Part 5
Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il remontait, sans bruit, les fleuves, en se garant des dangereuses clartés de la lune. Il nageait, crispé sur ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir aux appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans à ses côtés.
En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne éloignée, de lui seul connue, et dans les retraits de laquelle il vidait son butin.
Ses exploits s’ébruitèrent.--De là, des légendes, psalmodiées encore aujourd’hui dans les festins des nababs, à grand renfort de théorbes, par les fakirs. Ces vermineux trouvères,--non sans un vieux frisson de haineuse jalousie ou d’effroi respectueux,--y décernent à cet aïeul le titre de Spoliateur de tombeaux.
Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa séduire par les insidieux et mielleux discours du seul ami qu’il s’adjoignit jamais, dans une circonstance tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un singulier prodige, en réchappa, lui!--Je parle du bien-nommé, du trop fameux colonel Sombre.
Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier donna dans une embuscade.--Aveuglé par le sang, frappé de balles, cerné par vingt cimeterres, il fut pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux supplices.
Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et dans les bonds furieux d’une danse de triomphe, coururent à la caverne. Les trésors une fois recouvrés, ils s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs rejetèrent pieusement ces richesses au fond des antres funèbres où gisent les mânes précités de ces rois de la nuit du monde. Et les vieilles pierreries y brillent encore, pareilles à des regards toujours allumés sur les races.
J’ai hérité,--moi, le Gaël,--des seuls éblouissements, hélas! du soldat sublime, et de ses espoirs.--J’habite, ici, dans l’Occident, cette vieille ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes forêts.--Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes de l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi, avec mes rêves!... Car je sens, _alors_, que je porte dans mon âme le reflet des richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés.
(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).
Akëdysséril
_A Monsieur le Marquis de Salisbury._
Toute chose ne se constitue que de son vide.
Livres Hindous.
La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d’or: c’était un soir des vieux âges; la mort de l’astre Souryâ, phénix du monde, arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.
Sur les hauteurs, à l’est occidental, de longues forêts de palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages sur les vallées du Habad;--à leurs versants opposés s’alternaient, dans les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l’étouffante brise. Là, dans ces jardins, s’élançaient des fontaines dont les jets retombaient en gouttes d’une neige couleur de feu.
Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de Wishnou-l’éternel, de ses colonnades colossales, dominait la cité; ses portails, largement lamés d’or, réfractaient les clartés aériennes et, s’espaçant à ses alentours, les cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux s’enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.
L’eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence du fleuve, et l’immense ville riveraine se déroulait en un désordre oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux coupoles blanches, ses monuments, jusqu’aux quartiers des Parsis où le pyramidion du lingham de Sivà, l’ardent Wissikhor, semblait brûler dans l’incendie de l’azur.
Aux plus profonds lointains, l’allée circulaire des Puits, les interminables habitations militaires, les bazars de la zone des Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de Wisvamîthra se fondaient en des teintes d’opale, si pures qu’y scintillaient déjà des lueurs d’étoiles. Et, surplombant dans les cieux mêmes ces confins de l’horizon, de démesurées figures d’êtres divins, sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient, évasant leurs genoux dans l’immensité: c’étaient des cimes taillées en forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l’abîme, à l’extrémité d’un bras vertigineux, un lotus de pierre:--et l’immobilité de ces présences inquiétait l’espace, effrayait la vie.
Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La multitude emplissait d’une allégresse grave les rues, les places publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter, de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu’aux heures sublimes, annonçait le retour d’Akëdysséril, de la jeune triomphatrice des deux rois d’Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de trame d’or, s’était illustrée à l’assaut d’Eléphanta par des faits d’héroïsme qui avaient enflammé autour d’elle mille courages.
⁂
Akëdysséril était la fille d’un pâtre, Gwalior.
Un jour, au profond d’un val des environs de Bénarès, par un automnal midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux bords d’une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur d’aurochs, Sinjab, l’héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait alors sur l’immense contrée du Habad. Et, sur l’instant même, le charme de l’enfant prédestinée avait suscité, dans tout l’être du jeune prince, un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens de Sinjab qu’il l’élut, d’un cœur ébloui, pour sa seule épouse,--et c’était ainsi que l’enfant du conducteur de troupeaux était devenue conductrice de peuples.
Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu’elle aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un désespoir avait à ce point projeté l’ombre dont on succombe, que tous entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l’aboiement des chiens funèbres d’Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever, à la hâte, un double tombeau.
