, on la voit comme elle, son corps s’harmonise à la forme des vagues, et la couleur de ces petites choses polies, qu’elle suit dans l’air, amuse ses yeux ingénus.

Maintenant, la flotte grecque arrive, pleine de jeunes hommes victorieux. Elle l’entend de loin; il y a des buccins qui sonnent sur les flots. Il faut qu’elle coure au-devant des guerriers, et la voilà qui court en effet. Sa poitrine est gonflée d’air, ses bras, ses coudes et ses épaules accompagnent le mouvement de ses pas, et elle galope, elle galope littéralement, dans la joie, dans la pure joie cruelle du triomphe, avec une foule d’autres petites filles comme elle, qu’on ne voit pas, mais qui existent, parce que son geste les crée. Elle crie à ces vainqueurs qu’ils sont des vainqueurs, elle leur demande s’ils ont beaucoup tué, s’ils rapportent des dépouilles, s’ils sont riches, s’ils épandront leurs richesses. Eux, ils s’en vont, riant sans doute, chargés d’armes et d’or, au milieu de ce cortège, de cette joie qui grandit, de cette course qui se hâte, de cette danse toujours plus vive. Je ne sais pas si c’était cela, le _péan_ des Grecs, mais c’est sûrement ainsi que danse une race très jeune, qui ne pense pas à la pitié, qui ne s’attendrit pas, qui est joyeuse, purement joyeuse. J’ai vu cela dans des pays très lointains, chez des peuples très barbares. Seulement, ici, il n’y a plus de rudesse que dans le fond des choses, non dans l’apparence. Toute cette férocité s’idéalise, se transforme, s’envole,--et à la fin, dans la demi-lumière, le sol seul étant un peu plus éclairé, cette danse a l’air de s’achever sur de la nue.

Isadora revient. Elle est un jeune Scythe, qui a lutté du poing, et renversé son ennemi, et gagné de la gloire. Ses gestes le disent silencieusement; toute la scène est là sous nos yeux: les premiers coups portés, les feintes, les parades, la fuite simulée, puis l’attaque, le retour sur l’adversaire qui cède; elle le presse, il s’effondre; ses poings se baissent, il est à terre. Et qu’un tel spectacle devrait être farouche, qu’il inspirerait plutôt de l’horreur et de la répugnance! Mais ce n’est plus qu’un jeu, ce n’est plus qu’un poème; il n’y a là qu’une vierge qui s’amuse et s’enchante du récit d’un combat. Et quand elle s’arrête enfin, le bras levé, fière, exaltée, raidie dans sa tunique d’adolescent, c’est une statue, c’est la Victoire immortalisée.

On applaudit... Alors elle salue, non pas comme une ballerine, mais d’un geste singulier, ingénu, primitif, presque gauche, comme une fille des champs interdite qui manque sa révérence.

Et elle revient encore en bacchante, des pampres dans les deux mains, et des fleurs. Les fleurs, elle les jette, ou les froisse; les pampres, elle les garde, les brandit, en fait comme le moyen d’une espèce d’incantation, car, en vérité, comment, sans sorcellerie, me croirais-je ainsi transporté sur un coteau, au milieu des vignes, et d’où viendraient cette odeur de vin et cet étourdissement? Il n’y a qu’Isadora qui danse, voilà tout. Une femme fait sur un plateau, devant ces rideaux gris, couleur de chat de Siam, des pas qui ne sont même point des pas de danse, qui n’appartiennent à aucune danse connue! Est-ce donc suffisant? Mais elle s’effile, mais elle grandit, mais ses pieds se rapprochent, et ses hanches se gonflent et ses bras s’unissent: c’est une amphore qui danse, une amphore qui bondit, pleine de vin!

