Part 3
Mariette passa à son doigt la bague qui se trouva bien de dimension; puis elle embrassa Dominique et s’en alla, en riant comme seule elle savait rire.
Dominique revint chez l’oncle Anselme et vécut des jours bien tristes. Il n’avait plus aucun goût pour le travail. Volontiers, il serait resté à la maison à se lamenter, en attendant qu’on lui payât sa rente. Mais l’oncle Anselme ne l’entendait pas ainsi.
--Je t’ai fait apprendre le métier de tailleur de pierre et le métier de maçon, disait-il; c’est pour que tu sois mon bâton de vieillesse, et que tu gagnes de l’argent pour Victor et pour moi... Ingrat! si tu ne veux pas être mon bâton de vieillesse, tu n’as qu’à t’en retourner avec tes poupées d’hôpital!
Dominique pleurait.
--Je ne veux pas m’en aller! Je serai votre bâton de vieillesse et je gagnerai aussi de l’argent pour Victor. Emmenez-moi avec vous: je saurai bien tirer les plans, viser au fil à plomb et surveiller le chantier, pendant que vous travaillerez avec les vieux compagnons.
--Non! dit l’oncle Anselme; c’est toi qui travailleras et c’est moi qui surveillerai, parce que j’ai, dans la main, des poils qui me gênent plus qu’on ne croit.
--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Dominique, car je vous aime tendrement, comme c’est mon devoir, vous et ce sacripant de Victor.
Dominique se remit donc à tailler la pierre, et quand il avait fini de tailler la pierre, il la couvrait de mortier; après avoir posé la tuile, il recommençait à creuser les fondations, et ainsi de suite, sans repos ni trêve. Il faisait tout ce qu’il pouvait et même bien davantage, mais sa jambe lui causait de graves difficultés. Mal surveillés, les vieux compagnons prenaient du bon temps. Le travail n’allait pas vite; aussi Dominique ne gagnait pas énormément d’argent pour l’oncle Anselme et pour Victor. L’oncle jurait et parlait de renvoyer Dominique à ses poupées d’hôpital. Le pauvre Dominique, alors, redoublait d’effort, travaillait, bien avant les vieux compagnons et longtemps après eux. La nuit, au lieu de dormir, il se lamentait sur ce qu’il croyait être une grande infortune.
--Ils sont là, à me répéter que j’ai toutes les chances!... Certes, j’ai conservé ma vie et ma vertu, mais je ne m’en vois pas beaucoup plus avancé. Un de ces jours, moi qui connais deux métiers et qui trace l’anse de panier, l’oncle Anselme va me mettre à la porte comme un simple goujat. Pendant ce temps, Mariette fera les quatre cents coups avec ce sacripant de Victor!... J’ai conservé ma vertu, mais j’en ai le sang tout échauffé; j’ai sauvé ma vie, mais la vie me pèse!... Que n’ai-je suivi mes camarades, vrais soldats! Que n’ai-je été, comme eux, mangé par les requins et les poissons de toute sorte!
Il disait ces folies et n’était pas loin de les penser. On ne peut pas savoir ce qui serait arrivé si la Providence n’avait jugé bon d’intervenir.
Un lundi matin, l’oncle Anselme qui souffrait beaucoup des cheveux, avait entrepris de brosser mon Dominique encore plus durement qu’à l’habitude. Mais Dominique ayant touché le fond du désespoir, se moquait de tout ce bruit; il ne répondait pas et l’oncle Anselme était d’autant plus furieux.
--Va-t’en! criait-il; va-t’en, propre à rien! avec ton pied articulé!... va-t’en rejoindre tes poupées d’hôpital!
C’est à ce moment que le facteur apporta une terrible nouvelle; Victor venait d’être tué par les ennemis!
L’oncle Anselme et Dominique furent un moment semblables à deux fous; ils roulaient des yeux égarés et regardaient autour d’eux sans rien voir. Puis ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se serrèrent à s’étouffer. Ils mêlaient leurs larmes, poussaient des cris déchirants; quant aux paroles entrecoupées qu’ils prononçaient, elles ne valent pas la peine d’être rapportées.
L’oncle Anselme retrouva le premier son bon sens.
