Part 5
--Allons! n’exagère pas! dit la mère.
Elle croyait que Claude jouait la comédie... Pour l’éprouver, elle ajouta aussitôt:
--En revanche, je viens d’apprendre que Jeanne a enfin trouvé un amoureux... un aveugle, sans doute, car la pauvre fille est bien laide!
Claude joignit encore les mains, mais avec ravissement, cette fois.
--Heureuse Jeanne! Son bonheur m’emplit moi-même d’une joie profonde! A ce sujet, ma mère, je vous invite à ménager vos expressions, quand vous parlez de mes amies... Jeanne n’est pas laide, comme vous avez eu le front de l’insinuer. Elle est même beaucoup plus jolie que je ne le serai jamais.
Alors, la mère épouvantée:
--Ciel! quel est ce mal soudain? Claude! Ma pauvre petite Claude!... Mets-toi bien vite au lit... pendant que je cours chercher le médecin!
Quand le médecin arriva, il y avait beau temps que Claude était partie! Elle avait déjà trouvé le moyen d’offrir à Jeanne ses compliments les plus sincères et elle s’employait à faire revenir le Prince Charmant sur sa décision funeste.
Cette vie dura six mois... Cela est invraisemblable, mais vrai!
Il ne servirait à rien de raconter les mille incidents de cette période: il faut en avoir été le témoin pour y ajouter foi! Et encore! il y eut des gens qui n’en crurent pas leurs yeux!
Claude montra, par cet exemple, ce que peut la volonté au service d’une bonne cause. Ce ne fut pas, évidemment, sans une dépense considérable d’héroïsme, sans une fatigue immense.
La pauvre fille, quand les six mois furent écoulés, n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Néanmoins, son entêtement ne diminuait pas.
Elle se traîna donc jusque chez l’Ermite. Cette fois, la force lui manqua pour accabler le vieillard d’injures. Ce fut l’Ermite qui paria le premier:
--Si l’on en juge, dit-il, d’après les seules apparences, il semble bien, ma pauvre enfant, que la seconde épreuve morale n’ait pas encore été suffisante?...
--Non, elle n’a pas été suffisante! répondit Claude d’une voix affaiblie. J’ai fait tout et le reste... et c’est comme si j’avais mangé des nouilles...
--Que voulez-vous! dit l’Ermite, vous possédez à un si haut degré les vertus de votre sexe!... Enfin!... avec votre courage, on en vient quand même à bout... Vous touchez au succès! Je veux être le premier à m’en réjouir car je n’oublie pas ce que je vous dois... La dernière épreuve sera de courte durée. Il est inutile, je pense, de vous demander si vous voulez la subir?...
Un éclair de fierté brilla dans les yeux de Claude.
--Parlez vite! dit-elle.
--Un instant! reprit l’Ermite. Comme nous en arrivons à la grosse magie, il faut que ce soit un peu plus solennel.
Il pénétra dans sa grotte, où il peigna sa barbe avec soin et revêtit une blouse immaculée.
Puis il revint se placer en face de Claude, afin de pouvoir la regarder dans les yeux.
--Jeune fille! dit-il fortement, pendant sept jours consécutifs, vous direz la vérité, toute la vérité, seulement la vérité... Levez la main droite!
Claude devint pâle comme une morte. Elle leva pourtant la main droite.
--Dites: je le jure!
Elle sentit fléchir ses genoux; une sueur froide ruissela sur son visage.
L’Ermite répéta, d’une voix tonnante:
--Jurez de dire la vérité!
--Ça, non! répondit Claude; jamais de la vie!... Ce que vous me demandez là est tout à fait impossible!...
Elle se retira, sous les yeux de l’Ermite apitoyé.
Et, comme il n’y avait plus d’espoir, elle s’assit par terre et se mit à pleurer.
SUR LA POINTE DES PIEDS
On ne peut pas dire avec certitude en quel siècle il naquit. Il prit en effet la précaution d’arriver à l’improviste et sans témoins, dans un laps de temps d’une vingtaine d’heures, comprenant la soirée du 31 décembre 1900 et la nuit suivante.
