Part 8
Les camarades de Camille le regardèrent et ses voisins les plus proches lui poussèrent le coude.
--Vas-y, toi qui as de l’instruction!
Camille s’avança et parla avec prudence.
--Mon capitaine, dit-il, nous vous remercions de consacrer tous vos soins à notre bien-être. Nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre; nous ne nous plaignons donc point. Cependant, puisque vous le voulez, nous avouons que nous sommes rassasiés de haricots et de pommes de terre. Les pommes de terre, d’ailleurs, sont avariées; quant aux haricots ils ont acquis, au cours des âges, une force de résistance vraiment invincible. Enfin, à notre humble avis, une tranche de gigot ferait bon effet dans le rata, au lieu et place des doigts de gants, bouts de chandelles, rameaux bénits et autres curiosités que l’on y découvre habituellement.
Le capitaine releva sa moustache et répondit soudain:
--Très bien! je vous sais gré, soldat, de cette franchise toute militaire. Je préfère, moi aussi, le gigot aux bouts de chandelles et morbleu! je ne m’en cache pas! Ceux qui ne seront pas contents viendront me le dire!... Mais!... lorsque la guerre sera déclarée, lorsque vous serez en campagne ou bien dans une ville assiégée, vous n’y regarderez pas de si près avant d’avaler votre rata!... Il vous arrivera peut-être de n’avoir à manger que vos bottes!... oui, mon garçon! que vos bottes!... Cela s’est vu dans l’histoire de France... Estimez-vous donc heureux, au lieu de réclamer comme un imbécile! Et puis, d’abord, qu’avez-vous donc eu le toupet d’insinuer? Vous ne recevez que des légumes de première fraîcheur. Les pommes de terre, si elles pouvaient parler, vous répondraient sans doute qu’elles sont moins avariées que vous ne l’êtes vous-même... et les haricots non plus ne doivent rien à personne!... Voyez vos camarades; est-ce qu’ils réclament, eux? ne sont-ils point enchantés de leur sort? Alors, quoi?... Dites-moi un peu; vous voudriez jouer à la mauvaise tête? au meneur?... Ça va bien! vous ferez huit jours de prison!
Camille comprit du premier coup. Il n’insista point. Par la suite, quand ses camarades voulurent encore le faire parler en leur nom, il s’effaça modestement.
--A vous l’honneur, chers amis!
Aussi, personne ne bougea plus. Il y eut cependant d’assez mauvais moments. Les camarades de Camille juraient entre leurs dents et leur mine s’allongeait. Camille jurait comme eux et même un peu plus parce qu’il cherchait à comprendre, ce qui le fatiguait beaucoup.
Le capitaine qui, sans doute, devinait tout ça, ripostait ferme.
--Bande de flemmards! criait-il; troupeau de goinfres! je ne sais qui me retient de vous fourrer au bloc!
Personne, malheureusement, ne le retenait!
Parfois il parlait comme un régent de collège.
--Vous vous croyez peut-être en villégiature chez des amis? détrompez-vous! Le gouvernement vous paie pour que vous vous prépariez à la guerre. Or la guerre n’est pas une plaisanterie facile. Vous ne serez donc jamais assez rustiques, assez endurcis, assez disciplinés; en un mot, vous ne serez jamais assez malheureux.
Et tous les jours, il répétait d’un air menaçant:
--Vous verrez ça quand vous ferez la guerre! Quand vous serez dans une ville assiégée, il vous arrivera de le regretter, votre rata!
Comme il parlait seul, il semblait toujours avoir raison.
A la longue, Camille finissait par croire ce qu’on lui disait avec tant d’insistance. Quand il avait de sourdes révoltes, il en rougissait et il éprouvait des remords. Vers la fin de son temps de service, il était devenu docile comme un petit caniche, un peu moins gai qu’à sa sortie du collège et beaucoup plus abruti.
Or, à ce moment-là, alors que personne, au fond, n’y pensait sérieusement, misère de misère! la guerre, tout à coup, éclata...
La guerre est une si sale chose qu’il faut être un peu dénaturé pour aimer à en parler longuement. Passons donc au plus court et disons que Camille fit son devoir comme les autres. Il ne se trouva point dans une ville assiégée et n’eut pas à ronger ses bottes. La nourriture, pourtant, ne fut pas toujours de premier choix; surtout, les repas manquèrent de régularité: Camille en souffrit d’autant plus qu’il avait l’estomac délabré à la suite de tant de privations.
