Part 12
--J’aime mieux vingt francs dans ma poche que dans celle du marchand... J’ai ce fichu qui ne servira jamais à rien... en le coupant, il fera l’affaire, je pense bien... Et c’est de l’étoffe comme on n’en voit plus... touche un peu, c’est à pleine main!
Elle le força à toucher l’étoffe et puis elle en eut pour un bon quart d’heure à examiner comment elle arrangerait la chose. Elle se plaquait le fichu sur les reins, se ceinturait, s’enveloppait le buste ou seulement les jambes... Une femme à tuer!
--Je crois que je mettrai une petite guimpe! conclut-elle en repliant le fichu.
Puis elle passa dans sa chambre et cria: Bonne nuit! en poussant le verrou.
Cette vie dura deux jours. Le jeudi, Philémon devait conduire un veau à Niort, chez Carassou, le boucher. Il trouva ses hardes préparées comme à l’habitude, son chapeau brossé, sa bourse sur la table. Il s’habilla et il s’apprêtait à sortir quand Loïse cria du grenier:
--Songe bien à demander l’adresse de la tailleuse!
Le bonhomme, qui s’en allait content, plia les reins comme un limonier sous le coup de fouet.
--Nom de d’là! jura-t-il, j’en ai assez!
Il revint sur ses pas, rafla la carte qui était toujours piquée au cadre de la glace et sortit en faisant claquer la porte.
Il fit un peu claquer la porte de la maison, fit claquer fort la barrière du courtil et, quant à la porte de l’étable, il l’ouvrit d’un grand coup de pied.
Relevé, détaché, bridonné en un tour de main, le veau comprit sans doute que l’heure n’était pas à la flânerie, car il se mit à trotter comme un petit poulain.
A mi-chemin de la ville, Philémon, qui se sentait à bout d’haleine, attacha le veau à un arbre et s’assit sur l’accotement de la route.
Il faisait beau, il faisait doux; Loïse était loin. Il n’y avait d’ailleurs personne en vue; Philémon était seul avec une petite bête docile qui le regardait de ses beaux yeux calmes. Après la vie endiablée des jours précédents, le bonhomme savourait la joie de respirer librement comme il eût savouré un bol de lait après un long jeûne.
Il tira la carte de sa poche; il ne l’avait pas vue en somme... Il la prit d’une main, puis de l’autre, la rapprocha, l’éloigna. Eh bien! à la considérer tranquillement, loin du danger, elle ne lui produisait pas du tout mauvaise impression; et il pensa tout haut, comme il lui arrivait souvent dans le silence des champs:
--Fi de nom! Elle a de la qualité!... Elle est de première!
Songeant que Loïse le disait laid, tortu et grelotteux, il ne put s’empêcher de rire. Elle pouvait bien parler, vraiment, et prendre ses airs, quand il y avait, sur la terre, des femmes comme celle dont il tenait l’image!
«Mon Philémon chéri... Je t’embrasse... Henriette.» Cela, par exemple, c’était un peu fort... C’était une de ces choses obscures sur lesquelles l’esprit bute et chavire... Philémon ne s’y arrêta pas longtemps.
Henriette, Marie-Jeanne ou Léontine, à coup sûr ce n’était pas Loïse! Non! Ce portrait était celui d’une belle femme, bien coiffée à la mode et dont la peau semblait frottée de fine fleur de farine; et cherchez-en à Niseré, des femmes pareilles!
Le bonhomme s’attarda en songerie.
Il était près de midi quand il arriva chez Carassou. Le boucher le pria à déjeuner et, comme il voulait l’entreprendre pour une vache, il n’épargna rien: rôti, côtelettes, vin blanc, vin rouge... et à la vôtre, Philémon!... et encore un petit coup, Philémon! A la fin du repas, le bonhomme avait vendu sa vache.
Le cigare au bec, l’œil brillant, il s’échauffait à des discours avantageux, évoquait sa jeunesse, disait la hardiesse des gars de son temps et la rouerie des filles. A la femme de Carassou, il commença un compliment sur les dames bourgeoises, mais il ne put en venir à bout et tourna court.
Le boucher était un modèle à table; ailleurs, non! il emmena le bonhomme par la ville et le conduisit tout droit dans un sale petit café.
Dès qu’ils furent entrés, Carassou se prit à crier:
--Hé là! Hé! mère Augustine!... envoyez-nous Henriette!
