Images exotiques & françaises

Part 3

Chapter 32,065 wordsPublic domain

De tous nos sens, le tact fut celui qui s’éveilla le premier; mais notre bouche n’exhalait encore que des vagissements inutiles, et quand nous sûmes parler, nos yeux seuls restèrent conscients, avec nos oreilles, notre goût, notre odorat. Eux seuls apprirent à s’exprimer, alors que les sensations du toucher s’enfonçaient dans les profondeurs de notre inconscient: elles y demeurent larvaires, avortées, indéveloppées, parce qu’elles sont muettes et sourdes. Comptez le nombre des mots, des métaphores, des images qui, dans notre langue et dans toutes les largues, se rattachent au toucher: que la tribu vous en va sembler misérable! On dirait même qu’elle est sur le point de disparaître, qu’elle s’appauvrit, dégénère. C’est que jamais nous n’enrichissons nos impressions de tact par elles-mêmes, en les analysant, en les creusant, en les définissant dans leurs qualités essentielles ou particulières, mais par des emprunts au vocabulaire des autres sens, par une mosaïque de cailloux volés dans d’autres carrières, et sous laquelle ces impressions restent écrasées. Dites-moi s’il est un amant, à moins qu’il ne soit aveugle--ou peut-être sculpteur,--qui, dans l’obscurité d’une nuit sans astres, puisse reconnaître, au seul savoir de ses mains, le visage de sa maîtresse?

Et pourtant... pourtant ce sens négligé reste à la base, c’est lui qui supporte tous les autres, qui «cause» tous les autres; sans lui, tous les autres ressemblent à un homme sans squelette. Mais si c’était pour ce motif qu’on le néglige, _qu’on le tait_, par une sorte d’involontaire pudeur, comme s’il portait en lui quelque chose de si solennel, intime, profond, qu’il en devient obscène, et qu’il paraisse qu’il faille n’en point parler? Il est l’émanation le plus directe de nos corps; il est comme nos corps mêmes, il participe à leur nudité, il est nu,--peut-être fait-il peur! Et alors il est proscrit.

Proscriptions dont n’osèrent point appeler les hardis poètes, les plus furieux contempteurs des plus antiques lois morales, ceux enfin qui se vantèrent de glorifier les sens, tous les sens, et d’évoquer les échos pour lesquels ils s’assemblent, s’unissent et se complètent:

Les parfums, les odeurs et les sons se répondent.

Il n’est pas question du toucher!

LES REVENANTS

Toute la première partie de son existence, on l’a passée à s’affirmer comme quelqu’un de nouveau sur la face du monde, de différent, presque en révolte. On était issu d’une souche; on croit n’avoir rien de commun avec elle. Les dernières années de l’adolescence, et toute la jeunesse, on les use à se dégager de ses traditions, de sa direction, même physiquement. On rit des gens qui demandent: «A qui ressemble-t-il?» On n’est pareil à personne; on en est sûr, on en est fier. On n’a pas la même carrière, les mêmes costumes, les mêmes mœurs, et _on ne voudrait pas!_ On est si convaincu de sa personnalité qu’à la fin c’est une affaire qui paraît liquidée, une question qui ne se pose plus. Il y avait si peu de ressemblance entre vous et celui qui avait la barbe blanche et les yeux pâles, ou celle qui terminait ses jours au coin du feu, même avec les aînés qui vous ont précédé sur la route! Ah! certes, l’univers a changé, mais c’est le mien. Et il n’a plus rien de pareil avec celui où ils vivaient. C’est le mien, le mien! Qu’ils gardent le leur, qui va disparaître avec eux!

Les années coulent. Brusquement, il se produit un petit fait, quotidien, banal, habituel. Il faut prendre pourtant une décision, donner un avis, agir. On prononce des paroles, on donne un ordre, on fait un geste; et ce n’est plus soi qu’on entend, qui décide et qui bouge: on a dit les mêmes choses que ceux qui ne sont plus, on a fait comme ils auraient fait. Et la voix, même la voix! Comme elle est semblable à l’une de celles qui jadis ont frappé vos oreilles! Voilà qu’on est arrivé à l’âge où l’on a commencé de les connaître, où l’on peut se rappeler les avoir connus; et l’on n’est plus que leur écho, leur prolongation presque identique, le vivant de l’ombre qu’ils sont à cette heure, une ombre toute puissante et plus réelle que vous-même, puisque c’est elle qui vous mène et vous traîne. Ce sont eux qu’on retrouve et ce n’est plus soi--celui qu’on croyait être.

