Part 10
Malgré tout cela, Isidore ne la privait pas d’argent. Il ne la battait pas non plus: il avait, sur ce point, des principes solides.
D’ailleurs, il faut bien le dire, l’idée d’accueillir Séraphine par des gifles, quand elle revenait d’escapade, ne se présentait plus à son esprit. Il protestait assez fort parfois, risquait même de cinglants reproches, mais ce n’était que pour le principe. Dans le fond de son cœur, il y avait une joie sournoise, ténébreuse, compliquée. Chaque matin, il lisait ses feuilletons avec toute l’attention désirable et, de préférence, au jardin. Quand il était bien sûr de trouver la maison vide, il pliait son journal, allumait une pipe; et roulez!...
Fiez-vous à ces gaillards d’apparence tranquille!
En se dandinant, Isidore s’en allait à la plage, jumelles en main, sans se gêner. Certes! il ne parlait à personne; il ne regardait personne avec une insistance déplacée; il était bien trop honnête pour cela! mais enfin, il faisait, à l’heure du bain, quelques petites constations qui ne laissaient pas de l’émouvoir et de le réconcilier avec la mer.
Séraphine, le plus souvent, déjeunait avec son amie; cela coûtait beaucoup d’argent, mais Isidore n’y prenait point garde. Lui, déjeunait seul et faisait une courte sieste. A trois heures, exactement, il saluait Mme Poisramé, belle Auvergnate, et commandait de la bière pour commencer. On portait cette bière au jardin sous une tonnelle. Bientôt, M. Pioutre, arrivant des champs avec Messaline, poussait un petit portillon. M. Arrivé ne tardait guère et Poisramé se trouvait toujours là pour un coup. Alors, on commençait...
Pendant trois heures d’horloge, atout, ratatout, je passe ma fausse... et zut pour le reste! Pas de discussions politiques ou religieuses, pas de prévisions météorologiques, pas de stratégie, pas d’économique, pas de coquillages, pas de chiens, pas de Séraphine... Rien! Le bonheur!...
Isidore payait gentiment les consommations. Convention tacite. Si, par miracle, il gagnait une bouteille, on la lui repassait à l’écarté.
Après la partie chacun parlait à sa manière; surtout des femmes; des femmes des autres.
--Personnellement, disait Arrivé, j’aurais tort de me plaindre... Ma femme est douce et dort longtemps; je vais aux coquillages le matin et le soir je suis libre... Mais je connais de vieilles palourdes!... Vous me voyez: j’ai le sang hollandais, bien tranquille... je crains Dieu et je suis honorable... Eh bien! malgré cela, si j’avais chez moi une de ces vieilles méduses, je courrais tout de suite me noyer.
Il était seul à incliner ainsi aux solutions désespérées. Les trois autres, sans hésiter, préconisaient la force. Frappant sur la table, Poisramé résumait l’opinion de la majorité:
--Celui qui n’a jamais battu sa femme n’est qu’un lâche!
--Toi, cauje! cauje toujours! disait Mme Poisramé en rendant la monnaie.
Isidore sortait de préférence avec M. Pioutre. Bien qu’il ne fût pas ce qu’on appelle un garçon fier, il faisait la différence entre la compagnie d’un professeur retraité et celle d’un chercheur de coquillages ou d’un aubergiste.
M. Pioutre parlait abondamment en faisant toutes les liaisons. De plus, il savait interroger. Bribes par bribes, Isidore lui contait son histoire, presque sans mentir.
Pour ne pas être en reste, le professeur, à son tour, parlait de sa famille; de son fils Rufin, sujet de premier ordre--caractère un peu jeunet, mais fallait-il s’en plaindre?--de Mme Pioutre qui avait de petits travers comme tout le monde, mais qui n’en était pas moins une mère admirable et la tendre compagne de sa vie; de sa fille enfin! de sa fille Isabelle, parée de toutes les grâces et de toutes les vertus, sérieuse, aimable, distinguée, musicienne jusqu’au bout des doigts, de goûts modestes, adorant la campagne, l’odeur des landes, la voix des chiens, le son du cor, le soir, dans les forêts profondes... bonne ménagère par surcroît, bien qu’elle eût des clartés de tout.
Isidore, écoutant tout cela, pensait:
--Bon Dieu de bois!
Il devint l’ami de M. Pioutre. Ils firent ensemble de longues promenades. Plusieurs fois, ils allèrent le long de la côte avec Hindenbourg. M. Pioutre se baigna avec délices pendant qu’Isidore promenait le chien. Cela, bien entendu, loin des yeux de tous et dans le plus grand secret.
