Part 4
Elle apprit des histoires, des farces, des tours de physique. On ne sait pas tout ce qu’elle apprit! Mais, au bout du compte, elle ne trouva pas ce qu’elle cherchait. Car il n’y a pas seulement la science, il y a encore la magie; et toute la vérité n’est point contenue dans les livres.
Chemin faisant, Claude prit quand même ses quinze ans.
Et elle était toujours fille!
Elle était même très jolie fille. Tous les garçons du voisinage voulaient jouer avec elle comme autrefois.
Alors sa mère fit entendre ses lamentations, car c’était une femme difficile à contenter.
--Quel malheur! gémissait-elle, ma fille a quinze ans!... Quelle tristesse! elle est presque aussi jolie que je le fus à son âge!... Et ces petits cochons d’Inde qui veulent jouer avec elle!... Qu’adviendra-t-il de tout cela?... Je le sais bien, pardi, ce qu’il en adviendra!... Mère infortunée, que ton sort est misérable! Heureuse, trois fois heureuse, celle qui a donné le jour à un garçon! car un garçon, lui, remet son chapeau sur sa tête et dit: «Bonsoir, la compagnie!»
Elle rabâchait sans cesse des propos de cette qualité. Ce n’était guère encourageant pour la pauvre Claude qui faisait tout ce qu’elle pouvait. Comme elle ne voulait point manquer de respect à sa mère, elle n’avait que la ressource de barboter plus avant dans ses livres; ce qu’elle faisait avec un courage que chacun ne pouvait s’empêcher d’admirer. Mais elle avait le cœur bien gros et, à quinze ans, c’est là une maladie des plus gênantes.
Un matin, Claude eut une terrible crise de nerfs. Si son père s’était trouvé à la maison, il lui aurait envoyé deux ou trois gifles ou un seau d’eau à la figure; du moins, tel aurait été son devoir. Mais son père n’était pas là et la malheureuse, sans une larme, brûla tous les livres qu’elle avait adorés; puis, se précipitant hors de la maison, elle se mit à courir à travers champs, comme une folle.
Elle n’alla pas au bout du monde. Dès que ses nerfs furent calmés, elle se laissa choir sur un tapis de mousse, après avoir relevé sa robe, et là, elle s’endormit profondément, écrasée de fatigue. Mais, à son réveil, le chagrin remonta du fond de son cœur; elle se mit à gémir et à sangloter.
Elle entendit quand même une voix qui disait:
--Qu’avez-vous donc, la belle? qu’avez-vous à pleurer?
Levant la tête, elle aperçut, à travers ses larmes, un grand bonhomme qui avait une blouse blanche, une barbe blanche et les pieds nus.
--Vous ne voyez donc pas, cria-t-elle, que je ne suis qu’une fille?
Le bonhomme répondit, d’une voix très douce:
--Pardonnez-moi, mon enfant, mais je m’en étais douté du premier coup. Je vous dirai même que vous êtes une très jolie fille. Je me promène dans ces bosquets depuis des années et des années, et j’ai contemplé de nombreuses demoiselles endormies sur la mousse... Eh bien! je dois à la vérité de reconnaître qu’à côté de vous, toutes les autres n’auraient pas existé.
A ces mots, Claude essuya son nez et commença d’y voir beaucoup plus clair.
--C’est bien possible! dit-elle; mais ma mère voudrait que je fusse un garçon. Elle m’a assuré que les garçons remettaient leur chapeau sur leur tête en disant: Bonsoir, la compagnie!
--Votre mère eut raison, ma mie! Néanmoins, il ne faut pas se désoler ainsi. Il y a toujours moyen de s’arranger.
--Non! répondit tristement Claude, il n’y a plus moyen! car au cours d’une terrible crise de nerfs, je viens de brûler tous mes livres adorés... Comment découvrirais-je le secret, maintenant que sont fermés pour moi les palais de la science?
--Mais il n’y a pas que la science! dit le bonhomme qui peignait sa barbe avec ses doigts; il n’y a pas que la science, voyons! il y a la magie!
Il continua, en la regardant fixement:
--D’après ce que vous me dites, je suppose que vous êtes la jeune Claude en personne, cette jeune Claude qui s’est jetée dans l’étude à corps perdu et dont la réputation de courage est venue jusqu’à moi?
Claude, qui était encore assise sur la mousse, se leva, méfiante:
--Mais, monsieur, dit-elle, je n’ai pas l’honneur de vous connaître!
Le vieillard sourit avec bonté.
--Je suis l’Ermite du bois... Quand il me plaît, j’enseigne la magie. Et, si vous vouliez me confier vos secrets et vos peines, je me ferais un plaisir de vous tirer d’affaire.
--Je ne vous dis pas non, monsieur l’Ermite; mais ma mère m’a défendu de me pencher aux portières, lorsque je voyage, et de lier conversation avec le premier venu.
Ayant prononcé fièrement ces paroles, Claude s’éloigna sans détourner la tête; car elle avait hâte de rassurer ses parents, follement inquiets des suites de son équipée.
Dès le lendemain, sa mère reprit ses lamentations et parla même de mettre sa fille au couvent pour l’empêcher de jouer avec les garçons. Comme la pauvre Claude était privée de ses livres, la situation lui apparaissait terrible. Elle ne put s’empêcher de songer à ce que lui avait dit l’Ermite. Sans parler à personne de sa rencontre, sans avoir l’air d’y toucher, elle recueillit des informations.
Voici ce qu’elle apprit. (Nous le donnons en bref. Le conte en est cependant bien beau! mais il est difficile à dire tout au long devant les grandes personnes; puis, enfin, nous n’en avons pas la permission.)
L’Ermite du bois était un bonhomme très vieux et très malin. Il vivait dans une grotte. Il y vivait seul, mais recevait souvent la visite des fées. Celles-ci lui apprenaient de grands secrets, tout en faisant sa cuisine et en raccommodant son linge. Pendant leur séjour dans la grotte, elles étaient femmes et même femmes de toute beauté. Mais personne ne pouvait jamais les apercevoir sous cette forme. En effet, dès qu’un visiteur approchait, elles devenaient bécasses ou grenouilles et disparaissaient: bécasses, elles s’envolaient parmi les branches; grenouilles, elles dévalaient en sautant et se cachaient dans les marécages. La police en était pour ses frais.
Les fées, bien entendu, connaissaient toute la magie et la pratiquaient: c’était leur métier. Le vieil Ermite avait beaucoup appris en leur compagnie. Moins puissant que les fées, il était quand même, lui aussi, rudement fort.
Personne n’ignorait cela dans le pays. Claude elle-même l’aurait su depuis longtemps, si elle avait été un peu moins abrutie par ses lectures.
Dès qu’elle eut ces renseignements, elle pensa:
--Voilà mon affaire!
Sans tarder, elle se mit un peu de poudre et s’en alla trouver l’Ermite du bois.
L’Ermite était assis sur le seuil de la grotte. Sa blouse avait des taches, ainsi du reste que sa grande barbe qui était, en outre, fort emmêlée. Il avait l’air d’un vieux sale, parce que les fées avaient oublié de lui faire visite les jours précédents.
Claude s’approcha, un peu émue.
--Bonjour, monsieur l’Ermite! dit-elle.
--Honhon! répondit-il, d’un ton peu encourageant.
Il se rappelait certaines paroles plutôt inciviles que Claude avait prononcées, lors de leur première rencontre. Ces paroles lui étaient restées sur le cœur; car, avec son air bonhomme, c’était un vieillard assez pointilleux.
Claude fit la révérence et répéta:
--Bonjour, monsieur l’Ermite du bois!
Cette fois, il répondit:
--Bonjour!
Mais sans lever la tête; et il ajouta aussitôt:
--Je ne vous invite pas à entrer, car mon ménage n’est pas fait.
Puis il se remit à son travail qui consistait à retirer, avec la pointe de son couteau, des épines qu’il avait sous la plante des pieds.
Or, une de ces épines s’était glissée entre deux orteils et l’Ermite ne voyait pas assez clair pour l’arracher. Il ne pouvait pas non plus se baisser suffisamment; il en bavait dans sa barbe en soufflant comme une baleine. Et, quand il se redressait, il sacrait à faire trembler.
Claude, qui avait bon cœur, eut pitié de lui. Elle s’avança gentiment et dit:
--Monsieur l’Ermite! si vous voulez, je retirerai l’épine...
L’Ermite lui tendit son pied en ronchonnant.
Et Claude retira l’épine sans faire un trop grand trou.
Alors, l’Ermite, tout joyeux, essuya sa barbe et il s’écria:
--Jeune fille, qui honorez la vieillesse! si vous avez besoin d’un conseil, je suis prêt à vous le donner! gratuitement!