Impression redoutable et presque décourageante. On se demande: «Où est le progrès, alors? Où est l’autonomie de mon être, ma liberté, ma force? Ce n’est pas vrai, cette emprise, cette domination, cette résurrection qui me tue!» On regarde ses mains, et on aperçoit les veines des vieux, à la même place: les veines, ce premier secret du corps intérieur qu’avait caché la pulpe de la jeunesse. Son visage? Maintenant, ce n’est plus le vôtre, c’est celui de l’ancêtre qui apparaît, parfois directement, sans intermédiaire, comme s’il s’était emparé de vous; parfois à l’image évoquée d’un de ses fils qui vous avait précédé dans la vie, et dont vous aviez songé: «Lui, on ne peut le nier! Ce n’est pas comme moi: il lui ressemble.» Mais il n’y avait pas que lui... Votre orgueil s’exaltait sur un mensonge.

On veut réagir, on proteste: «Je le savais, ou plutôt je m’en doutais. Je suis de ma race, et le même sang me refait les mêmes os et les mêmes chairs. Mais il y a ma pensée. Elle est à moi, ma pensée!» On revient sur tous les actes de son existence, sur le mal, sur le bien, sur les œuvres, sur les rêves, les ambitions. Et d’abord on respire. Ah! il vous appartient en propre, ce domaine; il ne venait de personne, il n’ira à personne! Ici, je suis chez moi. Tout à coup, un souvenir d’enfance, un de ces souvenirs qu’on aimait, précieux et puissant, s’évoque et s’impose. Que de choses sont sorties de lui, comme il était fécond, comme il a prolifié! Mais de qui l’ai-je reçu? Cette sensation forte et souveraine, pourquoi l’ai-je éprouvée? Je n’étais rien, je me laissais vivre. Ce sont _eux_ qui m’ont guidé, qui m’ont conduit. J’étais dans le lieu qui leur plaisait; j’ai lu les livres qu’ils m’ont laissé lire; j’ai marché derrière leurs pas. Et il ne faut pas que je mente: cette façon que j’ai de regarder la terre, c’est l’homme de qui je descends qui me l’apprit, je me le rappelle bien. J’ai fait attention aux lieux mêmes où il faisait attention, de la même manière.

Et jamais, j’en ai conscience, je ne jugerai les femmes autrement que lui et celle qui m’a enfanté; je les considère à travers eux...

LE SPECTRE

Il a vu le spectre.

On lui avait bien dit qu’il viendrait.

On le dit à tous les hommes, depuis les premiers jours de leur enfance; et ils ne le croient jamais. Au fond, on ne croit sérieusement, absolument, qu’à ce qui fut l’objet d’une expérience personnelle, d’un petit commencement, à tout le moins, d’expérience personnelle.

Vous-même, si vous êtes jeune, croyez-vous que vous vieillirez? Certes, vous avez vu vieillir autour de vous, vous savez qu’on vieillit, que c’est une loi inéluctable. Et toutefois, n’en ayant aucune expérience, ne pouvant d’avance vous rendre compte de quelle manière vous vieillirez, vous n’êtes pas sûr. Si vous osiez, vous avoueriez un scepticisme. Un jour, cependant, le spectre de la vieillesse apparaît: et il surprend.

Pourtant, il ne s’est pas conduit avec vous d’une façon brutale; on n’a rien à lui reprocher. Il ne vous a arraché les cheveux ni broyé les dents. Vous êtes toujours le même en apparence, et le signe qu’il fait aujourd’hui, vous vous souvenez maintenant que, parfois déjà, il l’avait fait; seulement vous n’aviez pas compris. Vous aviez moins d’appétit; vous vous êtes contenté de vous enorgueillir d’une vertu nouvelle nommée sobriété. Vous étiez plus sensible au froid; vous vous êtes ingénument applaudi de votre prudence. Vous éprouviez moins de joie devant la nouveauté inattendue des faits et des apparences, ou bien moins d’étonnement et d’indignation; vous appeliez cette froideur sagesse. Et cependant quelque chose aurait pu vous avertir: la diminution du plaisir conscient qu’on a de voir chaque année se renouveler les saisons, naître une feuille sur un arbre,--une feuille verte, vivante, amoureuse du vent, de la pluie ou du soleil,--mourir un fruit qui rougit ou se dore, jaunir la cime des arbres ou tomber la première neige qui vous fait dire: «Quel bonheur! Elle est toute blanche, sortons bien vite pour marcher dessus!» Et voilà que ces événements immenses ne vous font plus rien! On aurait dû frémir d’inquiétude: on n’y a pas pensé.