Philémon dressa l’oreille comme un bidet de cavalerie. Il n’eut pas le temps de s’étonner: une grande fille accourait en sautillant, une grande créature au visage enfariné, coiffée à la mode s’il vous plaît, et qui n’était pas beaucoup plus vêtue que la demoiselle de l’image.
--Henriette, disait ce maudit gars de Carassou, apporte des verres et la bouteille aux trois étoiles... Celui-ci qui est avec moi, c’est mon ami Philémon, de Niseré.
La grande folle renversa la tête et fit la belle gorge; une main sur l’épaule de Carassou, elle roucoula de façon comique:
--Philémon! Philémon chéri!
--Qui que c’est! clama le bonhomme; c’est-y toué, Henriette?
Les deux autres éclatèrent de rire. Alors il sortit sa carte et expliqua les choses; sa surprise, à lui, en recevant ce portrait et puis les giries de sa femme, ses moqueries et le dégoût qu’elle faisait mine d’éprouver à son endroit.
La fille emplissait les verres et sa gaieté fusait. A grands coups de paumes, Carassou tapait sur la table, tapait sur ses cuisses.
--Ce n’est pas vrai, Philémon?... non! ce n’est pas possible!... Vous couchez seul, Philémon?
Le bonhomme avala son troisième verre et fit d’un ton glorieux:
--Les belles femmes, elles ne manquent pas sur la terre!
Alors Carassou devint sérieux tout d’un coup. Il paya les tournées et rappela à Philémon qu’il devait lui amener sa vache à la huitaine. Après quoi, tout étant réglé, il se pencha pour une confidence.
--Père Bertaut, dit-il, je n’aime pas beaucoup me mêler des affaires des autres... mais il y a une chose que je sais... je veux vous la dire pour vous tirer d’embarras... Celle qui vous a écrit, elle n’est pas loin de vous: la voici!
--Qui te l’a dit?
--C’est moi qui ai mis la lettre à la poste... Ainsi, vous voyez!
Là-dessus il sortit rapidement pendant que la fille, qui avait apporté un verre pour elle-même, versait la quatrième tournée.
* * * * *
A la nuit tombée, quand Philémon arriva chez lui, il ouvrit tout doucement la porte de l’étable pour déposer le licol de son veau; il secoua nettement la barrière du courtil et il poussa avec une telle autorité la porte de sa maison que son élan le porta, tête basse et bras en avant, jusqu’à la table où Loïse mettait la nappe.
--Me v’là! dit-il.
Loïse ne répondit rien; simplement elle l’écarta et le fit choir sur le banc.
--J’ai vendu la vache! annonça-t-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique.
Elle sourit dédaigneusement.
--Pauvre innocent! Fallait vendre ma maison pendant que tu étais au marché... Donne-moi ton porte-monnaie! ordonna-t-elle sèchement.
Son porte-monnaie! Il alla le chercher dans une poche, puis dans une autre, le trouva enfin sous sa blouse, on ne sait où, dans un repli de sa chemise, peut-être.
Loïse l’ouvrit, compta, fronça les sourcils, recompta et d’une voix menaçante:
--Il manque trente francs! Il t’a volé, Carassou!
--Carassou? Il ne m’a pas volé! J’ai payé mon écot, voilà tout!
Loïse lui jeta un regard terrible. Pendant un quart d’heure, elle lui mena une belle danse!
Il l’écoutait d’un air amusé, les deux coudes d’aplomb sur la table et la tête un peu penchée. Elle l’eût battu!
--Et puis, tiens, dit-elle en se retirant encore une fois dans sa chambre, tu es trop bête, il n’y a pas de plaisir! Chacun te mène comme il veut. Voilà deux jours que Rougeline et moi nous nous moquons de toi avec cette carte. Tu n’as seulement pas compris qu’Henriette c’était moi, grand badaud!
L’aveu venait un peu tard. Le bonhomme se redressa et, la voix claironnante:
--Henriette! Je l’ai vue, Henriette! et pour sûr, elle ne te ressemble pas! Ah bien, non! par exemple! elle ne te ressemble pas!
Le lendemain, ils ne se parlèrent pas. Le surlendemain:
--Ce n’est pas vrai, dis, que tu as vendu ma vache à Carassou?
--Si! j’ai vendu ta vache!
--Tu avais bu! ça ne compte pas... Quand devait-il la prendre?
--Je la mène jeudi.
