Huit gouttes d'opium

Part 9

Chapter 93,808 wordsPublic domain

--Je suis donc à la mer depuis un mois avec mon épouse, ma fille et différents animaux dont trois chiens; trois chiens malades et qui ne crèvent pas. Ces bêtes répondent aux noms glorieux de Bayard, Lucrèce et Prince-Royal; mais, moi, je les nomme Hindenbourg, Messaline, Ravachol et je suis encore au-dessous de la vérité. Grâce à cet ingénieux stratagème, je puis les injurier autant qu’il me plaît lorsque je les promène, sans encourir la juste réprobation des foules... Hindenbourg, c’est le matin, au point du jour que, sur l’ordre du vétérinaire, je dois lui faire parcourir une assez longue distance! Sans quoi, il aurait des maux d’entrailles!... Hein! que dites-vous de ça?... J’ai essayé quelquefois de l’attacher afin de me promener librement ou de me rafraîchir avec de vieux amis... J’ai essayé de le battre, de le faire écraser... Toujours je m’en suis repenti! Il trouve le moyen de me dénoncer, monsieur! C’est un affreux mouchard, je crois avoir eu déjà l’avantage de vous le dire... L’après-midi, mon épouse et ma fille vont à la plage; moi, non! Je sors avec Messaline; je la promène à petits pas par les chemins ombreux, derrière la gare aux marchandises. Et, à la tombée du jour, c’est le tour de Ravachol... Telle est, cher monsieur, la vie d’un honnête homme quatre fois décoré et auteur de plusieurs mémoires remarqués. Mon épouse prétend qu’il n’est plus de mon âge de nager; en maillot, je serais, paraît-il, ridicule et quelque peu indécent. Il y aurait beaucoup à dire contre de semblables propositions, mais à quoi bon? Puisque, de toutes façons, je n’aurais pas le temps de me baigner... Je vous prie d’agréer mes excuses les plus sincères, monsieur! Je vous raconte mon histoire et mon histoire ne vous intéresse sans doute point... mais je suis un homme assez malheureux et parler soulage.

Isidore dit:

--J’ai plaisir à vous écouter. Bien que nous n’ayons pas les mêmes goûts, je vous comprends et je compatis à vos peines. Mais, que voulez-vous, monsieur, il faut être raisonnable: chacun, ici-bas, porte sa croix.

Le bonhomme montra quelque curiosité.

--Eh! quoi! monsieur!... auriez-vous comme moi, dans votre vie, des tortues, des chats, des écureuils et les chiens les plus sordides?

--Non! répondit Isidore; Séraphine, ma jeune amie, ne s’attache qu’aux porte-bonheur en émail bleu, aux échantillons de soierie et aux poissons rouges.

M. Pioutre leva une main vers le ciel.

--Les poissons rouges! Que ne suis-je poète pour célébrer comme il convient ces gracieuses et sympathiques bestioles! Monsieur, vous n’avez pas le droit de vous plaindre! Vous n’en avez pas le droit!

Isidore ne se plaignait point; il trouva cependant plaisant que ce bonhomme prétendît toujours l’emporter sur lui, même sur cette question du malheur.

--Parbleu, monsieur! dit-il, tout cela dépend des idées et des goûts de chacun. Après tout je ne vous trouve point tant à plaindre avec vos chiens... j’aime les chiens, moi, monsieur; j’ai chez moi, à la campagne, deux griffons à poil dur.

A ces paroles, le bonhomme se leva et dit:

--Béni soit donc le hasard qui me fit diriger en ces lieux mes pas incertains! Je vous prie, cher monsieur, d’agréer mes remerciements anticipés... J’aperçois, sur la plage, un vieil ami qui cherche des coquillages: pour me permettre d’aller librement le saluer, voulez-vous avoir l’obligeance de tenir un instant la laisse de ce brave chien?

--Bien volontiers! répondit Isidore qui ne savait pas refuser.

M. Pioutre lui mit la corde entre les doigts et s’éloigna allégrement en fredonnant un joyeux petit air.

--C’est très joli, tout ça! pensa Isidore au bout d’un moment, mais voici le soleil qui monte; Séraphine, qui est matinale, ne va pas tarder à se réveiller... Si je m’attarde trop, elle me chantera quelque chose!

