Huit gouttes d'opium

Part 14

Chapter 14943 wordsPublic domain

_27 août._--M. l’inspecteur d’académie, étant fort occupé, ne m’a accordé que cinq minutes d’entretien. Il m’a félicité ironiquement d’être plus clairvoyant que deux médecins réputés et que les éminents psychiatres de l’hospice.

* * * * *

_28 août._--Réponse du neveu. Il se moque de cette affaire. Pour lui, d’ailleurs, l’oncle était fou depuis longtemps.

Ça va bien!

Cette semaine, il faut que je m’occupe de mon déménagement. J’aurai fini, je pense, samedi matin. Samedi soir, je vais droit à l’hospice et je leur dirai ce que j’ai sur le cœur, aux éminents psychiatres!

J’en ai assez, à la fin!

* * * * *

_3 septembre._--M. le médecin-chef n’a pas voulu me recevoir. Je n’ai vu qu’une vieille infirmière barbue qui, d’ailleurs, ne m’a pas écouté.

Le règlement s’oppose formellement, paraît-il, à ce que je voie M. Buc.

* * * * *

_10 septembre._--Cette pitoyable affaire me rend malade. Je ne mange plus, je ne dors plus. Je suis empoisonné.

Je n’ose plus dire ce que je sais: on finirait peut-être par m’enfermer, moi aussi.

* * * * *

_19 septembre._--Enfin! Je vais donc tirer ce malheureux de l’enfer! J’ai rencontré, hier, à la ville, un jeune médecin nouvellement attaché à l’hospice. Un homme délicieux!

Il m’a écouté! il m’a compris! Il s’est discrètement égayé lorsque j’ai représenté le père Buc en piqueur et en marin.

Je ne lui reprocherais que l’apparence d’un certain dilettantisme moral: il m’a semblé qu’il souriait aussi de mon étonnement et de mon indignation.

Il s’occupera de l’affaire: c’est le point essentiel. Il va, pendant quinze jours, remplacer le médecin-chef qui prend un congé. Il m’a dit:

--Je serai à l’hospice tous les matins, de neuf à onze heures. Venez à onze heures par exemple... et ne craignez pas d’être importun. Il sera peut-être bon, cependant, que vous m’accordiez quatre ou cinq jours pour examiner ce cas tout à loisir.

Quatre ou cinq minutes suffiraient largement à mon avis! Mais enfin, je veux bien laisser à ce médecin si scrupuleux le temps qu’il lui faudra pour arriver à une certitude absolue. J’irai à l’hospice dimanche matin.

Monsieur Buc, vous me devrez une fière chandelle!

* * * * *

_25 septembre._--Le jeune médecin me reçut tout de suite.

--Eh bien, docteur?

--Eh bien, il est fou! me répondit-il en souriant.

Je ne suis pas d’une patience surprenante. Le sourire du médecin me sembla cynique et exaspérant. Je me levai avec brusquerie et je ne fus pas avare d’insolences! Je crois bien même que je parlai du procureur de la République et d’un ami journaliste singulièrement féroce.

--Car enfin! il n’est pas fou! Je l’ai vu le 10 août; il simulait la folie, mais il n’était pas fou! Non, monsieur! et c’est tout simplement monstrueux!

Le médecin me laissait aller. Quand je fus à bout de souffle, il parla à son tour:

--Monsieur, me dit-il, rien ne m’autorise à penser que vous vous soyez trompé. Le 10 août, notre malade simulait la folie, votre parole m’en est un sûr garant. Certains indices me porteraient à croire que, le 16 août, à son entrée dans cet établissement, il était exaspéré, mais lucide. Quelques jours d’hébétude ont suivi. Les premiers symptômes nettement spécifiques se placeraient, je crois, entre le 27 et le 30 août. Vous excuserez, monsieur, ce manque de précision: je ne suis attaché à l’établissement que depuis le 5 septembre.

--En somme, repris-je, il est entré ici sain d’esprit et il en sortira radicalement fou!

--Il n’en sortira vraisemblablement pas, répondit doucement le médecin. Il présente un cas typique de vésanie incurable. Il simulait la folie, disiez-vous, afin d’être mis à la retraite? maintenant il a repris la férule et il enseigne passionnément du matin au soir; sa grande terreur est qu’on ne le trouve pas assez zélé. Il est, d’ailleurs, tout à fait inoffensif. Voulez-vous le voir?

Non, à la vérité, je ne voulais plus le voir! Mais je ne répondis pas: j’étais écrasé.

Le médecin pria un infirmier de l’aller chercher.

Et je le revis, M. Buc! Sans ventre, sans bajoues, sans double menton, avec des yeux... des yeux de fou, enfin!

Il récitait la table de multiplication...

Devant moi, il hésita une seconde; du moins il me sembla qu’il hésitait comme on hésite devant une figure aperçue autrefois dans le lointain des années.

--Non! dit-il, je ne suis pas bon pour la retraite; j’ai vingt-huit ans depuis hier matin.

Il me regarda encore, et si fixement que je baissai les yeux.

--Toi, reprit-il, tu m’as l’air d’un traître! Tu me conjugueras dix verbes au subjonctif! et je te ferai extraire des racines carrées, tu m’entends! carrées! carrées! et même cubiques! vilain étourneau paresseux!

Sur un signe du médecin, l’infirmier l’emmena. Je n’avais plus qu’une idée: m’en aller! fuir cette maison!

--Je vous remercie, bredouillai-je, vous êtes bien bon... Je sais qu’il sera convenablement soigné chez vous... Je connais votre zèle, votre dévouement, votre savoir...

--A votre service! me dit le jeune médecin avec son gracieux sourire.

* * * * *

_29 septembre._--Je n’avais pas d’épuisette. Je pêchais le gardon avec une racine quasi imperceptible et j’ai piqué une brème de deux livres! Je n’aurais jamais cru pouvoir sortir une bête pareille au bout d’un fil d’araignée. Je l’ai eue quand même, mais je l’ai bien tenue sur l’eau pendant trois quarts d’heure!

La main me tremble encore en écrivant et je sens mon cœur battre comme après une course rapide. J’ai faim; de pareilles émotions creusent.

Après tout, je crois que je vais être richement bien à Chantefoy!

FIN

TABLE

Pages I.--Sous la bonne étoile 1 II.--Conte de la fille qui aurait voulu être un garçon 49 III.--Sur la pointe des pieds 79 IV.--Camille et les bonnes choses 119 V.--En se dandinant 139 VI.--Comment l’esprit vint à Philémon 195 VII.--Comme un rasoir! 221 VIII.--La retraite de M. Buc, instituteur 239

PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie

8, rue Garancière