Part 1
COLLECTION des PETITS CHEFS-D’ŒUVRE CONTEMPORAINS publiée sous la direction de FLORIAN-PARMENTIER
Images Exotiques & Françaises
PAR PIERRE MILLE
PARIS ÉDITIONS DU FAUCONNIER 74, rue Vasco-de-Gama (XVe)
Il a été tiré à part 20 exemplaires sur papier de Hollande numérotés et paraphés par l’Éditeur
PIERRE MILLE
La vertu d’imaginer, et davantage au contact des gens et des choses que dans le silence de la méditation, Pierre Mille la possède au plus haut degré. C’est en cela qu’il a le tempérament bien français, et c’est là ce qui explique tout le mécanisme de son art, si alerte, si primesautier et si direct.
Rien, chez lui, d’improvisé cependant. Son style, d’une simplicité savante, est celui d’un artiste. Et ses personnages n’ont rien de commun avec les pantins ou les silhouettes dont s’amusent les conteurs à la mode: ce sont, le plus souvent, des «types». Tel, le «Monarque» méridional que son indolence même engage en des aventures homériques ou rabelaisiennes, et qui se situe entre Don Quichotte et Tartarin; tel encore «Nasr’Eddine», figure populaire du Sage d’Asie-Mineure, malicieux et résigné, naïf et sceptique, pitoyable et sublime; tel surtout le soldat de l’infanterie coloniale «Barnavaux», en qui se sont reconnus tous les Français, ceux du peuple parce qu’il est gouailleur et sensible, «crevard» et endurant, indiscipliné et téméraire, buveur et élastique de corps et d’âme; les autres, parce qu’il a autant de préjugés que de liberté d’esprit, parce qu’il est «conservateur», ennemi du gendarme et tout prêt à obtempérer; les uns et les autres, parce qu’il est bon diable et toujours à la hauteur des situations les plus diverses.
Psychologue, Pierre Mille l’est de la façon la meilleure: sans phrases et sans prétention. Il observe, mais surtout il réfléchit. Les mobiles de ses personnages, comme ses impulsions propres, il les éclaire par un travail d’analyse qui réussit à faire passer les gestes et les paroles du domaine des idées à celui de la réalité. Souvent, il élève ainsi le fait divers à la hauteur d’un symbole. Et chaque fois qu’il s’avère original, c’est avec tant de naturel qu’on ne s’en aperçoit pas tout d’abord. Le lecteur, qui aime ce qui fait jouer l’esprit, a longtemps considéré Pierre Mille comme un humoriste, comme un amuseur. Ses histoires ont, en effet, un côté extérieur qui est plaisant; mais elles ont aussi un côté interne qui est sérieux et s’ouvre sur des profondeurs.
Quand on envisage l’ensemble de son œuvre, la pensée qui s’impose d’abord à l’esprit est que les colonies ont vraiment joué un rôle prépondérant dans l’orientation spirituelle et la formation littéraire de ce conteur. Certes, il n’a donné aux voyages que quelques années de son existence et il n’a consacré à l’exotisme qu’un tiers, peut-être, de ses ouvrages, mais c’est à la fréquentation de toutes les races répandues «sur la vaste terre» que l’on doit attribuer cette faculté éminente qui est la sienne de retrouver sous les gestes compliqués du civilisé, comme sous la pantomime effarée du sauvage, ou sous les réflexes de l’animal, le moteur commun, la grande puissance invisible, le mystérieux frisson qui anime et conduit tous les êtres.
C’est d’ailleurs le contraste entre cette vie réelle, profonde, éternelle, qui façonne tous les êtres à la même image, et les conventions de l’homme social, les prétentions de l’homme civilisé, qui est la source intarissable de l’humour chez Pierre Mille.
Cet humour, au surplus, sait se nuancer par instants de tendresse et d’émotion, et c’est alors que l’art du conteur devient si humain, si pénétrant, qu’on n’en saurait trouver de plus pathétique.
Les pages qui suivent montreront que le père de Barnavaux est à la fois un grand artiste, un magnifique écrivain, et un penseur.
Pierre Mille est né à Choisy-le-Roy (Seine), le 27 novembre 1864, de parents venus de Lille. Licencié en droit et diplômé des sciences politiques, il est envoyé en Angleterre, en 1893, comme correspondant du _Temps_. En 1895, il est nommé secrétaire-adjoint du gouverneur de Madagascar. Les années suivantes, il parcourt le Congo, la Grèce, la Turquie, la Syrie, l’Égypte, l’Indo-Chine, l’Inde, le Tonkin, le Sénégal.
