Huit gouttes d'opium

Part 11

Chapter 113,918 wordsPublic domain

Isidore et M. Pioutre échangèrent un sourire complice. C’était chez la belle Auvergnate qu’ils s’étaient véritablement connus; c’était au son de cette voix qu’ils avaient appris à s’estimer...

Isidore se prit à songer. Hier, il n’était qu’un pauvre garçon égaré dans les chemins de la vie irrégulière; chemins plus malaisés qu’on ne croit! Il était grugé, tyrannisé et, par-dessus le marché, tourné en ridicule par une petite gourgandine insolente, sans principes et sans éducation. Tout cela pour quelques rares et méprisables satisfactions des sens!... Aujourd’hui il allait vers le bonheur et la prospérité. Avec son épouse chérie, au milieu des campagnes fertiles, il mènerait une vie saine, honnête et calme. Si Dieu lui donnait des enfants, il les élèverait au grand air et suivant les meilleurs principes. Il irait à la chasse, à la pêche; il aurait une basse-cour, un vivier, des ruches! il s’intéresserait aux nouvelles méthodes de culture, pourchasserait la routine et ses fermiers vivraient dans l’aisance. Son nom volerait de bouche en bouche, accompagné de bénédictions. M. le professeur Pioutre, lauréat de l’Académie de Fontenay-le-Comte, avait de hautes relations. Grâce à lui, Isidore se pousserait dans le monde. Il se voyait déjà conseiller d’arrondissement, chevalier du Mérite agricole et peut-être même--qui pouvait savoir?--lieutenant de louveterie...

Pourvu que cette petite guenon de Séraphine ne bougeât point! Mais Broc était là; et il avait donné sa parole d’honneur.

Mme Poisramé chantait. Dans l’air radieux, sa voix pure venait par vagues mollement balancées.

Sur les bords... de la Ri... viéra, Où murmu... re une bri... je embaumée...

Bouleversé par cette musique qui lui allait droit à l’âme, Isidore prit la main de sa fiancée. Isabelle eut un sourire enchanteur et tourna vers lui deux yeux sans fond.

ÉPILOGUE

Par un clair matin du mois d’août, un an tout juste après les événements que nous venons de raconter, un homme, tenant en laisse un bouledogue, marchait sur les sables de la mer.

La même mer, les mêmes sables, le même sale vieux bouledogue éternel.

Seulement l’homme, lui, n’était plus M. Pioutre.

Le lecteur le plus innocent a déjà deviné que cet homme était Isidore Duribouc. Un pauvre Isidore bien changé, maigre, voûté, les épaules aiguës et les cheveux gris. La peau de son visage, beaucoup trop grande pour le contenu, formait de mornes rides. Ses yeux, profondément enfoncés dans les orbites, étaient des yeux d’esclave souvent battu.

Il suivait la dernière ligne d’écume rejetée par les flots; chaque nouvelle vague venait lui cracher sur les pieds, mais il n’y prenait garde. Sombre, il allait droit devant lui, traînant Hindenbourg. Sous son crâne roulaient les plus tristes pensées.

Que d’événements en cette année qui venait de s’écouler! que de douloureuses surprises!... La maison de ses pères abandonnée, puis vendue; sa fortune écartelée... Rufin, dit Broc, s’avérant un coquin sans scrupules... M. Pioutre, vieille pratique, l’abandonnant lâchement en face des bêtes exécrées et sordides, de l’inexorable Mme Pioutre, de l’affreuse Isabelle... Oh! cette Isabelle!... Tous les défauts de Séraphine et bien d’autres encore sans nulle compensation! Tous les défauts au paroxysme, servis par une intelligence diabolique et une volonté de fer!

Isidore n’essayait plus de lutter; il était dressé pour la vie.

Il n’avait jamais songé sérieusement au divorce à cause de ses convictions religieuses. Au contraire, dans les premiers temps, il avait plusieurs fois songé au crime et au suicide. Mais cela aussi était défendu! Isidore craignait Dieu et l’opinion. En outre, le crime répugnait à sa nature foncièrement douce; et, quant au suicide, il n’est pas si facile que cela de s’y décider.

De toute son âme, il souhaitait une nouvelle guerre ou, du moins, la mobilisation. Il se raccrochait à cet espoir comme à l’unique bouée de sauvetage. Or la guerre, bien qu’elle menaçât toujours, n’éclatait point! et Isidore se prenait à murmurer:

--Mais qu’est-ce qu’ils f... donc, les diplomates!