En vérité, je suis ivre moi-même! Ce n’est pas une amphore, c’est une femme qui est ivre avec moi, qui a bu, jusqu’à trébucher, le jus fermenté de la cuve, et qui déclenche sa tête, par coups secs, comme si elle ne tenait plus sur ses épaules! Et les pampres s’éparpillent, et les mains ne se dirigent plus que vers des choses confuses, obscures, ardentes, désirées, du plaisir diffus, du plaisir qui est en elle, et qu’elle voit dehors. On n’est pas plus ivre, décidément, puisque moi-même je suis ivre à la regarder, et que j’entends, je vois tant de choses: un paysage, des cris, un vignoble, des cyprès, et Bacchus, et Silène, comme sur les images qui se mettaient à vivre et bouger, du temps que j’étais enfant et que j’avais du génie, comme tous les enfants! Mais on n’est pas plus déchaînée et plus harmonieuse, plus pleine de la joie du vin et plus réservée. On n’éprouve pas plus fortement toutes les passions qui privent de pudeur avec plus de pudeur. Oui, oui, c’est l’ivresse divine, celle qui est un rite, une prière, celle qu’il fallait simuler, avec art et suivant des formules, «pour qu’il y eût du vin l’année prochaine», celle qui avait disparu du monde! Une femme vient de la retrouver par divination, par instinct, ou peut-être, au contraire, par l’espèce de sensibilité cérébrale, rouée, consciente et naïve à la fois, qui caractérise sa race.

On ne sait pas. Il est possible qu’Isadora ignore une foule de choses et qu’elle invente le reste, qu’elle mélange une infinité d’époques, et que cela n’ait aucune importance, et même vaille mieux. Tout à l’heure, quand elle a dansé, tout l’univers et nous-mêmes avions trois mille ans de moins: il est probable que ce miracle essentiel est fait de bien peu, sinon d’elle-même.

LES PIGEONS

Le canot dériva sept nuits et sept jours...

Les gens, entassés, sans courage pour réagir, ne remuaient déjà plus. Mme Edmée, la chanteuse-charmeuse de pigeons, avait perdu connaissance. Armide et Paul, dans les bras l’un de l’autre, résistaient mieux. Il y a tant de vie dans les enfants!...

Tout à coup, Paul dit, d’une voix presque inintelligible:

--Les pigeons!

Au-dessus du canot, des ailes planaient. Armide et Paul les reconnurent. Elles leur paraissaient pourtant plus grandes, plus confuses qu’ils ne les avaient jamais vues, et comme entourées d’ombre. Elles tournoyaient, toujours plus proches; elles vissaient leurs spirales dans l’air, au-dessus de cette coque hésitante, où personne ne ramait depuis bien longtemps. Oui, c’était les pigeons! On avait jeté à la mer, faible secours pour ceux que le choc de l’épave y avait précipités, leurs cages d’osier, après les avoir ouvertes. Alors, ils avaient pris leur vol, les oiseaux d’aventure. Ils avaient cherché, cherché, en cercles toujours plus vastes, une terre pour se nourrir, une fontaine où se désaltérer. Mais ces jours étaient pis que ceux du déluge! Aussi loin que leur force avait pu les porter, ils n’avaient rien vu, rien que les vagues amères et les glaçons sinistres. Voilà pourquoi ils revenaient, vaincus, vers leur point de départ. Cette pauvre petite chose de désastre qui tremblotait sur les eaux funestes, ils la prenaient pour un abri. Des hommes, il y avait des hommes sur elle! Ils croyaient, sans doute, que les hommes qui savent donner, quand ils veulent, la mort aux créatures, peuvent aussi toujours les nourrir et les abreuver. Les pattes repliées, les plumes humides, abaissant leur essor épuisé, ils venaient demander du secours avec confiance. Sans pouvoir la comprendre, ils frôlèrent cette agonie. Le grand pigeon d’argent, à la gorge amoureuse, reconnut Mme Edmée. Il s’abattit vers elle, éployé sur son cou, pour la dernière fois.

--... Les pigeons, répondit Armide, qui délirait, font leur tour, le dernier numéro. Alors, c’est fini; on va bientôt partir!...