Il attendit longtemps, non sans impatience, le retour de M. Pioutre. M. Pioutre ne semblait nullement pressé de revenir. Près du chercheur de coquillages, il gesticulait, levant les bras, montrant la mer, montrant Isidore, se tournant enfin vers la ville.

--Ah çà! mais!... Je crois bien qu’ils vont prendre un verre!

M. Pioutre entraînait en effet son compagnon vers une petite guinguette dont la devanture venait de s’ouvrir. Voyant cela, Isidore marcha vivement afin de couper la route aux deux amis.

--Monsieur Pioutre, je vous ramène Hindenbourg, car j’ai par là quelque affaire...

Avant de prendre la corde, M. Pioutre fit les présentations.

--M. Duribouc, propriétaire, chasseur et joueur de manille aux enchères... Mon ami, M. Arrivé, amateur de coquillages.

Alors, l’ami Arrivé, sans plus tarder:

--J’aime moi aussi la manille aux enchères... mais le matin, généralement, je cherche des coquillages... Il y a vingt ans que je cherche des coquillages pendant les vacances... C’est pour ma femme: à la maison, elle en met partout... Elle est très douce; nous n’avons pas d’enfants.

Il ajouta en riant, sans ombre de méchanceté:

--Ainsi, votre nom est Duribouc? c’est drôle!... moi je m’appelle Arrivé... ça vous étonne?... Je ne suis pas pupille de l’Assistance... Ah! pardon!... Je suis un blond aux yeux bleus. Du côté paternel, j’ai pour ancêtre un charpentier hollandais... Je ne vous dirai pas son nom, vous ne le retiendriez pas... Les Hollandais ont des noms à coucher dehors, des noms qu’un Français ne peut pas prononcer... Alors, quand mon ancêtre est arrivé au pays, quand il y est ar-ri-vé... Vous saisissez? C’est rigolo, hein?

--Oui, dit Isidore, c’est assez amusant... mais j’ai un rendez-vous important. Messieurs, veuillez m’excuser...

Il mit la corde entre les doigts de M. Pioutre et s’en alla bien vite. Il pensait:

--Je serai en retard pour le café au lait... Bon Dieu de bois! Séraphine va m’en conter pour deux sous!

Et il n’en menait pas large.

* * * * *

Isidore se trompait. Séraphine ne lui conta rien du tout ce matin-là, du moins dans les formes ordinaires, pour la bonne raison qu’elle était partie. Cependant, elle avait eu la politesse d’expliquer sa conduite. Une lettre était posée sur la table de la salle à manger à côté du déjeuner refroidi. Isidore ouvrit cette lettre et lut:

«Monsieur,

«Ayant acquis de mes propres yeux la preuve de ce que je soupçonnais depuis longtemps, je pars! Je me joins, à l’instant même, aux jeunes touristes qui vont aux Iles pour une excursion de deux jours. A l’heure où vous lirez ces lignes, je serai loin. J’espère que vous me saurez gré de vous laisser votre liberté, cette liberté que vous employez à des fins honteuses, mais sans doute profitables.

«_Signé_: Une malheureuse dont le cœur est brisé.»

La malheureuse avait ajouté en post-scriptum:

«Ne pouvant accepter un argent dont je ne connais point l’origine, je n’emporte pour ce voyage que les quarante francs qui m’appartiennent en propre.»

Quarante francs! mais le seul voyage coûtait trente-cinq francs!... Comment ferait-elle pour manger, boire et dormir pendant ces deux jours? Isidore pâlit et s’abîma en de tristes réflexions.

--Monsieur ne mange pas? observa innocemment Monique, la vieille bonne.

Isidore avala son café au lait, mais ce café au lait lui resta en bouillie sur le cœur.

--Mais enfin, pourquoi diable est-elle partie? Qu’a-t-elle à me reprocher? Je veux être pendu si je devine!... Le savez-vous, Monique?

La vieille ferma un œil et l’autre parut vraiment canaille.

--Madame s’est levée de bonne heure et elle est allée derrière vous, vers la plage...

--Eh bien! après?... Je veux être crucifié...

--Alors madame aura sans doute vu monsieur qui promenait le chien de l’aut’ dame...

--Quoi? quelle dame?

--Une vieille dame millionnaire qu’est inconséquente avec les jeunes gens... C’est ce que disait Madame!

Certes, Isidore commençait à s’habituer aux injures. Il était entraîné et s’attendait au pire. Pourtant cette fois, il demeura béant...