Enfin M. Pioutre eut l’aimable idée de présenter Isidore à sa famille; il exprima cette idée en termes choisis. Isidore désirait vivement connaître Mme Pioutre, le garçon au caractère jeunet et surtout Mme Isabelle. Il éprouva donc une joie certaine; mais, pris au dépourvu, il fut également un peu effrayé. Il balbutia, confus et rougissant:
--Je vous remercie du fond du cœur, monsieur Pioutre; mais voyez: ma tenue est négligée... De plus, aujourd’hui mes instants sont comptés.
Voilà ce qu’il eut le front de dire! M. Pioutre n’insista pas.
Isidore s’en retourna vers la villa Roméo, le cœur bien triste.
--Qu’ai-je fait! murmurait-il; que vont penser de moi ces personnes distinguées? Imbécile! sauvage! brute!...
Quand il arriva chez lui, Séraphine était encore absente. Attends un peu! Isidore attrapa Monique et lui dit vertement ce qu’il pensait de tout ça et qu’il commençait, oui! à en avoir assez! Il fallut l’arrivée de Séraphine pour le calmer; rien de moins.
Le lendemain M. Pioutre ne laissa voir aucun ressentiment. C’était un homme de bonne éducation. Comme de coutume, il joua avec Isidore et, après la partie, sortit en sa compagnie. Il lui tendit même la laisse de Messaline. Il faisait un peu chaud. Tout à coup, M. Pioutre mit sa main sur le bras d’Isidore.
--Soyez assez bon pour agréer mes excuses, dit-il; si vous n’y voyez pas d’inconvénients, nous n’irons pas plus avant...
Il s’épongea le front, soupira deux ou trois coups, profondément.
--Par cette chaleur, je crains un étourdissement... un transport au cerveau... Cher monsieur, je vous demande la permission de vous laisser poursuivre seul... je rentre à la maison.
Isidore dit aussitôt:
--Si vous ne vous sentez pas bien, je ne puis vous abandonner. Je vais vous reconduire, comme mon devoir l’exige.
Il prit sous son bras le bras de M. Pioutre et il ajouta:
--Appuyez-vous sur moi; je suis solide!
C’est ainsi qu’Isidore pénétra pour la première fois chez M. Pioutre.
Il fut accueilli comme le Sauveur; surtout par Mme Pioutre. Il déclara qu’il n’avait fait que son devoir, tout uniment... Il n’avait droit, par conséquent, qu’aux remerciements de sa conscience.
--Tout homme, à ma place, en eût fait autant, je vous l’assure, madame!
--Non! dit fortement Mme Pioutre; tout homme n’en eût pas fait autant... Vous êtes trop modeste, monsieur... A l’époque où nous vivons, l’accomplissement du devoir n’est pas la règle, mais l’exception...
Mme Isabelle, près de son père, donnait l’exemple de la piété filiale. Elle montrait d’agréables bras nus et de réelles qualités d’infirmière. S’approchant à son tour d’Isidore, elle lui tendit sa main fine.
--Merci, monsieur! dit-elle simplement.
Mais ses yeux trahissaient une profonde émotion.
A ce moment, le fils au cœur jeunet entra en chantonnant et aussitôt:
--Tiens! M. Duribouc! Ah! par exemple...
--Bonjour, Broc! dit Isidore qui retombait lourdement sur la terre.
Puis il rougit.
Il fallut expliquer... M. Duribouc et Rufin, dit Broc, avaient des amis communs. Avec ces amis communs, Rufin était allé faire visite à M. Duribouc au commencement de l’été... Et l’on avait devisé ensemble sous les ombrages du parc, devant le château...
--Oh! ne parlez pas d’un parc, dit Isidore modestement; ne parlez pas d’un château!
--Mettons, si vous voulez, votre gentilhommière.
Toute glace fut rompue; et pour longtemps.
Rufin, dit Broc, reconduisit Isidore.
--Qu’avez-vous donc fait, cher monsieur, de cette aimable Séraphine?
--Elle est ici, avec moi, à la villa Roméo.
--Encore! dit Broc; vous êtes bon!
--Oui! concéda Isidore, je suis bon... Cependant je dois vous dire que, depuis une quinzaine, je jouis d’une grande liberté: Séraphine sort beaucoup.