--Je ne veux plus que tu t’en ailles, mon cher Dominique, dit-il, je n’ai plus que toi, et il faut absolument que tu sois mon bâton de vieillesse. Tu continueras à travailler et à surveiller le chantier; ce que tu gagneras sera pour moi seul, hélas! Quand je mourrai, tu auras la maison, le jardin et tout le tremblement. Ça te fait une belle situation! Ainsi, tu pourras te marier dès que tu le voudras, malgré ta jambe de bois et ton air tranquille.
--Je vous remercie de tout mon cœur! répondit Dominique. Je me marierai avec Mariette, la lingère, parce qu’elle accepte mes cadeaux et qu’elle a de bons sentiments.
--Comme tu voudras! dit l’oncle. Moi, je m’en moque! Je donne mon consentement.
Dominique resta donc à travailler chez l’oncle Anselme qui ne fit plus jamais rien. Comme Dominique était un ouvrier consciencieux, comme, d’autre part, Victor ne réclamait plus d’argent, les affaires devinrent prospères. L’oncle donna tout de suite une bonne partie de sa fortune à Dominique; pour le reste, il fit un testament en sa faveur.
Dominique, cependant, était triste quelquefois, parce qu’il songeait à son pauvre Victor qu’il ne reverrait plus; mais, tout aussitôt, il pensait à Mariette, et il se redressait sur sa jambe vernie en sifflant un petit air...
Les plus honnêtes garçons sont ainsi faits!
C’est aussi que Mariette, depuis qu’elle avait connaissance du testament, ne cachait plus du tout ses bons sentiments. Elle ne demandait pas mieux que d’épouser Dominique. Déjà elle tirait des plans pour plus tard.
--Je ne serai plus lingère, disait-elle; tu m’offriras beaucoup de cadeaux... Quand nous n’aurons plus assez d’argent pour nous amuser, nous vendrons la maison et le jardin.
--Je ferai tout ce que tu voudras, répondait Dominique.
En attendant, Mariette cherchait des distractions. Quand elle rencontrait un mauvais sujet, elle ne se sauvait point comme son devoir l’eût exigé; elle s’arrêtait au contraire ou bien même courait au-devant du danger.
Car, cette Mariette--le moment est venu de le dire--était une fille fraîche et jolie, nom de nom mais nullement vertueuse. Il n’y avait que ce pauvre Dominique pour en douter. Elle n’envisageait point le mariage comme il se doit, c’est-à-dire comme le seul moyen d’avoir beaucoup d’enfants. Dieu le sait! ce qu’elle voulait, c’était tout simplement gaspiller la fortune de Dominique et se moquer de lui avec des débauchés. Quand il n’aurait plus le sou, elle le planterait là sur sa jambe de bois et tâcherait de se débrouiller d’un autre côté.
Noirs et perfides desseins dont l’accomplissement semblait réglé à l’avance comme du beau papier à musique. Mais la bonne étoile de Dominique avait l’œil ouvert encore une fois; elle ne permit pas ça.
Mariette, un jour, rencontra un mauvais sujet qui semblait un peu enrhumé; en réalité, c’était bel et bien la grippe espagnole qui, sans faire de bruit, farfouillait sous sa peau. Or, Mariette ne craignait rien; elle courait au-devant du danger, comme il est dit plus haut. Elle passa une soirée entière à côté du mauvais sujet; celui-ci éternuait et frottait le bout de son nez contre le nez de Mariette. Aussi qu’arriva-t-il? Mariette attrapa la grippe espagnole. Quatre jours plus tard, elle mourut en se repentant.
Dominique pleura si abondamment dès les premières heures que, bientôt, il n’eut plus une seule larme dans tout le corps.
Le jour de l’enterrement, il garda un air sombre et parut ne voir personne. Aussi ses amis furent-ils inquiets; après la cérémonie, ils l’accompagnèrent et firent de grands discours pour chasser ses mauvaises pensées.
--Dominique, disaient-ils, pourquoi garder cet air sombre, à présent que la cérémonie est terminée? Les morts sont les morts; quand une affaire est réglée, il faut s’occuper d’autre chose. Dominique, au lieu de chercher un arbre pour te pendre, viens plutôt boire bouteille avec nous. Cette pauvre Mariette, ce n’est pas le moment d’en dire du mal; cela ne servirait à rien... Mettons donc qu’elle avait de la vertu; mais ce n’était pas du tout la femme qu’il te fallait. Elle t’aurait mis sur la paille et se serait moquée de toi avec les mauvais sujets. Tu te crois malheureux, Dominique, et tu viens, au contraire, d’échapper à un grand danger... Toi, Dominique, tu as toutes les chances!