Désormais, n’était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür, sous la tutelle auguste d’Akëdysséril, devait être transmise?
Peut-être: nul ne délimitera la justice d’aucun droit chez les mortels.
Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions et d’un cœur tourmenté par l’avenir, s’était conduite en brillante rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force, le courage et l’amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques largesses de dignités et d’or, se créer, à la cour de Séür, dans l’armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l’État, dans les provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d’une puissance que, d’heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd’hui, des lendemains d’un avènement nouveau, dont la nature, même, lui était inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s’instruisit au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du jeune prince eut été ordonné par le conseil, résolut de s’affranchir, d’avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous discutables devoirs, de la puissance royale.
Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés d’intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa fiancée d’amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.
Et ce fut au moment où tous deux s’apparaissaient pour la première fois, sur la route, aux clartés de la nuit.
Depuis cette heure, prisonniers d’Akëdysséril, les deux adolescents vivaient précipités du trône, isolés l’un de l’autre en deux palais que séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde sévère.
Ce double isolement, une raison d’État le motivait: si l’un d’eux parvenait à s’enfuir, l’autre demeurerait en otage et, réalisant la loi de prédestination promise aux fiancés dans l’Inde ancienne, ne s’étant apparus, cependant, qu’une fois, ils étaient devenus la pensée l’un de l’autre et s’aimaient d’une ardeur éternelle.
⁂
Près d’une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement ambitieuse, peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les menaçant!--Son lucide esprit n’avait-il pas su augmenter la prospérité de ses États? Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la région l’admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette guerrière--si délicieuse qu’en recevoir la mort était une faveur qu’elle ne prodiguait pas.
Et puis, une légende de gloire s’était répandue touchant son étrange valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l’avaient vue, au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l’haodah lourd de pierreries de son éléphant de guerre, et, insoucieuse, sous les pluies de javelots et de flèches, indiquer, d’un altier flamboiement de cimeterre, la victoire.
C’est pourquoi le retour d’Akëdysséril dans sa capitale, après un guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports de son peuple.
Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n’en fut plus distante que de très peu d’heures. Maintenant, on distinguait, au loin déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles, laissant camper ses armées dans les villages environnants.
Déjà, dans Bénarès, au profond de l’allée de Pryamvêda, des torches couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de lampes, en hâte, l’immense palais de Séür.
La population cueillait des branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l’avenue du palais, transversale à l’allée des Richis, s’ouvrant sur la place de Kama; l’on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en écoutant frémir la terre sous l’irruption des chars de guerre, des fantassins en marche et des flots de cavaleries.
Soudain, l’on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des cliquetis d’armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute part, des cohortes d’avant-garde entraient dans la ville, enseignes hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs sowaris.
Sur la place de Kama, l’esplanade de la porte de Surate était couverte de ces fauves tapis d’Irmensul--et des lointaines manufactures d’Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés par les caravanes annuelles des marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.
Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers et des sycomores, le long de l’avenue du Gange, flottaient de riches étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte d’Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, d’officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d’Eléphanta--de la poudre d’or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d’une torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes combats de rhinocéros qu’idolâtraient les Hindous. Les habitants redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand’peine, ils étaient rassurés.
Dans un espace laissé libre, entre d’élevés et lourds trépieds de bronze d’où s’échappaient de bleuâtres vapeurs d’encens, se tordaient, en des guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi, pour donner à leurs traits une animation;--c’était à l’entrée de l’avenue des Richis, sur le chemin du palais.
⁂
A l’autre extrémité de la place de Kama s’ouvrait, silencieusement, la plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le regard. Elle s’étendait, déserte, assombrissant, sur son profond parcours à l’abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant l’entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, faisaient danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons d’une musique aiguë.
C’était l’avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût aventuré sous l’épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient accoutumés à n’en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie oppressait, aujourd’hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à cette avenue. On eût dit qu’elle n’arrondissait pas là, béante, ses ténèbres, avec son aspect de songe. D’après une très vieille tradition, à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l’étendue était toute pénétrée de l’ombre même de Sivà.
⁂
Tous les yeux interrogeaient l’horizon.--Viendrait-elle avant que montât la nuit? Et c’était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.
Cependant le crépuscule s’azurait, les flammes dorées s’éteignaient et, dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles...