--Tu ne la mèneras pas! dit-elle simplement. C’est moi qui irai parler au Carassou.
Il s’éloigna en sifflotant.
Le jeudi, il mena la vache. Ayant tout préparé la veille, il s’esquiva avant l’aube; pour ne pas arriver trop tôt à la ville, il dut muser en chemin. Il revint le soir, un peu moins ivre que le jeudi précédent. Quand Loïse voulut mettre la main sur la bourse, pour la première fois de sa vie il se rebiffa nettement.
A partir de cette heure, ce fut la guerre.
Le bonhomme, deux fois par semaine, filait vers Niort. Loïse avait beau lui cacher ses souliers et tenir ses hardes sous clef, il s’absentait quand même. Les cinq cents diables ne l’eussent pas retenu. Quelquefois la folie le prenait en plein travail; alors il jetait son outil et coupait droit à travers la plaine, son long nez dans le vent, comme un chien grand quêteur qui a trouvé un souffle errant.
La nuit le ramenait généralement; mais Loïse, dès la brune, avait verrouillé la porte et il s’en allait coucher dans le fenil.
Au chant du coq, il était dans la cour et, dressé sur ses pattes, il sifflait de petits airs.
Il prit goût à fumer et à faire le plaisant. Il marchait d’un pas élastique et ses yeux ne dormaient plus. Un soir que la Rougeline le harcelait, il lui lança tout droit:
--Quoi que c’est, la vieille? C’est-il que tu veux que je t’embrasse?
La voisine pensa choir! Elle conta la chose à Loïse qui la reçut fort mal. Elles se brouillèrent.
Le bruit se répandit à Niseré que le père Philémon de la Commanderie avait eu un transport au cerveau et qu’il marchait en bon chemin de folie; on découvrit ensuite qu’il buvait; enfin on ne tarda pas à savoir qu’il se mettait en débauche en compagnie de galvaudeux et de claque-patins.
La Loïse fit front, en maîtresse femme qu’elle était. A toutes celles qui firent mine de la plaindre, elle rabattit le caquet.
Il faut le dire, d’ailleurs, elle fut longue à s’avouer sa défaite à elle-même. Elle mena la lutte de façon tenace, ardente et non point maladroite. Elle flatta et elle menaça, elle fut douce et elle fut hargneuse. Elle délaissa sa maison et suivit le bonhomme aux champs afin de le retenir au moins les jours ouvriers. Il trouvait moyen de lui échapper quand même. Un jour, comme ils étaient tous les deux à faner, il disparut pendant qu’elle faisait une courte sieste. Toute la soirée elle l’attendit en vain et le soir, chez elle, elle constata que l’armoire avait été ouverte. Cent écus manquaient.
Philémon rentra le lendemain, abominablement gris. Loïse l’attendait, en toilette, avec sa coiffe de cérémonie. Sur la table, à côté d’elle, il y avait un gros paquet de linge soigneusement épinglé et un panier couvert dans lequel elle avait vidé le tiroir aux écus; il y avait aussi un bâton.
Loïse se leva à l’approche du bonhomme, saisit le bâton et le lui brisa sur les reins. Après quoi, elle prit le paquet sous son bras droit, passa le panier à son bras gauche et elle s’en alla.
Elle s’en alla chez sa sœur qui habitait au village de Quérelles, à une lieue de Niseré. Elle n’y resta pas longtemps. Quand on vint lui dire que Philémon vendait un champ et qu’il avait mis une servante en sa maison, un petit souillon, venu on ne sait d’où, qui laissait entrer les poules dans la chambre réservée, elle ne put y tenir. Elle revint à la Commanderie, chassa la servante et reprit le gouvernement.
A ce moment, par un hasard de Dieu, Philémon se fit gentiment rosser à la ville par quatre jeunes vauriens. Il rentra chez lui endolori et repentant. Loïse le soigna; tant qu’il eut des bosses il se tint benoîtement devant elle, filant doux et travaillant en premier valet.
Elle pensa qu’elle l’avait en main. Pour l’éprouver, elle lui jeta son tabac au feu; il ne dit rien. Elle lui remit mille francs et lui fit commander d’acheter une vache chez un voisin. Il acheta la vache neuf cents francs et rapporta les dix pistoles.
La joie de Loïse fut telle qu’elle acheta de l’encaustique et passa une belle journée à fourbir tous ses meubles.