Rentré à Paris en 1903, il épouse une statuaire de grand talent, Yvonne Serruys, et collabore régulièrement au _Temps_, au _Journal_ et à un grand nombre d’autres journaux et périodiques.
Jusqu’en ces derniers temps, il siégeait au Conseil supérieur des Colonies comme représentant de l’Afrique occidentale française. Il est officier de la Légion d’honneur, et l’Académie Française lui a décerné le Prix Lasserre.
FLORIAN-PARMENTIER.
BIBLIOGRAPHIE
Chez CALMANN-LÉVY: _Sur la Vaste Terre_ (1906); _Barnavaux et quelques Femmes_ (1907); _La Biche écrasée_ (1909); _Caillou et Tili_ (1910); _Louise et Barnavaux_ (1912); _Le Monarque_ (1914); _Sous leur Dictée_ (1915); _Nasr’Eddine et son Épouse_ (1918); _Trois Femmes_ (1920).
Chez P.-V. STOCK: _Paraboles et Diversions_ (1913).
Chez FLAMMARION: _La Nuit d’Amour sur la Montagne_ (1920).
Chez G. CRÈS: _En Croupe de Bellone_ (1916); _Le Bol de Chine_ (1920); _Mémoires d’un Dada besogneux_ (1921).
Chez J. FÉRENCZY: _Histoires exotiques et merveilleuses_ (1921); _L’Ange du Bizarre_ (1921); _Myrrhine, Courtisane et Martyre_ (1922).
Chez divers Éditeurs: _De Thessalie en Crète_ (Berger-Levrault, 1898); _Au Congo belge_ (A. Colin, 1899); _Le Congo léopoldien_ (Cahiers de la Quinzaine, 1906); _L’Enfer du Congo léopoldien_ (dº, 1906); _Quand Panurge ressuscita_ (dº, 1908); _L’Enfant et la Reine Morte_ (dº, 1908).
Théâtre: _L’Angoisse_ (adaptation dramatique de Mme Cylia de Vilars, Grand-Guignol); _Le Satyre sentimental_, pièce en trois actes, en vers (_Paris Illustré_).
Préfaces à l’_Anthologie des Humoristes français_ (Delagrave, 1913); aux _Forces morales aux États-Unis_, de Mme Sophie CHEPTÈLE (Payot, 1921): à _Au Pays de Batouala_, du Dr TRAUTMANN (Payot, 1922).
Traduction des _Enfants du Ghetto_, d’Israël ZANGWILL, avec une préface (Crès), etc.
Images Exotiques & Françaises
UNE EXÉCUTION
Ti-Soï portait d’un pas très doux la tête que le bourreau allait faire sauter.
Pourtant, il le voyait très bien, le bourreau, qui marchait tout seul derrière le crieur chargé d’annoncer, dans une trompe mugissante, les crimes et la condamnation de ce nommé Ti-Soï, pirate, rebelle et contrebandier: c’était un homme en souquenille rouge, aux belles jambes nues bien musclées, petit, mais fort, avec un gros cou, et qui appuyait sur son épaule un énorme sabre au large fer: et la poignée ronde de ce sabre était garnie de cordelettes vertes pour qu’elle fût mieux à la main.
C’est ainsi qu’allait Ti-Soï.
L’escorte de tirailleurs annamites était guêtrée de bandes de toile jaune, habillée de khaki. Sous les chignons noirs et les chapeaux pointus, elle avait l’air d’une troupe de femmes costumées pour une pantomime de cirque, ou de gamins vicieux. Puis c’était le juge mandarin, très beau, très grave, vêtu d’une dalmatique violette comme une espèce d’évêque, assis sous un parasol vert, suivi de ses porteurs de pipes et de ses gardes, dont les blouses carrées proclamaient, en caractères chinois, tout écarlates, le nom et les titres de monseigneur leur maître. Des pavillons claquaient, rouges, bleus et jaunes; des gongs envoyaient dans l’air des notes profondes, qui rendaient fou. Et à droite et à gauche, de chaque côté de la route plate, gorgées d’une eau invisible, jusqu’à l’horizon, brillaient les rizières encore jeunes.