Au moment où le globe divin oscillait au bord de l’espace, prêt à s’abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les vapeurs occidentales--et voici qu’en cet instant même, au sortir des défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s’aplanissait la route de Surate, apparurent, en des étincellements d’épaisses poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères d’airain d’où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes coupées, entre-heurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de chaque pas. Puis, escortant l’attirail roulant des machines de siège, et les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des litières de feuilles, gisaient les blessés, d’autres troupes de pied, les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des vivres. C’était là presque toute l’avant-garde; ils descendaient, en hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement par toutes les portes. Peu après, les éclats des trompettes royales, encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient sur Bénarès.
Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la route, criant différents ordres, et suivis d’un roulis de pesants traîneaux d’où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse, secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux tigrés, les deux rois d’Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe dans sa capitale, bien qu’avec de grands honneurs.
Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants, montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant, quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc, transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c’étaient les belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.
Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d’un demi-orbe formé de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de guerriers d’élite--que suivait de tous côtés, là-bas, l’immense vision d’un enveloppement d’armées--apparut l’éléphant noir, aux défenses dorées, d’Akëdysséril.
A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois d’orgueil et d’épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante acclamation; des milliers de palmes, agitées, s’élevèrent; ce fut une enthousiaste furie de joie.
Déjà, dans la haute lueur de l’air, on distinguait la forme de la reine du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, mystiquement, blanche en sa robe d’or, sur le disque du soleil. On apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s’agrafait son cimeterre. Elle mouvait, elle-même, entre les doigts de sa main gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l’exemple des Dêvas sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa main droite, la fleur sceptrale de l’Inde, un lotus d’or mouillé d’une rosée de rubis.
Le soir, qui l’illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de l’espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut, latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des haches.
Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.
Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle effroyable masquait l’espace, une monstrueuse nuée noire, mouvante, sembla s’élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et graduellement--du ras de l’horizon: c’était l’armée qui surgissait derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements étaient préparés dans les bourgs prochains.
Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de l’Entrée-du-Septentrion que d’une portée de flèche, les cortèges s’avancèrent sur la route pour l’accueillir.
Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d’Akëdysséril.
⁂
Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d’un bandeau fané dans les batailles, cerclait, espacée de hautes pointes d’or, la pâleur de son front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d’or de sa robe, aux bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d’un charme oppressif qui, d’abord, inspirait plutôt le trouble que l’amour. Pourtant des enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de l’avoir vue.
Une lueur d’ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son corps: telles ces transparences dont l’aube, voilée par les cimes hymalayennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.
Sous l’horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux, surchargés de rêves, dispensaient autour d’elle une magie transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils saturaient d’inconnus enchantements l’étrangeté fatale de ce visage, dont la beauté ne s’oubliait plus.
Et le saillant des tempes altières, l’ovale subtil des joues, les cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche touchée d’une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus magnétique séduction lorsqu’on avait subi le rayonnement de ses yeux étoilés.
Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.
Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les jardins de ses palais, si l’une d’entre elles, d’une charmante parole, s’émerveillait des infinis désirs qu’élevait, sur ses pas, l’héroïque maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.
Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses mélancolies de cette femme, le son d’or de son rire,--mordre, presser idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s’y perdre--en l’abîme de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d’où se réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux chastetés désespérées, ne refléteraient pas. Son être, d’où sortait cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs d’armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures reçues là, sous ses prunelles.
Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d’elle entière, s’exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle... que,--dans l’animation, surtout, des mêlées,--un charme torturait autour d’elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à son ombre... sacrifice qu’elle encourageait, parfois, d’un regard surhumain, si délirant qu’elle semblait s’y donner.
C’étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d’elle seule connus et qui s’évoquaient en ses sommeils.
⁂
Telle apparaissait Akëdysséril, à l’entrée, maintenant, de la citadelle. Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d’amour dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les voûtes et s’irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d’allégresse de son peuple l’appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra dans Bénarès.
Soudainement, ses regards tombèrent sur l’avenue décriée au fond de laquelle s’accusait, dans l’éloignement, l’antique, l’énorme façade écrasée du temple de Sivà.
Tressaillant--d’un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l’haodah sur les flancs de l’animal.
Elle descendit, légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre, devant elle.
On s’écarta, d’après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés autour d’elle chuchotèrent, l’un après l’autre, longtemps, longtemps, de très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l’effet sur la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu’elle écoutait, que son pâlissant visage s’éclaira, tout à coup, d’un affreux reflet menaçant.
Elle se détourna; puis, d’une voix brusque et qui vibra dans le silence de la place muette: