Huit gouttes d'opium

Part 7

Chapter 73,870 wordsPublic domain

Le lendemain, Placide épia ses commis, les uns après les autres. Eux aussi parlaient de lui comme si, vraiment, ils n’avaient rien eu de mieux à faire. Ils savaient bien des choses qu’ils auraient dû ignorer; en outre, comme ils avaient une belle âme, ils parlaient de ces choses avec une sombre indignation et l’on sentait bien que leur conscience allait être à bout.

Placide se trouva dans une situation fausse et plutôt embêtante. Car ces commis étaient des étrangers sur lesquels il ne savait rien d’utile et il ne pouvait, par conséquent, river leur clou, comme il aurait eu cependant tant de plaisir à le faire.

Il dut leur tendre des pièges et les faire tomber en tentation. Après bien des peines, bien des tracas, il eut enfin la satisfaction de les renvoyer tous comme des malpropres en les priant de n’y plus revenir.

Instruit par l’expérience, il les remplaça par des gens à toute épreuve, de vieilles connaissances sur lesquelles il lui serait facile, à tout moment, de fournir des renseignements précis, avec preuves à l’appui.

Les nouveaux commis se mirent à l’œuvre avec entrain. Ils n’étaient pas très au courant de leur nouveau métier, mais s’ils négligeaient certains détails, ils comprenaient admirablement les principes. Ils n’avaient point cet air préoccupé et rébarbatif qu’on voit souvent aux commis affligés d’une belle âme. Assez malhonnêtes pour être toujours polis, ils plaisaient beaucoup aux clients de _Placide et Cie_. Aussi, ces braves gens se pressaient-ils à la porte, apportant leur trésor dans l’espoir de le voir fructifier outre mesure.

Tranquillisé de ce côté, Placide pensa devoir prendre quelque récréation à l’extérieur. Mal lui en prit. Il ne put, encore cette fois, se réjouir aux dépens de ses compatriotes. En revanche, il en apprit de belles sur son propre compte!

Il écouta ses meilleurs amis, des hommes, des femmes, des vieillards qui avaient déjà un pied dans la tombe, des enfants qui agissaient sans discernement: tous eurent à son adresse des paroles désagréables qui ne l’intéressèrent pas du tout.

Des ivrognes citaient son nom en des chansons joyeuses, mais dégoûtantes; des coquettes tenaient sur la belle Hélène et sur lui-même des propos que l’on ne répète pas en bonne société.

Un jour, il écouta des joueurs: ils l’accusaient précisément d’avoir des cartes truquées et de faire sauter la coupe. Une autre fois, il écouta des médecins; à leur avis unanime, il n’en avait pas pour longtemps.

Tout cela, au fond, ne lui faisait pas bonne bouche. Et, pourtant, il ne pouvait pas s’empêcher de prêter l’oreille... On ne se fait pas soi-même et l’on se refait difficilement. Une voix intérieure commandait à Placide: marche! marche toujours sur la pointe des pieds!

S’armant de courage, il se glissa sans y être invité chez ses concurrents, chez ses ennemis même. Là comme ailleurs, on discutait sur son cas. Mais il ne s’agissait plus de plaisanteries! Ces messieurs se proposaient tout simplement de faire passer dans leurs caisses le trésor de Placide et ceux de ses clients. Pour mener à bien cette opération, on projetait de mettre _Placide et Cie_ en relation avec la justice du pays.

--Tout d’abord, prévenons les gendarmes! disait un de ces messieurs.

Placide ne voulut pas en savoir davantage; ce qu’il avait entendu lui suffisait largement pour se faire une opinion.

Il revint donc chez lui; mais personne ne put savoir quels furent ses sentiments et ses intentions. A deux voisins qui l’interrogeaient sur sa santé, il répondit: chut!... chut!... puis il s’esquiva comme un jeune homme très pressé.

Les voisins ne s’en étonnèrent pas, car il avait, en effet, fort à faire chez lui.

Profitant de son absence, les nouveaux commis s’étaient débrouillés de leur mieux. Eux aussi pensaient qu’il fallait priver Placide de ses richesses et des richesses des clients. Mais, s’ils étaient d’accord sur cette question primordiale, ils se méfiaient les uns des autres et se disputaient à l’avance pour le partage.

