Huit gouttes d'opium

Part 6

Chapter 63,872 wordsPublic domain

Il eût été bien contraire à la nature de Placide d’accomplir de tels voyages ostensiblement, la crête au vent comme un vaniteux. Déjà, au temps où il était écolier, il avait coutume de se hisser, à l’insu du conducteur, sur le marchepied arrière des voitures bâchées. Il est probable qu’il découvrit et employa quelques procédés du même genre pour se faire transporter d’un point à un autre, par voie terrestre ou fluviale.

Il aurait déclaré, dit-on, que jamais, durant cette longue guerre, il n’avait versé un seul centime--un seul!--à l’Administration des chemins de fer. Mais, pour tirer de là cette conclusion qu’il ne monta jamais dans un train, il faut un esprit léger, léger. On objectera que l’Administration des chemins de fer paye des agents très malins pour qui toute canaillerie est chose familière et qui ne s’en laissent pas facilement conter. Mais, ne l’oublions pas, les tours que pratiquait Placide n’étaient pas des tours ordinaires; il avait sa manière, à lui, inimitable. On peut donc parier, hardiment, qu’il emprunta bien des fois, pour ses affaires, trains de marchandises et trains de voyageurs. Voici un fait entre cent: des témoignages indiscutables ont permis d’établir que Placide, certain jour, rôdait, aux premières heures de la matinée, au marché de telle ville--disons la ville A...--Néanmoins, le même jour, avant midi, sa présence était bel et bien signalée sur le champ de foire de la ville B..., réunie à la ville A... par une voie ferrée d’une centaine de kilomètres!...

Que faisait-il, ce galopin, à courir ainsi les foires, marchés et autres lieux de rassemblement?

On a dit qu’il avait la bosse du commerce; et même une bosse spéciale, car il aurait aimé, par-dessus tout, vendre des objets trouvés.

Mais, pareille tendance n’apparaît nullement caractéristique, quand on y songe bien. S’il n’y avait qu’à vendre très cher, à des niais, ce qui a peu coûté ou ce qui n’a rien coûté du tout, chacun de nous, ici-bas, aurait bien du plaisir à être commerçant!

En vérité, il ne semble point que Placide ait été si bon commerçant que cela. Son tempérament ne le portait nullement de ce côté.

D’aucuns prétendent qu’il vendit des montres, des colliers, des bagues, à des prix défiant toute concurrence. Mais ce sont là des assertions controuvées. Des témoins dont la bonne foi ne saurait, en l’espèce, être suspectée, assurent qu’il n’eut point de magasin digne de ce nom, que son fonds, au surplus, ne comprit jamais que des objets sans grande valeur, tels que lacets, épingles, crayons, pochettes-surprises. Et encore serait-on bien en peine de prouver qu’il réalisa là-dessus le moindre bénéfice. Dédaignant toute publicité, il vendait peu; et ce peu à des prix modérés. Mauvaise méthode!

Il était si piètre négociant qu’il lui arriva, s’il faut en croire certains racontars, de livrer sa marchandise et de disparaître sans être payé, dans le temps que le client fouillait dans sa bourse!...

Ce n’est pas avec de pareils procédés qu’on arrive à la fortune, ni même qu’on élève dans l’aisance une nombreuse famille.

Or, Placide n’avait pas de famille à élever, c’est entendu, mais il avait sa bonne nourrice qu’il ne laissait pas manquer de grand’chose. En outre, il cachait, affirme-t-on, au creux de quelque mur, un trésor, difficile à évaluer, mais sans doute important--pour lequel, soit dit en passant, il ne paya jamais un sou d’impôt.

D’où provenait ce trésor? Il y a là un mystère troublant.

L’expliquera qui pourra.

La guerre terminée, il y eut encore du bon temps, pour les gens de commerce et assimilés, car tout était bouleversé et personne ne cherchait à comprendre.

Certains particuliers, avec qui Placide avait eu déjà, sans doute, quelques relations d’affaires, avançaient à grandes enjambées. Placide suivait ces drôles d’entrepreneurs. Il les suivait sur la pointe des pieds, comme son tempérament l’exigeait; cela ne l’empêcha point d’amasser secrètement de nouvelles richesses.