Par ce matin radieux, Isidore, traînant Hindenbourg, se remémorait avec une affreuse mélancolie sa jeunesse heureuse, les riantes années de collège et de caserne, toute sa vie facile et douce de bon garçon; et même, il regrettait les jours terribles de la guerre, les longs mois de captivité chez les ennemis et le temps de son esclavage auprès de Séraphine, de cette Séraphine un peu fantasque certes, mais jeune et jolie et qui, du moins, se contentait d’un couple de poissons rouges.

Tout cela, c’était le passé! Maintenant, il n’y avait plus d’issue.

Ah çà! mais! est-ce qu’il ne rêvait point!...

Il leva sa main libre, passa lentement ses doigts sur ses yeux. Puis il regarda autour de lui. La marée montait; malgré l’heure matinale on voyait çà et là quelques baigneurs.

A vingt pas d’Isidore, une longue plate-forme; à l’extrémité de cette plate-forme un bonhomme, replet comme un œuf. Tout à coup, ce bonhomme fit une cabriole et plongea dans la mer. Il reparut au bout de quelques secondes, souffla, se laissa flotter comme une outre, puis nagea avec vivacité vers le rivage. Il reprit pied devant une jeune personne rondouillarde qui entrait dans l’eau en poussant de petits cris. Isidore entendit ces paroles:

--Je vous prie, ma toute belle, d’agréer mes salutations les plus empressées et les plus cordiales. Je me consumais d’impatience à vous attendre... Si vous voulez bien me le permettre, je vais incontinent vous donner la première leçon. Veuillez vous allonger sur l’eau... Bien!... Maintenant creusez les reins!... creusez!... Ne craignez rien, ma reine! je vous soutiens des deux mains!

Isidore ne voulut pas en savoir davantage. Il continua sa route, rapidement, et quelque chose commença de tourner dans sa tête. Bientôt, il s’arrêta. Une troupe joyeuse venait de s’embarquer sur un canot et gagnait le large. Des cris de jeunes femmes montèrent et des rires et de folles chansons. Isidore reconnut Séraphine, Broc et tous leurs amis. Séraphine était en mousse, culottée très juste, les bras nus, les mollets nus. Elle cria tout à coup:

--Broc, regarde un peu, chère âme, ce bonhomme avec son chien!

Broc et tous les autres regardèrent Isidore et ils le reconnurent. Il y eut de grands éclats de rire. Séraphine se dressa à l’arrière du canot et tira la langue. Le soleil du matin, dorant ses cheveux fous, lui faisait une tête d’ange et elle avait des bras éblouissants.

Isidore demeura hébété; puis il reprit sa marche, les yeux un peu hagards. Si bien qu’il vint heurter le derrière d’un homme qui se penchait en avant pour ramasser des coquillages. L’homme se redressa et dit avec un bon rire:

--Pardon! monsieur!... ça, ce n’est pas mal!... Il y a des choses curieuses; je le disais tout à l’heure à ces jeunes gens. Mais, monsieur... il me semble... n’ai-je point l’honneur de vous connaître?... Moi, je m’appelle Arrivé... ça vous étonne?

--Pas du tout! coupa Isidore.

--... Cela s’explique pourtant très bien! Écoutez un peu, je vais vous faire rigoler...

--Je ne veux pas rigoler! riposta Isidore.

Et, farouche, les yeux pleins de flammes, il fonça droit devant lui, comme une bête traquée, vers l’horizon lointain. Une tempête soufflait sous son crâne. Longtemps il alla ainsi, puis, au milieu du jour, il se mit à marcher vers la gauche sinistre et revint chez lui. Il trouva la villa déserte. A cette heure caniculaire, Mme Pioutre se réchauffait sur la plage; quant à Isabelle, elle était quelque part, à l’ombre, en conversation avec un vieil ami. Isidore ne rechercha point ces dames. Par contre, il rassembla toutes les bêtes: les chiens, les chats, le perroquet, les serins, les tortues, l’écureuil et les poissons rouges. Puis, quand il les eut à sa portée, il les massacra avec des raffinements inouïs de cruauté.

Pendant ce temps, le père Pioutre, son ami Arrivé et Poisramé l’aubergiste faisaient tranquillement une partie sous la tonnelle, chez la belle Auvergnate. Lorsque trois heures sonnèrent, ils virent avec effroi quelqu’un bondir par-dessus la clôture du jardin. C’était Isidore! Enveloppé d’un rideau sanglant, le chef orné d’une couronne, dérisoire, il brandissait, au bout d’un tisonnier, le croupion du perroquet.

Il vint droit à la tonnelle et s’assit en face des joueurs. Puis il cria d’une voix de stentor:

--Je suis Alexandre, roi de trèfle... Ça vous étonne?... Vieux zèbres, je vous déclare la guerre! Tâchez voir un peu de vous garder à carreau! sans quoi, logiquement, je vous enfonce l’as de pique jusqu’au cœur!

On eut toutes les peines du monde à le maîtriser. Mais, dès qu’on l’eut conduit à l’hospice, il devint un roi de trèfle très doux.

C’est à ce moment-là que les gens clairvoyants cessèrent de le plaindre.

COMMENT L’ESPRIT VINT A PHILÉMON

Il n’y avait pas de ménage plus tranquille.

Ils avaient tous les deux un peu plus de cinquante ans. Ils s’étaient mariés bien sagement vers la trentaine. Elle possédait une maison et des prés; lui, des champs et une petite vigne. N’ayant eu ni enfants à élever, ni vieux à soigner, ni maladie, ni malchance, ni rien, ils avaient vécu tout doucettement; un peu de travail et beaucoup d’économie leur avaient permis d’amasser quelques écus et même de prendre des papiers de l’État.

Au village de Niseré, leur endroit s’appelait la Commanderie. C’était une maison tournant le dos à la route et composée de deux pièces; devant la maison, un parterre, un courtil et les bâtisses pour les bêtes.

Ils étaient les Bertaut de la Commanderie. La femme se nommait Héloïse, c’est-à-dire Loïse, comme vous pensez bien; quant à l’homme, il s’appelait Philémon; oui, Philémon!... Ce n’est pas ma faute assurément, ni la vôtre, mais enfin, il portait ce nom. Il le porte encore, du reste, et gaillardement.

Loïse avait été une belle femme en son jeune âge. La cinquantaine sonnée, elle n’était plus qu’une grosse femme si vous voulez, mais si propre et de si belle tenue qu’elle gardait encore honnêtement sa place entre de plus jeunes. Et elle n’en craignait pas beaucoup pour soutenir la plaisanterie et lancer une rigourdaine.

Dans son ménage, elle menait tout et ne s’en cachait point. Elle disait _ma_ maison, _mes_ vaches, _ma_ vigne. Par contre, parlant de Philémon avec les voisins, elle disait _notre_ homme, et puis elle riait. Elle aimait à raconter qu’elle avait été obligée de le demander en mariage.

Philémon ne comptait guère à la Commanderie. C’était un petit homme maigre, à la figure rasée, avec un grand nez triste et des yeux endormis. Il labourait tout comme un autre, fauchait ses prés, taillait sa vigne, mais, pour taper dans la main des marchands qui lui achetaient ses bêtes, il attendait que Loïse eût dit son mot. Il ne fumait pas, ne prisait pas, buvait rarement trop et seulement quand cela ne lui coûtait rien.

Chez lui, il avait difficilement accès dans la chambre réservée où étaient les beaux meubles et le tiroir aux écus. Et même, quand Loïse lui faisait longuement nettoyer ses socques à la porte de la cuisine, il ne songeait pas à faire rébellion.

Il parlait modestement en compagnie. Il riait comme les autres aux contes que faisait sa femme, mais toujours avec un peu de retard, car sa pensée était lente.

Quand Loïse n’était pas chez elle en train de fourbir ou de laver, on la trouvait presque sûrement dans la maison voisine, chez Rougeline, l’épicière, qui savait toutes les nouvelles.

Ce fut avec Rougeline, un soir de l’an passé, que Loïse manigança une agréable petite plaisanterie.

L’épicière vendait des cartes postales. Elle en avait de brillantes où l’on voyait des amoureux au teint étonnamment frais. En bas de l’image, de galants compliments étaient marqués en lettres dorées. Loïse examinait ces cartes et les trouvait fort belles.

Rougeline dit:

--Choisis celle de ton goût... Si c’est pour faire une surprise à ton galant, je te la donne!

Loïse éclata de rire.

--Vieille folle! dit-elle en replaçant les cartes dans la boîte.

Et puis, tout d’un coup, elle mit sa main sur le bras de l’épicière.

--Si j’en envoyais une à Philémon?

--Une belle!

--Ah oui! bien sûr! une belle!