Placide eut tôt fait de découvrir ce micmac.

Il sut aussi que le premier commis jouait son jeu tout seul, avec l’aide de la belle Hélène. Là était le point dangereux, car la belle Hélène n’oubliait pas qu’elle avait juré de se venger.

En ces circonstances difficiles, Placide ne perdit point courage. Il trouvait l’occasion depuis longtemps cherchée d’occuper utilement ses facultés; aussi donna-t-il toute sa mesure.

Sans perdre de vue son trésor, il surveillait, d’un côté, ses concurrents, les gendarmes et les juges; de l’autre, la belle Hélène et le premier commis.

Ces derniers avaient souvent des apartés dans les petits coins; de temps en temps, pour être plus tranquilles, ils s’en allaient en bateau sur le fleuve.

--Si tu veux, faisons un rêve! proposait le commis.

--Oui! je le veux! répondait Hélène... Nous sommes deux, nous serons trois... Un homme tombe, un homme boit... Ce petit bateau a-t-il des jambes?

--J’aurai le trésor!

--Je serai vengée!

Pauvre Placide!

Le premier commis l’accablait de prévenances. Quant à la belle Hélène, elle ne craignait pas de donner publiquement à son époux les doux témoignages de sa tendresse.

Souvent Placide était invité à quelque petite excursion, à une gentille partie de canotage, par exemple. Il regrettait bien, mais impossible d’accepter: des clients attendaient à sa porte...

Cependant, le jour où les derniers clients eurent apporté leur trésor, Placide n’eut plus de bonne raison pour refuser. Il consentit d’autant plus volontiers à s’accorder cette partie de plaisir qu’il prévoyait, pour un avenir très prochain, des ennuis du côté des concurrents et des gendarmes.

Il suivit donc la belle Hélène et le premier commis. Mais, dès que ceux-ci eurent embarqué, Placide poussa le bateau de la pointe du pied et revint à la maison, car il avait, disait-il, oublié quelque chose de première importance.

Le bateau gagna le milieu du fleuve où le courant était rapide. Tout à coup, la belle Hélène et le commis se levèrent en poussant des cris d’effroi: le bateau s’enfonçait! Il disparut dans les flots écumeux, entraînant les deux infortunés qui se noyèrent sous les yeux des spectateurs impuissants...

Pendant que de courageux citoyens se mettaient à la recherche des cadavres, on alla prévenir Placide, avec tous les ménagements nécessaires. Mais, dès les premiers mots, il entrevit l’affreuse vérité. Alors, il eut une crise de violent désespoir; il roulait des yeux égarés et poussait des cris déchirants. Puis, brusquement, il parut se calmer; on put lire sur son visage une résolution farouche. Il prit sa course et disparut...

Et s’il ne s’est pas arrêté depuis ce moment-là, il a dû faire un bout de chemin!...

C’est ici la fin du récit des bons vieillards.

Et les pauvres enfants, qui dorment depuis longtemps déjà, n’ont pas l’habitude d’en exiger davantage.

Alors les grandes personnes commencent à s’inquiéter.

--Et le trésor? demandent-elles.

--Oui! le trésor, qu’est-il devenu? clament les individus cupides.

--Le trésor? Eh bien, on ne l’a pas retrouvé!...

Mais la disparition de trois personnes à la fleur de l’âge est chose plus attristante, il nous semble!

La belle Hélène et le premier commis, qui avaient été emportés par les eaux en furie, échappèrent à toutes les recherches des dévoués sauveteurs. Huit jours plus tard, ils remontèrent d’eux-mêmes, gonflés comme des chiens. On fit signe au médecin légiste qui accourut avec plaisir. Il déclara que les malheureux avaient succombé tous les deux à l’asphyxie par immersion--sans se tromper le moins du monde, l’animal!--mais il lui fut impossible de dire pourquoi le bateau avait sombré.

Ce mystère passionnait l’opinion publique. Ce qui la passionnait bien plus encore, c’était la disparition de Placide. L’hypothèse de la fugue amoureuse ayant été repoussée avec dédain, celle du crime avec horreur, restait l’hypothèse du suicide. Le disparu avait laissé, sur le parapet d’un pont, son chapeau, sa montre et une fausse dent: cela semblait bien indiquer une décision désespérée. Placide, incapable sans doute de résister à son chagrin, s’était jeté au sein des flots qui venaient d’engloutir son épouse.

