Histoires souveraines

Part 4

Chapter 43,742 wordsPublic domain

Et, m’accoudant sur l’oreiller, je me mis à regarder, obstinément, la lumière de la bougie, sur la table, auprès de moi. Je la regardai avec fixité, entre les cils, avec cette attention intense que donne au regard l’absolue distraction de la pensée.

Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa branche de buis, était suspendu auprès de mon chevet. Je mouillai, tout à coup, mes paupières avec l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis la bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait: la fièvre s’apaisait.

J’allais m’endormir.

Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte.

--Hein? me dis-je, en sursaut.

Alors je m’aperçus que mon premier somme avait déjà commencé. J’ignorais où j’étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent ces sortes d’oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de vue la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement, dans une complète inconscience de la situation.

--A propos! me dis-je tout à coup: mais on a frappé?--Quelle visite peut bien....

A ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n’étais plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l’abbé Maucombe, me vint à l’esprit.

En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre.

Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds, fut celle d’une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la fenêtre, au-dessus de l’église, et, à travers les rideaux blancs, découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.

Il était bien minuit.

Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? L’ombre était extraordinaire.

Comme je m’approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.

Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait réellement frappé.

Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai court.

Une chose me paraissait surprenante: la _nature_ de la tache qui courait sur ma main. C’était une lueur glacée, sanglante, n’éclairant pas.--D’autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne de lumière sous la porte, dans le corridor?--Mais, en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du regard phosphorique d’un hibou!

En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, dans le vent nocturne.

--Qui est là? demandai-je, à voix basse.

La lueur s’éteignit:--j’allais m’approcher...

Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.

En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et noire,--un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout entier à l’exception de la figure: je ne voyais que le feu de ses deux prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.

Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.

Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me présentait une chose lourde et vague. C’était un manteau. Un grand manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me l’offrir!...

Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je ne voulais pas voir cela! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous et, le vent de ses ailes m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je sentis qu’il voletait par la chambre.

Alors,--et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour crier,--je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés!

Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit.

C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai. J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi; j’étais glacé; le front trempé de sueur; mon cœur frappait contre les parois de ma poitrine de gros coups sombres.

--Ah! me dis-je, le songe horrible!

Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut plus d’une minute avant d’_oser_ remuer le bras pour chercher les allumettes: j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide saisir la mienne et la presser amicalement.

J’eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie.

Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, cette vibration divine, diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs.

Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me remettre tout à fait et je descendis du lit.

En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose: la lune était exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l’eusse pas vue avant de me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main, examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un tour de clef avait été donné _en dedans_, ce que je n’avais point fait avant mon sommeil.

A ces découvertes, je jetai un regard autour de moi. Je commençai à trouver que la chose était revêtue d’un caractère bien insolite. Je me recouchai, je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à me prouver que tout cela n’était qu’un accès de somnambulisme très lucide, mais je me rassurai de moins en moins. Cependant, la fatigue me prit comme une vague, berça mes noires pensées et m’endormit brusquement dans mon angoisse.

Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans la chambre.

C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée au chevet du lit, marquait dix heures. Or, pour nous réconforter, est-il rien de tel que le jour, le radieux soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés et la campagne pleine d’un vent frais dans les arbres, les fourrés épineux, les fossés couverts de fleurs et tout humides d’aurore!

Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre commencement de ma nuitée.

Complètement ranimé par des ablutions réitérées d’eau fraîche, je descendis.

L’abbé Maucombe était dans la salle à manger: assis devant la nappe déjà mise il lisait un journal en m’attendant.

Nous nous serrâmes la main:

--Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher Xavier? me demanda-t-il.

--Excellente! répondis-je distraitement (par habitude et sans accorder attention le moins du monde à ce que je disais).

La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà tout.

Nanon intervint, nous apportant le déjeuner.

Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie et joyeuse: l’homme qui vit saintement connaît, seul, la joie et sait la communiquer.

Tout à coup je me rappelai mon rêve.

--A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me souvient que j’ai eu cette nuit un singulier rêve,--et d’une étrangeté... comment puis-je exprimer cela? Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?--A votre choix!--Jugez-en.

Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui narrer, dans tous ses détails, l’hallucination sombre qui avait troublé mon premier sommeil.

Au moment où j’en étais arrivé au _geste_ du prêtre m’offrant le manteau, et _avant que j’eusse entamé cette phrase_, la porte de la salle à manger s’ouvrit. Nanon, avec cette familiarité particulière aux gouvernantes de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un papier:

--Voici une lettre «très pressée» que le rural vient d’apporter, à l’instant, pour monsieur! dit-elle.