La Rougeline se pencha derrière son comptoir et montra une poignée de cartes.

--Voilà ce que j’ai de plus honnête, dit-elle.

Il y avait là quelques images un peu hardies que l’épicière cachait à cause des enfants.

Loïse fit vivement son choix. Elle se décida pour une carte sur laquelle était représentée une grande créature vêtue seulement d’une sorte de ruban bleu.

--Tu n’auras pas ce courage? dit la Rougeline.

Mais Loïse tenait son idée.

--Faut y mettre un petit mot d’écrit, dit-elle.

La Rougeline prit une plume et, sous la dictée de Loïse qui s’aidait d’une autre carte où était imprimé un compliment, elle écrivit:

«Mon Philémon chéri,

«Par la présente je t’envoie mon portrait. Je t’aime d’amour extrême, un peu plus tous les jours et je t’aimerai toujours. Quand seras-tu près de moi? Je t’embrasse.

«Henriette.»

Une enveloppe, un timbre!... La boîte aux lettres est à la porte... Partez!

Là-dessus l’épicière mit un petit pot de café devant le feu et cinq minutes plus tard, les deux bonnes femmes vous prirent une de ces tasses au fond desquelles il n’est point d’amertume.

Le lendemain, quand le facteur pénétra chez Rougeline, Loïse était au guet, dans la chambre réservée, près de la fenêtre donnant sur la route. Vite, elle sortit dans le courtil et héla Philémon qui traînassait ses sabots dans la grange. Au lieu de lui donner ses ordres comme à l’habitude, elle l’invita bonnement à ne point s’en aller dans la plaine, enrhumé comme il l’était, sans venir à la maison prendre une tasse de tisane bien chaude. Et puis elle s’en retourna dans sa chambre. Le facteur sortait de l’épicerie. Loïse l’entendit traverser la route, ouvrir la barrière. Elle fit un signe à Rougeline qui était apparue au seuil de sa maison et elle courut à la fenêtre donnant sur le courtil.

Le facteur remettait la lettre à Philémon. Le bonhomme sortit un couteau de sa poche, ouvrit l’enveloppe avec grand soin et en tira la carte.

--Hé bé!

L’épicière était accourue et se haussait à la fenêtre. La Loïse, le nez dans ses rideaux, trépignait d’aise et, derrière elle, sa main voltigeait comme un oiseau joyeux.

--Hé bé!

Philémon considérait cette belle femme si drôlement vêtue et qui, des deux mains, lui envoyait un baiser en pleine figure. De sa vie, on ne lui avait envoyé de baisers; ni femmes, ni filles, ni personne. Le geste de cette dame le surprenait sans l’émouvoir... mais vraiment elle avait un bien petit cotillon!...

Il retourna la carte et il lut les quatre lignes. Il les lut et n’y comprit rien. Il était de pensée un peu lente. Il s’arrêta au dernier mot: Henriette!... Quelle diablesse d’Henriette! Il prit son chapeau, le fit tourner, le replaça de travers... son regard un instant flotta.

Et puis ses yeux s’abaissèrent de nouveau.

«Mon Philémon chéri...» Phi... lé... mon! C’était lui!... Ses yeux s’arrondirent.

«Je t’aime!» Il ouvrit la bouche.

«Quand seras-tu près de moi? Je t’embrasse.» Ses bras tombèrent.

--Fi de nom!

Il jeta vers la maison un regard chargé d’angoisse, mit la lettre au fond de sa poche et puis, plan! plan... au trot vers la grange!

Pauvre!

--Philémon, disait Loïse de sa voix douce, la tisane va refroidir.

Philémon n’entend pas.

--Allons, viens donc, mon pauvre homme!... Tu es bien pressé, ce matin! Le feu n’est pas à la fontaine?

Le feu n’est pas à la fontaine, mais il doit être au derrière du bonhomme. La grange est tout près; il va s’y réfugier... Un bruit sec l’arrête court: Loïse a ouvert la fenêtre avec fracas et c’est l’orage proche.

--Philémon! Qu’est-ce que je t’ai dit? C’est-il que tu deviens fou?

Philémon revient. Il enfonce sa lettre dans son gousset et met son mouchoir par-dessus.

Dans la cuisine, Loïse remplissait un bol. Il ne faut pas des heures pour avaler un bol de tisane; le bonhomme pensait s’en débarrasser vivement. Mais la première gorgée le brûla jusqu’à l’estomac et il fit une atroce grimace en sautant d’un pied sur l’autre.