Elles étaient d’un vert très tendre, monotone, mais plaisant. Parfois, dans un fossé, des femmes barbotaient, sondant avec des nasses de jonc tressé la boue poisseuse. Elles y entraient presque jusqu’au col; puis, au son de la trompe terrible, en ressortaient couvertes d’une cuirasse de fange fraîche, couleur d’or. Et elles accouraient pour dévisager le prisonnier. Mais elles gardaient le silence, leur curiosité ne se traduisait que par un empressement un peu indiscret, et Ti-Soï, que l’une d’elles gênait pour marcher droit, dit poliment:
--Excusez le tout petit, vénérable dame!
Il avait salué en rapprochant les deux poings sur la poitrine, et elle lui rendit son salut. Ti-Soï avait fait ça sans y penser. Il ne faisait plus que les gestes qu’on lui avait enseignés quand il était petit.
Le cortège s’arrêta près de la tombe vide, creusée la veille par le condamné.
On ne pouvait pas couper la tête à Ti-Soï tant qu’il avait le cou pris dans la cangue: une chose faite comme deux barreaux d’échelle, avec les montants. Alors, le bourreau se mit en devoir de couper un de ces barreaux avec un matchète, une espèce de grand poignard dont il aiguisa le fil contre son sabre, à la façon d’un maître d’hôtel qui frotte son couteau à découper contre un autre. Celte opération dura longtemps parce que le bois était très dur...
Le bourreau travaillait à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait. Je veux dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner: il avait tout naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous avez jamais vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné quand on échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux dire. Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre...
La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet. Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs à pleine main. Le cou se tendit... Le bourreau tenait maintenant à deux mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes...
--Han!
Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets, sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou, dans l’air net.
LA FORÊT
... Ce fut dans la grande forêt que les Chinois moururent. Il ne faut pas dire comment ils moururent; il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont morts, n’est-ce pas, et voilà tout; et ils allaient vers le soleil!...
Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La cicatrice a l’air d’une crête; ils sont comme des coqs noirs et méchants. Et ils mangent les hommes...
Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide. Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer...
Nul ne vit, dans la forêt. Les arbres, trop hauts, tuent les petites plantes, et les animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir, chanter des oiseaux et passer des singes en l’air. Il y a sur le sol des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur. Un autre jour, l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une chambre aimée.
Pourtant, ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte: c’était des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent vomir. Par bonheur, ils surent trouver au même endroit, dans la pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas empoisonnés; et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible qui remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête transversale épineuse, et des yeux--des yeux tout en or vivant! Une espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle marcha.
C’était un crapaud.
Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.
Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger. Mais cette bête lui faisait peur, et, comme il cherchait une longue branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria:
--Ne le tue pas! Il est si vieux! C’est le Dieu de la forêt...
Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même, Il était sale, humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant, hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux!
Pourquoi était-il resté là, insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu?...
Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.
Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente, dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil? On ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile de chauve-souris...
Un jour, des flèches sifflèrent. Frêles comme des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant.
C’étaient les nains de la forêt qui défendaient leur empire...
UNE PETITE FEUILLE
_(Fragment)_
--Quand un indigène a été, lui ou les membres de sa famille, victime d’une série d’accidents bizarres, répétés, mortels,--épidémies, assassinats, assauts de bêtes féroces,--il devine, ou plutôt il connaît, à n’en pas douter, que le mal est sur lui, l’assiège et le domine. Ne croyez pas qu’il se figure un démon, un être invisible mais ayant une forme, une stature, des organes. Non pas: c’est un spiritualiste, un pur, un vrai spiritualiste, que ce noir que vous considérez comme appartenant à l’une des races les plus dégradées du monde, cet homme à museau de bête, aux incisives limées en pointe, qui mange la viande pourrie des hippopotames repêchés dans les fleuves, morts depuis quinze jours, et parfois de la chair humaine! C’est un spiritualiste, je vous le répète: il croit à une force du mal sans forme, sans os, sans matière, sans dimensions, qui peut s’étendre jusqu’aux confins de l’horizon et agir partout à la fois, ou se resserrer dans un espace aussi étroit que la tête d’une épingle. Alors il fait venir le sorcier, le sorcier qui peut guérir, le sorcier qui sait, qui voit avec les yeux de l’esprit les choses de l’esprit, le sorcier qui, par des enseignements reçus dans de véritables collèges de magie, cachés au fond des forêts et dont nul n’approche, peut vaincre, peut contraindre et lier ces choses. Je ne vous décrirai pas les cérémonies de déprécation: elles varient suivant les lieux, l’esprit mauvais qu’il faut combattre, les méthodes--car elles ne sont point partout les mêmes--inculquées dans ces singuliers gymnases de la science noire. Ce qu’il faut que vous sachiez,--sans y croire, bien entendu,--c’est qu’il vient un moment où l’esprit mauvais est conquis: il est là, dans la main, parfois dans la bouche ou dans le souffle de l’opérateur.
