Chapter 12
--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les choses du théâtre....
--Oh! bien peu.
--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire qu'elle serait ma femme.
--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita envers vous?
Beio hésita un moment, puis il se décida:
--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que, n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.
--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement pris par Carmelita?
--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre concours.
--Que faut-il faire? Je suis à vous.
Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.
--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le baron.
Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.
Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
--Vous me refusez? dit Beio.
--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. Écrire est bien, mais parler est mieux.
--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?
-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec Carmelita?
--Vous feriez cela?
--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.
--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt!
XVII
Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.
Et cependant il ne l'avait pas prise.
Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se présentait si belle?
Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.
Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne pas réussir?
Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et Beio.
A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et triomphant!
Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.
Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, Beio et le colonel.
Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute liberté.
Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement en face les uns des autres.
Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés.
Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des stores.
Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.
On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.
Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.
Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.
Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.
--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
--Oh! papa.
--Chut!
Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il en avait dit assez.
Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se gardent.
--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron une légère modification:
--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un arbuste?
Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui devait frapper cette attention.
--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse de lettres.
Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du Colisée.
Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.
Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.
Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.
Tout était prêt.
XVIII
Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands capitaines.
Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste était aux mains de la Providence.
Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir bien méritée.
C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?
Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au hasard.
Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.
Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en bas.
Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.
A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures précises.
Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son espérance.
--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à craindre, liberté absolue.
A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au dehors.
--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.
--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.
L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller chercher le colonel.
Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.
Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.
Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir pour se rendre rue du Colisée.
--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez vous, dit le baron.
Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux heures cinquante minutes.
Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:
--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.
Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses de lettres.
C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui les avaient écrites.
En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.
Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour la tourner.
Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.
Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six minutes pour être bruyant.
Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
Le baron se montra vivement contrarié.
--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.
--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.
--Sans doute, mais....
--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.
--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez savoir.
--Si vous vouliez....
--Quoi donc?
--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.
--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en jeu.
--Alors je vous ferai cette lettre.
--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume pleine d'encre.
--Volontiers.
Il était deux heures cinquante-huit minutes.
Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.
Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.
A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer et un verrou glissa dans une gâche.
Beio était entré derrière Carmelita.
Instantanément un cri retentit:
--Lorenzo!
Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle de Carmelita.
--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
--Ici!
--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.
--Et quelle explication voulez-vous?
--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.
Le baron le retint par le bras:
--Écoutez, dit-il.
Mais le colonel se dégagea.
--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?
Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le remonta.
Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers Beio.
--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.
Puis, revenant à Carmelita:
--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme.
Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le salon.
Alors, s'adressant au baron.
--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait ouvert la porte.
XVIII
Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du colonel, ses paroles et son départ.
Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des flammes.
--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.
Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.
--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le baron par un geste tragique.
Puis, détournant la tête avec dégoût:
--Lorenzo! dit-elle.
A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.
Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.
Il s'avança d'un pas vers elle.
--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.
Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le mépris le plus profonds.
Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.
--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?
Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.
Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans cette entrevue?
Il entra chez elle.
Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui donnait sur le jardin.
--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard!
--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?
--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi bon?
--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.
--Que s'est-il donc passé?
--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle Belmonte.
--Rompre! en si peu de temps!
--Quelques paroles ont suffi.
--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?
--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire qu'il m'adressera cette demande.
--Quelles raisons, cher papa?
--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.
--Ah! papa!
--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.
--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; je n'ai pas changé.
Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.
Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.
Il lui fallait voir le colonel.
A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.
Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.