Cette trêve dura deux semaines, exactement. Le quinzième jour, Philémon, qui revenait du travail, eut l’idée de faire un petit détour pour jeter un coup d’œil à sa luzerne dans un clos écarté. Arrivé devant son champ, il eut la surprise de voir six moutons étiques qui s’ébattaient dans la seconde coupe.
Il commença par jurer un grand coup et puis son nez remua... Ayant pris le vent, le bonhomme fila vers une haie d’épines derrière laquelle il venait d’apercevoir un parapluie ouvert.
La bergère était là. C’était une grosse fille, d’esprit un peu bas et dont la réputation n’était pas très belle. Elle vivait surtout d’aumônes et de maraude et couchait, à mi-chemin de Quérelles, dans une masure abandonnée.
Philémon commença par lui parler de haut et sur la grosse dent; la fille, qui connaissait la réputation du bonhomme, lui éclata au nez. Elle était laide sous son hâle et répandait de redoutables odeurs d’ail et de lait caillé; mais elle avait des yeux jeunes et de grosses lèvres rouges et mobiles. Le bonhomme s’assit tout près d’elle.
Passa un des petits Rougelin; il conta innocemment la chose à sa mère qui s’arrangea bien pour en informer la voisine.
Tout le village, d’ailleurs, fut vite au courant. La bergère menait ses bêtes droit sur les terres de la Commanderie. On la vit rôder tout près de la maison, dans un pré où le regain lui montait aux chevilles.
Un matin, Loïse ayant voulu lui donner la chasse, la ribaude se retourna sur elle sans vergogne et lui cingla les jambes à coups de fouet.
La Loïse n’osa plus sortir de chez elle. Quelquefois elle montait au grenier et passait de longues heures derrière une lucarne d’où elle apercevait les champs de la Commanderie. Quand les moutons étaient en vue, la colère la rongeait comme une petite bête ardente.
Peu à peu, elle prit le pli de s’acagnarder au coin de son feu, les mains inoccupées. Elle maigrit, elle jaunit, elle tomba malade.
Philémon, lui, était rajeuni de quinze ans. Il se coiffait sur l’oreille et portait moustache. Il avait donné toute liberté à la bergère qui en avait profité immédiatement en amenant six moutons de plus.
Elle commença à loger ses bêtes à la Commanderie les soirs de pluie. Peu à peu, elle en vint à les y loger tous les soirs. Elle-même couchait dans le fenil.
Enfin le jour où Loïse fut tout à fait malade, elle se trouva là, naturellement pour la soigner.
Et, par un soir du mois dernier, Loïse mourut soudain, de colère rentrée, pour avoir vu cette créature aux sabots couverts de fumier pénétrer, pour la nuit, dans la chambre réservée.
COMME UN RASOIR!
_Mercredi, 30 mars._--Ce soir, le père Hoursault est venu chez moi.
--Nous tuons notre cochon vendredi, m’a-t-il dit; j’ai pensé que vous seriez peut-être content d’en prendre la moitié...
Dans le hameau où, depuis huit mois, je suis maître d’école, il n’y a ni boucher, ni charcutier, ni épicier, ni rien. Il n’y a que des paysans, de braves paysans qui ne tiennent pas à vendre leurs produits sur place, mais préfèrent bien les porter à la ville, où ils sont plus à l’aise pour les surfaire.
Jamais aucun d’eux, jusqu’à ce jour, n’était rien venu m’offrir, et je suis reconnaissant, mais là! tout à fait reconnaissant, au père Hoursault de son amabilité et de sa complaisance. Je suis vraiment touché!... En voilà un, enfin, qui ne me considère pas comme un étranger ici.
La moitié d’un cochon, c’est beaucoup, mais comme l’occasion ne se représentera pas...
--A quel prix vendez-vous votre viande?
--Au cours.
--C’est parfait!
Je suis allé chercher une bonne bouteille. Par ces temps brumeux, le père Hoursault a un faible pour le vin chaud. Nous avons donc fait chauffer le vin et nous l’avons bu, bien sucré.
Le vieux, mis en train, m’a conté ses souvenirs de la guerre, de la guerre de 1870, bien entendu. Maréchal ferrant, dans un régiment de cuirassiers, il a failli avoir la médaille militaire.
--Il y avait un colonel qui voulait se sauver... son cheval était déferré!... Il a demandé un maréchal... J’ai couru, mais un camarade a couru plus vite que moi: c’est lui qui a eu la médaille.
