Huit gouttes d'opium

Part 2

Chapter 23,956 wordsPublic domain

Dominique, lui, ne fut pas embêté du tout; au contraire! Au lieu de se cacher comme d’habitude au passage de Mariette, il courut au-devant d’elle, lui conta qu’il avait une belle jambe, qu’il allait faire la guerre tout aussi bien que Victor, que, si elle lui passait la main dans les cheveux en l’appelant petit poulet, il saurait bien ce que cela voudrait dire. Mariette comprit alors qu’il l’aimait à la folie et elle fut émue. Peu s’en fallut qu’il n’arrivât un malheur! Par chance, Dominique ne tarda point à partir pour la caserne. Cela permit à Mariette de retrouver son bon sens et, de la sorte, Dominique n’eut point de remords; ce qui, pour un garçon comme lui, était l’essentiel.

Les chefs militaires ne firent point tout de suite de Dominique un dangereux héros. Enchantés d’avoir sous la main ce bon ouvrier, ils commencèrent par l’habiller d’une souquenille et le prièrent de travailler de son métier. A de certaines heures, Dominique eût préféré combattre les ennemis; à d’autres, non! Car s’il était bon Français, il tenait aussi à la vie, surtout depuis que Mariette lui était apparue presque aussi émue que la femme laide qui avait un vieux mari.

Il ne faut pas lui en vouloir pour ça.

Lorsqu’il écrivait à Mariette, il ne lui disait point au plus juste ce qu’il faisait à la caserne. Il se contentait de lui laisser entendre qu’il était très occupé aux besognes de la guerre; en réalité, il n’en remuait pas lourd. Il eût été fort ennuyé de se présenter aux yeux de Mariette sous la souquenille qu’on lui avait donnée pour blanchir les corridors et recimenter les urinoirs. De même se gardait-il bien de lui raconter que les vrais soldats, qu’il coudoyait parfois, le jalousaient très fort, s’extasiaient amèrement devant sa chance ou l’abreuvaient d’insultes, selon l’occasion. Cela n’était pas bon à dire. Il écrivait à Mariette qu’il ne pensait qu’à elle, ce qui n’était pas un gros mensonge, et qu’il désirait beaucoup aller la voir pour lui parler sérieusement, ce qui était la pure vérité.

Il fit ce voyage aussitôt que ses bons services de maçon lui eurent valu une permission. En arrivant au village, il tomba dans les bras de l’oncle Anselme qui versait des larmes de joie en expliquant que, justement, ce pauvre Victor se trouvait, lui aussi, en permission. Dominique ne resta pas longtemps dans les bras de l’oncle Anselme et il n’écouta point ses explications. Il n’avait qu’un désir: voler au-devant de Mariette et lui mettre son cœur sous les yeux, ouvert comme un livre. Si grande était sa fièvre que, pour peu que Mariette eût voulu l’écouter, il eût envisagé, d’une âme ferme, le mariage et tout ce qui s’ensuit.

Heureusement, ce tintouin lui fut épargné.

Il rencontra Mariette assise précisément à cette croisée de chemins où, en une heure de veine, il avait fait demi-tour pour aller plus loin se casser l’os de la jambe en plusieurs morceaux. Il ne plia qu’un genou devant elle, parce que l’autre était raide, mais il s’écria:

--Mariette! je t’aime cent fois plus qu’avant de partir pour la guerre! Si tu veux me rendre le plus heureux des hommes, laisse-moi m’asseoir, pour commencer, sur le coin de ton tablier!...

Et, sans songer que, la veille, il avait eu la tête rasée avec une tondeuse à barbe, il continua ainsi:

--Mariette! Mariette!... passe ta main, ta petite main de lingère, tout doucement dans mes cheveux!

Entendant cela, Mariette éclata de rire et le repoussa d’une tape sur l’occiput.

--Tu es bien toujours le même, Jean le Sot!

Dominique retrouva son équilibre et sa dignité. Il fut un peu en colère.

--Tu parles mal, Mariette! Tu parles fort mal à un soldat qui revient de la guerre!

Il n’avait pas achevé ces mots qu’une main, dure comme la justice, s’abattait sur sa nuque.

--Qu’est-ce qu’il chante?... Dominique! Hé! dis donc, vieux Dominique!... C’est toi qui reviens de la guerre?