--Assieds-toi, dit Loïse.

Il se laissa choir sur le banc de table.

Alors, elle, qui avait le dos tourné et qui s’occupait à tisonner son feu, demanda, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher:

--Le facteur n’est-il pas venu ce matin?... Il m’a semblé qu’il te parlait, tout à l’heure, dans le courtil?

Philémon gonflait le dos, le nez dans sa tasse. Elle continua:

--Il t’a donné un papier? C’est peut-être la lettre de celle de Montverger qui doit nous envoyer un mot d’écrit pour nous inviter à son repas?

Il répondit:

--Non! c’est pas celle de Montverger... c’est rien.

--Ah! c’est un prospectus de marchand, je parie bien... Tu sais... le gars parisien qui s’installe pour quinze jours et qui vend à perte des couvertures d’Amérique... Fais voir!... Tu crois que ce n’est rien, toi, cela!

D’un geste instinctif Philémon mit la main sur son gousset.

--C’est pas un papier de marchand... C’est rien, que je te dis!

Elle se redressa et marcha sur lui.

--Donne-moi ce papier... Tu ne sais seulement point lire!

Il chercha dans les poches de sa veste et puis, à demi étendu sur le banc, il fouilla lentement dans son gousset.

--Hé bé! où est-il! Je ne le sais point! Je dois l’avoir perdu.

La Loïse avança vivement la main.

--Badaud! le voilà qui sort de ta poche tout seul!

Elle poussa la carte sous le nez de Philémon et puis elle s’approcha de la porte pour lire en pleine lumière.

Alors ce fut très beau.

Elle changea de couleur, la Loïse! ses mains se joignirent sur sa poitrine émue, son cou fléchit. Et ce cri, ce cri aigu d’abord et puis vite étranglé, cette lamentation déchirante d’un pauvre être à bout de forces et qui s’abandonne!

Elle risqua deux ou trois pas chancelants et dans le fauteuil d’osier se laissa choir de son haut. Plouf!

A ce moment la Rougeline entra. Loïse tendit vers elle ses deux bras, si faibles!

--Vingt-cinq ans! gémit-elle; vingt-cinq ans de mariage et voir ça!

L’autre se tourna vers Philémon.

--Y a-t-il donc un malheur?

Le bonhomme, l’œil rond et les doigts écartés, ne savait que répéter: Hé bé! Hé bé!

--J’étouffe! souffla Loïse... défais ma corselette.

Sa coiffe du matin, une quichenotte à bavolets, était descendue sur ses yeux et l’on ne voyait que le bas torturé de sa figure.

--J’étouffe! c’est le chagrin qui remonte, qui remonte...

Rougeline s’approcha pour dégrafer le corsage, mais ses doigts chatouillèrent Loïse qui eut un petit hoquet fort drôle.

Par bonheur, la Rougeline s’en prit à Philémon.

--Venez donc m’aider! cria-t-elle... votre femme, elle va peut-être passer... Je ne sais pas ce qu’elle a, moi... vous êtes là à regarder...

Philémon s’approcha en tremblant et, ne sachant que faire, posa sa main sur le bord de la quichenotte qui bascula tout à fait et couvrit le visage de Loïse.

Celle-ci se dressa comme un diable.

--Fumellier!

Tête nue, les yeux flambants, de sa dextre tendue, elle montrait la porte.

--Fumellier, ne m’approche pas!

La Rougeline joignit ses mains grasses.

--Est-il possible, Seigneur!

Et puis elle ajouta, comme indignée par tant d’injustice.

--Loïse, tais-toi! Philémon ne mérite pas ça!

--Il ne le mérite pas! Regarde un peu s’il ne le mérite pas! Je suis peut-être folle à cette heure! Cette femme que tu vois sur cette image, c’est Henriette... Tu ne la connais pas, Rougeline... Je ne la connais pas non plus... Mais lui, il peut te dire l’endroit où elle habite et la rue et le numéro. Ah! démon! va-t’en la retrouver!

Le bonhomme battit en retraite. Une quinte de toux le secoua.

--Guette-le, Rougeline! guette-le! n’a-t-il pas l’air galant avec son jabot rentré? Tousse, chien gâté! Tousse et crache! Je suis là, moi, pour te faire de la tisane... Dire que j’ai soigné ça aux œufs et au beurre pendant vingt-cinq ans!... Et si j’avais voulu, je ferais la dame aujourd’hui, dans un beau logis, chez un monsieur de ville!