--Une lettre!--Déjà! m’écriai-je, _oubliant mon histoire_. C’est de mon père. Comment cela?--Mon cher abbé, vous permettez que je lise, n’est-ce pas!

--Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également l’histoire de vue et subissant, magnétiquement, l’intérêt que je prenais à la lettre:--sans doute!

Je décachetai.

Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention par sa soudaineté.

--Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte: à peine arrivé, je me vois obligé de repartir.

--Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant sa tasse sans boire.

--Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet d’une affaire, d’un procès d’une importance des plus graves. Je m’attendais à ce qu’il ne se plaidât qu’en décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans la quinzaine et, comme, seul, je suis à même de mettre en ordre les dernières pièces qui doivent nous donner gain de cause, il faut que j’aille!... Allons! quel ennui.

--Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;--comme c’est donc fâcheux!... Au moins, promettez-moi qu’aussitôt ceci terminé... La grande affaire, c’est le salut: j’espérais être pour quelque chose dans le vôtre--et voici que vous vous échappez! Je pensais déjà que le bon Dieu vous avait envoyé...

--Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon fusil. Avant trois semaines je serai de retour et, cette fois, pour quelques semaines, si vous voulez.

--Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe.

--Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune! murmurai-je.

--La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe.

--Et demain, comment vivrais-je, si?...

--Demain, on ne vit plus, répondit-il.

Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés du contre-temps par cette promesse formelle de revenir.

Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter les attenances du presbytère.

Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance, ses pauvres trésors champêtres. Puis, pendant qu’il lisait son bréviaire, je marchai, solitairement, dans les environs, respirant l’air vivace et pur avec délices. Maucombe, à mon retour, s’étendit quelque peu sur son voyage en terre sainte; tout cela nous conduisit jusqu’au coucher du soleil.

Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à l’abbé Maucombe:

--Mon ami, l’_express_ part à neuf heures précises. D’ici R***, j’ai bien une heure et demie de route. Il me faut une demi-heure pour régler à l’auberge en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en est sept: je vous quitte à l’instant.

--Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre: _cette promenade me sera salutaire_.

--A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse de mon père (chez qui je demeure à Paris), si nous devons nous écrire.

Nanon, prit la carte et l’inséra dans une jointure de la glace.

Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions le presbytère et nous nous avancions sur le grand chemin. Je tenais mon cheval par la bride, comme de raison.

Nous étions déjà deux ombres.

Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante, une petite pluie, fine et très froide, portée par un affreux coup de vent, frappa nos mains et nos figures.

Je m’arrêtai court:

--Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément je ne souffrirai pas cela. Votre existence est précieuse et cette ondée glaciale est très malsaine. Rentrez. Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller dangereusement. Rentrez, je vous en prie.

L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles, se rendit à mes raisons.

--J’emporte une promesse, mon cher ami? me dit-il.

Et, comme je lui tendais la main:

--Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez du chemin à faire--et que cette bruine est, en effet, pénétrante!

Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre, immobiles, nous regardant fixement comme deux voyageurs pressés.

En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière les collines, éclairant les landes et les bois à l’horizon. Elle nous baigna spontanément de sa lumière morne et pâle, de sa flamme déserte et pâle. Nos silhouettes et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le chemin.--Et, du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,--du côté des vieilles croix en ruines qui se dressent en ce canton de Bretagne, dans les écreboissées où perchent les funestes oiseaux échappés du bois des Agonisants,--j’entendis, au loin, un _cri_ affreux: l’aigre et alarmant fausset de la Freusée. Une chouette aux yeux de phosphore, dont la lueur tremblait sur le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre nous, en prolongeant ce cri.

--Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je serai chez moi dans une minute; ainsi _prenez,--prenez ce manteau_!--J’y tiens beaucoup!... beaucoup!--ajouta-t-il avec un ton inoubliable.--Vous me le ferez renvoyer par le garçon d’auberge qui vient au village tous les jours... _Je vous en prie._

L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son manteau noir. Je ne voyais pas sa figure, à cause de l’ombre que projetait son large tricorne: mais je distinguai ses yeux _qui me considéraient avec une solennelle fixité_.

Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, d’un air tendre et inquiet, pendant que, sans forces, je fermais les paupières. Et, profitant de mon silence, il se hâta vers son logis. Au tournant de la route, il disparut.