Très bien! Mais son cadavre ne remontait pas!

Fallait-il donc admettre qu’il avait été entraîné vers les rapides, roulé jusqu’à la lointaine embouchure et dévoré par les monstres marins?

Pour leur part, les concurrents de Placide, ses clients, ses commis eux-mêmes, n’y consentaient point.

On mit donc sur la piste les plus fameux limiers.

Ils y sont encore.

On ne peut que leur souhaiter bonne chance. Car il est démoralisant de voir un homme s’évanouir ainsi, comme une fumée, au détour du chemin. Et l’on voudrait savoir, une fois pour toutes, si Placide mérite qu’on le pleure, ou s’il n’est, au contraire, qu’un ingénieux filou, dont il faudrait encore se méfier, en somme...

CAMILLE ET LES BONNES CHOSES

Je sais bien pourquoi M. Loubiau, le propriétaire, nourrissait mal ses gens. Je le sais, mais je n’éprouve pas le besoin de le dire. M. Loubiau est mort à présent et il n’y a aucun plaisir à dire du mal des morts puisqu’on ne peut point les faire enrager.

M. Loubiau se maria deux fois. Il avait, de sa première femme, un fils, Camille; excellente nature, aimant à rire, aimant à jouer, aimant d’ailleurs toutes les bonnes choses.

Camille mangeait avec les domestiques de son père et ce n’étaient que potages de santé, pain dur, bouillies très claires. En revanche, les repas étaient fort gais; on jouait de bonnes farces, on riait beaucoup. S’il fallait raconter toutes les plaisanteries de ces joyeux domestiques, on n’en finirait pas. En voici seulement une, pour l’exemple. Un jour, au moment de déjeuner, vint s’asseoir à table un ouvrier charron qui réparait une carriole pour le compte de M. Loubiau. Ce jour-là, une servante apporta, dans une grande terrine, quelques escargots qui nageaient avec des gousses d’ail au milieu d’une eau à peine trouble. Le charron, aussitôt, commença de s’escrimer, cuiller en main, pour attirer à lui le plus bel escargot. Peine perdue! L’escargot filait devant la cuiller, tournait, plongeait, reparaissait plus loin, semblait se moquer du monde. Alors, notre homme pose sa cuiller et se lève; il retrousse ses manches, se met au guet... Tout à coup: plouf! il plonge ses deux mains dans la sauce! et le voilà criant victoire:

--Ah! Ah! chien gâté! Tu as beau faire le malin, je te tiens quand même!

Camille pensa étouffer de rire...

Il conta la chose à son père. Celui-ci, au lieu de se réjouir, pria Camille d’être un peu plus sérieux à l’avenir; car, disait-il, on n’est pas sur la terre pour s’amuser.

Camille, aussitôt, parla sérieusement. Il fit observer à son père que les domestiques ne mangeaient pas souvent de bonnes choses et qu’ils s’en plaignaient. Le père répondit que, s’il nourrissait ainsi ses gens, c’était pour leur bien.

--Car, dit-il, les domestiques ne restent pas toujours chez le même patron; tu as pu remarquer que les nôtres s’en vont régulièrement au bout de l’an. Eh bien! lorsque ceux-ci, que tu plains à la légère, nous quitteront, ils peuvent très bien tomber chez des patrons peu fortunés ou avares. Si je les nourrissais trop bien cette année, ils ne pourraient manquer, plus tard, de faire la comparaison et ils seraient très malheureux.

--Je comprends! dit Camille poliment.

Mais il ajouta:

--Je crois cependant qu’une soupe bien grasse, une bonne dinde rôtie et quelques bouteilles choisies feraient leur affaire de temps en temps; et cela ferait aussi la mienne, par la même occasion.

--Paix! dit M. Loubiau. Ici-bas, on peut songer à autre chose qu’à bien manger.

--C’est vrai, répondit Camille; ainsi quand on mange mal, on a toujours la ressource de faire des tours pour s’amuser.

A ces mots, M. Loubiau connut son imprudence. Il regarda Camille d’un air soupçonneux.