D’un coup de pied, elle envoya dinguer une petite escabelle de bois blanc qui se trouvait à côté du fauteuil.

--Si je n’avais pas la crainte de Dieu, rugit-elle, je te briserais en miettes sous les clous de mes sabots!

La Rougeline la prit aux épaules et se mit à lui parler comme personne sensée et que rien n’étonne plus.

--Apaise-toi, disait-elle... Pauvre! tu n’es pas la première après tout!... les vieux comme les jeunes, ils sont tous pareils.

--Non! ils ne sont pas tous pareils... Il y en a qui sont beaux et d’autres qui sont laids, qui sont laids, bon Jésus! Non! mais guettez-moi cette figure... N’a-t-il pas bien l’air qu’il faut pour charmer les jeunesses? Dis, Rougeline, ce nez qu’il a, ce nez qu’il baisse, croyais-tu qu’il suivait avec ça la piste des créatures?... Henriette! Henriette!...

Ce nom sembla jeter la bonne femme à une fureur nouvelle. Elle trépigna, volta, frappa du talon la carte qu’elle avait jetée à terre et puis:

--Houch! chien gâté! Sors de ma maison! Sors de mon parterre! Sors de mon courtil! Ote-toi de ma vue, vieux grelotteux!

A reculons, Philémon avait gagné le seuil. Elle lui jeta la porte au nez sans cesser de le honnir à tue-tête.

La Rougeline, ayant regardé par la fenêtre, chuchota:

--Il trotte! il trotte! Tu peux reprendre haleine, poison!

Elles se regardèrent et puis toutes deux, face à face, les mains aux hanches, lâchèrent leur rire. Et ce rire les secoua, les étrangla, leur brouilla la vue, leur démolit le ventre pour les jeter enfin sur le banc de table brisées, moulues, hoquetantes.

Loïse, les deux mains sur son ventre mou, déclara, quand elle put parler:

--Ma bonne, je crois qu’il faut prendre une tasse de café, là-dessus.

Et Rougeline:

--Avec une petite goutte... J’ai le sang tourné!

Loïse alla chercher le café, le sucre, les biscuits, et tout.

A midi, Philémon tourna un bon petit moment dans le courtil avant d’entrer chez lui. Par la porte grande ouverte il voyait cependant la table proprement mise et la soupière fumante. Il toussa, toussa... A la fin, Loïse parut au seuil:

--Faudra-t-il que je porte ta pitance dans la plaine? demanda-t-elle sèchement.

Il entra, prit place à table et, ayant levé les yeux, il vit, bien devant lui, piquée au cadre de la glace, la galante image qui lui souriait et lui envoyait son baiser.

Il dit:

--Tu m’as fait affront, Loïse... tu m’as fait affront devant le monde pour un défaut que je n’ai jamais eu.

--Mange ta soupe! répondit-elle.

Il baissa l’oreille et il émit une petite toux attendrissante.

Loïse resta hérissée. Alors il mangea vite, sans dire un mot, content, en somme, de s’en tirer sans plus de dommage. Seulement, au moment où il se levait pour sortir, Loïse lui demanda de son air le plus naturel:

--Quand tu la reverras, Henriette, tu lui demanderas, de ma part, le nom de sa tailleuse... voici le beau temps qui vient et je veux me mettre à la mode nouvelle...

--Je pense que tu es folle! dit-il; et il s’en alla en levant les épaules.

Le soir de ce même jour:

--Philémon, dit Loïse, tu sais peut-être le nom de ce costume qu’elle porte, Henriette?... Ce n’est pas un tablier... ce n’est pas une chemise pourtant!... C’est peut-être un cotillon?... C’est-il un cotillon, dis, Philémon?

--Tu m’ennuies! Je vais me coucher.

--Moi aussi, Philémon, je vais me coucher.

Elle alla se coucher en effet, mais toute seule, dans un lit de la chambre réservée.

Le lendemain, le bonhomme vit Loïse trois fois, à l’heure des repas. Le matin, elle lui dit:

--Ce cotillon qu’elle porte, Henriette, je ne sais pas s’il est doublé?

A midi, montrant la carte:

--Pour un costume comme celui-ci, il me faudra un demi-mètre d’étoffe, j’en ai parlé à Rougeline... Je suis plus forte qu’Henriette, mais avec un demi-mètre en grande largeur...

Enfin, le soir, elle déplia devant lui un mouchoir de cou violet comme en portaient celles d’autrefois.