Dominique se redressa comme il put et il reconnut ce sacripant de Victor, son pauvre grand Victor qu’il aimait tant!

Certes, à ce moment-là, Dominique eût bien envoyé Victor aux cinq cents diables. Il n’en fit rien pourtant.

--Je suis bien content de te retrouver en bonne santé! dit-il.

Et il embrassa Victor, comme c’était, d’ailleurs son devoir.

--Tu reviens de la guerre, toi! Tinette d’hôpital!... Tu as de la chance, tiens, d’être mon cousin, presque mon frère, mon petit Dominique... ce qui fait que mon amitié te protège... sans ça, je te mettrais quelque chose sur le coin de la figure pour te fixer les idées un petit peu... Ah! vrai! tu as de la chance, gadousier! une sacrée chance!

Parlant ainsi et riant à grand bruit, Victor n’en heurtait pas moins, de son poing fermé, la tête de Dominique. Mais Dominique, depuis son enfance, était habitué aux manières inimitables du lascar; il ne s’en fût nullement offusqué, n’eût été la présence de Mariette qui le gênait un peu. Tout d’un coup, Victor le fit tourner sur lui-même et, d’une poussée, le renvoya au milieu de la route.

--Va-t’en, gadousier! Et que je ne t’y reprenne plus! Allons! va-t’en bien vite à la maison: j’ai deux mots à dire à Mariette.

Dominique eût souhaité voir Mariette se sauver ou, tout au moins, se fâcher. Elle n’en fit rien du tout. Mariette se prit à rire au contraire; et quand Victor se fut assis sur le coin de son tablier, elle ne le repoussa point d’une tape sur l’occiput.

Alors Dominique s’en alla vers la maison; il s’en alla à pied parce qu’il n’avait pas de bicyclette, et ce fut heureux, car il se serait peut-être bien encore cassé une jambe. Mais il se croyait fort à plaindre et répandait des larmes abondantes.

--Ainsi, gémissait-il, je m’en retourne vers la maison! J’ai été chassé comme un gadousier, et Mariette s’est mise à rire en étendant le coin de son tablier!... Tout cela parce que je ne reviens pas de la guerre!... Que faire? On ne veut pas de moi parmi les vrais soldats... Parce que j’ai eu la jambe cassée en plusieurs endroits, Mariette ne me passera jamais la main dans les cheveux! Que faire, mon Dieu! que faire?... On ne veut pas me passer la jambe dans les cheveux parce que j’ai eu la main cassée en plusieurs endroits...

Il ne savait plus du tout ce qu’il disait.

Le lendemain, à la caserne, il pleurait encore en reprenant sa souquenille. A partir de ce moment, il cessa de manger à sa gamelle; il ne buvait pas non plus, même quand il y avait un quart de vin. Enfin il se mit à travailler tant et si bien qu’on eût pu le croire aux pièces! Jamais, depuis que le monde existe et qu’il y a des maçons et qu’il y a des soldats, jamais on n’avait vu chose pareille! Chacun comprit que ce pauvre garçon perdait la tête, et qu’il était, par conséquent, beaucoup plus à plaindre qu’à blâmer.

Cela menaçait de très mal finir.

Juste à point, encore une fois, se produisit un événement qui permit à Dominique de sortir de ce mauvais pas. Mais c’est toute une histoire. Il faut cependant bien prendre le temps de la conter.

Il y avait à la caserne et dans les hôpitaux de la ville, pour recommander la teinture d’iode aux soldats et les obliger à se laver les pieds, de nombreux médecins. Ces médecins allaient à la chasse, à la pêche aux écrevisses, visitaient les curiosités du pays, et, le reste du temps, ils jouaient à la manille en buvant des liqueurs variées, chaudes durant l’hiver, fraîches durant l’été, mais toujours assez fortes. Quand on ne les embêtait pas, ils n’étaient pas méchants.

Au-dessus d’eux, il y avait un grand médecin, le père Plouck, qui les embêtait quelquefois. Le père Plouck était un gros vieux bonhomme, chef de tous les médecins de la contrée. Il voyageait dans une puissante automobile conduite par un chauffeur très beau, très impressionnant. Le père Plouck jouait à l’écarté avec ce chauffeur et il gagnait toujours. L’argent qu’il se procurait ainsi, au lieu de le rapporter à sa famille, il le gaspillait aussitôt, car ce n’était pas un vieillard aux manières très convenables. Il n’aimait que les liqueurs très fortes; il en buvait énormément et tous les jours.

Quand le père Plouck arrivait à la caserne, il vous rassemblait tous les petits médecins et commençait par leur dire ce qu’il avait sur le cœur, vertement; puis il leur posait des colles sur les maladies réglementaires; et si l’un des médecins répondait, le père Plouck lui criait: «Silence!»

Enfin il défaisait tout ce qui avait été fait depuis son dernier passage; c’était bien simple!... Ainsi, il envoyait: 1º les malades à l’armée; 2º les convalescents à l’hôpital; 3º les tire-au-flanc aux bains de mer; 4º tous les autres en prison ou chez les dingos. Il signait le procès-verbal et cela faisait le compte.

Un jour, il décida qu’il n’y aurait plus de boiteux: les médecins devaient faire exécuter l’ordre. Au bout d’une semaine, on ne vit, en effet, plus de boiteux; après qu’une quinzaine d’entre eux eurent été expédiés en Serbie ou devant le conseil de guerre, les autres se le tinrent pour dit. Les médecins rendirent compte et s’en allèrent au café, bien contents.

Mais, un beau matin, le père Plouck arriva à la caserne alors qu’on ne l’attendait pas, son chauffeur ayant oublié d’envoyer une dépêche. Des boiteux gambillaient dans la cour; dès qu’ils virent l’automobile, ils ramassèrent leurs béquilles et se sauvèrent; quand le père Plouck descendit de sa voiture, tous les boiteux étaient rentrés dans leurs trous. Tous, excepté un! excepté ce pauvre Dominique qui, solitaire, désespéré et inattentif à tout ce qui n’était pas son malheur, traversait la cour en poussant une brouette.

Le père Plouck vit cette brouette, cette souquenille, ce misérable qui boitait. Il en ressentit une si forte émotion qu’il faillit étouffer. Heureusement, le chauffeur fidèle tendit une gourde de rhum que le père Plouck vida d’un seul coup. Après quoi le bonhomme réunit les petits médecins, et chacun en tremble encore.

--Il y a un boiteux! Rassemblement!... Il y a un boiteux! J’en rendrai compte à la région!... Fermez ça! Silence!... Je vous ferai fusiller! C’est la guerre!... Vos bouches, là dedans, messieurs!... Tous aux arrêts! Tous! Allez me chercher le boiteux! Au trot! au trot!

Bien entendu, il parlait plus mal que ça, beaucoup plus mal; en répétant seulement ce qu’il disait, on se ferait sévèrement juger.

Trois des petits médecins se précipitèrent au dehors et tombèrent sur Dominique qui pleurait en déchargeant sa brouette. Ils le poussèrent, le tirèrent, le portèrent, et, tout en courant, ils lui ôtaient sa souquenille, faisaient sauter ses bretelles. Ils l’amenèrent devant le père Plouck. Celui-ci, assis à un petit bureau, avait à présent les mains ouvertes et paisibles et la tête penchée en avant. On ne voyait pas ses yeux; un souffle régulier sortait de ses lèvres. Il resta ainsi un bon moment. Quand il releva la tête, Dominique était nu devant lui. Il le considéra avec étonnement.

--Qu’est-ce qu’il veut, cet enfant de cochon?

Un des petits médecins répondit:

--C’est le boiteux.

--Fermez ça!... C’est le boiteux?... remarquable saligaud!

La tête du père Plouck pencha encore à droite, puis à gauche, pencha enfin en avant jusqu’à venir heurter le bureau.

--Le boiteux?... Quel boiteux?... Ça va bien! Silence!

Tout d’un coup, le bruit d’un clairon se fit entendre au dehors. Le père Plouck sursauta! Serrant les poings, il bondit vers Dominique. La force du rhum qu’il avait bu lui poussait les yeux hors de la tête.

--Ah! c’est toi le boiteux!... Et tu crois que je vais t’envoyer aux bains de mer?... Silence, là dedans!... Tu crois que je vais t’envoyer chez les dingos? Attends voir un peu!... Je vais te faire fusiller... après, tu te foutras de moi si tu veux! Hein? T’as une jambe trop courte? prie le bon Dieu pour qu’elle pousse! Je vais t’envoyer voir les Boches; ils te raccourciront l’autre patte pour te remettre d’équerre... Au fait! non! pas les Boches!... Tu iras voir les Turcs, les Bulgares, tous les autres sagouins! Ils couperont tes oreilles de cochon pour les bouffer grillées. C’est toi le boiteux? Eh bien je vais t’envoyer au tonnerre de Dieu, tout à la gauche de la jographie... Ton nom? ton matricule?... Veux-tu, très honorable monsieur, avoir l’obligeance de fermer ça?... Et, d’abord, pourquoi te présentes-tu tout nu dans ma société? En voilà des mœurs!... Veux-tu cacher ta saleté de bidoche et te mettre en tenue!... Qu’on le fourre en cellule!... Allez me chercher la garde! La garde! La garde!... Silence là-dedans! Silence!...

On courut chercher la garde; Dominique fut jeté en prison. Quelques jours plus tard, les petits médecins l’en tirèrent parce qu’ils avaient un compte à régler avec lui. Ils lui demandèrent son nom, son matricule; le temps d’écrire deux ou trois mots et Dominique devint apte à suivre la meilleure infanterie; il fut désigné pour le premier renfort à destination de l’Orient.

Il était sauvé encore une fois. Il ne remercia point les médecins, parce que l’usage ne l’exigeait pas et aussi parce qu’il se méfiait d’eux et craignait qu’ils ne revinssent sur leur décision; mais son cœur débordait de gratitude. Les larmes coulaient de ses yeux; c’étaient des larmes de joie. Certains de ses camarades s’en étonnèrent. Il leur dit:

--Vous ne connaissez pas l’amour!

Ils ricanèrent et se moquèrent de lui. Mais il reprit:

--Vous ne connaissez pas Mariette!

Alors, ils ne trouvèrent plus rien à dire.

Dominique abandonna avec empressement sa souquenille; il reçut des armes dont il apprit le maniement avec de vrais soldats. Sa mauvaise jambe le faisait beaucoup souffrir, mais il se disait qu’il souffrait pour Mariette et trouvait son sort digne d’envie. Jamais il n’avait été si gai ni si bien portant. Sa gamelle lui semblait à présent trop petite; quand il y avait du vin, il en redemandait; et il ne voulait plus jamais faire la besogne des autres.

Il écrivait à Mariette pour l’assurer de sa fidélité éternelle, pour lui dire que, dût-il rencontrer cent mille demoiselles aussi belles que le jour, il n’en regarderait aucune. Il ne manquait point de lui faire observer qu’il allait faire la guerre dans les pays lointains et que les campagnes de Victor ne compteraient pas beaucoup auprès de la sienne.

«Tu n’as qu’à regarder dans la géographie, écrivait-il... Victor, que peut-il voir? Les Prussiens, et c’est tout! Il n’y a pas de quoi être si fier! Moi, je verrai les Turcs, les Bulgares, les Hongrois et tous les autres sagouins... Ce sont de terribles sauvages qui ne songent qu’à couper les oreilles des Français pour les manger avec leur rata. Mais, qu’ils y viennent! Je ne me laisserai pas faire, moi! Sois tranquille, Mariette! Dominique te rapportera ses deux oreilles!...»

Il prenait grand plaisir à parler de sa bravoure; aussi ses lettres devenaient-elles de jour en jour plus longues et plus belles.

Sa joie eût été complète sans la certitude du départ.

Pour pouvoir conter à Mariette des histoires avantageuses, il était nécessaire d’apprendre à manier les armes avec les vrais soldats; Dominique, peu à peu, en venait à penser que cela aurait pu également être suffisant. Au premier moment, lorsque les petits médecins avaient réglé leur compte avec lui, il avait versé des larmes de joie; mais, à la réflexion, il ne voyait plus très bien l’agrément de ce voyage qu’il lui faudrait entreprendre. Au contraire, les dangers lui en apparaissaient avec une gênante vivacité. Passer la mer où il y avait des sous-marins et des requins, ce n’était pas déjà trop réjouissant; or, il lui faudrait se battre, par surcroît, contre des indigènes très sauvages, très bien armés et qui ne badinaient pas. De vrais soldats, camarades de Dominique, faisaient là-dessus des contes qui donnaient froid dans le dos.