C’est alors qu’une dernière conjuration le force à s’enfermer dans l’objet que le sorcier désigne: une pierre, une simple feuille, qui contient toute sa perfidie. Cette pierre ou cette feuille, on la cache dans une statuette pareille à celle que vous voyez, et qui en est le gardien, le geôlier, si vous aimez mieux. Mais ce geôlier, pour plus de sûreté, on l’enterre au loin dans la brousse--ou bien on le noie: il gardera sa proie avec lui, éternellement.
--Et si elle échappe à ce geôlier?
--Ah! dame! fit Hédiot, alors, c’est l’histoire du _genni_ des _Mille et Une Nuits_. Quand on le laisse sortir de sa bouteille, il reprend sa liberté--sa liberté et sa puissance.
--Et, continua Pirotte, qu’est-ce qu’il porte sur le ventre, le bonhomme-geôlier qui est là? Une pierre ou une feuille?
--Je n’en sais rien, répliqua Hédiot d’un air indifférent. J’ai gardé cette statuette pour la faire photographier: ça deviendra une planche dans un de mes bouquins. Je n’y attache pas d’autre importance.
--Mais, insista Pirotte, ému de curiosité, est-ce qu’on peut regarder?
--Si vous voulez.
Avec la pointe de son canif, Pirotte fit sauter la petite lamelle de mica qui couvrait le tabernacle.
--C’est une feuille, dit-il. Et comme elle est restée verte! On dirait qu’on vient de la cueillir.
--Le perfide esprit qu’elle contient l’aura conservée, fit Hédiot en riant.
--Ou plutôt le manque d’air... N’importe, je serais curieux de savoir de quel végétal elle provient.
--C’est une feuille de palétuvier, affirma Hédiot avec décision.
--De palétuvier! Mon cher, vous n’errez jamais, sans doute, quand il s’agit de magie imitatoire. Mais vous sortez de votre domaine: ça, une feuille de palétuvier!
--Et vous, le botaniste, qu’est-ce que vous en dites?
--Moi, je... C’est une monocotylédonée, sûrement, mais... Permettez-moi donc de la garder quelques jours. J’y regarderai de plus près, au laboratoire du muséum.
--A votre aise, dit Hédiot, à votre aise... Mais dites donc, pourtant...
--Quoi?
--... La force du mal, vous savez, la force qui est dedans?
--Allons donc! fit Pirotte. Est-ce que vous croyez à cette histoire-là?
--Vous ne voudriez pas! répondit Hédiot. Pourtant, l’homme qui me l’a rapportée y croyait, lui: il avait vécu quinze ans au Gabon.
--Oui, dit Pirotte, ça donne la couche, comme ils disent...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’était l’habitude de Pirotte et de Mme Hédiot, quand ils se quittaient, de ne pas sortir ensemble du petit rez-de-chaussée de la rue Bériaud. Pirotte partait le premier. Il embrassa son amie une dernière fois avant qu’elle remît sa voilette, et s’éloigna en fermant la porte derrière lui. Dans la rue, il s’aperçut qu’il pleuvait.
--Voilà bien ma veine, songea-t-il; ce temps-là va me coûter une voiture!
La modestie relative de ses ressources lui imposait l’économie. Mais il se résigna et se mit à courir sur la chaussée, hélant les fiacres et les automobiles. Un autobus, d’une allure impétueuse, arriva sur lui comme un projectile.
--Imbécile! cria le chauffeur.
Pirotte était conscient de la souplesse et de l’élasticité de ses muscles. Il coula sur cet homme injurieux un demi-sourire assuré et bondit sur sa droite. L’autobus devait passer à sa gauche; il avait tout son sang-froid, il l’avait calculé dans un éclair, le mouvement qu’il fallait accomplir. Mais l’autobus dérapa sur la chaussée glissante, fit une embardée, arriva sur lui, formidable, terrible, inévitable.
--Nom de Dieu! cria le chauffeur en bloquant ses freins.
Il était trop tard, Pirotte sentit l’énorme roue de bois et de caoutchouc bardé de fer lui broyer l’épaule. Et il n’éprouva rien, aucune douleur, uniquement l’impression mécanique de cet écrasement. Il eut toute sa lucidité, une effroyable lucidité, pour penser: «Si la roue ne s’arrête pas, elle va me passer sur la tête!»
