Part 13
Ce n’est pas à moi qu’il en a, c’est à sa femme; il me prend seulement à témoin.
La vieille, qui est si blanche, si frêle, ne s’évanouit pas comme on pourrait s’y attendre. Elle s’approche de moi et, de son adorable petite voix flûtée:
--Guettez-le, mon bon monsieur! Guettez-le! Qué rosse!
Admirable franchise d’allures!
Je sourirais, je sourirais niaisement, si je le pouvais. Mais le cochon se démène comme on doit se démener quand on a un petit trou à la gorge. Cramponné à la corde, je tire des deux mains, de toutes mes forces; si je faiblis, le cochon va se relever. Je ne peux pas rire; non, je ne peux pas rire. Je sens d’ailleurs que mon lorgnon glisse sur mon nez humide de pluie, humide de sueur.
Le barbare, enfin, enlève son pouce, et, furieusement, d’un seul coup, plonge son petit couteau. Malheur! il l’a plongé à faux, à côté du trou; il a piqué dans les os de l’épaule.
La pauvre bête hurle, tire désespérément, et je danse au bout de la corde. Derrière moi, j’entends rire des gamins: cela devait arriver! Mon Dieu! cela va-t-il durer longtemps? Mon lorgnon glisse, glisse...
Il tient à la vie, ce cochon! N’en finira-t-il pas de mourir? S’il se taisait, seulement!
Mon lorgnon tombe et ne se fêle pas. Un brouillard subit emplit le monde...
Le barbare plonge toujours son petit couteau. Les trous ont dû se réunir. Il me semble que je distingue une énorme plaie rouge où la lame pénètre, où le manche pénètre, où les doigts pénètrent.
Cela dure depuis combien de temps? Une heure? huit jours? Cent ans? Le barbare, d’une voix terrible:
--Il ne saigne point! Levez-lui les pattes! Cré nom!
Je ne peux plus; je suis exténué. Le corps de la bête, cependant, se couvre de plaques rouges; sa voix s’affaiblit, devient une lamentable plainte.
Hoursault retire son couteau et regarde le sang couler.
--N’ai point core touché le cœur! observe-t-il.
Il tapote l’épaule de la bête; il a bien le temps...
--Le buraliste a la médaille militaire... Et vous, ne l’avez point?
--Ah non! cela non, par exemple!... Vous savez, père Hoursault, achevez-le ou je lâche tout.
--N’en ai point pour longtemps! Levez-lui les pattes!
D’un dernier effort, je soulève la pauvre bête; soudain, elle se détend et rue; je reçois le coup en plein sur les tibias.
Le barbare rugit:
--Sale bête! je m’en vais te faire voir!...
Il plonge son couteau, le retourne dans l’affreuse blessure et soudain: couic!
Le cochon, brusquement, s’est tu; il n’est pas mort, cependant...
La vieille recule et, furieuse, agitant les bras:
--Maudit chien gâté! T’y as coupé le chalumeau!
Hoursault, un instant penaud, se relève, le couteau en main, tout éclaboussé de sang. Va-t-il battre sa vieille? Va-t-il la tuer?
Mon Dieu! je n’y verrais pas d’inconvénient.
Je suis sale, je suis blessé partout, je suis hors d’haleine, et mes yeux distinguent si mal les choses autour de moi que je ne peux même pas retrouver la monture de mon lorgnon. Je vais m’asseoir: il arrivera ce qui arrivera.
Le fils Hoursault, qui s’en allait labourer, vient voir ce que nous faisons. Il jure laidement comme son père; il ronchonne, donne à chacun son paquet. Qu’avons-nous fait depuis deux heures que nous sommes ici?
Il couvre le cochon d’une brassée de paille à laquelle il met le feu; on ne pourra pas prétendre qu’il ne nous a pas aidés.
Puis il s’en va, disant à sa mère:
--Celle de chez nous veut le quartier de devant.
Je passe la matinée accroupi près du cochon, entre les deux vieux. Nous lavons, frottons, raclons. Le petit couteau coupe comme un rasoir. J’ai le droit de le voir, non de le toucher.
--Un maladroit se blesserait à mort! dit le vieux.
Lorsque je suis revenu, après déjeuner, la fille Hoursault sortait de chez ses parents. Elle était venue dire ce qu’elle désirait: on lui réservera un quartier de derrière.
Ces pauvres gens ont une singulière arithmétique: les vieux prennent la moitié, moi la moitié, le fils et le gendre un quart chacun... et il restera encore la tête, les pattes et la queue...