--Tout cela, dit Monique, avec une hypocrite pitié, tout cela est bien ennuyant!

--Vous, fichez-moi la paix! hurla Isidore.

Aussitôt, il fut étonné de son audace et la regretta. Car, s’il lui arrivait à présent de penser brutalement et par gros mots, il n’en croyait pas moins toujours de son devoir de suivre les règles de la civilité puérile et honnête, surtout à l’égard des femmes.

Mais aussi, Séraphine exagérait, voyons! Depuis certaine heure de folle ivresse où Isidore lui avait donné en toute propriété et irrévocablement sa ferme du Noyer-Rouge--trente hectares de bonnes terres avec les bâtiments d’exploitation et un pavillon de chasse--cette ingénieuse enfant avait trouvé mille façons inédites de montrer sa reconnaissance. Isidore en avait vu véritablement de toutes les couleurs. Son malheur lui coûtait si cher que, longtemps, il avait refusé d’y croire. Maintenant, il n’en pouvait plus guère douter. A trente-cinq ans, pourvu de rentes solides et d’une âme douce, il avait, certes, rencontré plus d’une fois l’ingratitude humaine. Il avait fait la guerre en qualité de simple soldat; emmené prisonnier chez les ennemis, il s’était trouvé, en certain camp de représailles, sous la coupe d’assez remarquables saligauds. Cependant il avait beau chercher dans sa mémoire, jamais il n’avait été manœuvré de la sorte, jamais personne ne l’avait mis si bas; non, jamais!

--M’accuser d’un tel crime! oser prétendre que je mangerais de ce pain-là, moi!... malgré mes rentes et mes convictions religieuses!... Et, par-dessus le marché, elle est partie avec quarante francs! Quarante francs! par les temps où nous vivons!... Sacré tonnerre du bon Dieu de bois! qu’ai-je fait pour mériter ça?

Ce qu’il avait fait? Parbleu, il le savait bien! Séraphine le lui reprochait assez souvent! et aussi sa conscience depuis que l’affaire allait mal... Pourquoi avait-il abusé de ses avantages physiques pour détourner de ses devoirs cette enfant innocente, élevée dans la crainte de Dieu et des hommes au sein d’une famille qui vivait selon les principes les plus rigoureux?...

Isidore, il est vrai, avait perpétré son crime sans préméditation et le plus aisément du monde.

Il se revoyait entrant, sans penser à mal, dans une banque pour y toucher quelque argent. Au guichet «Coupons», une jeune fille qu’il ne regarde même pas. On lui remet un bordereau... ça va bien!... Il prend le bordereau et passe à la caisse... Mais l’étourdi a oublié son portefeuille: la jeune fille le rappelle. Il la voit alors, il voit ses yeux candides, si brillants, si beaux!...

Le soir même, la rencontrant par le plus grand hasard dans la rue, au coup d’œil qu’elle lui lança, il comprit qu’elle l’aimait. D’ailleurs, avec l’ingénuité de son âge, elle lui avoua en pleurant qu’elle l’avait remarqué depuis longtemps. Alors, lui, sans vergogne, abusa de la situation.

Depuis... Ah! depuis!... S’il avait déshonoré la petite comptable, elle le lui avait rendu! avec tous les intérêts capitalisés!... D’abord, elle avait carrément refusé le mariage; pourquoi? le diable peut-être le savait. Malgré cela, elle était venue s’installer chez Isidore, dans la chambre même où ses vénérés parents avaient fermé les yeux. En pleine campagne, parmi une population réputée pour la pureté de ses mœurs, elle avait apporté ses parfums violents et ses robes décolletées jusqu’au délire. Mieux! ne s’était-elle point imaginé d’amener avec elle joyeuse compagnie! Plus d’une fois, Isidore avait dû héberger de petites camarades de la comptable et quelques jeunes lascars, aimables certes, mais sans foi ni vertu et, d’ailleurs, communistes au dernier point.

Les résultats ne s’étaient pas fait attendre. Isidore avait vu se fermer toutes les portes des maisons amies. Sa famille ne le recevait plus; ses voisins lui refusaient le droit de chasse. Quant à jouer à la manille avec ses pairs en fumant une bonne pipe, il n’y fallait plus guère compter; car il n’avait plus de pipe, premièrement; et, ensuite, ses pairs l’évitaient. Si l’envie de perdre une partie le tenaillait par trop fort, il lui fallait, pour trouver des partenaires, s’adresser à des étrangers ou bien à quelques-uns de ces personnages déconsidérés que l’on trouve par tous pays et qui s’en fichent un peu.

Le séjour à la mer, exigé par Séraphine au moment de l’ouverture de la chasse, naturellement, évitait à Isidore la honte d’être montré du doigt, mais présentait d’autres inconvénients non moins graves. L’exiguïté de cette villa Roméo multipliait les points de contact. Nuit et jour, à toute heure, Séraphine tenait Isidore à portée de ses griffes. Avec cela, gentille quelquefois, s’amusant à faire camarade. A ces moments-là, Isidore s’épanouissait, buvant du lait... jusqu’au rapide et traîtreux coup de patte qui le ramenait à la réalité. Guerre d’usure, la plus déprimante de toutes les guerres. «Je le grignote,» disait cet ange aux amis de son ami.

--Mille tonnerres du bon Dieu de bois! je veux finir au bagne si quelqu’un devine la raison de tout cela! De deux choses l’une: ou bien elle devient folle, ou bien c’est moi... Enfin! ça changera peut-être un jour...

Isidore ouvrit le catalogue d’une fabrique d’armes que le facteur venait d’apporter. Il lut les «conseils aux débutants», compara la valeur des différentes poudres d’après les résultats constatés au banc d’épreuves. Et ses pensées, comme une volée d’oiseaux nostalgiques, partirent pour la belle aventure... Il revécut les heures incomparables de certains matins de septembre! d’un brodequin bien suiffé il foula l’herbe mouillée de rosée! la pipe au bec et bourrée de vrai tabac, il respira ton frais arome, ô lande! Dans une petite auberge, il but un fort coup et mangea effroyablement!... Pan! Pan!... Ayant touché du second, il cria: Taïaut!... Vainqueur! Cyrano!... Taïaut! là-là-là-là!... et, aussitôt, avec des abois forcenés, les oreilles retroussées par le vent de la course, passèrent comme la foudre deux grandes bêtes fauves, les griffons à poil dur...

Vainqueur! Cyrano!... Que devaient-ils penser de leur maître, à présent, les deux chers vieux compagnons? A cause de l’odeur que répandait leur niche, il avait fallu les expulser, les confier à un fermier...

Un attendrissement subit mouilla les yeux d’Isidore. Alors Monique dit:

--Monsieur a bien tort de se faire tourner le sang parce que Madame est partie sans argent! les dames comme Madame trouvent toujours le moyen de se débrouiller.

--Merci! répondit Isidore en souriant tristement; vous êtes une mère pour moi, Monique!

Dans l’après-midi, après qu’il eut mal déjeuné, Isidore alla vers la plage; puis il erra par la ville, acheta résolument une pipe et un paquet de fort tabac. Solitaire et désemparé, il but quelques bocks à la terrasse d’un café. Près de lui, des messieurs graves, mais mal embouchés, jouaient au bridge; cela le fit suer. Une glace lui renvoya son image: malgré sa pipe, il n’avait pas grand air! Alors, pour se faire rafraîchir, il entra chez un coiffeur; il s’assit en attendant son tour.

Un bonhomme dont on frictionnait le crâne continua de parler.

--Il y a des choses curieuses... Pas si fort, mon ami! très curieuses... les noms, par exemple... Ainsi, moi, pour ne pas chercher plus loin, je m’appelle Arrivé... ça vous étonne?... Du côté paternel, j’ai pour ancêtre un charpentier hollandais. Voyez plutôt: je suis un blond aux yeux bleus... Mais vous n’y êtes pas encore: écoutez-moi un petit peu... Mon ancêtre s’appelait... au fond ça n’a pas d’intérêt pour vous, de savoir comment il s’appelait, car vous ne seriez pas fichu de prononcer son nom... un nom à coucher dehors... Pas si fort, mon ami!... Quand il est arrivé au pays, personne ne pouvait prononcer ce nom; c’était gênant... alors on a dit: le charpentier Arrivé... Et moi aussi, par conséquent, je suis Arrivé... Ce n’est pas une blague, mais n’est-ce pas que ça vous fait cependant rigoler?

--Oui, répondit le coiffeur; il n’y a pas à dire, elle est bonne!... Voici, monsieur!

Le bonhomme se leva; reconnaissant Isidore, il se montra fort étonné de la rencontre, puis bien content. Ils sortirent ensemble.

