Ida et Carmelita

Chapter 14

Chapter 143,902 wordsPublic domain

Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses deux petites filles.

Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous sommes pleinement heureux.

En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux français.

Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.

ANTOINE.

Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.

--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais savoir.

--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.

--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?

--Une dame de mes amies? Et qui donc!

--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, voilà tout.

Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.

XXI

Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:

--Que faire maintenant?

Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but.

Comment prendre la vie?

Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?

Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement qu'il désirait aller?

Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.

Autant rester à Paris.

La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.

Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là.

Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les yeux.

Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on avait le pressentiment que demain n'existerait pas.

Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de noir.

On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.

Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France était tranquille, le gouvernement était fort.

Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.

Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.

On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi réussies.

Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.

Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.

Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.

--Quel estomac! disait-on.

On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.

Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?

Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les battements de son coeur: celui de Thérèse.

Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné rue de Charonne.

Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de marteau.

Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.

En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.

A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?

Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de mystérieux?

Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.

Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis en avant.

Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de soulagement:

--Enfin, tout n'est pas perdu!

Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux mains ouvertes.

--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.

Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.

Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.

Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait à rester.

Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.

--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le _Volkstaat_?

Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la referma aussitôt et parut chercher.

--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.

--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les ouvriers.

--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi.

Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible:

--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre moi?

--Mais, comment pouvez-vous penser?...

--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire?

--Écrivez, je vous prie.

--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.

Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.

Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.

Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le pays.

La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et tourmenté.

Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police à les trouver.

Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.

Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du gourmet.

Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables. Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus tard.

Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui il était.

De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.

XXII

Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus fréquents.

Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.

D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.

En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable que le silence et la solitude.

Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.

Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de choses et de personnes.

Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se faire valoir les uns les autres.

Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.

Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.

Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes remarquables.

A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.

Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.

Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas citoyens des États-Unis?

Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces litanies:

--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?

On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à la race germanique.

Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole.

--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.

Les rires recommencèrent de plus belle.

--Et les soldats? dit le colonel agacé.

Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.

Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, et tout le monde garda le silence.

--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, c'est que nous avons peur d'elle.

Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.

--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.

Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.

Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.

Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus jeune.

Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié fraternelle.

Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé.

Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.

Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse passionnée.

Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.

Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.

Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.

--Vous allez là? dit-il.

--Oui, je vais faire une visite au baron.

--Et à sa fille?

--Et à sa fille.

--Alors c'est vrai?

--Qui est vrai?

-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?

A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.

--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser.

--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement d'impatience que je suis fâché contre vous.

Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.

--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.

--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis, n'est-ce pas?

Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les autres».

Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche? Il fallait en finir.

Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir même.

XXIII

Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le colonel, c'était chez sa fille.

En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.

Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.

Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du bonheur qu'elle donnait.

Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique.

Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa pipe.

Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?

Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.