--J’ai eu tort, dit-il, de te laisser grandir parmi ces gens grossiers et sans principes. Ils ont dû t’en apprendre plus d’une... Je parie que tu sais des jurons et des gros mots?

Camille baissa la tête car il savait tout cela et bien d’autres choses encore.

--A partir de ce jour, dit M. Loubiau, tu ne fréquenteras plus les domestiques, car il faut songer sérieusement à ton éducation et à ton avenir.

--Bon! pensa Camille, je vais donc manger des choses succulentes, tant qu’il me plaira. Je gagne au change.

Il se trompait. La table de son père n’était pas beaucoup mieux servie; on y mangeait tristement des choses assez nourrissantes mais peu agréables. On y mangeait souvent des haricots et des pommes de terre. Or, Camille n’aimait ni les haricots ni les pommes de terre. Avec la franchise de son âge, il le déclara à son père, en retirant son assiette. Mais le père, aussitôt, ramena l’assiette et l’emplit jusqu’au bord.

--J’aimerais mieux une aile de poulet, dit Camille plaintivement, ou bien de la confiture de fraises.

--C’est bien pour cela, répondit son père, que tu dois manger ces haricots. Car, si tu les aimais, où serait le mérite? Ici-bas, il faut savoir vaincre ses penchants. La vie est une chose sérieuse; ce n’est pas une fête perpétuelle mais bien plutôt un combat. Un enfant doit faire ce qui ne lui plaît pas afin d’exercer sa volonté; sans quoi, plus tard, il ne serait pas digne du nom d’homme.

Camille retint la leçon et, comme il n’était pas sot, à quelques jours de là, il parla ainsi:

--J’aime à présent les haricots à la folie! S’il vous plaît, donnez-m’en encore car j’en mangerais jusqu’à demain. Au contraire, je serais bien malheureux si l’on m’offrait du pâté de foie gras! Rien ne me répugne autant que le pâté de foie gras, les gâteaux aux amandes et le vin de Bourgogne...

--C’est bien, mon fils! dit M. Loubiau.

Et il emplit l’assiette de haricots, puis versa de l’eau claire dans le verre de Camille.

Celui-ci perdit un peu confiance aux discours de son père et il n’essaya plus de jouer au plus fin avec les grandes personnes.

A chaque repas, sans rire ni plaisanter, il mangeait des haricots et des pommes de terre. Son père l’exhortait au courage.

--Je pourrais, disait-il, te faire servir des mets plus délicats; ma fortune permet la bonne chère. Mais ce sera pour plus tard. En ce moment, tu dois, avant tout, t’habituer aux privations; car, bientôt, tu iras au collège, où tu seras obligé de manger des haricots encore bien pires. Tu aurais donc mauvaise grâce à te plaindre.

Camille atteignait en effet ses treize ans. Il n’était pas chagrin à l’idée d’aller au collège, car, depuis qu’il ne fréquentait plus les domestiques, il ne s’amusait pas beaucoup. D’autre part, il écoutait les paroles de son père, mais il en pensait ce qu’il voulait.

--Au collège, se disait-il, la table doit être meilleure que chez nous; je mangerai moins de haricots et je boirai du vin.

Il arriva donc au collège dans les meilleures dispositions. Il y rencontra des camarades qui ne semblaient pas enclins à se faire de bile; ces garçons connaissaient de bons tours et les pratiquaient. Camille ne voulut pas être en reste. Il chanta donc quelques refrains choisis qui eurent un gros succès; il décrivit certaines scènes dont il avait été témoin chez les domestiques et il fut encore très écouté.

Mais il avait gardé pour la bonne bouche un fameux tour...

Le lendemain de son arrivée, on servit au déjeuner quelques moules qui nageaient dans une sauce pâle et très étendue.

--C’est le moment, pensa Camille, de leur montrer le coup du charron!

Il commença donc par faire semblant de poursuivre une moule avec sa cuiller, puis il se leva tout à coup, retroussa ses manches et flouc!

--Je te tiens! clama-t-il à tue-tête; sale bête, je te tiens quand même!

Les camarades, éclaboussés de sauce, riaient et criaient au fou. Un surveillant accourut au bruit. Ce ne fut pas une petite affaire!