--Ma femme fait la sieste; elle dort beaucoup... Moi, je ne vais pas aux coquillages pendant la soirée. Voulez-vous que nous allions vers la gare aux marchandises, _chez la belle Auvergnate_?... C’est une petite auberge qui s’appelle ainsi; on y est tranquille pour jouer aux enchères... Nous trouverons M. Pioutre, probable! Il nous fera des discours; il en a dans le bidon, mais il est honorable... D’ailleurs, si nous ne le trouvons pas, Poisramé, l’aubergiste, sera toujours là pour un coup.

Isidore dit en se redressant soudain:

--Allons sans tarder _chez la belle Auvergnate_.

Vers la gare aux marchandises, ils rencontrèrent bien M. le professeur Pioutre qui marchait à petits pas et se répandait en imprécations contre Messaline. Ils trouvèrent également Poisramé à son poste. Isidore fit monter de la bière; puis, sans l’ombre d’une hésitation, ils en commencèrent une à quatre.

Isidore, plein d’enthousiasme, prit à 47. Premier à jouer, il abattit une seule fois atout, puis, comme un grand garçon, risqua sa manille.

Ainsi, du premier coup, les trois autres virent bien à qui ils avaient affaire.

--Je vous prie, dit M. Pioutre, je vous prie, cher monsieur, d’agréer mes excuses les plus sincères... Je me vois dans la cruelle obligation d’opposer à la candeur de cette vierge la brutalité d’un atout.

--Ça! nom de d’là, c’est envoyé! remarqua Arrivé; elle est bonne!

Et cette pratique de Poisramé:

--Messieurs, puisque nous sommes entre amis, si nous prenions quelque chose d’un peu distingué... Mélanie, monte du vouvray supérieur!

--Tout de chuite! dit la belle Auvergnate.

Isidore, à la fin du compte, paya le vouvray; tout de même, bien entendu, que les autres consommations. Mais il ne le regretta fichtre point, car il s’était bien amusé.

A l’heure exquise du soir, il dîna seul, paisiblement, confortablement. Puis il bourra sa pipe et il lui apparut que Dieu était bon.

Mais lui, Isidore, était-il si bon que cela? Il fit son examen de conscience...

Séraphine lui avait reproché de sentir comme «un vieux crabe d’étalage»; mais, au moment où elle parlait ainsi, elle était encore dans la demi-inconscience du réveil... Et puis, après tout, il n’y avait rien là de particulièrement déshonorant; cela ne tachait pas... Cette expression «vieux crabe d’étalage» ne signifiait rien du tout, absolument rien; cela ne constituait pas une injure... N’importe quel tribunal eût acquitté la coupable. Et cependant, lui, Isidore, avait soudain pris la mouche. Au lieu de calmer Séraphine par de douces paroles, il était parti vers les sables de la mer, profondément vexé. Certes, la petite avait eu ensuite des torts graves! mais quand la guerre est déclarée, il faut s’attendre à des excès. Le plus coupable, le seul coupable au fond, est celui qui a commencé.

Isidore secoua tristement sa pipe éteinte et la mit en sa poche. Ah! si par quelque miracle de Dieu Séraphine eût pu revenir tout à coup, comme la réconciliation eût été agréable et facile!

--Coucou!

Isidore se dressa! De son pas léger, Séraphine entrait... Une Séraphine telle qu’Isidore n’en voyait plus jamais qu’en rêve, une Séraphine aux yeux tendres, à la bouche rieuse, aux gestes gracieux et mutins; un ange!

Elle vint à Isidore et lui tendit son front pur; puis, le menaçant du doigt:

--Vilain méchant! tu as de grands torts et je ne devrais pas te pardonner!... Pour cette fois, cependant, n’en parlons plus!

--C’est cela! n’en parlons plus! balbutia Isidore, éperdu.

Elle le fit asseoir, prit place tout contre lui; puis elle picora une grappe de raisin, si gentiment!

--Tu n’es donc pas allée aux Iles?

Non, elle n’était pas allée aux Iles... Une plaisanterie, ce voyage aux Iles! Il aurait bien dû s’en douter, voyons! Elle avait tout bonnement passé la journée chez une amie: on avait papoté, bavardé, fait la dînette, chanté... Mais on s’était bien ennuyé malgré tout, loin de son gros chéri!

--Mon pauvre loup! murmura Isidore.