Selon toute probabilité, il naquit d’une femme; d’une femme jeune, de taille ordinaire, plutôt forte, qui se présenta, sur les deux heures de l’après-midi, à l’Hôtel de la Gare où elle fut immédiatement accueillie.
Quand le 1er janvier, à dix heures du matin, on découvrit l’enfant dans la chambre que venait de quitter la voyageuse il se trouva des malins pour prétendre que cette femme avait, dès l’abord, excité leur méfiance. Mensonge et vanité! La femme paraissait forte pour son âge, c’est admis, mais cela ne prouvait rien contre elle; il y a de petites bêtes très maigres qui ne sont point de tout repos.
Si quelqu’un avait éprouvé le besoin de se faire une opinion sur cette femme, lorsqu’elle arriva à l’hôtel, cette opinion aurait été banale, extrêmement. Une femme jeune, assez forte, avec un petit sac, un parapluie, un manteau gris; une de celles dont on ne parle pas; aussi vicieuse qu’une autre, sans doute, mais pas plus. Jusqu’à preuve du contraire, bien entendu.
On ne peut pas dire qu’elle se soit caché le visage; la vérité, cependant, est qu’on le distingua mal; car le temps était sombre et elle portait une voilette, comme tout le monde.
Le lendemain, quand elle paya et donna le pourboire, elle avait encore sa voilette. Elle s’en alla tranquillement pour ne plus revenir.
Dans sa chambre, une heure plus tard, on découvrit donc un enfant nouveau-né, dissimulé dans les replis d’un drap, au pied du lit. Parce qu’il ne bougeait ni ne criait, on le crut mort, étouffé par la main criminelle d’une mère dénaturée.
Pas du tout! Il dormait paisiblement en attendant les événements.
Ce fut pour cette raison qu’on lui donna aussitôt le nom de Placide, qui signifie celui-qui-n’est-pas-facile-à-épater, sans se demander seulement s’il le mériterait par la suite!
L’incident fit quelque bruit. On discuta beaucoup: si... mais... car... en effet... A la fin du compte on n’en fut guère plus avancé.
L’enfant était sûrement né depuis peu. Alors, la jeune femme un peu forte?... Sans doute!...
Et, pourtant, il n’y avait dans la chambre aucun désordre! En outre, durant la nuit, on n’avait rien entendu d’anormal... Cependant, cet hôtel--on peut le dire sans risque, à présent--n’était pas un établissement de premier ordre; c’était une sale boîte, au contraire, avec des cloisons de carton, des trous dans les cloisons et des punaises dans les trous; et l’on entendait très bien le moindre bruit d’une chambre à l’autre. Une naissance ne devait point y passer inaperçue. En admettant qu’une mère dénaturée pût se désintéresser de l’événement, il n’en était pas de même de l’enfant. A l’ordinaire, en effet, quand un enfant naît, comme il n’est pas habitué aux courants d’air, tout de suite il miaule. Or celui-ci était resté muet! et sa mère, semblait-il, avait bien dormi!
Toutes les suppositions étaient permises.
La voyageuse un peu forte avait quitté l’hôtel, l’air tranquille, plutôt contente, comme une honnête personne qui ne se doute de rien. On en vint à se demander si le jeune homme ne s’était point glissé dans le monde à la façon de ces adroits cambrioleurs qui opèrent sans laisser plus de traces que s’ils passaient à travers les murailles. Son étrange mutisme, le soin qu’il avait pris de naître à une date singulière, le calme étonnant de sa mère dont les ronflements furent entendus une bonne partie de la nuit, tout cela laissait fort à penser. Il semblait bien que l’on pût admettre la préméditation. On se trouvait probablement en face d’un petit lascar particulièrement espiègle, apte déjà comme personne à jouer de bons tours en douce.
Bon! mais la jeune femme un peu forte dut bien un jour se douter de l’affaire; pourquoi, alors, ne fit-elle pas de recherches?
Au fond le mystère demeure entier.
En attendant des informations complémentaires, il fallut s’occuper de l’enfant.
On le baptisa donc Placide sans en chercher plus long; et l’on déclara, carrément, à l’officier de l’état civil qu’il était né le 1er janvier 1901 à une heure du matin, au vingtième siècle par conséquent. L’autre, qui ne pouvait y aller voir, tint la chose comme prouvée et accepta la déclaration. Il avait l’air de s’en moquer un peu, d’ailleurs.