Comme il écoutait toujours aux portes, et même avec une attention de plus en plus grande, il apprenait bien des choses sur bien des gens, des choses excellentes à savoir.

Il arrivait à vingt ans et la loi exigeait qu’il fût soldat. Il ne fut cependant point soldat, ou si peu qu’il vaut autant n’en pas parler. La faute en revient, dit-on, à des médecins qui lui trouvèrent les genoux trop pointus et le dos trop rond. Mais qu’en sait-on? Sur de telles questions, il est, d’ailleurs, peu délicat d’insister.

L’important est que Placide revint au pays qui lui avait donné le jour et qu’il connaissait comme sa poche.

Il y était à peine réinstallé que, tout d’un coup, sa bonne nourrice mourut. Paf!... Ici, aucun doute, la nourrice mourut un mardi matin, d’une indigestion de moules dont le vert-de-gris lui passa dans le sang. Pas plus tard que le jeudi, on l’enterra et cela fit le compte.

Ceux qui avaient du temps à perdre pensèrent plaindre ce pauvre Placide qui se trouvait tout seul maintenant, sans personne pour s’occuper de sa nourriture et de son linge. Mais, déjà, soit qu’il ait voulu donner libre cours à son chagrin loin des badauds, soit pour toute autre raison, Placide s’était éclipsé... On le chercha, ou l’on fit semblant; puis on passa à un autre exercice.

L’absence de Placide dura plusieurs mois. Remarquons toutefois que ce mot d’absence ne convient peut-être pas du tout. Personne ne rencontra Placide, c’est un fait! Mais qui donc procéda à des investigations méthodiques? Qui oserait jurer que Placide ne se présenta point à ses compatriotes sous des apparences diverses mais également trompeuses?

On a même chuchoté, depuis, que certains incidents singuliers, sur lesquels, à l’époque, s’exerça vainement la sagacité de chercheurs assermentés, ne seraient pas demeurés inexpliqués, si l’on avait songé que Placide avait fort bien pu passer par là... Mais de telles suppositions sont bien tardives et ne reposent sur aucun témoignage irrécusable. Il convient de ne les accueillir que sous bénéfice d’inventaire. Et, d’abord, il s’agirait de savoir si les personnes qui les émirent n’y avaient point quelque intérêt, n’étaient point, en un mot comme en cent, des canailles.

On perdit bel et bien la trace de Placide pendant plusieurs mois: voilà la vérité. Il est triste de constater que, pendant tout ce temps, on ne pensa pas plus à lui que s’il n’avait jamais existé.

Il ne devait pas tarder à avoir sa revanche.

Un beau matin, en effet, il y eut dans le pays une entreprise _Placide et Cie_, au capital entièrement versé.

Placide était marié et installé, avec sa femme, ses valets et ses commis, dans une demeure autrefois seigneuriale, mais que l’on avait bien décrottée.

Du coup, les plus malins furent assis.

Et, cette fois, Dieu sait si le nom de Placide revint souvent dans la conversation!

Bien qu’on lui reconnût de grands talents, bien qu’on le soupçonnât d’avoir amassé lui-même un trésor, on admit, non sans apparence de raison, qu’il devait sa récente splendeur à son mariage.

Ceux qui n’étaient pas encore mariés rêvaient d’un coup semblable; et ils auraient bien voulu savoir la façon de s’y prendre!

Mais, avec Placide, il n’était pas facile d’obtenir des confidences sur un pareil sujet. Il ne ressemblait en rien à certains fats--nous les nommerions si nous voulions--qui font tant de merveilles en paroles qu’il ne leur reste plus une minute pour agir.

On ne sut rien par lui; par les autres on ne sut pas grand’chose.

Pourtant, à la suite de certains démêlés que Placide ne tarda point à avoir avec son épouse, il arriva que celle-ci évacua de la bile. Les curieux eurent ainsi quelques renseignements.

On ne manquera pas d’observer qu’il est hasardeux d’espérer la vérité d’une femme, surtout d’une femme échauffée par la colère. Notons, en outre, que l’épouse de Placide ne fit point entendre un récit circonstancié, mais seulement une série d’invectives.

Néanmoins, il se trouva des gens--plus habitués sans doute aux jeux de l’imagination qu’aux déductions rigoureuses de la géométrie--pour bâtir, sur la base fragile de ces propos inconvenants, une espèce de petit roman assez drôle.

Le voici:

Hélène s’épanouissait en grâce et en vertu, dans le château du gros marchand, son père. Chaque aurore la voyait plus belle, mais elle demeurait innocente comme la jeune brebis qui n’a jamais entendu hurler le loup.

Le gros marchand, son père, avait amassé des richesses; il ne les avait point amassées par les travaux médiocres et pénibles où se complaisent les pauvres hères, mais hardiment au contraire et avec une singulière rapidité. Aussi, jouissait-il dans son pays d’une considération toute neuve et très grande. Et les jeunes seigneurs du voisinage faisaient leur soumission dans l’espoir d’épouser Hélène qui arrivait à la fleur de son âge.

Or, le gros marchand, qui connaissait le prix du savoir-faire, ne voulait pas donner sa fille au premier imbécile venu. Il veillait sur elle avec un soin jaloux, et comme les jeunes seigneurs du voisinage ne lui semblaient pas très malins, il les écartait impitoyablement lorsqu’ils se présentaient au château.

Quelques-uns, cependant, réussirent à fléchir son cœur, car ils prétendaient avoir été choisis par Hélène elle-même. Pour les éprouver il leur soumit donc quelques énigmes. Mais ils ne purent les expliquer et il les chassa, avec un rire terrible, sans se préoccuper de leurs larmes.

Personne n’osait plus approcher du château lorsque Placide vint à rôder par là. Il connaissait déjà le marchand, pour avoir, au temps de la guerre, travaillé quelque peu dans la même partie. Il ne pouvait s’éloigner sans connaître aussi la fille, cette fille dont il entendait vanter les vertus et la beauté: c’eût été déchoir à ses propres yeux. Il n’hésita point.

Et, dès la nuit suivante, Hélène eut des visions.

Elle fit une sorte de rêve, si étrange, qu’au réveil, elle voulut le raconter à son père. Une suivante l’en dissuada. L’innocente ne parla donc point, mais elle attendit la fin du jour avec une impatience extrême. Par bonheur, Placide revint. Selon son habitude, il entra par une fenêtre, sans faire plus de bruit qu’une ombre et s’approcha sur la pointe des pieds. Mais, cette fois, Hélène ne dormait que d’un œil, de sorte qu’elle suivit l’affaire et n’en perdit rien. Aussi fut-elle au comble de la joie.

Le lendemain, elle se mit à la recherche de Placide. Dès qu’elle l’eut rencontré, elle le prit par la main et le mena vers le marchand, son père. Avec la naïveté de son âge, elle supplia celui-ci de lui donner Placide pour époux.

--Sinon, disait-elle, je veux rester fille, pour avoir au moins des visions, la nuit, et des rêves agréables.

A ces mots, le marchand comprit ce qui s’était passé. Il réussit pourtant à dissimuler son courroux et il eut même un méchant sourire en disant:

--S’il veut t’épouser, qu’il déchiffre donc les énigmes!

Puis il pria les assistants de s’éloigner un peu.

Il pensait que Placide ne réussirait pas, là où tant d’autres avaient échoué; et il se réjouissait intérieurement à la pensée que celui-là, au lieu de le chasser avec un rire terrible, il lui flanquerait son pied au derrière, purement et simplement.

Or, Placide, au premier mot, fit dresser l’oreille au gros marchand... Placide n’eut aucune peine à déchiffrer les énigmes: il en eût déchiffré bien d’autres! car, s’il n’était pas très savant au sens ordinaire du mot, il avait, du moins, appris bien des choses curieuses en écoutant aux portes. Il se fit un plaisir d’expliquer au marchand pourquoi sa fille ne lui ressemblait en rien, comment lui était venue la considération, et de lui énumérer les chemins qu’il avait suivis, les bons tours qu’il avait joués, les dangers qu’il avait courus, ceux qui pouvaient le menacer encore...

Le marchand, entendant cela, sautait comme un lapin en roulant des yeux effarés. Du geste, il chassait les assistants toujours plus loin et il faisait entendre des chut!... chut!... à fendre l’âme. Mais Placide criait comme un sourd, bien décidé, pour une fois, à soulager sa conscience.

Alors le gros marchand lui ouvrit ses bras, car il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement.

--Je t’accepte pour gendre, dit-il, bien que tu sois un rude...

--Chut!... dit à son tour Placide.

Et il se jeta dans les bras du marchand.

Les assistants s’approchèrent quand ils virent cela. Ils battaient des mains; quelques-uns, même, ne pouvant contenir leur émotion, versaient des larmes de bonheur.

L’aumônier célébra le mariage séance tenante et l’on soupa au son des flûtes et des hautbois.

Telle est la version populaire.

Elle vaut ce qu’elle vaut.

Y eut-il tant de naïveté charmante chez la jeune Hélène? Ceux qui l’ont connue par la suite n’en sont pas convaincus. D’autre part, le gros marchand avait-il vraiment des raisons de craindre Placide?... Ou bien faut-il attacher à l’épisode des énigmes un sens purement symbolique? Autrement dit, ne fut-ce point, tout simplement, la subtilité d’esprit de Placide qui charma le gros marchand?

Autant de points qui demeurent dans l’ombre et qui, vraisemblablement, y demeureront longtemps encore. Il faut en prendre son parti.

Si l’on ignore à peu près tout des voies et moyens, le résultat, par contre, est hors de doute: Placide épousa la jeune Hélène, mit la main sur le trésor du marchand et gagna ainsi la première place parmi ses compatriotes ébahis.

Ce fut l’apogée de sa gloire, sinon de son bonheur.

Des gens qui, jadis, s’étaient imprudemment moqués de son allure ou qui, même, l’avaient accusé de différents méfaits, se pressaient maintenant à sa porte, car il leur promettait de faire fructifier leurs richesses et eux, bêtement, le croyaient.

Placide, au fond, eût été bien en peine de diriger lui-même son entreprise. Il n’en comprenait que le principe; le reste ne l’intéressait pas. Mais il avait des commis de premier choix, affligés, au surplus, d’une belle âme, et l’affaire allait toute seule.

Une jolie femme, une entreprise prospère, des serviteurs dévoués, un trésor faisant boule de neige, il y avait là de sérieux éléments de bonheur. Beaucoup de très honnêtes citoyens sont obligés de se contenter à moins.

Il semble bien, qu’au premier moment, Placide pensa pouvoir se tenir à hauteur de la situation. On le vit, Hélène à son côté, donner des bals et des festins. Comme il faisait bonne chère, l’angle de ses genoux s’adoucissait; il prenait de la couleur et de la fierté. La tête haute et droite, il marchait les jarrets tendus, faisant sonner ses talons comme un cavalier stupide. Enfin, il riait aux éclats et parlait à tort et à travers, même devant des étrangers dont il ignorait les secrets.

Un observateur superficiel eût juré, à ce moment-là, que tout marchait fort bien.

Mais, bientôt, le moins rusé put remarquer que la tête de Placide retombait parfois bien tristement sur sa poitrine. Chaque jour, ses yeux s’emplissaient un peu plus d’inquiétude et de désolation.

On fit, un peu à la légère, porter à l’épouse la responsabilité de ce déplorable changement. La jeune Hélène, en effet, naguère miracle de douceur, d’innocence et de vertu, s’était mise rapidement au train. Elle rattrapait le temps perdu et, selon toute vraisemblance, pour peu que Dieu la laissât vivre, elle saurait bien arriver au même total que les autres.

Sans doute, Placide pouvait trouver là matière à réflexion. Cependant il n’est pas défendu de croire qu’il éprouvait d’autres malaises plus sérieux.

Placide avait chassé le naturel et le naturel revenait sur la pointe des pieds, lentement, mais sûrement...

En cérémonie, le malheureux ressentait, au bout de quelques minutes à peine, des fourmillements dans les orteils et le long de la colonne vertébrale; mais sa dignité l’obligeait néanmoins à se tenir droit, parfois pendant des heures.

Il lui fallait, comme tout le monde, regarder en face les nouveaux amis qu’on lui amenait chaque jour. Or, ce n’est pas, quoi qu’on en dise, en regardant les gens en face, qu’on arrive à découvrir leurs secrets. Placide supposait bien que ces étrangers avaient sur la conscience des canailleries nombreuses et variées, mais il ne savait pas lesquelles. C’est lorsqu’il songeait à ces choses que sa tête retombait tristement sur sa poitrine.

Il jalousait les petits souillons de la cuisine qui, ayant licence d’écouter aux portes, devaient en apprendre de toutes les couleurs sur les grandes personnes. Souvent, au milieu des fêtes, il se surprenait à faire: chut!... chut!... et à se mettre involontairement aux aguets. A ces moments-là, il eût donné une partie de ses trésors pour avoir le droit de quitter, par la petite porte, la brillante société, et de se faufiler ensuite parmi des badauds sans méfiance.

Il résistait à la tentation, mais ce n’était pas sans de grandes fatigues. De toute évidence, cela ne pouvait pas durer longtemps ainsi. Et, en effet, quelques jours après le retour de son naturel, Placide tomba malade, malade vraiment, malade sérieusement.

La belle Hélène, aussitôt, de faire quérir un jeune médecin de ses amis.

Les malheurs commençaient.

A partir de ce jour, il devient très difficile, pour ne pas dire impossible, de décrire les faits et gestes de Placide. Une relation de sa vie depuis cette singulière maladie ne peut prendre que le ton de la légende, non point celui de l’histoire; à moins que l’auteur ne soit un fieffé coquin.

Le parti le plus sage et le plus honnête est de rapporter la fin de l’aventure, telle que les bons vieillards aiment à la conter à leurs petits-enfants assemblés devant l’âtre, pendant les longues veillées d’hiver.

Donc, disent ces sapristi de vieillards, le médecin tâta le pouls de Placide; puis il lui tapota l’envers et l’endroit pour savoir où il y avait de la pourriture et où il y avait du vent; enfin, il lui fit tirer la langue pour observer la couleur de son âme.

Après cela, il sourit amèrement et s’en alla retrouver la belle Hélène qui l’attendait avec impatience dans le corridor. Ils poussèrent la porte, mirent le verrou, puis se retirèrent eux-mêmes dans une chambre secrète où ils eurent une longue conversation.

On ne sait pas au juste ce qu’ils purent bien se raconter, mais on suppose que la belle Hélène, par son insistance, finit par agacer le médecin. Car il est sûr et certain qu’il cria:

--Mais enfin, ma chère amie, vous n’y pensez pas!... Vous ne savez donc pas ce que je risque?...

Hélène ne dut pas se tenir pour battue et le médecin essaya encore de la ramener à de meilleurs sentiments.

--Tout beau! chère amie... un peu de patience, que diable!... Croyez-m’en: il y arrivera sans le secours de la science et avant que tout le monde soit content...

Hélène ne voulait rien entendre. Vaincu, le médecin conclut ainsi:

--Eh bien, soit! Je vais remonter lui prodiguer tout de suite mes soins éclairés... Et je lui ferai cette petite piqûre...

Là-dessus, la belle Hélène battit des mains, transportée de joie.

Le médecin voulut faire comme il avait dit: il remonta dans l’intention de voir Placide. Il ôta donc le verrou, ouvrit la porte, pénétra tranquillement dans la chambre. Mais il ne vit point Placide, car Placide était parti... Parti? Oui, parti!... Par la cheminée? il n’y en avait pas!... Par la fenêtre? elle était très haute et fermée!... Par la porte? il y avait le verrou!...

Le pauvre médecin cherchait vainement à comprendre. Il appela Hélène et celle-ci appela ses serviteurs dévoués. On mit la maison sens dessus dessous, sans aucun résultat.

Alors le médecin fit une déclaration: selon ses prévisions, le malade avait été pris d’un accès soudain de fièvre chaude; après de longues et pénibles recherches, on ne retrouverait qu’un cadavre.

Puis il s’en alla, bien content, car ce dénouement inespéré simplifiait beaucoup le travail.

Mais, comme le médecin marchait lestement, en fredonnant un vieil air de son pays natal, il trébucha on ne sait comment et tomba de façon si fâcheuse qu’il resta sur le terrain. Il expliqua plus tard qu’il avait eu l’impression de recevoir un sale coup sur le crâne et que ce coup avait causé sa chute. Mais on ne fit guère attention à ces boniments d’idiot, car ce n’était pas la tête qu’il avait de cassée, c’était une jambe!...

Pendant que le médecin gisait sur le bord de la route, la belle Hélène, accoudée, rêveuse, à son balcon, bâtissait des châteaux bleus en Espagne. Le soir venu, elle commanda pour elle seule un bon petit souper, afin de prendre des forces pour l’avenir. Mais quand elle voulut se mettre à table, elle jeta un cri de surprise et d’horreur! Placide était assis à sa place habituelle! Il avait déjà expédié à peu près tout le souper, et, visiblement, il se portait fort bien.

La belle Hélène, sans l’ombre d’une hésitation, lui reprocha sa conduite inexplicable, la fausse joie qu’il lui avait procurée et jusqu’à la salade qu’il venait de manger.

Placide, tranquillement, passa sans interruption de la poire au fromage; puis il releva la tête et fit: chut!...

Cela ne fut pas suffisant; alors il mit son doigt sur ses lèvres et lança un regard de côté, comme il faisait jadis, lorsque feu sa nourrice l’accablait de questions ridicules. Mais la belle Hélène ne connaissait pas ces manières et, d’ailleurs, on ne l’effrayait pas comme ça! Elle reprit son discours avec une vigueur nouvelle; si bien que Placide se vit dans l’obligation de se lever avec brusquerie. Et, inversement, il arriva peu après que la belle Hélène se trouva par terre, tout étourdie. Elle non plus ne sut pas exactement comment elle était tombée! Mais, par mesure de précaution, elle jura de se venger.

Placide, revenant à ses premières amours, avait, d’un seul coup, retrouvé la santé...

Il marchait allégrement sur la pointe des pieds, écoutait aux portes avec ravissement, jouait à chacun des tours inexplicables. Malgré le voisinage de sa femme, il reprenait goût à la vie. Pendant quelques jours, cela ne marcha pas mal du tout.

Cependant, Placide fit bientôt une observation qui lui donna à réfléchir: tous les secrets qu’il surprenait se rapportaient, de quelque manière, à lui-même. Il crut à une coïncidence et redoubla de zèle pour apprendre enfin quelque chose de tout à fait neuf; car il éprouvait un violent désir de voir clair, non en ses propres affaires, mais en celles des autres. Hélas! il dut se rendre à l’évidence! Alors que, jadis, son nom ne venait jamais dans les discours de ses compatriotes, maintenant qu’il était marié, riche et puissant, chacun avait sur son compte, à lui, Placide, un mot à dire...

Il comprit, mais un peu tard, que, pour vivre caché, il faut vivre malheureux.

Il se fit un peu de bile à ce sujet et recommença à regarder son monde de côté, avec un drôle de sourire.

La conversation la plus importante qu’il surprit, après celle de son épouse et du médecin, fut celle de certains bons amis d’autrefois, assidus à ses festins. Ces amis se passaient de l’un à l’autre, sous le manteau, de beaux contes dont leur hôte était le héros. De supposition en supposition, de mal en pis, de contravention en délit et de délit en crime, ils déroulaient joyeusement le fil des aventures. Bien entendu, dans tout cela, il y avait beaucoup de vrai; mais il y avait aussi du faux et Placide eût pu rire en constatant combien ils étaient mal renseignés et peu malins, en somme. Placide cependant n’eut point envie de rire. Ses amis le virent qui, soudain, surgissait au milieu d’eux et ils furent aussitôt dans leurs petits souliers. Placide leur reprocha leur conduite à son égard; puis comme il savait sur leur compte, depuis longtemps, les plus sales histoires--incontestablement vraies dans tous les détails--il se mit à les raconter sans ménagement.

Les bons amis, épouvantés, voulurent se jeter à ses pieds pour lui faire des excuses. Mais il les planta là, avec leurs excuses. Car tout cela commençait à lui porter sur les nerfs.