Dominique était vaillant pour l’amour de Mariette, mais le fond de son caractère demeurait fort pacifique. Il rêvait parfois que les chefs militaires le faisaient descendre en cours de route à cause de sa mauvaise jambe; il s’arrêtait dans un petit village de France, à distance raisonnable, et là, bien caché, il travaillait pour la patrie, héroïquement, de son métier, ce qui convenait bien mieux à son tempérament que les aventures et les combats. Les autres, au retour, passaient le chercher; il revenait avec eux couvert de gloire. Mariette lui sautait au cou, s’appuyait sur sa poitrine; Victor lui parlait avec respect... Tels étaient les songes de Dominique. Il se gardait bien d’en demander la clé à ses chefs militaires, car il est des choses qu’il vaut mieux, en certains cas, garder pour soi.

Le jour du départ ne se fit point attendre. Dominique écrivit à Mariette une lettre plus belle encore que toutes les autres. Pendant qu’il était ainsi occupé, les vrais soldats qui devaient partir avec lui, buvaient un coup. Puis tous ces pauvres garçons s’en allèrent ensemble vers la gare. Ceux qui avaient bu frappaient le sol du pied comme de rudes lapins et chantaient de vigoureuses chansons. Dominique, excessivement chargé, suivait la colonne; il chantait avec les autres, mais il serrait les fesses en marchant.

La locomotive siffla comme elle en avait l’habitude; le train s’ébranla. Voilà ce pauvre Dominique parti...

Et maintenant, que va-t-il lui arriver? Ce n’est pas bien difficile à deviner, ce qui va lui arriver!

Dominique--tout comme les autres pauvres garçons--va traverser des départements et des départements; il va passer la mer, où il y a des sous-marins et des requins; s’il échappe aux sous-marins et aux requins, il sera du moins fort malade. Puis il arrivera en un pays étranger et là, de deux choses l’une: ou bien il attrapera la fièvre pour le reste de ses jours, ou bien les ennemis lui flanqueront un mauvais coup, peut-être même le tueront raide. Jamais il ne reverra l’oncle Anselme, ni Victor, ni Mariette!... ou bien, s’il les revoit, il n’aura plus la force de leur faire des contes avantageux.

Dominique apercevait tous ces malheurs à l’horizon, car il était beaucoup moins sot qu’il n’en avait l’air. Mais il était né sous une étoile excellente qui le suivait dans tous ses déplacements. Et voici ce qui se passa.

Lorsque Dominique et ses camarades eurent traversé des départements et des départements, ils arrivèrent dans une ville au bord de la mer. Là, il fallut descendre du train avec les fusils, les gamelles et tout le fourniment. Dominique, n’ayant jamais beaucoup voyagé, n’étant pas d’ailleurs encore un vrai soldat, montrait de la timidité. Ses camarades abusèrent de la situation et le chargèrent avec excès, malgré sa mauvaise jambe.

Or, dans un escalier que la pluie avait rendu glissant, il se produisit une bousculade. Dominique étant chargé avec excès, sa mauvaise jambe fléchit et il roula jusqu’en bas. Ses camarades vinrent autour de lui en riant comme des imbéciles. Ils cessèrent bien de rire quand il leur fallut emporter Dominique sur une civière et tout son fourniment par-dessus encore.

Dominique avait une jambe cassée; heureusement, c’était toujours la même. On le porta à l’hôpital, et des camarades s’embarquèrent sans lui pour passer la mer.

A l’hôpital, on remarqua tout de suite que la jambe de Dominique ne valait pas cher. Un médecin à grand couteau vint à passer. Ce médecin n’aimait pas beaucoup les réparations; il préférait faire le neuf. Sans hésiter, il tira son grand couteau; puis, saisissant la jambe de Dominique, il en coupa un bon morceau.

Pendant ce temps, le bateau qui transportait les camarades de Dominique, était défoncé par un sous-marin. Beaucoup de pauvres garçons se noyèrent ou furent mangés vivants par les requins et les poissons de toute sorte. Ceux qui, par miracle, échappèrent, furent saisis par les fièvres où brutalisés par les ennemis.

Dominique, lui, guérissait assez vite. Il était soigné par des dames très bonnes. Quelques-unes de ces dames, moins jeunes et moins jolies, certes, que Mariette, ne semblaient pourtant pas moins malignes. Elles venaient autour du lit de Dominique et lui faisaient raconter son histoire; puis elles riaient. Quand elles remontaient son oreiller, elles lui passaient parfois la main dans les cheveux; alors, il frémissait. Mais, fidèle à son serment, il ne levait les yeux vers aucune d’entre elles. Il faisait seulement son profit de leurs conseils et prenait tous les cadeaux qu’elles voulaient bien lui apporter.