Il rencontra souvent des camarades qui n’avaient jamais vécu au collège ni même mangé à la gamelle, des garçons élevés à la diable par des parents sans souci. Ces camarades, néanmoins, se battaient bravement et le valaient bien.
Là-dessus, Camille faisait d’amères réflexions. Il baissait tristement la tête lorsque l’un de ces bons vivants disait:
--Je serai peut-être tué demain, mais bast! si ma vie est courte, du moins, je n’aurai pas perdu mon temps!
--Moi aussi, pensait Camille, je serai sans doute tué demain, mais je n’aurai pas connu le goût des bonnes choses!
Il adressa à son père une lettre un peu rude pour lui demander de l’argent. Le père, vexé, envoya des remontrances et, néanmoins, pour finir, sa bénédiction.
Camille perdit encore un peu de sa gaieté, devint presque hargneux. Il supportait mal les privations; quand la pitance était maigre ou de mauvaise qualité, il grognait. Alors, il y avait toujours par là quelque capitaine pour lui fermer la bouche.
On lui disait, s’il était au repos:
--Comment osez-vous donc vous plaindre? songez à vos malheureux camarades qui sont en ligne!... Pensez-vous qu’ils mangent tranquillement la bonne soupe chaude, le rôti, la salade et le dessert?...
Et s’il était lui-même en ligne:
--Estimez-vous bien heureux de recevoir du pain comestible et de la viande froide! si, un jour, il vous arrive d’être fait prisonnier, on vous collera dans un camp de représailles et alors, vous verrez ça! Vous n’aurez que de l’orge pourrie, des betteraves crues et quelques autres saletés, en toute petite quantité...
Ainsi, Camille se faisait toujours moucher.
Il ne fut cependant point emmené prisonnier. Il fit toute la guerre et revint avec les vainqueurs.
Son père, lui, avait profité du désordre pour amasser encore de nouvelles richesses. Mais à ce jeu, il s’était fatigué. Si bien qu’un beau jour, au moment où Camille revenait, il finit par mourir, laissant à son fils une grande fortune.
Camille se frotta les mains, passa sa langue sur ses lèvres.
--Attends un peu! murmura-t-il; cette fois, on va pouvoir rigoler!
Sans perdre de temps, il essaya de goûter aux bonnes choses. Mais voilà! il ne savait pas du tout s’y prendre; il manquait d’habitude. D’autre part, il n’avait plus l’entrain endiablé de son jeune âge. Certains plaisirs, autrefois violemment désirés, lui semblèrent fastidieux. Il était un peu abasourdi et riait difficilement. Dès les premiers moments, la bonne chère acheva de lui détraquer l’estomac. Il tomba malade.
Très embêté, il alla trouver un médecin qui avait sa confiance.
--Guérissez-moi bien vite! dit Camille; car je voudrais prendre du bon temps.
Le médecin le tripota consciencieusement, puis murmura:
--Ça sera long!
--Qu’est-ce donc qui sera long? demanda Camille.
Le médecin le regarda dans les yeux.
--Vous êtes un homme, dit-il; vous êtes même un héros; on peut vous dire la vérité... Eh bien!... mon pauvre garçon, vous avez l’estomac fichu... Trop de soupers fins, trop de vins généreux... Que voulez-vous! on ne fait pas impunément la noce; les excès se paient un jour ou l’autre... Bref! il n’y a pas trente-six façons d’y voir; pour vous en tirer sans trop de souffrances, il vous faudra suivre pendant des années un régime sévère.
--Voyons ce régime! balbutia Camille.
--C’est bien simple, répondit le médecin: Vie solitaire et tranquille... ni viande, ni poisson, ni vin, ni café, ni liqueurs... bouillon aux herbes, rigoureusement maigre, eau de Vichy, purées de pommes de terre et de haricots décortiqués.
Camille verdit, puis jaunit. Instantanément un flot de bile s’était mêlé à son sang.