Sur ce sujet, ils parlèrent avec facilité, repassèrent la vie de Dominique depuis le jour de sa naissance.
--Toutes les chances!... Si ton père n’avait pas été un galvaudeux, si par deux fois ta jambe ne s’était pas cassée en plusieurs endroits, si ta mère n’était pas morte, ni Victor, ni Mariette, tu ne serais pas aujourd’hui le meilleur parti du village avec ton pied articulé et ta belle situation d’avenir... Certes, tu as mérité ton bonheur, car tu es vertueux; cependant la vertu ne suffit pas toujours; il est facile de comprendre que, de plus, tu es né sous une étoile de première qualité... La chance sera toujours pour toi, saligaud!
Dominique répondit:
--Merci bien! Mais j’en ai soupé!
Il leva vers ses amis de sombres yeux où se lisait une résolution farouche et reprit:
--Je ne veux plus avoir de chance! Aussi, dès maintenant, je me moque de la vertu comme je me moque de vos discours... Quant à l’étoile, plût au diable qu’elle veuille bien ne plus s’occuper de moi! Je vais essayer de lui échapper.
Ses amis le regardèrent puis se regardèrent entre eux. Dominique se redressa et fit sonner sa jambe vernie.
--Allons boire bouteille pour commencer!
Les autres qui l’avaient invité ne purent reculer. Ils ne perdirent rien, d’ailleurs, car Dominique leur rendit la politesse et les mit au point. Quand ils furent partis, il fit écot tout seul, jusqu’au soir, ne s’arrêtant de boire des liquides funestes que pour jurer et chanter d’affreuses chansons qu’il avait apprises, Dieu sait où!
A partir de ce jour, pour échapper à l’étoile, Dominique abandonna résolument le chemin de la vertu. Aussi, ce qui reste à dire pour terminer l’histoire est fort triste. Il ne faudrait peut-être pas trop le répéter, car les jeunes gens pourraient y trouver des exemples pernicieux.
Dominique, depuis l’époque du sevrage, n’avait guère bu que de l’eau naturelle ou légèrement gazeuse. Pour conjurer le trop bon sort, il crut devoir absorber du vin comme une éponge. Mieux! il ne s’en tint pas longtemps aux boissons fermentées. On le vit s’attaquer courageusement à l’eau-de-vie, qui ne nourrit pas, qui ne réchauffe pas et qui devrait s’appeler l’eau de mort. Intrépide, il buvait sans sourciller les alcools les plus variés, les plus violents, les plus féroces. Chacun connaît de réputation ces liqueurs infernales fabriquées par des chimistes dépourvus de scrupules avec des grains moisis, des pommes de terre pourries et toutes sortes de saletés que l’on n’oserait pas offrir à des chiens. Eh bien! même devant ces poisons authentiques, jamais on ne vit Dominique reculer. Quand il ne pouvait plus tenir, il se laissait choir sur place et voilà tout!
En même temps, il chiquait du plus fort et fumait comme une soupière.
A l’égard des dames, Dominique changea aussi de manière, du tout au tout. Jamais plus elles n’eurent le temps de l’appeler Jean le Sot. Il parlait le premier et s’expliquait clairement; quand, malgré tout, il ne parvenait pas à se faire écouter, il insistait avec énergie. Un jour, il lui arriva de rencontrer la femme laide qui avait un vieux mari. Il lui rappela une petite histoire d’autrefois; mais la dame se rebiffa, car elle n’avait aucune mémoire pour ce qui ne s’était pas passé.
--Par les cornes du diable! jura Dominique, tu es toujours bien laide! Mais rien ne saurait plus m’arrêter!... Quelque effort que cela doive me coûter, tu vas voir ce que tu vas voir!... Car j’ai abandonné le chemin de la vertu afin que cette sacrée bonne étoile ne puisse me suivre!...
La femme laide ne comprit rien à ces derniers mots; pour le reste, elle se rendit de force à l’évidence. Le vieux mari passait à ce moment-là. Il entra dans une violente colère et se prépara à courir chercher les gendarmes. Mais Dominique, saisissant son bâton, frappa le vieux mari à la tête et l’étendit sur le carreau.