Nous avons installé le cochon sur une échelle, puis il a fallu dresser cette échelle contre un mur.
Nous avons donc levé le bout de l’échelle et je me suis placé dessous. J’ai, plus d’une fois, porté cent kilos sur mon dos, mais je n’avais jamais porté de cochon. Comme je dressais l’échelle, cette brute d’Hoursault, qui devait maintenir le pied, a tout lâché et j’ai reçu le poids sur les reins.
J’ai ressenti une douleur très vive, qui s’est apaisée cependant peu à peu. A l’heure où j’écris, elle semble se réveiller fâcheusement. Un muscle doit être déchiré, je ne peux pas remuer sans recevoir un coup de poignard dans les lombes.
Hoursault a fendu le cochon; son petit couteau-rasoir coupe tout ce qu’il approche; il a coupé les boyaux et j’ai assisté à une nouvelle scène entre les deux suaves vieillards. J’ai dû envoyer un gamin chercher ma bonne, pour je ne sais quelle obscure et sordide besogne de lavage sur laquelle je n’arrête pas ma pensée.
Ma bonne, qui n’est pas timide, a remis à sa place la vieille araignée.
Moi, pendant le reste de la soirée, j’ai pesé, pesé, pesé. J’ai pesé, à mesure que le petit rasoir coupait; j’ai pesé la tête, les oreilles, les pattes, le foie, les intestins, toutes sortes de saletés. J’ai pesé par lots entiers, puis par moitiés, par quarts, par demi-quarts. Chaque fois que je marquais un chiffre, la vieille, ses lunettes sur le nez, se penchait sur mon épaule et vérifiait. Quand le travail a été fini, elle m’a demandé:
--En prendrez-vous dix livres, mon bon monsieur?
--Comment! mais j’en prends la moitié!
--La moitié!
Elle m’a regardé comme on regarde un fou. Puisque son fils prend le quart de devant et son gendre celui de derrière!... Je l’ai bien fait rire avec mon histoire de moitié!
--Que me resterait-il, à moi, mon bon monsieur? Je ne tiens pas du tout à vendre ma viande! Si je vous en cède, c’est pour vous rendre service.
Que dire? Que faire?
Me fâcher! Jeter les hauts cris! Presque tous mes élèves étaient là! Ma dignité de magister avait déjà subi une assez rude épreuve; je n’allais pas l’abaisser encore en disputant contre ces sauvages. Je reconnus donc, avec une amère hypocrisie, qu’une moitié serait beaucoup pour moi.
--Je ne prendrai qu’un quart, si vous voulez bien.
--Un quart!
--Je me contenterai même d’un jambon.
--Avec votre part de faux morceaux!
Et la vieille araignée compte sur ses pattes:
--Premièrement, un bout d’oreilles... et pis le foie... et pis...
Voilà!
Je suis le dindon de cette farce, mais je n’accuserai pas le coup. Demain je vais chercher le jambon, l’oreille, la patte et le reste; je paye--fort cher probablement--puis, adieu la compagnie! On ne m’y reprendra plus.
Ce soir, j’ai mal aux reins et je suis encore écœuré par cette odeur chaude de graisse, de sang et de tripaille. Il me semble que jamais je ne pourrai voir une côtelette de porc sans avoir le cœur soulevé.
* * * * *
_Samedi._--C’est infiniment plus beau que je ne pensais.
Ce matin, je n’ai pas pu me lever seul; je souffre atrocement des reins; je dois avoir par là une vaste déchirure musculaire. J’ai donc envoyé ma bonne avec une brouette, chercher le jambon. Elle est revenue tellement furieuse--contre les Hoursault et contre moi-même--que j’aime mieux n’y pas songer.
Elle n’a rien rapporté du tout et, même si elle avait été moins en colère, je n’aurais pas osé la blâmer. On lui a offert en effet, en guise de jambon, le moignon de l’épaule, un gros os supportant quelques grammes de couenne et de tendons; encore voulait-on lui faire payer ça cinq francs la livre, le prix du filet à Paris!
La vérité m’aveugle enfin! Le père Hoursault ne pouvait pas tuer son cochon sans l’aide de quelqu’un; son fils et son gendre, ne voulant pas perdre une matinée de labour, il est venu me chercher, tout simplement. Et voilà pourquoi j’ai l’échine rompue.