On remit ensuite Placide à l’Assistance publique; et l’Assistance publique, tout aussitôt, de le repasser charitablement à une pauvre fille qui avait du lait à vendre--pour des raisons qui ne regardent personne, après tout.
La nourrice n’eut qu’à se louer de Placide. Il n’était point braillard comme la plupart d’entre nous l’ont été jusqu’à un âge avancé. Quand elle lui parlait et surtout quand elle parlait à d’autres personnes, il écoutait avec attention, suivait tous les gestes, sans interrompre, sans pleurer, ni rire aux éclats. Au lieu d’ouvrir le bec et de baver comme un idiot, il gardait le plus souvent les lèvres pincées; l’une après l’autre, ses dents poussèrent sans que la nourrice s’en aperçût.
Il ne criait point «Maman!... Nounou!...» Il ne disait point «papa!...» à tort et à travers. Simplement il faisait «chut!... chut!... chut!...»
Ah! ce n’était pas un nourrisson embêtant!
Le jour, il prenait le sein quand on le lui offrait, mais, la nuit, il procédait autrement. Sa nourrice le couchait à côté d’elle; et, quand elle se réveillait, comme elle était bonne fille, elle prenait la peine d’attirer l’enfant sur sa poitrine et de mettre tout à sa disposition. Or Placide, en de telles occurrences, ne tétait point: cela ne lui disait rien... La nourrice, bien entendu, se rendormait, la conscience tranquille. Alors Placide, tout doucement, s’approchait et se gorgeait comme une sangsue. Au matin, la nourrice se trouvait volée et n’y comprenait goutte. Elle se désolait de n’avoir rien à offrir à ce pauvre Placide, qui ne pleurait point mais gardait un petit air pincé.
On ne put jamais comprendre comment il apprit à marcher. A quinze mois, il n’était encore qu’un gros flemmard, capable de rester longtemps assis, de se rouler d’un côté sur l’autre, mais non de jouer utilement des jambes. Souvent, sa nourrice le plaçait debout devant un mur ou devant une rangée de chaises: il y demeurait sans maugréer, mais sans bouger non plus. Tournait-elle seulement la tête? il était par terre! Comment tombait-il? Pourquoi? Le faisait-il exprès, par pure rigolade? ou bien avait-il les jambes véritablement trop faibles? Avec lui, impossible de savoir...
Pendant qu’il était ainsi, sur le derrière, à se gratter le nombril d’un air innocent, sa bonne nourrice vaquait tranquillement à ses affaires, frisait ses beaux cheveux et recevait ses meilleurs amis.
Un jour, comme il faisait un joli soleil printanier, elle porta Placide sous un arbre à une vingtaine de pas de sa porte et Placide, sans en demander plus long, se mit à se rouler à l’ombre de cet arbre.
Aussitôt, la nourrice retourna vers sa maison, pour se faire des grimaces au miroir.
Derrière elle, un jeune homme vint en chantonnant. Il passa près de Placide et Placide fit semblant de ne point le connaître, bien qu’il l’eût aperçu déjà plusieurs fois. L’homme entra dans la maison et ferma la porte plus qu’à demi. Cet homme était fort et très hardi. La nourrice aurait pu se sauver, car la porte n’était pas complètement fermée; ou bien, tout au moins, elle aurait pu crier, il nous semble! Cependant, elle ne cria ni ne se sauva. Imprudence? curiosité? affolement? Malin qui le dirait!... A moins que... Mais bref!
L’homme était donc dans la maison depuis un bon quart d’heure et rien n’indiquait qu’il songeât à en sortir, lorsque la porte s’ouvrit lentement, doucement et Placide se présenta...
La nourrice, voyant cette porte ouverte jeta, enfin! un grand cri et l’homme jura, fort en colère. Alors Placide fit: chut! chut! chut!... Mais ils eurent à peine le temps de l’apercevoir: dans l’instant qu’ils faisaient de grands gestes soudains, Placide disparut, ferma la porte presque tout à fait et s’en retourna vers son arbre.
La nourrice le trouva quelques minutes plus tard, assis, toujours à la même place et se frottant l’abdomen avec une application sérieuse. Elle ne put en croire ses yeux, se demanda si elle n’avait point rêvé. Néanmoins, soulevant l’enfant par un bras, elle le fessa, pour le principe.
On admit généralement que ce fut en cette occasion que Placide fit ses premiers pas. Cependant, il reste des doutes; peut-être, après tout, n’était-ce point là son coup d’essai...
Quoi qu’il en soit, à partir de ce jour, il marcha seul, indiscutablement. Et sa nourrice n’en fut pas plus heureuse. Elle aimait beaucoup faire la conversation avec ses amis; bien entendu, elle continua de les recevoir, à tour de rôle, mais le damné Placide lui causait des peurs préjudiciables à la santé. Bien qu’elle prît soin de l’éloigner, il se trouvait toujours là, au bon moment, pour secouer le loquet ou jeter de petits cailloux dans les vitres. Quand elle accourait pour l’explication, il avait déjà tourné le coin du mur.
Placide arrivait, ainsi, régulièrement, aux lieux où sa présence n’était pas désirable. Le plus souvent, d’ailleurs, il disparaissait aussitôt, comme une ombre. Nul enfant ne fit jamais moins de bruit en marchant; il semblait toujours piétiner de la laine.
Quand il fut un peu plus grand, il entra en relations avec d’autres enfants du voisinage. Si ces jeunes garçons et fillettes avaient eu un peu d’expérience, ils auraient, sans doute, été bien vite étonnés par les manières de Placide. Mais ils ne songeaient qu’à rire comme des imbéciles, à hurler, à se battre et ne remarquaient pas grand’chose. Ils commençaient, par exemple, à jouer à quatre; tout à coup, ils se trouvaient cinq!... Placide s’était glissé parmi eux, sans dire ouf!...
Comme ils ne cachaient guère leurs intentions, comme ils criaient même à tue-tête, Placide, silencieusement, combinait ses petites ruses et gagnait à tout coup. Alors cela finissait malgré tout par se gâter. Mais, lorsque les camarades s’élançaient au combat, ils plongeaient dans le vide ou bien se heurtaient les uns contre les autres: Placide venait tout juste de s’esquiver.
Le lendemain, il recommençait.
Il aimait assez de telles rencontres dont il revenait bien rarement les mains vides. A la maison, les amis de sa nourrice apportaient, certes, des cadeaux, mais ce n’étaient que des cadeaux inutiles, non des jouets ou des friandises. Les camarades, au contraire, recevaient à profusion, de leurs parents, des choses belles et bonnes; alors Placide se débrouillait parmi ces nigauds.
Ce qui lui plaisait singulièrement, c’était de voir les autres écarquiller les yeux, puis, perdant toute retenue, pousser des cris sauvages, parce qu’une bille avait disparu ou qu’un bonbon s’était envolé.
Il ne tarda point à s’intéresser aux affaires des grandes personnes. Il se coulait dans l’entrebâillement d’une porte sans faire plus de bruit qu’une petite souris. Il visita les maisons du voisinage, de la cave au grenier; ce ne fut pas toujours sans profit.
Bientôt, il en vint à négliger les jeux de son âge innocent; on ne lui connut plus qu’une seule occupation, entre toutes passionnante: écouter aux portes.
Dieu seul sait ce qu’il entendit! Il ne comprenait pas tout, évidemment; néanmoins il acquérait ainsi des connaissances précieuses, qu’il gardait avec soin pour s’en servir au besoin.
A sept ans, il était beaucoup plus instruit que nombre d’enfants d’un âge moins tendre qui avaient cependant fréquenté l’école et reçu les meilleures leçons.
Ce fut un peu après sept ans qu’il devint lui-même écolier. Sa nourrice, plusieurs fois, avait bien déjà essayé de le conduire en classe. Mais elle était bonne, faible, et même un peu bavarde--si, du moins, les renseignements fournis sur son compte sont exacts.--Pendant qu’elle échangeait quelques paroles avec d’autres femmes, sur le chemin de l’école, elle ne sentait point que la main de Placide glissait dans la sienne. Au moment de repartir, elle remarquait seulement qu’elle avait perdu l’enfant. Et elle reprenait la conversation avant de retourner sur ses pas pour le chercher.