Broc demanda innocemment:
--Comment se fait-il donc que je ne l’aie point encore rencontrée? je suis ici, moi-même, depuis quinze jours.
--C’est qu’elle passe toutes ses journées chez une amie à faire de la dentelle et à tricoter pour les aveugles... Cela me coûte assez cher, d’ailleurs.
--Je suis dans la bonneterie, dit Broc, vous ne m’apprendrez pas le prix de la laine.
Et il s’en retourna chez lui en gardant son sérieux.
Le lendemain, à deux heures de l’après-midi, Isidore revint aux nouvelles. M. Pioutre allait mieux; même beaucoup mieux, puisqu’il prétendait sortir avec Isidore. Il appelait la chienne:
--Où es-tu, Lucrèce? Viens, mignonne! Viens!
Mais son épouse et sa fille lui opposèrent, avec une tendre énergie, les conseils de la prudence.
--C’est moi, dit Mme Pioutre, c’est moi qui sortirai avec la chienne aujourd’hui; c’est un plaisir que tu ne me laisses pas souvent, vilain égoïste!
Elle ajouta, parlant à Isidore:
--Mon mari a dû vous dire qu’il détestait les chiens... n’est-ce pas? je parie qu’il vous l’a dit... C’est un gros mensonge, il les adore, au contraire!
M. Pioutre eut l’air confus.
--Il les adore... mais il éprouve le besoin de se faire plaindre et surtout le besoin de gronder... Vieille manie d’universitaire... Depuis qu’il n’a plus d’élèves, ce sont ses chiens qu’il gronde... oh! gentiment!... Nous avons trois chiens, monsieur, et nous les aimons beaucoup. Peut-être trouverez-vous cela un peu ridicule?
--Moi, répondit résolument Isidore, moi, madame, j’ai deux griffons à poil dur et je veux me faire inscrire à la Société protectrice des animaux.
Entendant cela, Mme Pioutre marcha vers Isidore.
--Monsieur, dit-elle, permettez-moi, sans autre préambule, de vous féliciter.
Et d’une main loyale, elle secoua la main d’Isidore, deux fois.
Alors la bonne voix de M. Pioutre s’éleva:
--Je me permets, dit-il de solliciter toute votre indulgence, car je ne me dissimule pas que la proposition que je vais émettre pourrait, à certains, sembler saugrenue. Mais enfin, voici notre ami dévoué qui vient perdre auprès d’un convalescent l’heure la plus belle du jour. Si j’en crois ses confidences réitérées, il a coutume de consacrer cette heure et les suivantes aux joies de la manille aux enchères. Pourquoi le priverions-nous de cette honnête et agréable distraction? Nous avons ici des cartes, une tonnelle ombreuse, des liquides frais. Rufin, qui est sorti ce matin, ne saurait tarder à revenir et il connaît tous les jeux de hasard; moi-même, il m’est arrivé autrefois de faire un coin de table, pour obliger certains collègues un peu libertins...
Isidore, enchanté, fit pourtant des manières. Il aimait jouer, certes, mais ce n’était pas chez lui une telle passion!
Mme Pioutre emporta ses dernières hésitations.
--Voyons, monsieur! dit-elle, sans cérémonies! Cela rajeunira mon mari.
--Oui, dit M. Pioutre, j’ose affirmer que cela me rajeunira singulièrement.
Isidore eut un sourire silencieux.
--Ces dames, pensa-t-il, sont charmantes, mais un peu naïves; le bonhomme les embarque comme il veut... Moi-même, il me faisait voyager avec son Hindenbourg et son Ravachol!
Mme Isabelle avait installé une table de jeu; Isidore, sans perdre de temps, donna les cartes pour jouer à trois. Mais Rufin ne paraissait point; toujours ce caractère jeunet!... Absent depuis le matin, que pouvait-il bien faire? Où diable était-il passé, ce Rufin, dit Broc? Mme Pioutre sortit avec Messaline dans l’espoir de le rencontrer.
--Ma fille, dit M. Pioutre, si j’osais, je te proposerais de prendre cette place en attendant le retour de ton frère...
Mme Isabelle rougit de surprise.
--Oh! père! Y pensez-vous?
Mais Isidore dit à son tour, en ouvrant largement les deux mains:
--Voyons, madame! à la bonne franquette! Sans cérémonies!
Il avait parlé avec tant d’élan qu’il fut impossible à Mme Isabelle de refuser. Elle abandonna donc sa broderie et, avec une exquise bonne grâce, vint au jeu.
Il fallut tout lui expliquer, depuis A jusqu’à Z. Elle confondait manille et manillon et n’avait point pour les atouts la considération qui s’impose. Elle coupait à faux avec une candeur désarmante.
Isidore la reprenait avec bonhomie.
--Sapristi, madame, il ne faut pas mêler les torchons aux serviettes... Vous avez des atouts: placez-les donc à part, nom d’un petit bonhomme!... Et puis, vous tenez mal votre jeu: voulez-vous me permettre?...
Elle voulait bien tout lui permettre.
M. Pioutre paraissait content; tout le monde paraissait content.
--Cher ami, dit M. Pioutre, je sais que vous avez l’habitude de fumer. Or, grâce à mon fils Rufin, nous avons ici une bonne provision de tabac. J’oserai donc vous prier de bourrer votre pipe autant de fois qu’il vous plaira.
Pestant tout bas contre le bonhomme, Isidore se récria. Certes, il lui arrivait de fumer comme tout le monde, une cigarette douce, par-ci, par-là, aux heures de rêve... Mais ce n’était ni le lieu ni le moment.
Alors Mme Isabelle:
--Je vous en prie, monsieur... J’adore la fumée de tabac, surtout lorsqu’elle sort d’une pipe... Si j’étais un homme, je fumerais... Pour dire tout net mon sentiment, un homme qui ne fume pas...
Elle ne dit point son sentiment, mais fit une moue adorable. Isidore comprit qu’aux yeux de Mme Isabelle, un homme qui ne fumait pas la pipe était un individu ridicule et un peu méprisable. Néanmoins, il tint bon encore un petit moment afin de ne pas se donner tort à lui-même trop vite. Mais lorsque la partie fut terminée, on se leva pour faire un tour de jardin et visiter les chiens, les chats, les tortues et les poissons rouges. Alors, il sortit sa pipe d’un air malin et il la fuma, la refuma inexorablement, jusqu’à la nausée, si bien qu’il ne sentit point l’odeur des bêtes.
Ayant promis de revenir, il prit congé et traversa la ville avec des ailes. Séraphine et lui arrivèrent tout juste ensemble à la villa. Séraphine fit entendre des paroles amères auxquelles il ne répondit point tout haut; avec une sorte de rire intérieur, il écoutait en lui la réplique de la belle Auvergnate.
--Toi, cauje! cauje toujours!
Rufin, dit Broc, arriva chez ses parents dix minutes plus tard, car, après avoir quitté Séraphine, il s’était attardé à la terrasse d’un café pour prendre l’apéritif, selon sa détestable habitude.
C’était, cela, un mercredi. Les trois jours suivants, Isidore se rendit chez M. Pioutre. Et il joua à la manille aux enchères en fumant sa pipe sous la tonnelle. Il joua avec M. Pioutre et Mme Isabelle, car Rufin ne se trouva jamais là.
Mme Isabelle faisait de remarquables progrès. Cependant elle ne tenait pas encore bien ses cartes. Isidore lui prenait le poignet et lui faisait poser les doigts où il fallait.
--Sapristi, madame! je vois tout! je lis dans votre jeu comme dans un livre!
Elle remerciait avec un petit sourire enchanteur. De visage, elle n’était pas jolie, jolie, mais elle avait l’air si distinguée! elle était si douce, si prévenante à l’égard de son père, si bonne enfin! De plus, elle avait des bras fort honorables et ses yeux noirs semblaient, à de certaines minutes, profonds comme des puits. Quand il se trouvait seul avec elle, Isidore lui en eût fait compliment s’il eût osé.
Le samedi, on prit le thé en famille. La causerie fut longue et très amicale. Cependant, ce jour-là, Isabelle parut profondément mélancolique. Offrant le sucre avec un sourire courageux, elle semblait atteinte d’un de ces maux secrets qui ne pardonnent pas.
--Qu’est-ce que cette malheureuse peut bien avoir comme ça? se demandait Isidore en revenant chez lui.
Il se grattait les cheveux et remuait en sa tête ses souvenirs de lectures.
Le lendemain, il eut le mot de l’énigme. Le lendemain dimanche fut un grand jour...
Ils avaient fait une partie à l’ombre de la tonnelle. L’heure était douce, de subtils parfums flottaient. Les cartes tombées, Isidore parlait... Il parlait de son parc, de ses bois, de sa maison de campagne... et des bonnes veillées devant l’âtre monumental où flambe une bûche centenaire... et de la chasse et des chers vieux compagnons, les deux griffons à poil dur... Quand il s’arrêtait, le professeur Pioutre lui tendait amicalement la perche; aussitôt, il repartait.
Mme Isabelle ne se tenait pas près de lui comme d’habitude, mais de l’autre côté de la table. Elle le regardait en face sans rien dire. Et dans son regard il y avait... Isidore ne savait trop quoi... admiration passionnée ou rancune mortelle? En tous les cas, il y avait quelque chose.
Il advint, pendant qu’Isidore parlait, qu’un fâcheux se présenta. M. Pioutre se leva pour le recevoir; Mme Isabelle et Isidore restèrent seuls sous la tonnelle.
Alors Mme Isabelle détourna les yeux et lutta un moment avec courage contre son émotion. Mais l’émotion fut la plus forte et la pauvre jeune femme s’affaissa sur la table en sanglotant. Un trouble s’éleva dans l’âme éperdue d’Isidore. Il dit d’abord à voix haute:
--Bon Dieu de bois!
Puis il prit en ses mains les bras grassouillets et il murmura avec une infinie douceur:
--Sapristi, madame! Sapristi, madame Isabelle! qu’avez-vous donc comme ça?
Ce qu’elle avait! Pouvait-elle le dire devant lui? Pour qui la prendrait-elle si elle laissait déborder son cœur?... Non! jamais! Plutôt mourir! Plutôt souffrir en silence, toute sa vie!...
En ce lieu, à cette heure, commença une phase nouvelle de l’histoire d’Isidore.
* * * * *
--Mon cher ami, disait Isidore, en un mot comme en cent, j’aime votre sœur et je désire l’épouser.
--Ça, répondit Broc, c’est une autre affaire! allons au café!
Ils allèrent au café. Broc fit servir ce qui lui plut, but un coup et attendit.
--Je vous disais que j’aime votre sœur et que je désire l’épouser.
Rufin, dit Broc, eut vers Isidore un élan fraternel. Au-dessus des verres, leurs mains s’étreignirent.
Ému jusqu’aux larmes, Isidore poursuivit:
--J’ai trente-cinq ans; je jouis d’une excellente santé et ma fortune est honnête. Votre sœur sera heureuse auprès de moi, je puis vous donner cette assurance.
Broc dit:
--Vous serez heureux aussi. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de ma sœur, mais j’affirme sans hésiter que vous ne sauriez faire un meilleur choix. C’est là ma conviction profonde. Je ne vous parlerai pas de l’éducation d’Isabelle ni de sa naturelle distinction; je ne vous dirai pas ses qualités d’ordre, d’économie, de patience; je ne vous vanterai même pas la pureté de ses mœurs ni la force de ses convictions religieuses... Non! Je vous dirai tout en un seul mot: ma sœur Isabelle, c’est une perle!
--Je m’en suis déjà aperçu, dit Isidore.
Broc commanda du même, puis il reprit:
--Tout cela est donc bel et bon, mon cher monsieur... Malheureusement, il y a un cheveu!
--Je vous attends là! répondit Isidore; quel cheveu, s’il vous plaît?
--Il y a Séraphine! dit Broc.
Et il hocha la tête plusieurs fois.
Mais Isidore cogna sur la table avec autorité.
--Eh bien, quoi! Qu’est-ce que vous me chantez avec votre Séraphine? Nous ne sommes pas mariés, je suppose! Elle n’aura pas à se plaindre, Séraphine! Vous ne savez pas, vous, que je lui ai donné ma ferme du Noyer-Rouge, qui vaut cent cinquante mille francs et que je regretterai toute ma vie!...
Il continua, plus bas:
--D’ailleurs, cher ami, je puis bien vous l’avouer: Séraphine se consolera facilement, car j’ai l’impression, depuis quelque temps, qu’elle se fiche de moi.
--Cela est possible! dit Broc; mais elle fera quand même des histoires; c’est un sacré petit crampon!
--Eh bien! qu’elle fasse des histoires, si ça lui chante! Après tout, j’aurai ma conscience pour moi!
Rufin, dit Broc, se renversa sur sa chaise et passa le pouce dans l’entournure de son gilet.
--Vous n’avez pas froid aux yeux! dit-il. Moi, à votre place, je me méfierais... Vous dites à Séraphine: «Mon bel ange, je t’ai assez vu... Nous sommes quittes... Je te quitte!» Et vous la quittez en effet. Ça va bien! Mais imaginez que Séraphine, là-dessus, aille trouver ma sœur et lui chante un petit air de sa façon... Elle en est capable, vous le savez!... Eh bien, mon cher, en cette occurrence, voici ce qui se passerait: ma sœur pleurerait toute sa vie son bonheur perdu, mais jamais, vous m’entendez, jamais plus elle ne consentirait à vous écouter!