Par une présence d’esprit,--et un peu, aussi, machinalement,--je sautai à cheval. Puis je restai immobile.

Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. J’entendais les mille bruits de la campagne. En rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel livide où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant la lune,--la nature solitaire. Cependant, je me tins droit et ferme, quoique je dusse être blanc comme un linge.

--Voyons! me dis-je, du calme!--J’ai la fièvre et je suis somnambule. Voilà tout.

Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids secret m’en empêcha.

Et voici que, venue du fond l’horizon, du fond de ces bois décriés, une volée d’orfraies, à grand bruit d’ailes, passa, en criant d’horribles syllabes inconnues, au-dessus de ma tête. Elles allèrent s’abattre sur le toit du presbytère et sur le clocher dans l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma foi, j’eus peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais? J’ai vu le feu, j’ai touché de la mienne plusieurs épées; mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, que ceux des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme, toutefois, très humblement, que j’ai eu peur ici,--et pour de bon. J’en ai conçu, même, pour moi, quelque estime intellectuelle. N’a pas peur de ces choses-là qui veut.

Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du pauvre cheval et, les yeux fermés, les rênes lâchées, les doigts crispés sur les crins, le manteau flottant derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma bête était aussi violent que possible; elle allait ventre à terre: de temps en temps mon sourd grondement, à son oreille, lui communiquait, à coup sûr, et d’instinct, l’horreur superstitieuse, dont je frissonnais malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins d’une demi-heure. Le bruit du pavé des faubourgs me fit redresser la tête--et respirer!

--Enfin! je voyais des maisons! des boutiques éclairées! les figures de mes semblables derrière les vitres! Je voyais des passants!... Je quittais le pays des cauchemars!

A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La conversation des routiers me jeta dans un état voisin de l’extase. Je sortais de la Mort. Je regardai la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes facultés.

Je me sentais rentré dans la vie réelle.

J’étais même,--disons-le,--un peu honteux de ma panique.

Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque j’accomplis la commission de l’abbé Maucombe! Avec quel sourire mondain j’examinai le manteau noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination était dissipée. J’eusse fait, volontiers, comme dit Rabelais, «le bon compagnon».

Le manteau en question ne me parut rien offrir d’extraordinaire ni, même, de particulier,--si ce n’est qu’il était très vieux et même rapiécé, recousu, redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe à donner en aumônes le prix d’un manteau neuf: du moins, je m’expliquai la chose de cette façon.

--Cela se trouve bien!--dit l’aubergiste; le garçon doit aller au village tout à l’heure: il va partir; il rapportera le manteau chez M. Maucombe en passant, avant dix heures.

Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la chauffeuse, enveloppé dans ma houppelande reconquise, je me disais, en allumant un bon cigare et en écoutant le bruit du sifflet de la locomotive:

--Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que celui des hiboux.

Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir promis de revenir.

Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil, oubliant complètement ce que je devais traiter désormais de coïncidence insignifiante.

Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner des pièces qui, depuis, amenèrent la conclusion favorable de notre procès.

Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de chicane--et sous l’abattement de mon maladif ennui,--je revins à Paris, juste le soir du septième jour de mon départ du presbytère.

J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures. Je montai. Je trouvai mon père dans le salon. Il était assis, auprès d’un guéridon, éclairé par une lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main.

Après quelques paroles:

--Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle m’apprend cette lettre! me dit-il: notre bon vieil abbé Maucombe est mort depuis ton départ.

Je ressentis, à ces mots, une commotion.

--Hein? répondis-je.

--Oui, mort,--avant-hier, vers minuit,--trois jours après ton départ de son presbytère,--d’un froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir la tête si perdue, même, qu’elle répète deux fois une phrase... singulière... à propos d’un manteau... Lis donc toi-même!

Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre nous était annoncée, en effet,--et où je lus ces simples lignes:

«Il était très heureux,--disait-il à ses dernières paroles,--d’être enveloppé à son dernier soupir et enseveli dans le manteau qu’il avait rapporté de son pèlerinage en terre sainte, _et qui avait touché_ LE TOMBEAU.»

(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).

Souvenirs occultes

_A Monsieur Franc Lamy._

«Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique manoir héréditaire.»

EDGAR POE.

Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, d’une famille de Celtes, durs comme nos rochers. J’appartiens à cette race de marins, fleur illustre d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les actions d’éclat figurent au nombre des joyaux de l’Histoire.

