Chapter 13
Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux mains.
Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.
--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est passé après votre départ.
Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis levant la main:
--Avant tout une question, je vous prie, monsieur.
--Dites, mon ami, dites.
--Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle Belmonte et de cet homme?
--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but aurais-je agi ainsi?
Le colonel ne répondit pas.
--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de manière à la ménager autant que possible.
XIX
Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.
Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.
Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que c'était par discrétion.
--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une autre affaire.
De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.
Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était conclu.
Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait rencontrer.
En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans toute sa personne.
Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.
Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils sortirent.
--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement.
--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.
--Réussi?
--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes d'affaires.
--Ne soyez pas trop modeste.
--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il été bien insuffisant.
La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.
--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.
--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de chant.
--Ah! vraiment?
--Mon Dieu! oui.
--Et comment cela?
--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!
--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.
--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a entendu.
Le colonel assistait à cette scène?
--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.
--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se passait cette scène.
--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée.
--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement combiné.
--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le store...
--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme.»
--Et il est sorti simplement, dignement.
--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.
--Voilà qui est assez crâne.
--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.
--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?
--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus original encore.
--Voyons.
--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.
--Ils partent?
--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus simple.
La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète.
Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de la salle.
Était-ce possible?
--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris?
--Parbleu! avec les diamants du colonel.
--Et en laissant ses créanciers derrière lui.
Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.
Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre.
Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine Chamberlain.
En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.
Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer.
Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas écrit.
La marquise se retira déconcertée.
N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe d'Ida?
XX
Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce mariage était rompu.
Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.
Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.
Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit et son coeur.
Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.
Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient de lui.
Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.
C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce _tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il était.
Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.
En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.
--Eh bien! mon cher colonel!
--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel.
--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?
--Qui est indiscret?
--De vous adresser une félicitation?
--Et à propos de quoi, je vous prie?
--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.
Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point inquiété.
Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.
Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant presque violence:
--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.
--Et pourquoi cela, monsieur?
--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.
--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.
--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je répondre?
--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.
Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.
Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?
A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en échange?
Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens!
Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.
Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il était.
Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.
En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors!
En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.
Il poussa la porte.
Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui travaillait.
--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!
Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.
--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des nouvelles d'Antoine.
--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.
--Voici la lettre, dit Michel.
Mon cher Michel,
Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.
J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.
Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en Allemagne.
Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.
Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les connaître.
Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.
Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.
De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a été la révolution française.
Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.
Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.
Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.