Si ce n’était pas humiliant pour mon amour-propre, je reconnaîtrais que j’ai été gentiment embarqué par ce couple de paysans, gens du pays, honnêtes et sans détours...
Je m’imaginais qu’on voulait me rendre service!
Noble candeur! Touchante naïveté!
Demain, Billon, sa femme et ses enfants vont faire dix kilomètres pour déjeuner d’une boîte de sardines et d’une omelette.
Cela va être drôle!
* * * * *
_Dimanche._--Mes amis sont arrivés. Ma bonne a couru au-devant d’eux pour leur conter ma mésaventure. Moi, je suis cloué sur un fauteuil, avec des oreillers dans le dos. Sans se soucier de mon mal, sans pitié, sans vergogne, mes invités rient comme des fous.
--Mon pauvre vieux! dit Billon, tu aurais bien dû te méfier! Ils t’ont joué sans peine!
Je proteste.
--Mais non! mais non! ils ne m’ont pas joué! Vous verrez que la mère Hoursault m’apportera un beau rôti ou bien une terrine de pâté.
Juste à ce moment, on frappe à la porte. La mère Hoursault paraît, un panier au bras.
--Victoire! Vous voyez! Hein! vous voyez!
Devant ce monsieur inconnu et cette jeune dame en chapeau, la bonne vieille fait révérence. Puis elle ouvre son panier, demande une assiette, soulève un torchon douteux et dépose sur la table... une oreille de cochon! Elle la pince entre ses doigts, la retourne.
--Elle est bien propre, bien raclée, dit-elle, le couteau coupait...
J’achève, malgré moi:
--Comme un rasoir!
--J’ai pensé que cela vous ferait plaisir, mon bon monsieur!
Brave mère Hoursault!
--Cela me fait plaisir, en effet! Je suis touché, bien touché!
La vieille ne bouge pas. Attend-elle une tasse de café? Attend-elle une goutte de marc? Je ne veux cependant pas l’inviter à déjeuner.
Elle se mouche et dit:
--C’est cinq francs!
Ah! bien! Je n’ai pas d’argent sous la main et je ne peux pas bouger.
--Paye donc, Billon!
Billon paye et la vieille araignée s’en va.
Mes invités battent des mains. Billon saisit l’assiette et fait sauter l’oreille comme une crêpe.
--Tu la mangeras, au moins?
--Eh bien, oui! je la mangerai! J’aime beaucoup ça, moi! Ce n’est pas si cher que tu crois. Je la mangerai! et je la mangerai seul.
Midi. Mes invités déjeunent. Moi, dans mon fauteuil, je mange l’oreille. Je mange l’oreille, bien que j’aie en horreur, depuis avant-hier, tout ce qui rappelle l’animal immonde.
Martyr jusqu’au bout, je croque de petits morceaux de caoutchouc, j’avale les débris d’une vieille chambre à air de bicyclette.
LA RETRAITE DE M. BUC, INSTITUTEUR
_5 août._--Je comptais, cette année, être placé à la tête d’une école de village. Il n’en sera rien! Si j’avais devant moi l’auteur responsable de cet échec, je lui chanterais peut-être bien un petit air...
Car enfin, je suis fatigué d’être instituteur adjoint chargé de la petite classe.
Depuis vingt ans bientôt, j’enseigne l’alphabet et les deux premières règles! Vous me direz que ce n’est pas déshonorant: j’en tombe d’accord. Mais apprenez que j’étais un fort en thème à l’École normale!...
Je puis bien parler ainsi, car maintenant... Maintenant, je confonds Chilpéric et Gontran, je ne sais plus le nom des cols pyrénéens ni leur hauteur, et j’en suis resté, en analyse logique, aux élégances surannées des grammairiens fin de siècle.
Pour peu que je m’attarde encore avec mes bébés, je ne serai plus jamais à la page.
En avant!
Je ne peux pas cependant aller n’importe où. J’aime la pêche à la ligne, moi! La gaule en main, quand un barbillon se décolle du fond ou quand une belle brème fait la planche, je frémis, je vibre, je vis enfin!
Je ne peux pas, d’autre part, obtenir un poste important, car j’ai été trop longtemps adjoint dans un pays perdu: mes collègues, plus favorisés, élèveraient leurs protestations si je faisais un bond compensateur.
--Vous comprenez bien cela? m’a-t-on dit.
Si je le comprends! C’est d’une si limpide absurdité!
En somme, je ne suis pas un monsieur très facile à caser. Eh bien! j’avais pourtant trouvé mon affaire!