L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de la vue ainsi que du fastidieux commerce de ses proches, s’exila pour jamais, et le cœur plein d’un mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés du bailli de Suffren et se distingua bientôt, dans les Indes, par de mystérieux coups de main qu’il exécuta, seul, à l’intérieur des _Cités-mortes_.

Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, effondrées au centre d’horribles forêts. Les feuilles, l’herbe, les rameaux secs jonchent et obstruent les sentiers qui furent des avenues populeuses, d’où le bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.

Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de ces régions. Les bengalis, eux-mêmes, s’éloignent, ici, des vieux ébéniers, ailleurs leurs arbres. Entre les décombres, accumulés dans les éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de très longues fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, les esprits du Soleil, s’élancent, striées d’azur, nuancées de feu, veinées de cinabre, pareilles aux radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus. Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets débris: et c’est comme une vapeur de cassolettes funéraires, une bleue, enivrante et torturante sueur de parfums.

Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du Caboul, s’attarde sur cette contrée et la contemple du faîte de quelque dattier noir, ne s’accroche aux lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une soudaine agonie.

Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des pierres, aux inscriptions plus rongées que celles de Sardes, de Palmyre ou de Khorsabad. Sur quelques-unes, qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans les cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer encore et reconstruire le zend, à peine lisible, de cette souveraine devise des peuples libres d’alors:

«... ET DIEU NE PRÉVAUDRA!»

Le silence n’est troublé que par le glissement des crotales, qui ondulent parmi les fûts renversés des colonnes, ou se lovent, en sifflant, sous les mousses roussâtres.

Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain de l’hémyone, alternant tristement avec les éclats du tonnerre, inquiète la solitude.

Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines aux accès perdus.

Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers rois de ces étranges contrées, de ces nations, plus tard sans maîtres, dont le nom même n’est plus. Or, ces rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée sans doute, furent ensevelis sous ces voûtes, _avec leurs trésors_.

Aucune lampe n’illumine les sépultures.

Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis de la Vie et du Désir ait jamais importuné le sommeil de leurs échos.

Seule, la torche du brahmine,--ce spectre altéré de Nirvanah, ce muet esprit, simple _témoin_ de l’universelle germination des devenirs,--tremble, imprévue, à de certains instants de pénitence ou de songeries divines, au sommet des degrés disjoints et projette, de marche en marche, sa flamme obscurcie de fumée jusqu’au profond des caveaux.

Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, étincellent d’une sorte de miraculeuse opulence!... Les chaînes précieuses qui s’entrelacent aux ossements semblent les sillonner de subits éclairs. Les royales cendres, toutes poudreuses de pierreries, scintillent!--Telle la poussière d’une route que rougit, avant l’ombre définitive, quelque dernier rayon de l’Occident.

Les Maharadjahs font garder, par des hordes d’élite, les lisières des forêts saintes et, surtout, les abords des clairières où commence le pêle-mêle de ces vestiges.--Interdits de même sont les rivages, les flots et les ponts écroulés des euphrates qui les traversent.--De taciturnes milices de cipayes, au cœur de hyène, incorruptibles et sans pitié, rôdent, sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.

Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, évita leurs embûches et confondit leur errante vigilance!...--Sonnant subitement du cor, dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par ces alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous les astres, dans les hautes fleurs, éventrant rapidement leurs chevaux. Les soldats, comme à l’aspect d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence inattendue.--Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier les terrassait alors, un par un, d’un seul bond! les étouffait, tout d’abord, à demi, dans cette brève étreinte,--puis, revenant sur eux, les massacrait à loisir.

L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et l’extermination de ces cruels gardes aux faces couleur de terre. Bref, c’était celui qui les abandonnait, cloués à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le cœur.

S’engageant ensuite, au milieu du passé détruit, dans les allées, les carrefours et les rues de ces villes des vieux âges, il gagnait, malgré les parfums, l’entrée des sépulcres non pareils où gisent les restes de ces rois hindous.

Les portes n’en étant défendues que par des colosses de jaspe, sortes de monstres ou d’idoles aux vagues prunelles de perles et d’émeraudes,--aux formes créées par l’imaginaire de théogonies oubliées,--il y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu fît remuer les longues ailes de ces dieux.

Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, domptant le vertige étouffant des siècles noirs dont les esprits voletaient, heurtant son front de leurs membranes, il recueillait, en silence, mille merveilles. Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec moins d’intrépidité.