--Voici! dit Claude sans autre préambule; je voudrais devenir garçon. Et je me suis dérangée pour vous demander comment il faut s’y prendre. Car il paraît que les fées vous ont enseigné la magie...
Le vieil Ermite cligna de l’œil.
--Elles m’en ont, c’est sûr, appris plus d’une! avoua-t-il.
--Eh bien! puisqu’elles se changent à volonté en bécasses et en grenouilles, il doit y avoir un moyen pour changer une fille en garçon? Si vous le savez, dites-le!
--Il est vrai, répondit l’Ermite, que les fées réussissent des tours pendables. Par malheur, je suis moins puissant qu’elles. Changer une fille en garçon, ça n’a l’air de rien... ce n’est quand même point si facile qu’on le croit! Il y a des épreuves: consentirez-vous à les subir?
--Je les subirai! dit Claude d’un ton résolu.
--Alors, dit l’Ermite, ne perdons pas un temps précieux!
Il conduisit Claude sous un cormier dont les branches étaient chargées de fruits verts. Puis il cueillit sept cormes et les mit dans les mains de Claude.
--Voici, dit-il, sept petites poires, jolies, mais dures. Vous les mâcherez et vous les avalerez... celles-ci ou d’autres, à votre choix, pourvu qu’elles soient bien vertes... mais vous les mangerez à la suite et sans interruption: ce point est tout à fait important! Quand vous aurez terminé, j’espère que vous serez devenue garçon.
--Merci, monsieur l’Ermite! je croyais que ce serait beaucoup plus difficile.
Le bonhomme, sérieux comme un pape, n’ajouta rien à ce qu’il avait dit.
Claude s’en alla, toute joyeuse, avec ses cormes dans la poche de son tablier. Elle pensait:
--Je serai garçon avant même d’être arrivée à la maison: c’est maman qui va être contente!
Elle prit donc une corme et commença de la mâcher.
C’était très mauvais! Elle ne s’attendait point à ce que cette petite chose lui fondît dans la bouche; cependant, elle fut surprise de constater combien cela était difficile à avaler. Au prix de grands efforts, Claude parvint néanmoins à faire passer cette première corme. Et, aussitôt, elle mit la seconde dans sa bouche, comme il lui avait été indiqué.
Celle-ci se défendait encore mieux que la première!
--Je n’aurai pas terminé quand j’arriverai à la maison, pensa Claude. Asseyons-nous donc!
Elle s’assit, après avoir relevé sa robe et, avec un courage digne des plus grands éloges, elle continua de mâcher.
Saleté de saleté!
Claude rougissait, verdissait, rougissait encore; quand l’amertume lui passait dans la moelle des os, elle frémissait de la tête aux pieds. Mais, intrépide, elle mâchait toujours.
--Je te ferai quand même ton affaire! pensait-elle en crispant les poings.
Elle avala en effet la seconde corme, en beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour l’écrire à la machine.
Et en avant la troisième!
Cette fois ce fut atroce! On répugne à se représenter une scène aussi pénible! D’un côté, la corme. De l’autre, une belle jeune fille dont l’opiniâtreté n’a peut-être jamais été égalée, une belle jeune fille qui se roulait sur le bord de la route et murmurait, les dents férocement serrées sur sa proie:
--Je te boulotterai!
A la fin, le bon droit triompha: la troisième corme fut avalée. Alors, Claude, sans hésiter, prit en sa poche la quatrième, la cinquième et les deux dernières et les envoya au diable ou, du moins, dans la direction.
Elle continua son chemin, la bouche ouverte au vent du soir et elle versait abondamment des larmes amères. Peu à peu, cependant, elle se fit une raison. Tout espoir n’était pas perdu; il n’y avait qu’à recommencer.
Dès le lendemain, elle recommença. Mais, cette fois, moins courageuse ou moins affamée, elle ne put manger que deux cormes et cracha la troisième avec fureur.
Elle comprit enfin que l’épreuve était très sérieuse. Mais elle ne ressemblait pas à ces poules mouillées que le moindre effort rebute. Ayant envisagé froidement les difficultés, elle se jura de les surmonter.
Au troisième essai, elle mangea quatre cormes; puis elle tomba à trois, alla ensuite jusqu’à cinq et pensa en crever...
Changeant alors de tactique, elle attaqua plusieurs cormes à la fois, espérant ainsi en avoir plus vite raison: elle échoua misérablement. Un autre jour, elle tenta d’utiliser la surprise, essaya de happer une corme au vol, comme les chiens happent les mouches: la corme se jeta tout droit dans la fausse gorge de Claude et la pauvre fille, cette fois, faillit bien y passer!
Avec tout cela, le temps avait coulé; la saison, qui ramène tout, avait fait jaunir les derniers fruits. Il fallut attendre une année entière avant de reprendre la lutte.
Claude, durant cette longue trêve, ne s’abandonna point à une coupable oisiveté. Chaque jour, elle se livrait à des exercices gradués, suçant du fiel, mâchant, avec une froide énergie, des os, du caoutchouc ou des nerfs de bœuf. Le reste du temps, elle le passait en oraisons pour fortifier sa volonté.
Aussi quand la saison fut revenue, connut-elle le plus beau succès: malgré une résistance désespérée, les sept cormes y passèrent du premier coup.
Quelle joie!
Claude, aussitôt, voulut annoncer sa victoire à sa mère.
--Soyez heureuse! dit-elle; je suis devenue garçon!
--En es-tu sûre? demanda cette mauvaise femme avec un rire insolent. Attends un peu! je vais te secouer la poussière... et puis te fourrer au couvent, pour t’apprendre à raconter des imbécillités!
Claude se retira, vexée.
--Je dois pourtant bien être garçon! murmurait-elle.
Pour en avoir la preuve, elle regarda... Et, paf!... elle tomba à la renverse, comme foudroyée!... Elle n’était pas garçon!
Quel désespoir! quelle honte! quelle fureur!
Sans même réparer le désordre de sa toilette, Claude, dès qu’elle reprit ses sens, courut chez l’Ermite.
--Eh! dites donc, vieil Ermite! cria-t-elle d’une voix que la colère faisait trembler, c’est malin ce que vous avez fait là!
Le bonhomme, qui venait tout juste de se réveiller, la regarda d’un air abruti.
--Oui! vraiment! c’est malin de tromper aussi bêtement la jeunesse! Je ne sais qui me retient de jurer et de vous dire vos quatre vérités!
--Qu’est-ce que vous me chantez, vous? grogna l’Ermite en se frottant les yeux.
--Je ne chante pas, je pleure!... car je suis toujours fille, bien que j’aie mangé les sept cormes!...
L’Ermite, entendant cette nouvelle, sut enfin à qui il avait affaire.
--Soyez la bienvenue, mon enfant! dit-il avec une grande affabilité. Vous, qui me tirâtes si heureusement une épine du pied, faites-moi la grâce de vous asseoir sous ces frais ombrages.
--Non! répondit Claude. Car je suis furieuse, entendez-vous? furieuse!
--Ça n’avancera pas beaucoup vos affaires, dit l’Ermite. Je ne dois pas, en outre, vous laisser ignorer qu’ayant vécu dans la familiarité des fées, je suis accoutumé aux pires injures: ne vous flattez donc pas de m’en adresser que je n’aie déjà entendues.
Ayant ainsi mis les choses au point, l’Ermite reprit paisiblement:
--Cette épreuve des cormes n’est qu’un barrage grossier mais indispensable et qui permet de faire un premier tri. On ne peut, en effet, mettre la magie au service de jeunes personnes frivoles qui n’ont pas véritablement la vocation. Puisque vous avez mangé les cormes, c’est donc que votre cas est sérieux. Eh bien, ma chère enfant, je vous le dis sans fard: il y a d’autres épreuves, des épreuves plus sévères. Les subirez-vous?
--Je les subirai! dit Claude avec une terrible énergie.
--Bon! dit l’Ermite. Il s’agit d’épreuves morales. Elles sont au nombre de trois. Il peut arriver, toutefois, qu’une seule suffise, lorsqu’on n’essaye pas de tricher. La première, qui est la plus bénigne, consiste tout simplement en ceci: ne pas suivre la mode.
--Qu’entendez-vous par là, monsieur l’Ermite?
--Il me semble que c’est bien clair, mon enfant: habillez-vous seulement comme s’habillait madame votre mère, lorsqu’elle avait votre âge...
--J’en serai quitte pour rester à la maison, murmura Claude qui se croyait maligne.
--Qu’entends-je? s’écria l’Ermite. Il vous faudra, au contraire, aller dans le monde, fréquenter assidûment vos amies et ne pas craindre de vous laisser admirer par les garçons. Si vous trichez, toute votre peine sera perdue... Au revoir, mon enfant! Bon courage!
Il la quitta sur ces mots, pour aller au fond de la grotte faire des préparatifs magiques.
Claude revint chez sa mère et elle dit à celle-ci:
--Maman! conduisez-moi dans le monde...
--Non! répondit la mère, car la vie est trop chère!
--Maman! il faudra aussi que je fréquente assidûment chez mes amies... et je tiendrais enfin à me faire admirer par les garçons.
--Veux-tu parier, dit la mère, que je te fourre au couvent, une bonne fois?
--N’en faites rien, dit Claude, si vous voulez être heureuse, un jour!
Elle avait prononcé ces mots d’un air si mystérieux que la méchante femme n’insista pas.
Alors Claude en profita pour bouleverser les tiroirs où l’on conservait pieusement la toilette de jeunesse de sa mère et de sa mère-grand. Quand elle eut trouvé tout ce qu’il fallait, elle rejeta avec dédain toutes ses parures, ses vêtements les plus coquets et les mieux ajustés. Puis elle s’habilla, se chaussa, se coiffa, suivant l’usage antique, mais moins solennel qu’on ne prétend. Sa mère la regardait, bouche bée, l’œil arrondi d’inquiétude.
--C’est la conséquence d’un vœu! expliqua Claude. Surtout, laissez-moi faire, si vous voulez avoir du bonheur, une fois dans votre vie!
La mère, qui était sur le point de s’élancer, prit le temps de la réflexion et, finalement, n’osa intervenir.
Cependant, cette femme cruelle ne voulut pas conduire sa fille dans le monde.
Claude y alla donc toute seule.
Ce fut une affaire! On en parlera pendent plus de cent cinquante ans.
Claude, lors de sa première sortie, produisit son petit effet. On la regarda avec surprise, sans trop savoir s’il fallait rire ou pleurer car, malgré son étrange accoutrement, elle n’était pas encore trop laide.
La seconde fois, on se décida à rire aux éclats. Et, par la suite, ce fut un débordement de gaieté narquoise, d’ironie d’un goût amer ou de pitié dédaigneuse qui valait les plus sanglantes injures.
Les petits enfants montraient Claude du doigt et couraient derrière elle avec des cris joyeux. Les filles de son âge pouffaient dans les coins. Quant aux vieux plaisantins, ils lui faisaient des compliments sucrés, comme à une contemporaine: elle eût payé bien cher le plaisir de leur cracher à la figure!
Car, notons-le bien, Claude n’avait pas seulement la beauté de son sexe, elle en possédait aussi les vertus principales, à un très haut degré.
Par bonheur, la volonté si forte qui animait son corps frêle lui permettait de résister à la torture.
Quand prit fin la saison brillante des réunions mondaines, il lui fallut fréquenter assidûment chez ses bonnes amies.
Il y avait Jeanne, Marthe et Marie.
Claude s’en fut chez Jeanne, espérant bien la trouver seule, car ce n’était pas son jour. Mais Jeanne s’arrangea pour faire prévenir Marthe et Marie qui accoururent aussitôt.
Claude voulut orienter la conversation vers les sciences, particulièrement vers l’astronomie et les méthodes d’arpentage où elle était de première force. Les autres, scandalisées, ne la suivirent point sur ce terrain. Toute la soirée, il fallut feuilleter les journaux de modes et les catalogues des grands magasins. Et le lendemain, et les jours suivants, Claude dut recommencer en compagnie de ses amies et des amies de ses amies, que celles-ci se faisaient un plaisir de convoquer.
Naguère, dans les circonstances difficiles, lorsqu’elle sentait le rouge de la colère ou de la honte lui monter au front, vite, elle ouvrait son petit sac et mettait de la poudre. Maintenant, cette ressource même lui manquait, car elle n’avait plus ni sac ni poudre...
On devine quel fut le martyre de la pauvre fille.
Elle tenait ferme, pourtant. Mais la nuit, sous peine d’étouffer, il lui fallait passer sa rage sur son oreiller qu’elle mettait en pièces après l’avoir trempé de ses larmes.
--Heureusement, pensait-elle, il sera moins désagréable de se faire admirer par les garçons: ils sont bêtes, mais rarement méchants.