Et ce fut bientôt après, comme elle avait dit, qu’Armide et Paul s’en allèrent au pays où l’on dort toujours.

LE SERIN

Dans une cage, à la fenêtre de la chambre d’enfants, un serin chantait, un beau serin jaune.

Comme il chantait, l’oiseau couleur de tulipe sauvage, comme il chantait! Aussitôt qu’il voyait le soleil, sa gorge se gonflait, son petit bec tremblait une seconde, comme s’il allait bégayer; et puis il chantait, de toutes ses forces, des airs inventés, perpétuellement neufs. C’est encore un problème bien difficile à résoudre que de savoir pourquoi toutes les sympathies des poètes, et même des foules, vont au rossignol et jamais au serin. Il se peut que ce soit parce que le serin consent à chanter dans une cage, et en plein jour. Mais alors, c’est de l’ingratitude! Je pense toutefois, pour avouer toute ma pensée, que le serin est au rossignol ce que la sérénade italienne contemporaine est au lied allemand. L’oiseau des vieux murs et des jardins feuillus a des accents qui vont au cœur, on ne sait par quels chemins; l’autre a l’air seulement d’être la voix du soleil qui rit dans les rues. Mais c’est déjà bien beau, et on lui devrait de la reconnaissance: on n’en montre aucune. Pourtant, il y a tant de personnes qui préfèrent, au fond, la musique à fleur de peau. Le lied allemand ne plaît pas à tous les Français. Je voudrais savoir ce que nous penserions du rossignol s’il était jaune, en cage, chanteur de rues et de plein jour.

JIMMY & WILKIE

L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie... Et voilà sept ans, déjà, qu’ils étaient dans la mine...

Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse, mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide inusités de la mine les inquiétaient. Même elle était plus noire et plus triste que d’habitude; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui viennent du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des équipes qui descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures et leur servait à compter le temps. Enfin, quelques jours plus tard, leurs gardes détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de l’écurie; d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les rails de fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les détourna doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le puits...

Et, brusquement, ce fut le jour!

Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait, dardait, brûlait! Rrran! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme des sacs les hommes pendus à leurs têtes. Ils voulaient fuir, fuir en arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu...

--Conduisez-les tout de suite à l’écurie de surface, dit quelqu’un; il n’y a que demi-jour, ça les habituera!

Et insensiblement, en effet, ils s’habituèrent. Il y avait dans cette écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches, par exemple, et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches: des moineaux, qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient!

Et puis on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.

Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils n’avaient vu de vert! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus déconcertant: ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont noirs, également noirs. Enfin, dans ce monde qu’ils venaient de découvrir, la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où, bornée seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris, on ne le rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois, ces magies n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures, les _choses redevenaient comme avant_, c’est-à-dire naturelles, normales, raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le soleil, comme de jeunes chevaux. Donc, ils n’avaient pas rêvé: ces choses existaient! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs premières années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des chevaux de jour, qui dormaient la nuit.

Puis il arriva que les bords de la mine se remplirent d’hommes. La grève était finie...

Jimmy et Wilkie se retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit souterraine...

Maintenant, ils associaient des phénomènes entre lesquels, auparavant, jamais ils n’avaient entrevu de lien: quand la cage remontait, elle allait dans ce lieu très vaste où il y avait des couleurs. Ils hennissaient en la voyant partir.

Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit cinq ou six jours et mourut. Et quand Wilkie s’aperçut qu’on mettait son camarade dans la cage, il l’envia...

LES MOMENTS INTENSES

Je voudrais que quelqu’un, quelque penseur subtil et consciencieux étudiât, pour nous la révéler, la cause, qui me demeure mystérieuse, de l’intensité de certains moments. Car notre vie mentale, notre puissance et notre activité mentales ne sont faites que de ces moments-là. Les autres n’échappent pas tous, sans doute, à notre souvenir, mais ce ne sont que des matériaux inertes qui ne prennent de valeur que lorsque nous les allons chercher pour les mettre en place. Tandis que ces minutes d’intensité, ce sont des sommets. Ils culminent, ils nous dominent. Il nous semble n’avoir vécu que pour eux, et surtout par eux...