A Chantefoy, non loin d’ici, le père Buc vivait dans l’attente de sa retraite. Il m’en avait fort gentiment prévenu et, vite, sans ébruiter la chose, j’avais déposé ma demande. Chantefoy est un petit bourg assez agréable. Population tranquille, classe ordinaire, secrétariat de mairie ordinaire, logement modeste mais habitable; pas de surprises à redouter, pas d’histoires. Et la rivière coule au bas du jardin.
A ma connaissance, il n’y avait pas d’autre demande que la mienne. C’était fait! je vous dis que c’était fait! j’avais emballé ma vaisselle.
Et puis: M. Buc ne prend pas sa retraite...
Je ne suis pas ennemi de la plaisanterie, à condition qu’elle soit inoffensive. Je n’appelle pas plaisanterie, par exemple, le jeu qui consiste à avancer une chaise à son invité, puis à la retirer brusquement au moment où il va s’asseoir, au risque de lui faire se rompre les vertèbres.
Et, dire stupide barbon, opiniâtre budgétivore, c’est proprement nommer M. Buc, que le diable emporte!
Soyons juste cependant! Le bonhomme a cinquante-neuf ans; il a peut-être eu, réellement, l’intention de demander une pension de retraite. Il en a eu l’intention et puis, le moment venu, il n’a pas pu se décider à partir. Partir, c’est mourir un peu!
Je songe au père Bourdon des _Ronds-de-cuir_. A l’idée qu’on allait lui fendre l’oreille, «il eut l’impression que les tripes, le foie, la rate et le pancréas lui tombaient pêle-mêle dans le bas-ventre.»
Il faut tirer cela au clair. Allons voir M. Buc.
* * * * *
_10 août._--Je suis allé voir M. Buc.
--M. l’instituteur est-il chez lui? demandai-je au buraliste de Chantefoy chez qui j’étais entré prendre des cigarettes.
--Sans aucun doute! me répondit cet homme, avec un singulier sourire auquel je ne pris point garde sur le moment.
Je me présentai donc à l’école. Le tintement de la sonnette réveilla un chien fameusement gorgé et, en même temps, des bruits métalliques et considérables vinrent à mes oreilles. Je n’eus pas le temps de m’étonner: M. Buc ouvrait la porte.
Il était vêtu d’une veste en papier rouge, coiffé d’une casquette de piqueur, rouge également; un poignard était passé à sa ceinture et il tenait en main un cor de chasse...
Je crois bien que je fis un mouvement de recul... mais, de sa bonne voix ordinaire:
--Mon cher collègue, entrez donc! disait M. Buc.
Il m’emmena dans la cuisine, pria sa servante d’apporter des verres et, me regardant dans les yeux, dès que nous fûmes seuls:
--Que pensez-vous de moi, mon cher collègue?
J’eus un battement d’ailes effaré.
Il éclata de rire, porta ma santé et dit tranquillement:
--Vous pensez en ce moment que le bonhomme est fou! N’essayez point de nier... Eh bien! le bonhomme n’est pas fou.
Le silence tomba entre nous. J’attendais la suite.
--Voici! reprit-il. J’ai demandé pour la troisième fois une pension de retraite. Pour la troisième fois, on me la refuse! Or, j’y ai droit!
Il frappa sur la table.
--Il y a quarante ans que je fais des versements pour ça... Quatre cent quatre-vingts mois, monsieur!... Il me semble que j’ai des droits! je me mépriserais si je ne les faisais valoir! Vous pourrez occuper mon poste, acheva-t-il, car je serai à la retraite avant peu.
--Il est toujours bienfaisant d’espérer, fis-je amèrement; je dois vous avouer cependant que, depuis plusieurs années, d’autres m’ont bercé avec cette romance.
Il ne releva pas le propos.
--Donc, reprit-il, me voilà fou. J’ai longuement réfléchi, croyez-le, avant d’en arriver là. Il y avait d’autres procédés. J’aurais pu me livrer à l’ivrognerie, mais j’ai un mauvais estomac, monsieur. J’aurais pu commettre différents attentats que la morale réprouve; par exemple, sous le fallacieux prétexte de communisme, j’aurais pu m’approprier le bien d’autrui... j’aurais pu attaquer mon prochain à main armée... Quand je vous dis que j’aurais pu faire tout cela, je me vante peut-être. On n’a pas impunément derrière soi toute une vie d’honnêteté. Le jeu, d’ailleurs, est assez dangereux, car nos juges ne comprennent pas toujours la plaisanterie. Me voyez-vous mis en prison et perdant, par ce fait même, tous mes droits à pension? Accordez-moi donc qu’il eût été imprudent de faire figure de malandrin: la malhonnêteté, en pareil cas, n’est qu’un pis aller... Au contraire, j’ai bien le droit d’être fou! Cela ne dérange personne, cela ne jette pas le discrédit sur mes collègues et je suis sûr que mon chenapan de neveu n’en sera pas ému. J’ajoute que c’est assez facile: il suffit de s’accrocher à une idée--j’entends une belle, bonne et saine idée--et d’en tirer logiquement, impitoyablement, toutes les conséquences. A votre santé, monsieur!
J’étais abasourdi.
--Mais, enfin, risquai-je, vous avez droit à une pension de retraite. C’est là une belle, bonne et saine idée. Je m’y accroche, monsieur Buc, et je ne vois aucun rapport entre cette idée et la folie, même réjouissante et simulée. Il n’y a pas de logique en cette affaire.
Il sourit.
--Vous n’êtes pas malin, mon cher collègue, permettez-moi de vous le dire. Un fou peut-il faire la classe? Dites! que voulez-vous qu’on fasse d’un fou à la tête d’une école? Le mieux n’est-il pas de s’en débarrasser tout de suite? Il me semble que c’est clair! Ma retraite va être liquidée avec une surprenante rapidité. En attendant, je serai en congé, payé, naturellement. Je parie mille francs contre un sou que les choses vont se passer ainsi.
A ce moment la sonnette tinta. M. Buc reprit son cor et alla ouvrir.
Un homme entra--après quelque hésitation, me sembla-t-il.
M. Buc le fit pénétrer dans son petit bureau de secrétaire de mairie. Je compris qu’il s’agissait d’une déclaration de naissance.
--Gaston-Lucien, disait l’homme.
--Hubert! ajouta M. Buc.
--Non, monsieur!
--Si, monsieur! riposta froidement M. Buc. Je suis chasseur moi, monsieur, je ne suis pas communiste!...
--Je puis me retirer? murmura l’homme.
Le son du cor lui répondit; les vitres tremblèrent.
Le visiteur gagna vivement le vestibule, mais M. Buc le suivit; il avait lâché son cor et il criait:
--Il sera Hubert ou il ne le sera point! Je ne suis pas communiste, monsieur, je ne vous l’envoie pas dire!... Qu’est-ce que vous me chantez avec votre Lénine? Est-il chasseur, oui ou non? C’est comme votre Moustapha Kemal... Ma chasse est gardée: je lui secouerai les puces, moi, à votre Moustamal Kefa!
Le visiteur franchit le seuil et tira la porte sur lui. M. Buc revint vers moi en s’épongeant le front.
--Il fait vraiment trop chaud. Aujourd’hui, j’aurais été plus à l’aise en inventeur.
--Vous êtes également inventeur?
Il me montra un vase plein d’huile au fond duquel se trouvaient deux billes de boulier-compteur.
--J’ai trouvé, dit-il, le mouvement perpétuel en attachant ces billes, par des fils très fins, au balancier de l’horloge. J’ai fait un rapport pour l’Académie des sciences.
Il cligna de l’œil:
--Et je l’ai adressé par la voie hiérarchique.
--Je comprends!
--N’est-ce pas? Vous comprenez, maintenant! par la voie hiérarchique!... Le surlendemain, l’inspecteur est venu me voir, comme par hasard. Ce jour-là, j’étais marin.
--Ah! Vous êtes également marin?
--Je suis pêcheur d’Islande.
Il m’emmena dans son jardin qui descend en pente douce vers la rivière. L’endroit rêvé pour tendre des verveux et des lignes de fond!...
Il ôta sa casaque de piqueur, se couvrit d’un cirage en papier goudronné et se mit à marcher par les allées en roulant sur ses hanches et en appelant:
--Madame Tressoleur! Madame Tressoleur!
La vieille servante parut à la fenêtre; elle joignit les mains et jeta sur son maître un long regard chargé de pitié.
--Elle me croit fou, elle aussi, chuchota-t-il; elle n’est pas rusée.
Nous descendîmes vers la rivière.
--Venez voir mon submersible, dit le bonhomme; il a vivement intéressé M. l’inspecteur.
Sur l’eau d’un baquet, un sabot de jardinier flottait.
--Il n’a rien de remarquable, votre bateau, observai-je.