Hélas! cette dernière partie du programme devait être bien pénible encore!
Les garçons étaient bêtes, en effet, si bêtes qu’ils n’y comprenaient plus rien. Le plus souvent, ils battaient en retraite, pour aller trouver Marie, ou même Jeanne, qui n’était cependant point belle, mon Dieu! Au reste, quand ils ne fuyaient pas, c’était encore plus triste! Ayant perdu tout entrain, ils demeuraient là sans rien dire, plantés comme des sycomores; ou bien ils adressaient à Claude des propos marqués au coin du respect le plus pur, le plus déplacé.
Ce fut, pour la pauvre fille, un coup terrible. Elle en perdit le boire et le manger.
Aussi était-elle bien amaigrie, bien changée, le jour où elle s’en fut, pour la troisième fois, vers la grotte où vivait l’Ermite du bois.
Celui-ci, fort occupé à tuer ses poux, eut peine à la reconnaître. Mais Claude parla.
--Vieil Ermite! dit-elle, d’un ton courroucé, vous êtes donc incorrigible! Vous m’avez encore trompée bien cruellement! Ne m’aviez-vous pas assuré qu’une seule épreuve morale suffisait le plus souvent, quand on n’essaye pas de tricher?... Or, j’ai fait tout et le reste et, néanmoins, je suis plus fille que jamais!
--Je vois ce que c’est! dit l’Ermite. De votre sexe, vous avez, non seulement la grâce et la beauté, mais toutes les vertus principales, à un degré remarquable. Par conséquent...
--C’est cela! interrompit Claude; de l’esprit, à présent!... Vous feriez beaucoup mieux de vous laver les pieds.
L’Ermite exhala un long soupir.
--Je n’ai pas entendu! murmura-t-il.
Puis il ajouta:
--Je disais donc, _primo_: que je vous chérissais tendrement à cause du fier service que vous me rendîtes un jour; _secundo_: qu’il vous faudrait subir encore une épreuve, au moins une... et je me demandais avec angoisse si vous en auriez le courage...
--Je l’aurai! dit Claude. Pour qui me prenez-vous donc, l’Ermite? Me confondriez-vous, par hasard, avec l’une de mes amies, avec Marthe ou avec Jeanne?
--Serait-ce vous faire une si grave injure? demanda l’Ermite. Je connais Jeanne: elle a de l’esprit...
--Je vous l’accorde, mais c’est une poule mouillée... et elle est laide à faire peur.
--Quant à Marthe, poursuivit l’Ermite, sa réputation de beauté...
--Marthe! c’est une dinde! assura Claude avec un bon sourire.
L’Ermite se leva et parla sévèrement.
--Jeune fille, dit-il, votre échec n’a rien d’étonnant; je constate, en effet, que vous n’êtes pas en état de grâce... De même que vous avez dépouillé toute coquetterie féminine, il vous faudra vaincre, en votre cœur, les sentiments dont vous faites ici l’étalage. Et ce sera la deuxième épreuve.
--Expliquez-vous clairement! dit Claude.
--Voici: pendant six mois, à partir de ce jour, vous accueillerez, avec une joie visible, tout bonheur qui pourra survenir à vos amies. Vous les défendrez en outre contre la médisance et si, devant vous, on célèbre leurs vertus, vous joindrez votre voix enthousiaste au concert des louanges. C’est assez simple, comme vous voyez.
--C’est simple, en effet! balbutia Claude, atterrée.
--Et, avec l’aide de la magie, ce sera sans doute suffisant, acheva l’Ermite. Bon courage, mon enfant!
Claude s’en alla, tête basse. L’Ermite, qui en avait cependant vu de toutes les couleurs, ne pouvait s’empêcher de la plaindre.
Elle arriva, bien triste, chez sa mère. Celle-ci, malgré la dureté de son cœur, en eut également pitié. Comme elle connaissait bien sa fille, elle dit, pour la ramener à la joie:
--J’ai l’avantage de t’annoncer que Marthe, ton amie, qui devait épouser le Prince Charmant, vient d’être abandonnée par son fiancé.
Claude, à ces mots, joignit les mains.
--Est-ce possible? s’écria-t-elle; Marthe, l’honneur de notre ville! Marthe, la parure de notre société! Courons, ma mère! courons empêcher ce malheur, s’il en est encore temps!