Brusquement, il y a une petite maladie qui vous prend. Rien de grave. Un fiacre qui vous heurte dans la rue, et vous froisse un muscle; ou bien un rhume qui vous fait tousser; ou bien un accès de fièvre, vieux rappel de vieux voyages. Toutes choses qui vous sont arrivées vingt fois. Ah! le goût qu’avaient les maladies dans la jeunesse! Comme on voudrait encore le sentir; comme on était abattu, écrasé, brûlant, puis glacé; et comme on réagissait! Le mal vous faisait l’effet d’un accident ridicule, d’une irrégularité passagère, d’une espèce d’injustice qui n’aurait qu’un temps. Et on ne se trompait pas, ça n’avait qu’un temps. On se retrouvait ensuite le même, et souvent mieux, comme purifié, purgé, entraîné, plus maigre, plus sec, plus vivant. Et d’ailleurs on n’avait jamais pensé qu’il en pût être autrement. Il faut de ces maux terribles, qui ne pardonnent pas et qui vieillissent précisément avant l’âge, pour qu’un jeune homme se dise: «Je ne serai plus ce que j’ai été.» Il s’indigne seulement d’être arrêté pour quelques minutes dans sa course. En vérité, le type de toutes les maladies de jeunesse est le mal de dents, atrocement douloureux, irritant à vous faire perdre toute patience, et humiliant parce qu’on sait, de toute son intelligence et de tout son instinct, qu’il n’a aucune importance. On se sent momentanément déchu, on se refuse à cette déchéance, et, aussitôt qu’on en est sorti, on se promène pour dire: «Ce n’était pas vrai: Me voilà, moi! Vous pouvez regarder, je suis le même.»

Mais, au contraire, cette fois, le spectre de la vieillesse est venu jusqu’à la porte. Il l’a entr’ouverte; on a vu sa laide figure. Tout de suite, il est parti; mais on sait qu’il est dans l’escalier, et qu’il y restera toujours...

Jadis, on vivait en avant. Voici qu’on apprend à goûter le charme de la minute présente; on ne la laisse fuir qu’avec peine; on porte à la perfection l’art de la prolonger. On l’avait regardé venir; on le regarde s’en aller. C’est que l’angle sous lequel on considérait l’univers a changé. C’est en vain qu’il y a quelques années la réflexion vous disait qu’on y occupe moins de place qu’une fourmi sur une montagne; on ne le savait que par l’intelligence, on ne le croyait pas. A cette heure, on en a conscience comme de la chaleur ou du froid, sans effort, sans que la volonté y soit pour rien. J’ai éprouvé une sensation analogue--car c’est une sensation, ce n’est pas un raisonnement--après mon premier grand voyage autour de la terre; j’eus physiquement l’impression que la terre était ronde et qu’il me serait désormais impossible de la concevoir autrement. Auparavant, on me l’avait bien dit, mais je consentais seulement à l’admettre, et après je n’y pensais plus: cela fait une grande différence.

Chose curieuse, il ne résulte pas de ce nouvel état d’esprit une diminution de l’idée qu’on se fait de sa propre valeur: c’est comme une sécurité singulière qui vous vient. Je ne sais quoi vous a révélé que toute action avait son résultat, à l’instant même où, personnellement, on constatait une certaine insensibilité à la volupté de l’action. De là à concevoir quelque mépris pour _la manière_, à perdre la timidité dont on était pénétré toutes les fois qu’il fallait agir ou exprimer une pensée, dans la crainte qu’il y eût peut-être mieux, comme action ou comme pensée, il n’y a qu’un pas. On le franchit. On s’exprime ou on marche sans songer comment on s’exprime et comment on marche. On est ce qu’on est, pour la première fois. Et c’est ce qu’on appellerait vieillir? On préfère bénir la destinée, on s’habitue...

On a vu le spectre, et on s’habitue.

TABLE DES MATIÈRES

Pages Une Exécution 9 La Forêt 11 Une petite Feuille 13 Le fleuve Rouge 17 Printemps 18 La Danse 22 Les Pigeons 25 Le Serin 26 Jimmy et Wilkie 27 Les Moments intenses 29 Le Tact 31 Les Revenants 32 Le Spectre 35

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