Il n’en mourut point mais perdit le peu de gaieté qui lui restait encore. Et, à partir de ce moment, la joie d’autrui commença aussi à lui faire mal au cœur.
C’est ainsi que, né avec les meilleures dispositions pour rire, s’amuser et réjouir la société, Camille est devenu un triste et mauvais chien, comme feu son père.
EN SE DANDINANT
En se dandinant, ce ridicule bonhomme suivait avec une extrême application la dernière ligne de bave déposée par les flots. A chaque nouvelle vague, un bouledogue qu’il tenait en laisse sautait en arrière, mais il n’en avait cure.
Isidore Duribouc, dans le secret de sa conscience, ne souhaita pas la mort immédiate de ce vieil imbécile mais, simplement, qu’une vague énorme et discrète vînt le cueillir par les pieds pour le rouler à travers de vastes étendues.
Il faisait à peine jour et déjà Isidore sentait son cœur gonflé d’amertume et de misanthropie.
Il était cependant un garçon d’humeur égale et très douce, mais il avait une petite bonne amie qui répondait, quand il lui plaisait, au nom charmant de Séraphine; et, précisément parce qu’Isidore était d’âme très douce, Séraphine abusait du droit qu’ont les bonnes amies de rendre la vie insupportable aux pauvres hommes.
Ainsi, ce matin même, après une nuit sans sommeil, dans cette villa Roméo si chèrement louée, mais où les insectes étaient rois, Isidore s’était entendu attribuer des crimes honteux et quelques vices des moins avouables. Il demeurait encore pétrifié de douloureuse surprise que Séraphine, de sa voix angélique, ajoutait:
--De plus, monsieur, j’ai à vous dire que vous sentez le vieux crabe d’étalage et que c’est répugnant.
Ayant ainsi parlé, forte du devoir accompli, elle s’était tournée vers la ruelle. Et, bientôt, entre ses lèvres pures, un souffle léger mille fois plus doux que le parfum de l’oranger... Car, cette petite guenon, on ne sait par quelle miracle du diable, les puces la respectaient...
Alors Isidore s’était vêtu à tâtons, avait ouvert la porte, puis, recherchant la solitude, il avait marché vers les sables de la mer.
Il n’aimait nullement les bains froids. Il s’y résignait parfois, mais ce n’était que contraint et forcé par les exigences de la mode ou de Séraphine. Dans tous les cas, il eût préféré jouer à autre chose, à la manille aux enchères par exemple, bien qu’il n’y fût pas de première force et que les consommations lui restassent le plus souvent.
Pourtant, ce matin-là, il s’était décidé librement au sacrifice. C’est qu’il éprouvait le besoin de calmer l’irritation de sa peau et aussi qu’il était un peu en colère et que la mer l’agaçait à lui cracher ses vagues à la figure comme autant de défis.
Sur la plage déserte, il avait donc commencé de se déshabiller en plein air lorsqu’il vit apparaître le vieux bonhomme avec son chien.
--Après tout, pensa Isidore, je serais bien simple de me cacher pour si peu.
Il s’assit au fond d’un trou, ôta prestement son pantalon et enfila son maillot. Puis, d’une allure décidée, il s’avança vers la plate-forme d’où les plongeurs, à marée haute, produisaient leurs effets. Prudent, il n’alla point cependant jusqu’à l’extrémité de cette plate-forme. Il fit seulement quelques pas; puis, sans hésiter, d’un seul coup, brutalement, il s’enfonça au sein des flots comme un poignard.
Or la marée montait depuis un bon moment, mais sans s’emballer le moins du monde. Il y avait encore bien peu d’eau au pied de la plate-forme quand Isidore, avec tant d’autorité, plongea. Aussi laboura-t-il le sable, des mains d’abord, puis du front, puis du nez.
Dès que cela lui fut possible, il se redressa, aveugle et suffoqué. Il eût volontiers juré et proféré quelques gros mots, mais il lui fallait d’abord rejeter par la bouche et par les narines, l’eau qui lui était entrée jusqu’à l’âme. L’immense éclat de rire de la mer se prolongeait encore quand Isidore put ouvrir les yeux. Il vit, à quinze pas de lui, ce sapristi de bonhomme qui, les mains au dos, le regardait en rigolant aussi.
--Est-elle bonne, ce matin?
--Sans pareille! rugit Isidore.
Et, tournant le dos au ridicule vieillard, il affronta les vagues. Il crut de son devoir, puisqu’on le regardait, d’imiter de son mieux les gestes du parfait nageur. Accroupi, dans l’eau jusqu’au cou, il avançait par brasses puissantes; de temps en temps, il faisait la planche sur l’eau mince, ses deux mains reposant sur le sable; ou bien, agitant les bras à l’anglaise, il s’en allait vers la haute mer jusqu’au point où ses pieds commençaient à se détacher un peu trop facilement du fond.
De loin, dans la brume du matin, le bonhomme, dont il se souciait, parbleu, comme d’une vieille noix, devait être dupe.
Isidore lutta longtemps contre la fureur des flots. Il gardait la bouche strictement fermée; il but encore deux ou trois coups, mais par le nez, ce qui est bien la plus détestable façon de boire.
Le bonhomme, cependant, s’était assis sur la plage. Il observait le manège d’Isidore et semblait prendre beaucoup de plaisir. Tant de plaisir qu’il ne s’occupait plus de son chien. Celui-ci, ayant ramené sous ses pattes les vêtements d’Isidore et son peignoir de bain, avait fait sur ce tapis trois petit tours, puis s’était couché.
Isidore sortit de l’eau et le vieillard lui dit d’un air aimable, mais pourtant un peu rossard:
--Monsieur, je vous prie d’agréer mes salutations les plus sincères et les plus cordiales... J’ose espérer que ce bain matinal vous aura été profitable... Mais, permettez-moi une remarque: autant que j’aie pu en juger de cet observatoire peu élevé, vous ne savez pas nager!... Vous ne savez pas du tout nager, jeune homme! On ne me trompe pas, moi!
Isidore répondit:
--Je vous prie aussi d’agréer mes salutations; mais, avec tout le respect que je vous dois, je vous ferai observer que vous surveillez mal votre chien. Voyez, monsieur! cette délicieuse bête pourrait attraper des puces!
Entendant cela, le bonhomme se retourna avec vivacité et d’une voix basse mais terrible et qu’une haine formidable et longtemps contenue faisait trembler, il apostropha le bouledogue:
--Hindenbourg! fit-il, attends un peu, répugnant fils de cochon! bandit!
Puis, à Isidore avec l’accent de la plus ardente prière:
--Monsieur, soyez donc assez bon pour corriger cet atroce voyou! Tuez-le, monsieur, tuez-le! c’est votre droit. Vous n’auriez pas, par hasard, une matraque?... ou bien un revolver?... Hindenbourg! ici!... Regardez-moi un petit peu cette figure de bagne!... Je vous en adjure, mon charmant jeune homme, mon ami, cassez-lui sa sale gueule! L’occasion est belle; puisque vous en avez le droit, cassez-la-lui!
--Permettez que je vous laisse ce soin, répondit Isidore, froidement. Pour l’instant, je veux avant tout me vêtir, car le vent du matin me fouette durement les reins... Je dois vous dire aussi que je réserve mon opinion, monsieur!
Isidore, très digne, s’enveloppa de son peignoir et passa derrière la carcasse d’un vieux bateau de pêche échoué là.
Lorsqu’il fut habillé et qu’il eut soigneusement roulé son peignoir, il se demanda comment il allait bien pouvoir employer son temps. Il ne lui fut pas autrement désagréable de voir venir vers lui le vieillard avec son chien.
--Monsieur, je vous prie d’agréer mes excuses les plus sincères. L’affreuse crapule que je traîne comme un remords...
Isidore, souriant, interrompit:
--N’en parlons plus! fit-il rondement avec un geste magnanime.
Et il prit le pas du bonhomme qui suivait toujours, en se dandinant, la dernière ligne de bave et de varechs.
Le bonhomme reprit:
--Votre bonté, monsieur, ressemble à de la faiblesse... Mais je vous prie d’agréer mes excuses personnelles. Je me suis permis en effet de faire quelques remarques sur votre façon si originale de nager; or ces remarques, vous en êtes encore à vous demander si elles venaient d’un honnête homme ou d’un de ces vulgaires fripons comme on en rencontre tant, hélas! à notre époque. Il est bien tard pour me présenter à vous: souffrez que je le fasse cependant.