C’est ainsi que Dominique agissait quand on le poussait à bout.
Tout cela contrariait tellement l’oncle Anselme, qu’il finit par en perdre l’esprit. Alors Dominique le traita fort mal. Non seulement il ne fut pas son bâton de vieillesse, mais il le priva de soins, ne lui donna que de mauvaise nourriture et peu de boisson.
Dominique, bien entendu, délaissait le chantier. Il n’y venait que rarement lorsqu’il n’y avait rien de pis à faire dans les environs; encore était-ce trop souvent, car il s’y conduisait comme le dernier des sacripants. Il rudoyait les vieux compagnons, les abreuvait d’insultes, jurait à faire trembler, par l’enfer, le tonnerre et mille autres choses aussi abominables. Ou bien il exhortait les vieux compagnons à la débauche, malgré le respect qui leur était dû. Quelquefois il se mettait en tête de travailler; alors, c’était bien triste! S’il fallait des pierres taillées, il prétendait manier la truelle; si, au contraire, on avait besoin d’un maçon, ce n’était plus du tout son affaire: il voulait tailler la pierre. Le peu qu’il faisait, il fallait le recommencer. Pour tracer l’anse de panier, par exemple, il se moquait de tous les ronds qui doivent se couper; sans règle ni compas, il poussait sa ligne d’un seul coup et ça ressemblait à ce que ça pouvait. D’ailleurs, sa déchéance était tellement profonde qu’il ne suivait même pas le tracé!
Cela ne pouvait durer longtemps. Au bout de quelques mois, il n’y eut plus de chantier; les deux vieux compagnons allèrent travailler chez un concurrent. Dominique n’en témoigna aucun chagrin; au contraire! Il passa quinze jours entiers et les nuits correspondantes à boire et à chanter en compagnie de ce qu’on peut trouver de plus mauvais parmi les mauvaises filles.
Cependant, comme le bâtiment n’allait plus du tout, Dominique en vint à manquer d’argent de poche. Sans barguigner, il gaspilla ce que lui avait donné l’oncle Anselme, vendit les outils, le jardin, les meubles et emprunta sur la maison.
Il devint l’opprobre du pays qui lui avait donné le jour. Au bas de la pente sur laquelle il roulait, il y avait la plus atroce misère, les plus tristes maladies, le déshonneur, la prison, peut-être les galères. Ses anciens amis se détournaient sur son passage; ils disaient:
--La chance l’a bien abandonné, ce pauvre Dominique!
Et ils souriaient.
On pouvait croire, en effet, que la bonne étoile sous laquelle il était né l’avait enfin perdu de vue dans tous les mauvais chemins où il s’était engagé.
Eh bien! pas du tout!
Un jour qu’il avait bu autant que de coutume, il passa devant une maison en construction. Levant les yeux, il aperçut, sur un échafaudage, les deux vieux compagnons qui travaillaient avec courage près de leur nouveau patron.
Aussitôt, il les appela flemmards, vendus et enfants de cochons. Puis le remords se fit jour en son âme; il se frappa la poitrine à grands coups de poing. Sans tarder, il voulut serrer les deux pauvres vieux sur son cœur et leur demander pardon.
Le visage inondé de larmes, Dominique saisit les montants de l’échelle et commença de grimper. Ayant gravi deux échelons, il retomba sur du mortier; il regrimpa, retomba, regrimpa encore. Les deux vieux compagnons travaillaient avec courage, bien tranquilles sur le sort de Dominique, car une longue expérience leur avait appris qu’il y a un Dieu pour les ivrognes dignes de ce nom.
Dominique, au prix des plus grands efforts, parvint enfin jusqu’à l’échafaudage; il touchait au but, quand son pied articulé tourna; il perdit l’équilibre une fois de plus. Selon la règle, il eût dû tomber encore dans le mortier. Il n’en fut rien; la chance voulut qu’il tombât sur un tas de pierres. Il se cassa la figure; et non seulement la figure, mais aussi le derrière de la tête, le cou et les reins, irrémédiablement.
C’est ainsi que sa bonne étoile lui épargna les plus honteuses, les plus terribles misères.