Pour commencer, Camille fut durement puni. Puis il comparut devant un grand bonhomme sévère qui lui fit un discours semblable aux discours de M. Loubiau, mais plus long et mieux balancé. Camille apprit ainsi: 1º que la loi des hommes est le travail et la douleur, non le jeu; 2º que la vie de collège est l’apprentissage de la vie en société; 3º que, par conséquent, on ne vient pas au collège pour s’amuser.

Camille avait encore, intact, son bon sens naturel. Il lui parut un peu étonnant que, sous le fallacieux prétexte qu’il pourrait être malheureux plus tard, il lui fallût, dès à présent, se mortifier et se priver des plaisirs les plus innocents. Oui, cela lui parut un peu fort. Cependant il ne manifesta aucun doute, se contentant de garder par devers soi son opinion sur la bonne foi des grandes personnes.

--Si je ne dois pas m’amuser ici, pensait-il, j’aurais aussi bien fait de rester à la maison... Heureusement, se disait-il encore, la table est un peu mieux servie que chez mon père. Je n’ai encore vu ni haricots ni pommes de terre et l’on boit un liquide qui ressemble à du vin.

Hélas! sur ce point également, il ne fut pas long à déchanter! Le soir même, les haricots firent leur apparition, salués comme de vieilles connaissances par les anciens du collège. C’étaient des haricots rouges, assez gros et recouverts d’une écorce luisante, agréables, en somme, à considérer.

Un usage antique et vénérable voulait que les collégiens nouveaux venus les attaquassent, en ce premier jour, non point avec une fourchette ou une cuiller, mais avec une aiguille à tricoter. Les haricots s’esquivaient, glissaient, roulaient comme des billes de verre, et, enfin bloqués, opposaient encore une résistance opiniâtre. Certains pauvres garçons, en cette occurrence, suèrent à grosses gouttes, n’en pouvant venir à bout. Camille, au contraire, réussit assez bien; l’aiguille qu’il avait reçue d’un ancien était acérée et ni l’adresse ni la force ne lui manquaient. Le jeu lui plut et ces premiers haricots passèrent comme lettre à la poste.

Mais, le lendemain matin, parurent les pommes de terre, puis les haricots revinrent et les pommes de terre et encore les haricots!... Et le vin des carafes pâlissait à mesure!...

Les anciens du collège ricanaient en regardant la mine allongée des nouveaux venus. Camille, qui avait un faible pour les bonnes choses, en venait à regretter, sinon les repas de famille, du moins la table des domestiques, cette table où l’on mangeait mal mais où l’on riait de bons coups et où tout était permis.

--Mon Dieu! murmurait-il, que je suis donc fatigué d’avaler tristement ces tristes féculents!

D’autres pensaient comme lui. Un beau jour ils quittèrent la table et tous ensemble, sautelant, se bousculant, ils allèrent trouver leurs maîtres et risquèrent une plainte.

On leur répondit:

--Pour cette fois, vous ne serez pas punis trop sévèrement, parce que vous avez péché seulement par irréflexion et légèreté. Vous êtes jeunes; vous ne savez pas!... Mais comment pouvez-vous mépriser cette nourriture abondante et frugale? N’avez-vous donc jamais songé à l’avenir? Êtes-vous assurés d’en avoir toujours autant?... Et d’abord, vous serez soldats, chers petits! Vous porterez cent cartouches, trois jours de vivres... Quels vivres? Vous imaginez-vous que les soldats sucent des pattes d’ortolans?... Un soldat mange, sans hésitation ni murmure, le contenu de sa gamelle, c’est-à-dire presque toujours des haricots et des pommes de terre; et il boit l’eau pure des sources. Donc, vous devez, dès à présent, vous préparer par une continuelle rusticité à ce dur métier que l’enfant joue. Quelle tête ferait, devant sa gamelle, un garçon habitué à lécher la crème sur le bord des petits plats?

Camille et ses camarades se retirèrent, l’oreille basse. Par la suite, bien que la cuisinière du collège ne fît aucun progrès, ils jugèrent inutile de renouveler leur réclamation. Leurs maîtres, d’ailleurs, prenaient les devants, ripostaient avant d’être attaqués. Devant les plats de haricots rouges ou de pommes de terre, ils s’écriaient:

--Mangez, chers enfants, mangez bien! Vous n’êtes pas sûrs d’avoir toujours une table aussi abondamment servie... Qui sait ce que l’avenir vous réserve?