Et la roue lui passa sur la tête.
LE FLEUVE ROUGE
C’était sur la route de ravitaillement, entre le poste de Po-Lou et Lao-Kay. Des ruisselets clairs dégringolaient la pente en faisant sonner les cailloux de leur lit; l’élan simple, droit, agile, de bambous gigantesques et grêles jetait dans l’air de l’exaltation et de la joie; et plus loin, bien au-dessus de nous, escaladant des falaises calcaires, grises et bleues, de grands arbres dressaient leurs troncs blancs, lisses comme des colonnes. Quand il n’y avait plus de bambous, les bananiers sauvages envahissaient la terre montueuse. Autour de leur tige ronde, molle et si pleine de sève qu’il en sortait tout de suite une bave claire quand on y enfonçait sa canne, leurs énormes feuilles s’enlevaient symétriquement pour entourer la hampe retombante d’une fleur plus longue que le bras, d’un rouge sombre, riche et chaud comme le velours d’une bannière de procession; et, sur cette grande fleur tranquille, on eût dit d’autres fleurs plus petites, plus rouges, presque écarlates, tremblotantes: c’étaient de petits oiseaux qui s’envolaient tous ensemble quand nous passions, des oiselets ivres de miel! Le sol noir sentait la décomposition, la fécondité, les graines qui germent et les insectes--car les insectes aussi ont leur odeur, quand darde le soleil d’été, et que leurs myriades presque invisibles, au milieu des herbes, et dans l’air sonore, et dans la terre sourde, volent, rampent, chassent, dévorent, aiment, chauffent leurs œufs et leurs chrysalides.
Plus loin, au delà des végétations qui déferlaient, c’était le fleuve Rouge, large déjà comme la Seine, fougueux, hoqueteux de rapides, sali des argiles sanglantes arrachées aux rocs pourris des hautes terres, qu’il portait vers le sud, là-bas, jusqu’au delta du Tonkin populeux; et de grandes jonques chinoises faisaient effort pour le remonter. Lourdes, vastes, basses, patiemment elles allaient amont, aidées à la fois par une voile de paille tressée et par les rotins ferrés d’hommes qui couraient perpétuellement de l’avant à l’arrière, agiles, patients, infatigables, la peau d’un jaune qui tirait sur le noir et le roux, si courbés qu’ils avaient l’air de marcher à quatre pattes, et tout rapetissés par la distance.
--Ce n’est pas laid, tout de même, le fleuve Rouge, d’ici! fit Barnavaux.
PRINTEMPS
C’était une présence. Je le sentais près de moi, depuis quelques jours. Invisible et bienveillant, il planait, frôlait, enveloppait. Au fond, je n’ignorais pas qu’il dût arriver. Chaque année, tôt ou tard, il vient; mais je ne sais comment; c’est toujours par surprise; et il est si fort, avec son air très doux, qu’il vous écrase. Les gens font ce qu’ils peuvent pour s’occuper d’autre chose; il y a des grèves, il y a des révolutions, il y a des armées en marche et des bateaux d’acier qui bougent. On voudrait croire que c’est l’important; on ne saurait. On sent dans tout son corps que cela n’est qu’une apparence; la vérité, la seule vérité à laquelle on pense, c’est qu’il est revenu. Je vous parle du printemps.
Les premiers à savoir qu’il est chez nous, par un phénomène mystérieux, ce sont les objets inanimés... J’ai eu une petite amie, une très petite amie: elle n’avait que treize ans. Mais ne pensez pas à mal, j’avais moi-même le même âge. Elle allait à l’école communale, dans un faubourg de Paris, et on lui donna un jour un devoir de style à composer sur le printemps. Elle me le fit lire. Je vois encore son écriture anglaise, qui était maladroite et enfantine. Et voici comment elle avait débuté: «C’est le printemps; alors toutes les tables se mettent à sortir à la porte des cafés». J’étais un petit garçon qui avait déjà lu trop de livres; je ne possédais plus que des idées littéraires sur le printemps, mon esprit était faussé: cette manière de parler me parut choquante. Aujourd’hui, je la juge au contraire toute remplie d’un sens profond: quand le printemps va venir, les tables de café le savent, et elles sortent toutes seules pour prendre l’air. Il fait encore très froid; le ciel est gris; tout le monde s’ennuie. Mais elles ont été renseignées par un instinct très sûr; elles sortent bravement et font des signes aux panamas de Guayaquil, qui ont sauté de leur boîte pour se précipiter à la devanture des chapeliers.