CONTE DE LA FILLE QUI AURAIT VOULU ÊTRE UN GARÇON
Le vieux docteur ôta son foulard et ses lunettes, car il avait rudement chaud.
L’enfant n’avait pas l’air de s’emballer le moins du monde.
Il parut enfin, et le cercle de famille applaudit à grands cris, comme il est d’usage dans tous les pays civilisés.
Le vieux docteur déclara:
--C’est un garçon!
--Nous l’appellerons Claude, dit la tendre mère, avec l’accent d’une énergie indomptable.
--A merveille, approuva le docteur.
Il ajouta, ainsi que son devoir l’exigeait:
--Pour un beau garçon, c’est, comme on dit, un rude lapin!
Puis il remit son foulard, ses lunettes, but un coup et, l’âme en paix, s’en alla prendre un repos bien gagné.
Or, il y avait, dans le cercle de famille, un homme au triste front, à qui la joie commune faisait mal au cœur. Après le départ du docteur, cet homme s’approcha de l’enfant et il l’examina, dans l’espoir qu’il ne lui apparaîtrait point si beau que cela. Soudain, on vit le triste front se dérider; le méchant homme s’écria, avec un rire amer:
--Un fameux merle, en vérité!... Bien du plaisir, mesdames! bien du plaisir!...
Tout le monde de s’indigner! Et l’on se préparait à flanquer salement le contradicteur à la porte, lorsqu’il ajouta, sur un ton qui n’admettait pas de réplique:
--Mais, sacrebleu! puisque c’est une fille!
Il fallut bien se rendre à l’évidence: ce n’était qu’une fille!
Une jolie fille, mais une fille...
Cet étourdi de vieux médecin n’y avait vu que du feu. Pourquoi aussi avait-il ôté ses lunettes? Sa conduite fut sévèrement jugée. Quelqu’un proposa de le faire bénéficier des circonstances atténuantes, en considération de son grand âge: il était, en effet, raisonnable et honnête de penser qu’il n’attachait plus à cette question de sexe la même importance que jadis.
Mais la jeune mère, élevant la voix avec fureur, mit fin au débat:
--C’est un vieux serin! cria-t-elle; ne m’en parlez plus!
Elle ajouta, non sans à-propos:
--L’enfant est né, n’est-ce pas? Pour le moment, c’est ce qui importe. Allez à vos affaires!
--Mais le nom! murmura le père éploré... Il faudra choisir un autre nom... et réserver celui de Claude pour le garçon qui ne saurait manquer de venir, si le Seigneur veut bien continuer à bénir nos amours...
--Taisez-vous, misérable! riposta la tendre mère. Au reste, l’enfant gardera le nom que je lui ai donné: Claude il était, Claude elle restera. J’ai dit!
Personne n’osa plus ajouter un mot, de crainte de la contrarier et de faire tourner son lait.
* * * * *
Voilà, n’est-il pas vrai, un incident fort mince, un pauvre petit incident de rien du tout! Eh bien, il n’en eut pas moins les plus graves conséquences.
* * * * *
La mère de Claude, Dieu merci pour elle, n’avait point d’idées profondes. Mais, quand une chose lui était une fois entrée dans la tête, cette chose tenait et tenait bien. Elle avait cru avoir un fils; quelques minutes plus tard, on lui avait remplacé ce fils par une fille... Toute sa vie, cette désillusion devait lui assombrir la vue.
Elle ne pardonna jamais au vieux docteur l’incroyable légèreté de sa conduite. Elle ne pardonna pas davantage au mari dévoué et aux autres personnes du cercle de famille de l’avoir laissée un moment dans l’erreur. Seul, l’homme au triste front trouva grâce à ses yeux; elle le combla secrètement de ses bienfaits. Et le pauvre garçon connut des jours terribles. (La belle histoire, si l’on avait la permission de la raconter!)
La mère de Claude aimait sa fille, certes! mais elle ne lui laissait nullement ignorer qu’elle ne faisait pas tout à fait son bonheur. Pour se donner le change à elle-même, elle habilla Claude, le plus longtemps qu’elle put, non point en garçon,--ses principes le lui défendaient formellement,--mais de manière pourtant à créer l’équivoque.
Quand un nigaud lui disait:
--C’est votre fils, ce petit Claude? Quel rude lapin vous avez là, madame!
Bien loin de protester, elle arborait le sourire, facilement reconnaissable de l’orgueil maternel.
On devine quels pouvaient être les effets d’une pareille éducation sur l’âme, toute molle encore, d’une innocente enfant.
Claude, dès l’âge le plus tendre, conçut une aversion profonde pour tout ce qui touchait au beau sexe. Au contraire, elle éprouvait une curiosité insatiable à l’endroit de bien des choses dont elle se fût méfiée, si elle avait été élevée convenablement.
Elle ne jouait qu’avec des garçons, braillant comme eux, courant, chevauchant, jurant, sacrant, s’efforçant toujours d’imiter ses compagnons, même dans leurs paroles ou leurs gestes les plus malhonnêtes.
Mais quand elle fut un peu plus grande, elle ne manqua point de remarquer, toute sotte qu’elle était, que, parfois, elle ne pouvait pas faire absolument ce que faisaient les garçons.
Elle conçut l’idée d’une différence et voulut savoir en quoi consistait précisément cette différence. Avec la naïveté intrépide de son âge, elle alla aux renseignements sans barguigner. Ce qu’elle vit l’humilia cruellement. Elle comprit que sa mère n’était pas si folle qu’elle en avait l’air. En outre, elle jugea qu’elle-même se trouvait dans une situation inférieure; et non seulement dans une situation inférieure, mais dans une situation fausse et même angoissante. Ne l’appelait-on pas, en effet «garçon manqué»? Or, il y avait--elle n’en doutait plus maintenant--des garçons, il y avait également des filles, mais des garçons manqués, ça ne devait pas exister! Elle acquit, à ce sujet, une conviction sincère et inébranlable.
De là à vouloir corriger l’erreur du destin, il n’y avait qu’un pas. Claude le franchit sans remords; d’autant plus vite qu’elle aimait beaucoup sa mère et tenait à lui faire plaisir.
Elle décida donc qu’elle serait un garçon, dût-elle, pour cela, employer des moyens illégaux.
Elle commença par où elle devait commencer: elle s’adressa au bon Dieu. Tous les soirs, dans ses prières, elle exposait ses revendications, simplement mais clairement. Elle ne demandait pas l’impossible, n’exigeait ni la sagesse ni le bonheur. Signalant son imperfection, elle requérait le ciel d’y remédier: un point c’était tout. Pour le reste, elle se débrouillerait.
Sa demande fut rejetée.
Sans se décourager, elle se tourna alors vers le bonhomme Noël, avec qui elle avait toujours été dans les meilleurs termes.
Par malheur, le bonhomme était devenu sourd comme un pot et il ne voulait pas en convenir, absolument pas. Quand on s’adressait à lui, il prenait un petit air malin pour faire croire qu’il avait compris, alors qu’il n’avait même pas entendu une syllabe. Ensuite, il faisait pour le mieux. Au petit bonheur!... Roulez!...
Il arriva ce qui ne pouvait manquer d’arriver.
Claude, un beau matin, se réveilla toute joyeuse, car elle avait rêvé qu’elle obtenait satisfaction. Elle courut à la cheminée, secoua l’un après l’autre ses petits souliers. Qu’y trouva-t-elle? Deux poupées!... et qui étaient filles, par-dessus le marché!...
Elle ne douta pas un instant que le bonhomme Noël eût voulu rire à ses dépens, et elle se promit de lui garder un chien de sa chienne. Il n’est pas certain, à l’heure tardive où nous racontons cette histoire, qu’elle lui ait encore pardonné.
Déçue pour la seconde fois, elle ne fit que s’entêter davantage.
Elle allait maintenant à l’école, et elle pensait que sa maîtresse, fort savante, aurait pu la tirer de peine; mais cette vieille personne parlait avec un tel mépris de certaines «façons garçonnières», qu’il eût été fou d’attendre beaucoup de ses leçons. Claude employa donc un autre moyen: elle apprit à lire. La personne qui sait lire ne possède-t-elle pas, en effet, la clé d’or qui ouvre les portes de tous les palais de la science?
Claude espérait bien, en prenant son temps, découvrir dans les livres la solution du problème. Elle se jeta donc dans l’étude tête baissée, au mépris de toute prudence, négligeant même les plus élémentaires précautions.