--Que me racontez-vous là? s’écria Isidore... Pour une bagatelle, vous croyez donc?...
--Non seulement je le crois, mais j’en suis parfaitement sûr! Ma sœur est toute bonté, je ne crains pas de l’affirmer, mais sur le chapitre des mœurs, fichtre! elle ne plaisante pas! Qu’elle vienne seulement à se douter de quelque chose et tout est rompu!... Donc, pas de bruit! Pas d’imprudences! Manœuvrez, cher ami, manœuvrez!
--Manœuvrer! C’est facile à dire!... Si j’ouvre seulement la bouche, Séraphine me sautera à la figure! Ce n’est pas que je la craigne, entendez-moi bien!... Mais je comptais filer tout simplement... quitte à laisser un petit mot d’explication.
La figure de Broc devint sévère.
--Vous ne ferez pas cela! dit-il; d’abord, ce serait imprudent; de plus, ce ne serait pas d’un gentleman... Quittant Séraphine, vous lui causez un dommage certain: donc, vous lui devez réparation. La justice avant tout, n’est-ce pas?
--Mais, bon Dieu de bois! je vous répète que je lui ai donné le Noyer-Rouge! Elle me revient à quinze cents francs la livre, frais non compris...
--Et il y a des faux morceaux, acheva Broc ironiquement. Mon cher, vous m’étonnez un peu... Ce qui est donné est donné; n’en parlez plus, ce ne serait pas d’un gentleman. Il y a un fait nouveau qui entraîne votre condamnation. Vous avez de la fortune: payez et vous ne serez pas déconsidéré.
Isidore suait à grosses gouttes. Broc ajouta négligemment:
--Sans cela, je crains beaucoup que vous n’épousiez pas ma sœur.
--Même si je paye, gémit Isidore, qui me garantira le silence de ce petit chameau? Qui me prouve que Séraphine n’essaiera point quand même d’anéantir mon bonheur?
Broc étendit la main.
--Je connais l’enfant, dit-il; si vous la dédommagez, si vous agissez en galant homme, je crois pouvoir lui faire entendre raison. Je prends l’affaire à mon compte.
--Tout cela, fit Isidore, demande réflexion; si vous le voulez bien, nous en reparlerons demain soir, ici même, en prenant l’apéritif.
Isidore, le lendemain soir:
--Je n’ai pas une grosse fortune; je vais fonder une famille et Dieu peut me donner des enfants... Ne pensez-vous pas qu’une somme de dix mille francs, versée immédiatement en bon argent liquide?...
--A ce prix, dit Broc, je n’entreprends pas la négociation, car je courrais à un échec... et il ne faut pas, comprenez-vous bien? il ne faut pas échouer! Essayez vous-même: vous serez peut-être suffisamment persuasif... Mais si vous manquez l’affaire, tout est perdu!
--A votre avis, combien faut-il donc? demanda Isidore.
--J’avais songé à trente mille.
Ils coupèrent en deux la différence.
--C’est égal, observa Broc, vous êtes un peu rude avec les femmes! Ce n’est pas vous qui vous laisseriez tondre!
--Ça non! dit Isidore en se redressant. Bon garçon, tant qu’on voudra! mais poire, jamais de la vie! halte-là!
* * * * *
Isidore quitta la villa Roméo un dimanche matin pendant que Séraphine était aux Iles avec Broc et quelques autres jeunes gens.
A la gare, il rejoignit sa fiancée ainsi que Mme et M. Pioutre. Celui-ci avait déjà conduit les bêtes quelques jours plus tôt; il ne restait qu’un écureuil dont Mme Isabelle ne pouvait se passer.
Ils montèrent ensemble dans un compartiment vide. M. Pioutre rayonnait; Mme Pioutre se tenait bien.
Le train manœuvra, vint s’arrêter près de la gare aux marchandises, devant le café Poisramé.
--Je vous prie d’accepter mes excuses, si je me trompe, dit M. Pioutre, mais il me semble entendre un chant qui me rappelle de bons souvenirs.
Tous écoutèrent. Dans l’air tranquille, la voix charmante de Mme Poisramé montait:
Sur les bords de la Riviera...