Grâce à ces dames, on lui donna, au lieu d’un pilon de bois vert à bon marché, une belle jambe vernie faite sur mesure, avec un pied articulé. Bientôt, il se tint sur cette jambe aussi droit qu’un fil à plomb. Alors, il demanda à partir; ces dames essayèrent de le garder auprès d’elles, mais ce fut en vain. Il ne voulait plus rien, que voir Mariette. On le renvoya donc chez lui pour toujours en lui promettant une bonne rente.

Dominique arriva au pays un lundi; il comptait bien trouver l’oncle Anselme au repos après les fatigues de la veille. Mais l’oncle Anselme n’était pas à la maison; il travaillait déjà à son chantier avec deux vieux compagnons. Dominique avança jusqu’à ce chantier; il frappait le sol de son bâton et faisait sonner son pied articulé.

L’oncle Anselme l’attira sur sa poitrine et l’embrassa, car il était content de revoir ce bon ouvrier, qui, depuis si longtemps, manquait au chantier. Dominique dit:

--J’ai perdu ma mauvaise jambe à la guerre, mais on m’a promis une bonne rente qui me permettra de vivre. Ce n’est pas ce qui m’empêchera de surveiller le chantier pendant que vous travaillerez avec les vieux compagnons.

L’oncle Anselme fit une vilaine grimace et changea sa chique de côté. Dominique commença de conter des histoires, mais l’oncle Anselme ne l’écoutait plus; il roulait de gros yeux noirs et crachait à droite et à gauche, sans rien dire.

Alors Dominique s’en alla trouver Mariette. Mettant son bâton sous son aisselle, il s’avança pour l’embrasser. Mariette se laissa embrasser un bon coup, parce qu’il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas rencontré de jeune garçon. Dominique fit sonner son pied articulé.

--Mariette, dit-il, j’ai laissé ma mauvaise jambe chez les ennemis, mais je te reviens avec mes deux oreilles et une bonne rente.

Mariette répondit:

--Je ne sais pas si tu reviens avec tout cela... mais, ta mauvaise jambe, tu l’as laissée dans une ville au bord de la mer... tout simplement parce que tu avais roulé jusqu’en bas d’un escalier comme un paquet de linge sale.

Dominique n’eut plus envie de raconter les histoires avantageuses qu’il avait préparées depuis longtemps. Pourtant, il ne put se tenir de faire le portrait des dames qui l’avaient soigné.

--Elles étaient belles comme le jour; elles avaient les mains blanches et sentaient bon... Souvent, elles venaient s’asseoir près de mon lit pour me poser toutes sortes de questions... Mais jamais je n’ai levé les yeux sur aucune d’entre elles...

--Jean le Sot!

--... parce que je t’avais fait mes serments et parce que tu es la plus belle de toutes les belles qui vivent sur la terre!

--Tu parles bien, reprit Mariette, depuis que tu as voyagé.

Dominique se redressa.

--Mariette! dit-il, à présent, j’ai une jambe de première qualité et l’on me paiera une bonne rente. Je veux t’épouser! Je veux le mariage, Mariette! et tout ce qui s’ensuit.

--Je veux également le mariage, répondit Mariette, mais avec ton cousin Victor que tu aimes tant et qui est si amusant.

A ces mots, Dominique alla s’asseoir en gémissant.

--Mariette! est-ce possible?... Il te rendra très malheureuse, ce sacripant de Victor!

--Non! répondit Mariette; il est beaucoup plus riche que toi avec ta rente. Dès que son père sera mort et même avant, il vendra les outils, le jardin, la maison; avec tout l’argent que cela rapportera, il m’offrira des distractions et des cadeaux.

--Mariette! Mariette! Moi aussi je voulais te faire des cadeaux!... Je t’apportais une bague qui m’a été donnée par une belle dame de l’hôpital.

--Eh! qui te retient, mon cher Dominique, de m’offrir tous les cadeaux qu’il te plaira?... Parce que je me marie, ce n’est pas une raison pour cacher tes bons sentiments.