La médaille militaire pour avoir ferré le cheval d’un colonel qui fichait le camp!
Noble candeur! Touchante naïveté!
Le vieux cuirassier de 1870 a une grande et belle figure qu’on dirait sculptée dans du cœur de chêne. Il a les épaules saillantes et d’énormes poings noueux... Sous cette vieille et rude enveloppe, se cache une âme neuve d’enfant.
C’est le paysan de mes lectures, «l’homme du pays», d’une raide loyauté, d’une honnêteté sans détours.
J’ai une impression de sécurité en mettant ma main dans la sienne, bien qu’il me serre trop les doigts et qu’il me fasse un peu mal.
Brave père Hoursault!
Je vais envoyer un mot à mon bon collègue et ami Billon, qui habite à une petite lieue d’ici. Je vais le prier de venir, dimanche, déjeuner à la maison avec sa jeune femme et ses deux charmants enfants. Nous terminerons ces vacances de Pâques par une petite fête. Nous avons tous bon estomac: nous mangerons des côtelettes de porc, un rôti de porc, des boudins et, au dessert, nous ferons, à tour de rôle, sauter une crêpe. Mme Billon chantera.
* * * * *
_Jeudi._--Comme nous finissions de déjeuner, ma vieille bonne et moi, la mère Hoursault est entrée. Une maigre figure de chèvre blanche. Sa coiffe est blanche, ses joues sont blanches, ses lèvres même sont blanches. Une petite vieille adorablement propre et nette.
--Il faudra, dit-elle d’une voix flûtée et douce et timide, il faudra peut-être que vous veniez donner un coup de main pour tuer le cochon: mon gendre est pris de douleurs.
Cela ne fait pas trop mon affaire. Outre que j’avais disposé de ma journée pour un voyage à la ville, il me convient modérément de m’exhiber en tenue de charcutier dans une cour de ferme avec tous mes gamins autour de moi. Un maître d’école ne doit jamais prêter à rire. C’est par de petites fautes de ce genre, par des riens, par des impondérables, que l’on perd son prestige et que la discipline s’en va.
Je ne peux pas expliquer ces raisons de convenance à la mère Hoursault. Je ne trouverai cependant personne ici pour envoyer à ma place. Bien ennuyeux!
--Où tuez-vous votre bête?
--Dans la petite cour, derrière la maison.
Eh bien! dans la petite cour, cela peut encore aller.
--A quelle heure?
--A sept heures au plus tard, mon bon monsieur!
Fichtre! à sept heures, il fait à peine jour. Enfin!
J’ai offert le café à Mme Hoursault qui n’a pas osé refuser.
--Vous prendrez bien une petite goutte? a dit ma bonne.
Ma bonne est une très brave femme, mais elle manque parfois de tact. Comment ose-t-elle forcer cette pauvre vieille, qui est si anémique et dont la voix s’entend à peine, à boire de l’eau-de-vie? Elle lui en a versé, ma foi, une bonne dose.
La mère Hoursault, debout, sirote à petits coups son café à l’eau-de-vie. Elle parle de son cochon qu’elle a nourri exclusivement au lait, aux pommes de terre et à la farine. Je comprends qu’elle l’a nourri ainsi tout exprès pour moi, un monsieur, à qui il faut de belle viande propre.
Puis elle se plaint de son mari qui n’est pas commode.
Son café avalé, elle reprend de l’eau-de-vie avec un morceau de sucre.
Brave mère Hoursault!
--C’est une vieille araignée! dit ma bonne, en pliant la nappe.
* * * * *
_Vendredi._--Une vilaine aube livide. Il pleut tout bas.
Dans la petite cour, derrière la maison, nous attendons, le buraliste du village et moi. Le buraliste est un jeune homme, mutilé de guerre, qui a laissé son bras gauche dans une ambulance de Champagne. Hier, le père Hoursault, qui était à la ville, a pris son sac de tabac dans sa voiture, et lui, ce matin, en échange, vient donner un coup de main. Un service en vaut un autre.
A pas lourds, «l’homme du pays» sort enfin de sa chaumine enfumée. Noble tête!
Premièrement, il faut peser le cochon. Nous allons le peser vif, puis nous le pèserons mort. Cela, pour qu’il n’y ait pas de contestations dans le partage. Le père Hoursault prend sa moitié; moi, la mienne, le fils Hoursault aura sa part et le gendre également un petit morceau. Ces deux laboureurs ne sont pas ici; cela se comprend, d’ailleurs: pour ce qui doit leur rester!