Et ils ne manquaient point d’ajouter:

--Vous en verrez d’autres, quand vous serez soldats!

Les années passèrent et Camille devint un vieux collégien. Et toujours il entendait le même discours. Chez lui, pendant les vacances, son père lui disait de son côté:

--Reste sobre! ne t’amollis pas! Sans quoi, à la rentrée, tu ne pourrais plus t’habituer au collège.

C’est ainsi que ce pauvre Camille, qui aimait les bonnes choses, mangeait toujours les haricots exécrés et les pommes de terre infernales. Comme il doutait un peu de la bonne foi des grandes personnes, il n’avait même pas la satisfaction du devoir accompli.

Tous ses penchants naturels de bon garçon étaient d’ailleurs combattus de la même manière. Intelligent et assez actif à ses heures, le travail du collège ne l’embarrassait guère. Mais il eût aimé rire, plaisanter, faire des tours; cela lui était interdit.

--Car, disaient et répétaient les maîtres, la vie est un combat sérieux auquel on ne se prépare point par des cabrioles et des galipettes.

--Ça va bien! ça va bien! murmurait Camille dans les premiers moments. En tous vos discours, il faut en prendre et en laisser.

Il en laissait.

Cependant, à force de recevoir des coups de marteau, un clou finit par s’enfoncer. Peu à peu, Camille en venait à douter de lui-même, à rougir un peu de ses désirs pourtant inoffensifs, naturels et sensés. Pendant sa dernière année du collège, il s’attira fort peu de réprimandes. Il était devenu moins gai, moins cordial, un peu bête.

Camille quitta le collège pour le régiment et se présenta avec inquiétude devant sa gamelle. Elle contenait un horrible mélange de chairs écrasées et de haricots multicolores. Il avala le tout en fermant les yeux. Quelques minutes plus tard, on l’amena, ainsi que ses camarades, devant un tas de pommes de terre qu’il fallait éplucher pour le repas du soir. Ce n’était point pour faciliter sa digestion! Alors, il prit son courage à deux mains et il écrivit à son père:

--Vous êtes riche, lui disait-il en substance, et je sais que vous ne vous privez pas de grand’chose quand je ne suis pas à la maison. Pendant que vous festoyez, votre malheureux fils avale toujours des nourritures innommables. Lorsque j’étais au collège, je supportais sans broncher les haricots et les pommes de terre, car je ne pouvais faire autrement. Mais, ici, il y a une cantine où l’on vend des choses appétissantes. Veuillez donc m’envoyer un peu d’argent afin que je puisse m’acheter, de temps en temps, une chopine de vin, du pain blanc et des rondelles de saucisson.

M. Loubiau n’envoya point d’argent, mais une lettre sévère.

--As-tu perdu la raison? écrivit-il. Un soldat doit-il s’endormir dans les délices de Capoue? A quoi aurait donc servi l’excellente éducation que tu as reçue chez ton père et au collège?

Camille dut se contenter de sa gamelle et de sa boule de son. Il regardait d’un œil d’envie certains camarades moins fortunés mais moins bien élevés qui buvaient de bons coups en mangeant du saucisson avec du pain de fantaisie.

A mesure que les semaines coulaient, la pitance devenait plus mauvaise. Beaucoup de camarades de Camille et Camille lui-même s’en plaignaient avec véhémence. Les autres, qui ne disaient rien, n’en pensaient pas moins.

L’officier responsable entendait vaguement ces bruits et cela lui portait sur les nerfs. Un jour il rassembla ses soldats et leur commanda:

--Garde à vous!

Mais c’était une façon de parler; cela n’épouvanta personne.

Et l’officier commença d’un air tranquille:

--J’ai pour principe de consacrer tous mes efforts au bien-être de mes hommes. J’ai donc le droit de supposer que vous êtes satisfaits. Cependant nul n’est tout à fait infaillible. J’aimerais donc avoir de vous l’assurance que le régime vous convient en tous points. Si par impossible, quelques-uns d’entre vous ont des griefs à formuler, je les écouterai avec attention. Parlez sans crainte!