Il attirait à lui le tendre visage; ses lèvres s’approchèrent des lèvres si pures. Elles s’en approchèrent mais ne les touchèrent point... Séraphine s’était soudain raidie!

--Qu’est-ce donc qui sent comme ça?

Ses narines palpitèrent; le doute, horrible, noircit ses prunelles. D’une main repoussant Isidore, de l’autre elle le fouillait. Elle trouva la pipe. Alors, ce fut simple, rapide et beau.

--Brute! sale brute! répugnant ivrogne!... Vous croyez donc que je suis née pour respirer vos odeurs de vinasse et de tabac immonde!

Elle lança la pipe par la fenêtre.

--Voilà donc pourquoi vous m’avez, ce matin, chassée de ma maison!... C’était pour vous saouler! oui, pour vous saouler! dans quelque bouge infâme, parmi la fumée des brûle-gueules et les crachats de jus de chique!... Bonne nuit, monsieur! Croyez que je regrette de vous faire de la peine, mais, malgré ma bonne volonté, je ne saurais recevoir dans mon lit une bête puante.

Ayant prononcé ces paroles hautaines, elle entra dans sa chambre et poussa le verrou.

Isidore, confus, n’insista pas...

--Ça doit être le vouvray, pensait-il; il n’était cependant pas mauvais!... Et puis, surtout, la pipe!... Aussi pourquoi ai-je acheté une pipe? Stupide! Stupide!... Mille tonnerres du tonnerre de bois!

Le lendemain matin, à une heure convenable, le coupable se présenta pour obtenir son pardon. Il ouvrit sans peine la porte, mais la chambre était vide. De nouveau, l’oiseau s’était envolé.

* * * * *

Isidore avait pris l’habitude, dont il se trouvait bien, de consacrer chaque jour quelques minutes à la spéculation pure: il plaçait des mots en carré et prenait part aux concours organisés par la grande presse.

Il accordait un peu plus de temps à l’exercice de sa sensibilité et aux cabrioles de son imagination; il lisait en effet deux feuilletons. Pour ne pas s’embrouiller, il notait sur un petit carnet, le nom, l’âge, la position sociale et sentimentale des personnages; et il y avait dans le nombre des anges purs et radieux, mais aussi de bien ténébreux voyous! Certaines intrigues où les policiers jouaient un rôle,--ce n’étaient pas les moins passionnantes--exigeaient un effort plus grand. Isidore, parfois, se voyait obligé de joindre des croquis à ses notes. Tout cela ne se faisait pas en un clin d’œil. Mais quand Isidore avait bien compris, il était content; souvent aussi, il était ému et il rêvait.

C’est à ce moment-là, que, le plus souvent, Séraphine filait, sans bruit. Cet incident se répétait, à présent, chaque matin. Elle était là, près d’Isidore; il aurait pu la voir en levant les yeux; il aurait pu la toucher en étendant la main... Et puis, tout à coup, frrt! elle n’y était plus!... Disparue, envolée, évanouie... Il ne restait plus d’elle que son parfum. Où était-elle partie? à droite? à gauche? vers la mer? vers la ville?... Monique, elle-même, n’avait là-dessus aucune idée.

A présent, Séraphine ne se donnait plus la peine d’indiquer par écrit une fausse piste. Elle s’en allait, voilà tout!... Le plus souvent, elle s’absentait ainsi pour la journée entière; quelquefois pour deux ou trois heures seulement.

Quand elle revenait, c’étaient des histoires impayables. Elle était montée au ciel, oui, monsieur! parfaitement! en dirigeable, avec des militaires... Elle avait perdu sa bourse, assisté à un accouchement... Elle arrivait comme un coup de vent, hors d’haleine, les yeux fous, prête à défaillir:

--C’est un... c’est un nègre!... dans une ruelle... une ruelle déserte... C’est un nègre qui m’a attaquée!... je n’ai dû... mon salut... qu’à la fuite!... Tiens! mets ta main sur mon cœur: il est prêt à éclater...

Isidore mettait sa main sur le cœur de Séraphine et tout allait à merveille.

Pour bien peu de temps, hélas!

Un observateur malveillant et superficiel eût pu supposer chez Séraphine le dessein secret, longuement mûri et bien arrêté, de pousser Isidore au suicide. Il n’en était rien cependant. Séraphine ne faisait que s’abandonner à son instinct; elle écoutait simplement ses voix.