Le bonhomme s’arrêta et prononça les mots suivants, nettement scandés:
--Albert Pioutre, professeur en retraite, officier de l’Instruction publique et du Mérite agricole, lauréat de l’Académie des Belles-lettres de Fontenay-le-Comte.
Isidore, qui n’avait jamais eu que le prix de bonne conduite et de persévérance, s’inclina, fort impressionné.
--Charmé, monsieur!... très honoré!... Mon nom, à moi, est Duribouc... Isidore Duribouc... Je suis propriétaire.
--Qu’il me soit permis, monsieur, de vous en féliciter... Hindenbourg! suivras-tu, macaque?
Isidore pensa qu’il était en reste. Il en rougit.
--Je vous félicite aussi, dit-il, pour vos succès mérités auprès de l’Académie de Fontenay-le-Comte. Fontenay-le-Comte est une ville que je connais et que j’estime. J’ai chassé plusieurs fois chez un ami, du côté de Fontenay-le-Comte. Il y a du lièvre par là, et de la perdrix rouge.
--Oui, dit M. Pioutre, mais il n’y a pas la mer.
--Ma foi, répondit Isidore, moi, je me passe très bien de la mer... A vous parler franchement, la mer ne me dit rien; je n’aime pas la mer.
A ces mots, le bonhomme s’arrêta.
--Monsieur, dit-il, si vous pouviez supporter le voisinage du hideux mouchard que je tiens enchaîné, nous irions nous asseoir sur cette petite dune artificielle que les mains innocentes des enfants ont élevée.
Ils s’assirent et M. le professeur Pioutre, sévèrement:
--Vous n’aimez pas la mer... dites-moi donc ce que vous lui reprochez.
L’élève Isidore se trouva bel et bien collé. Certes il n’aimait pas la mer mais il lui semblait très difficile d’exposer congrûment ses griefs et de les classer par paquets distincts et par ordre d’importance comme il eût été convenable de le faire: primo, secundo...
Le professeur lui tendit la perche.
--Le séjour au bord de la mer serait-il préjudiciable à votre santé?
--Non! pas précisément!... mais je vous le dis, la mer m’embête.
Voyant qu’il n’obtiendrait rien de satisfaisant, M. le professeur Pioutre marqua mentalement le zéro et, à grands traits, développa le sujet.
--La mer vous embête parce que le logement provisoire que vous occupez est exigu, peu confortable et visité par de nombreux insectes... Cette ville, monsieur, est en proie aux puces... D’autre part, les paroles que vous prononçâtes tout à l’heure à propos de Fontenay-le-Comte me permettent d’affirmer que vous songez avec mélancolie aux lièvres et aux perdrix rouges: la chasse est ouverte depuis deux jours... Vous demeurez ici mais contre votre gré. C’est donc que votre épouse vous tient... J’imagine cette épouse parée de toutes les grâces et de toutes les vertus; cependant, je gage qu’elle ne vous laisse pas volontiers flâner seul sur la plage à l’heure du bain avec, en main, une paire de bonnes jumelles. Vous êtes tenu de l’accompagner; vous devez garder son peignoir bien au chaud et peut-être organisez-vous de pénibles excursions... Vous n’êtes pas libre à l’heure de l’apéritif et il vous est impossible de jouer au bridge avec vos amis... si toutefois vous avez des amis dans cette ville...
--C’est à peu près cela, dit Isidore... mais je ne connais pas le jeu de bridge. C’est à la manille aux enchères que je voudrais jouer, si j’avais des partenaires et si mon amie pouvait se passer de moi.
--Enfin, poursuivit M. Pioutre, par-dessus tout, il y a ceci: vous n’aimez pas la mer parce que vous ne savez pas nager... Moi qui vous parle, monsieur, j’ai contre la mer les griefs ordinaires et d’autres encore. Je l’aime cependant avec passion parce que je fus et j’ose le dire, je suis toujours, un nageur de première force... Ah! monsieur! la mer furieuse! la mer calme! la mer verte! la mer bleue! la mer, la mer... Je voudrais être poète comme l’était mon regretté collègue Bordier, Émile Bordier, agrégé de grammaire, pour pouvoir confier au zéphir des milliers de strophes ailées... Hindenbourg! veux-tu fermer ta sinistre gueule?
M. Pioutre tira violemment sur la laisse du bouledogue qui grondait; puis il continua en ces termes:
--Cette saloperie de chien est, avec quelques-uns de ses congénères, une des causes profondes de mon malheur. Autrefois, monsieur, je venais à la mer chaque année, pendant les vacances, avec mon épouse, mes deux enfants et une tortue, une seule tortue... Gardez-vous, monsieur, de parler ou d’écrire contre les tortues: ce sont des animaux sympathiques... Mes enfants cherchaient des coquillages et travaillaient le sable; mon épouse faisait la conversation avec quelques-uns de mes meilleurs amis; moi, tranquille, pendant ce temps, je nageais... Quand, de l’extrémité de cette plate-forme, je plongeais dans la mer écumante, il y avait foule sur la plage pour me regarder, pour m’admirer. Je nageais sur le dos, sur le ventre, sur le flanc, en grenouille, en chien, les mains à la nuque, les mains aux hanches, d’un bras, d’une jambe... Je nageais comme je voulais!... Quand il me plaisait, je faisais le mort, oui, monsieur, le mort! sans remuer seulement le petit bout du petit doigt... J’étais heureux; je savourais les rapides délices des plus belles vacances. O temps si vite enfui!... Cela se gâta peu à peu, vous le pensez bien. D’abord, mon épouse se brouilla à mort avec un de mes amis qui venait le plus volontiers lui tenir compagnie. Elle prit de l’humeur et, au premier cheveu blanc, elle se déclara jalouse--sans aucun motif, hélas! vous pouvez en croire la parole d’un ancien universitaire. Enfin, à mesure qu’elle détestait davantage l’humanité, elle se prenait à aimer les bêtes d’un amour chaque jour grandissant, d’un amour exclusif, irrésistible, furieux. Nous avions déjà une tortue comme j’ai eu l’honneur de vous le dire; nous en eûmes dix, puis des chats, des souris blanches, des perroquets, un écureuil. A présent, nous en sommes aux chiens, aux très vieux chiens, aux chiens malades, grognons, affreux. Ces bêtes-là, à la fin du compte, c’est moi qui les ai presque toujours soignées. J’eus cependant quelques mois de répit; ce fut grâce à mon regretté gendre. Car, j’ai oublié de vous le dire, ma fille Isabelle, à la fleur de son âge, parée de toutes les grâces et de toutes les vertus, épousa un charmant jeune homme qui, lui, ne savait pas nager et adorait les animaux. Je le vois encore préparant avec application les pâtées, posant les vésicatoires, lavant, brossant, épouillant! Le pauvre cher garçon! Il était marqué par le destin et, quand j’y songe à présent, je crois qu’il en avait obscurément conscience. Souvent, en effet, je l’entendis murmurer entre ses dents: «Vivement la guerre! vivement!...» Ces propos ne laissaient pas de m’étonner alors, venant d’un jeune homme si doux et qu’une boiterie légère avait d’ailleurs éloigné de la noble carrière des armes... Hélas! elle éclata, la guerre! Mon gendre, aussitôt, prit volontairement du service et partit gaiement; il ne devait pas revenir!... Ah! monsieur! pardonnez à ma faiblesse, mais je ne puis m’empêcher de verser quelques larmes...
M. Pioutre tira son mouchoir et s’en tamponna les yeux.
--Depuis le jour mille fois maudit où mon malheureux gendre quitta ma maison, c’est moi, naturellement, qui dus m’occuper des bêtes. Mon épouse les chérissait de plus en plus. Ma fille, de son côté, penchant vers ces frères inférieurs ses voiles de veuve, trouvait ainsi l’apaisement de son chagrin et le placement de ces trésors de tendresse et de bonté qui emplissent jusqu’à déborder le cœur de toute femme vraiment digne de ce nom. A vous parler franchement, j’eusse préféré qu’elle fît de la dentelle en bavardant avec les amis de son regretté mari... Mais je n’allais pas, vous le pensez bien, imposer ma rude volonté d’homme à mon enfant tant aimée et si éprouvée par le malheur.
Le bonhomme soupira profondément.