De telle sorte que Placide courait la chance de n’avoir jamais beaucoup d’orthographe.
Mais il se rendit de lui-même à l’école et il ne s’en vanta point.
Fut-ce un lundi? Fut-ce un mardi? Pour en décider, il faudrait un certain toupet. Car, à la vérité, nul n’en sut jamais rien. Un seul fait est hors de conteste: le maître d’école découvrit Placide dans sa classe, derrière un paravent, un mardi, dans la soirée. Mais ce n’était probablement pas la première fois qu’il venait là. Interrogé aussitôt, il répondit en Normand, fit de nombreux chut!... chut!... qui mirent tout le monde en joie, mais renseignèrent plutôt mal.
On peut risquer cette hypothèse: Placide écoutant à la porte de l’école et entendant des choses nouvelles, qu’en sa candeur d’enfant il supposait être de précieux secrets, entra en un moment de presse et se glissa derrière le paravent. Il dut recommencer plusieurs fois cette manœuvre avant de se faire pincer.
A l’école, ses facultés se développèrent. Non pas qu’il fût ce qu’on appelle un brillant élève; il s’absentait souvent pour des raisons insoupçonnées et, même présent, il ne s’intéressait pas toujours aux choses dites sérieuses. Lorsqu’il était interrogé, il faisait preuve d’une discrétion parfaite, peu goûtée à l’ordinaire. Sévère, mais injuste, le maître mettait Placide en retenue. Placide, évidemment, s’esquivait.
Il ne devenait donc pas savant au sens ordinaire de ce mot. Mais en revanche, que d’observations profitables! Que de secrets surpris!
Il sut bientôt toutes les petites histoires curieuses qui ne couraient pas sur ses camarades et sur leurs parents. Le maître lui-même n’était pas un saint; Placide en fit la découverte et il montra le bout de son nez juste à la seconde qu’il fallait. A partir de cet heureux moment, il eut, à l’école, des droits que les autres n’avaient pas. En un mot, on lui laissa la paix.
Vers cette époque, on commença de remarquer combien son allure était singulière. Il poussait très vite, mais seulement en hauteur, et son corps semblait d’autant plus vague et inconsistant qu’il s’élevait en zigzag. Ses genoux et sa tête allaient en effet de l’avant, précédant de beaucoup ses talons et son dos qui maintenaient l’équilibre. Il avait de longs bras maigres qu’il manœuvrait comme des balanciers et ses mains aux doigts écartés semblaient toujours prendre appui sur l’air, tels des moignons déplumés. Tout cela, d’ailleurs, en parfait état, constamment prêt à fonctionner.
Il était d’apparence molle, grise, fuyante. Qu’il fût au jeu avec ses camarades, ou qu’il fût en expédition pour des raisons personnelles, il progressait avec rapidité sans faire plus de bruit que s’il eût nagé dans de l’huile.
En cérémonie, sous les yeux de tous, il lui arrivait de se redresser un peu; jamais, cependant, il ne marchait autrement que sur la pointe extrême des pieds.
A une époque qu’il serait difficile de préciser, Placide cessa peu à peu de fréquenter l’école. Il quitta son maître le plus discrètement du monde, ne fit point, de son départ, une affaire.
En principe, l’événement dut coïncider avec le commencement de certain apprentissage sur la nature duquel les renseignements font défaut. De quel métier s’agissait-il? On se perd en conjectures. Plusieurs maîtres ouvriers,--un charron, un vitrier, un tourneur,--réunis un jour autour d’une table de café, ont déclaré spontanément qu’ils croyaient bien avoir vu Placide dans leur atelier et qu’ils devaient, par conséquent, lui avoir donné des leçons dont il se souviendrait jusqu’à la mort. Mais c’était après boire que ces messieurs faisaient de telles déclarations; interrogés à froid et mis au pied du mur, ils se montrèrent beaucoup moins affirmatifs.
Il est permis de penser que Placide, à ce moment-là, étendit considérablement le champ de ses investigations. S’il ne se mêla point, à proprement parler, à la foule honnête mais obscure des travailleurs, il dut, en revanche, entretenir des relations professionnelles avec des personnes dont la vie n’était pas exempte de singularités et de fantaisie.
Certaines de ces personnes, pleines de bonne volonté et d’ardeur, mais peu douées ou poursuivies par la malchance, furent quelque peu tracassées. La malignité publique les accusa d’ignorer les lois dans ce qu’elles ont de plus simple; et des juges qui, sans doute, n’avaient rien de mieux à faire, s’occupèrent de ce qui ne les regardait pas.
Rien n’autorise à croire que Placide ait été pour quelque chose dans les malheurs soudains qui frappèrent ces personnes infortunées. Bien au contraire, il semble prouvé, à présent, que, peu confiant dans la discrétion des inculpés, il passa lui-même par des transes peu favorables à la santé, surtout à un âge aussi tendre.
Il ne s’en vanta d’ailleurs point et ce n’est pas par lui qu’on le sait, ou du moins qu’on le suppose.
La guerre vint là-dessus et tout fut oublié.
Placide recommença de plus belle à marcher sur la pointe des pieds.
Il se trouvait hors de l’enfance et déjà en pleine possession de ses facultés. Ce fut sa grande époque.
Le monde, dans son ensemble, était à peu près complètement fou. Beaucoup de gens, parmi ceux qui ne combattaient pas, jacassaient à tort et à travers sans prêter attention à rien. On avait beau leur dire: Taisez-vous! Méfiez-vous! c’était comme si l’on eût chanté.
Pour un garçon observateur, il y avait beaucoup à faire.
La préoccupation d’un apprentissage manuel abandonna donc Placide, si tant est, du moins, qu’elle ait jamais hanté son esprit.
Il conserva son pied-à-terre chez sa nourrice, mais il voyagea beaucoup. Ses absences devinrent, à mesure qu’il prit de l’âge, plus longues et plus mystérieuses.
Il revenait toujours à l’improviste. Pour donner un exemple: un soir, sa nourrice qui ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours, le croyait, cette fois, perdu pour tout de bon; aussi songeait-elle à prendre le deuil. A l’heure du souper, elle ne put toucher à rien, car le chagrin lui coupait l’appétit; accroupie devant son feu, elle se mit à pleurer. Quand elle se releva, elle vit Placide assis à table: les mains jointes, il faisait sa prière avant de manger!
Souvent, au matin, alors qu’elle croyait être seule dans la maison, elle entendait Placide ronfler honnêtement dans sa chambrette: il était revenu pendant la nuit... Comment? Par où?...
La nourrice, qui était bonne mais bête et qui l’aimait beaucoup, l’accueillait toujours avec une grande joie. Recevant moins de visites parce qu’elle vieillissait, elle devenait de plus en plus curieuse et bavarde. Aussi, éprouvait-elle le besoin de poser à Placide des questions et des questions. Il écoutait tout ça, d’abord, d’un air tranquille, puis il faisait chut!... Et, si elle insistait, il lui jetait un drôle de regard. Parfois même il se levait brusquement: alors, c’était réglé en un tournemain...
Que faisait-il donc pendant ses absences singulières? Travaillait-il pour le bien de la société? Il est permis d’en douter.
Il y eut des gens pour l’accuser--un peu au hasard, il faut le reconnaître--de différentes actions que la morale usuelle réprouve.
On ne le vit jamais manier d’armes à feu et jamais, non plus, il ne sonna de la trompe. Pourtant, ses allures, son caractère et le peu que l’on connaissait de son passé, autorisèrent à croire qu’il prenait à la chasse un plaisir très vif. Cela doit s’entendre de la chasse clandestine, à toute heure, dans les réserves les plus giboyeuses des terres seigneuriales. Le gibier, habitué aux manières rudes des chasseurs de métier, ne pouvait résister aux sollicitations de Placide qui bousculait toutes les règles du jeu.
Il est probable que Placide, chasseur, trouva de l’aide près de certains lascars discrets, d’origine douteuse et, osons le dire, peu considérés.
Mais l’union fait la force et cela peut mener loin. Par le fait des lascars discrets, Placide dut immanquablement se voir entraîné en des entreprises plus considérables et très variées. Ses affaires prirent de l’extension. D’où la nécessité de voyages rapides.