Pour peser le cochon, nous le ferons entrer dans une sorte de cage à claire-voie que nous porterons ensuite sur la bascule.
La porcherie est toute noire; le cochon dort.
Hoursault tient la cage ouverte devant la porte. Le buraliste et moi, plus ingambes, nous entrons.
--Lève-toi, dit le buraliste; lève-toi, pauvre vieux!
Le cochon ne bougeant pas, je lui flanque mon pied au derrière.
Le pauvre vieux se relève d’un seul coup, fonce comme un sanglier et nous voilà tous les deux à terre, le buraliste et moi. Que dis-je, à terre! Plût à Dieu! Nous sommes dans le fumier, et je me suis, en tombant, cruellement écorché le coude à une pierre de la muraille. Cette bête féroce va-t-elle maintenant nous éventrer?
Hoursault jure; il s’impatiente.
--Tenez pas debout, donc?
Nous nous considérons, le cochon et nous, avec méfiance. Brusquement, nous nous précipitons: le buraliste saisit la queue, moi je m’accroche aux oreilles... mais le cochon nous emporte en une ronde infernale; nous nous heurtons aux murs, nous nous déchirons. Le cochon grogne de colère; à la porte, Hoursault jure plus fort.
A la fin, je tombe dans l’auge, vide heureusement! Je saigne partout. Que le diable arrête ce cochon s’il en a le pouvoir; moi j’y renonce!
Alors Hoursault fait simplement:
--P’tit! P’tit!
Et la bête entre toute seule dans la cage.
Le cochon pèse deux cent vingt livres. J’inscris sur un calepin: 220. Hoursault met onze petits cailloux sur l’appui d’une fenêtre: onze vingts.
Hoursault a de grands couteaux comme un boucher. Mais il ne s’en servira pas. Il sort de sa poche un petit couteau à manche de corne. J’espère qu’il ne va pas saigner cette malheureuse bête avec ça!
--Vous n’y pensez pas, père Hoursault!
Il ne faut pas lui faire la leçon. Ce couteau, il l’a trouvé sur la route, complètement rouillé. Il s’est amusé à l’aiguiser et maintenant le couteau est sans pareil... Que personne ne vienne dire le contraire! Hoursault, ancien maréchal, s’y connaît en aciers, peut-être!... Ce couteau coupe comme un rasoir.
--Mieux qu’un rasoir, vous entendez!
Mon coude écorché colle à ma chemise; j’ai la main gauche en sang. Le vieux repasse lentement sa courte lame sur une pierre douce.
--As-tu la médaille militaire? demande-t-il au buraliste.
--Oui! fait l’autre.
Le vieux crache de côté.
--Moi aussi, j’aurais dû l’avoir. Il y avait un colonel...
--Hoursault, nous sommes ici pour tuer le cochon.
Je fais un nœud coulant et, à travers les barreaux de la cage, j’attache les pattes de la bête.
--Cré nom! jure le vieux; pas comme ça!
Son couteau en main, il a l’air d’un redoutable primitif.
Il attache la corde à sa manière; nous faisons sortir la bête et nous la conduisons sur un petit lit de paille.
Brutalement,--car je commence à m’impatienter,--je tire sur la corde et le cochon s’abat. Le vieux lui met son genou sur la tête. Enfin! nous le tenons. Le plus difficile est fait. Le buraliste, qui ne peut plus nous aider beaucoup, obtient la permission de s’en aller.
La mère Hoursault arrive avec une terrine. Le cochon pousse des cris aigus qui réveilleront tous les gamins du village; mes élèves vont accourir et ils verront leur maître en bel état et bien propre!
Allons! vite! vite!
Posément, lentement, le vieux rase la gorge, puis il me montre son couteau et, comme le cochon hurle, il crie pour se faire entendre:
--Comme un rasoir!
Je réponds: «Oui! oui!» à tue-tête, et je tire de toutes mes forces sur la corde qui lie les pattes, comme si cela devait avancer les choses.
Le petit couteau pique enfin et le sang jaillit. La terrine n’est pas là!
Hoursault retire son couteau, bouche le trou avec son pouce et tourne vers moi la plus féroce tête de barbare qui se puisse rêver. Il crie d’abominables injures, brandit son couteau, grince des dents; ses yeux lancent des flammes.