Assez souvent, ce n’est pas l’objet qui cause ces joies subites, ces espèces de clartés sereines. Comme la venue de la grâce, c’est un mystère. Cela vient de l’intérieur de l’être. On ne sait pourquoi, _injustement_, il s’ouvre en vous une source temporaire, fugace, d’intelligence ou de sensibilité. Fût-on entre les quatre murs d’une prison, ou dans la nuit, dans le noir, le moment éclate, il est là. Je ne sais quel critique, un voyant, a écrit: «Avoir vu Dieu, c’est s’être vu soi-même.» Telle est l’explication qu’il donne de l’extase mystique, et ne pourrait-on dire la même chose, dans les mêmes termes, de ces minutes d’intensité? On a le sentiment d’une énergie, d’un pouvoir sans limites, et d’un besoin d’aimer, de se donner, de s’aliéner, mais au fond pour absorber tous ceux à qui on se donne.

D’autres fois, on croit qu’il y a une cause, mais, à y bien regarder, elle est si faible que ce n’est certes pas d’elle que vient la puissance: elle est seulement comme l’onde électrique qui motive la cohérence d’un tube de télégraphie sans fil. Celui-ci ne fait qu’ouvrir le grand courant, jusque-là inerte, et qui maintenant va faire jouer les touches de l’appareil Morse. Et c’est peut-être moins encore, puisqu’après tout, ici, cette onde électrique n’est même pas nécessaire.

Et alors, alors on en vient à se demander si, quand il y a une vraie cause, une grande cause, on ne se trompe pas, cependant, en lui attribuant la crise. Il y a tant d’autres instants, forts, déchirants ou sublimes en soi, des morts d’êtres aimés, des amours triomphantes ou déçues, des succès, même inespérés, qui ne nous ont laissé aucun souvenir, n’ont exercé aucune action. Le vulgaire résume d’un mot: on n’était pas disposé. Et vous le savez bien, n’est-ce pas, qu’il y a des livres que vous avez lus déjà une fois, deux fois, trois fois: vous les avez lus, et voilà tout. Par hasard, vous les reprenez, et voilà que vous êtes, cette fois, bouleversé, transformé. Vous avez compris, vous avez un autre cerveau, par-dessus l’autre, maître de l’autre, plus plein, plus complet; vous êtes renouvelé.

Et il en est de même pour les paysages, pour les tableaux, pour les hommes et les femmes que vous rencontrez. Vous ne saurez jamais pourquoi, certain jour, ils ont cessé d’être étrangers, pourquoi, au lieu de rester les objets de votre jugement, ils vous ont fait bondir en pénétrant en vous, devenus vôtres, et fécondants. Et cela vient si bien, sans doute, des profondeurs de l’inconscient, que ces moments précieux et sacrés sont beaucoup plus fréquents dans la jeunesse, alors que les sources de la vie sont encore toutes fraîches. Cela est si vrai que les causes de ces enthousiasmes profonds nous paraissent à distance si frivoles ou indignes qu’on aurait envie de les oublier, si on pouvait. Et puis on sent que ce serait de l’ingratitude. Plus on a eu, dans ces années d’ignorance et de conquête, de tels moments salutaires, où il semble qu’on pénètre dans un monde nouveau, plus on a de chances d’être ensuite un artiste ou un homme d’action, suivant que c’est en pensant, en rêvant ou en agissant qu’on éprouva ces joies,--les seules qui fassent que la vie vaille d’être vécue.

LE TACT

Je suis né, nous sommes tous nés ne connaissant d’abord l’univers que par nos mains tremblantes, ardentes, indécises, toujours tendues. Des combinaisons de poids, de volume, de toucher et de forme, puis le mariage de ces combinaisons avec des impressions de couleur et des calculs de distance, tels furent nos débuts dans la vie sensitive.