--Regardez de plus près, dit M. Buc.
Je m’approchai et je vis que le sabot se hérissait de pointes recourbées.
--Ce sont des hameçons, expliqua M. Buc. Je précise: ce sont des hameçons à morues.
--Attention! soufflai-je. Ne vous coupez pas: on nous écoute!
A quinze mètres de nous, en effet, une grosse dame pêchait à la ligne. Elle était en bateau, immobile comme une pile de pont, en plein soleil, au milieu de la rivière et elle nous regardait sans douceur, craignant sans doute que nous n’effarouchions le poisson. Une vraie pêcheuse.
M. Buc reprit à tue-tête:
--A votre âge, monsieur, vous n’êtes pas sans savoir que la morue se pêche à la ligne, stupidement à la ligne. Et quand vous avez ainsi tiré plus de mille morues très grosses, vos bras forts sont las, et je prétends, moi, que vous en avez assez!... Ne venez pas me raconter le contraire!... Vous me dites: accrochez un hameçon au bout d’une corde! non, monsieur! non. C’est la plus sombre des idioties! Les morues, moi, je vais les chercher, directement, chez elles. J’attache dix mille, cent mille hameçons aux flancs de mon submersible et alors: plongez!... Je plonge!
Il plongeait en effet, s’accroupissait dans l’allée.
Dans son bateau, la grosse dame donnait des signes d’inquiétude.
--Émergez! commanda M. Buc.
Et il se redressa comme un diable.
--Cent mille morues! clama-t-il; cent mille! Je les amène au port, vivantes et frétillantes... et vous n’avez plus, monsieur, qu’à les cueillir avec la main comme on cueille les fruits sur l’arbre! Parfaitement, madame! acheva-t-il, en se tournant vers la pêcheuse qui repliait précipitamment sa ligne; parfaitement! osez dire le contraire! osez donc un petit peu!
Tout à coup, il s’immobilisa, les yeux à l’horizon; puis, à pleine voix, l’index pointé vers la dame:
--Un sous-marin par tribord! pare à virer!
--Oui, monsieur! balbutia-t-elle; merci, monsieur! merci!...
Saisissant une rame, elle s’éloigna le plus vite qu’elle put.
--Voilà! dit simplement M. Buc.
Nous nous quittâmes, ravis.
--Ne me trahissez pas, dit le bonhomme, en me reconduisant; il y va de votre nomination à Chantefoy.
Assurément je ne le trahirai pas.
Je laisse ma vaisselle emballée.
* * * * *
_17 août._--M. Buc est à l’hospice!
Le maire de Chantefoy lui avait envoyé un médecin, l’inspecteur d’académie lui en avait envoyé un autre. Fidèle à son programme, le bonhomme a dû leur tenir d’étonnants discours. Si bien que deux infirmiers sont venus le chercher hier matin! Il s’est débattu, il s’est défendu. Les infirmiers, deux sombres brutes, après l’avoir laidement accoutré de horions, l’ont ficelé et jeté dans la voiture comme un paquet. Les gens du village avaient, paraît-il, les larmes aux yeux.
Ceci passe la plaisanterie. Heureusement pour M. Buc, je suis là.
* * * * *
_18 août._--J’arrive de Chantefoy. J’ai vu le maire, j’ai vu la servante de M. Buc, j’ai vu les voisins. Ils n’ont rien compris à ce que je leur ai expliqué! Quelles cervelles obtuses! Il y a, sous le soleil, des gens bien réfractaires à la plus simple vérité!
Ils m’ont donné, cependant, l’adresse du neveu de M. Buc.
Je lui écris dès ce soir.
* * * * *
_20 août._--Je suis allé à la consultation du premier médecin qui examina M. Buc. Il n’a prêté à mon histoire qu’une oreille distraite.
--Tranquillisez-vous, m’a-t-il dit; cet homme est nettement fou.
Je n’ai pas insisté. Je lui ai demandé si je lui devais quelque argent pour le service qu’il me rendait. Il m’a répondu:
--Cent sous!
* * * * *
_21 août._--Le médecin de l’administration ne m’a pas demandé d’argent; il m’a envoyé promener.
Le neveu ne répond pas. Je lui télégraphie. Je commence à m’énerver.
* * * * *
_25 août._--J’ai ma nomination à Chantefoy. Cela, c’est bon. Sous prétexte de remercier l’inspecteur d’académie, je vais aller lui conter cette lamentable aventure. Il avisera.
* * * * *