Histoires souveraines

Part 6

Chapter 63,657 wordsPublic domain

--Un char! s’écria-t-elle.

Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux rênes de soie tressée de fils d’airain.

Bondissant à la place quittée:

--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle.

Et, de ses yeux fixes, elle considérait l’avenue déserte. Indifférente à la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d’étincelles, renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur des roues, s’enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs ombrages de Sivà, qui prolongeaient l’horreur de leur solitude jusqu’au temple fatal.

On la vit bientôt décroître, dans l’éloignement, devenir une clarté,--puis, comme une scintillation d’étoile...

Enfin, tous, confusément, l’aperçurent, lorsque, parvenue à l’éclaircie septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques au delà desquelles, sur la hauteur, s’étendaient les parvis du sanctuaire et ses colonnades profondes.

Retenant, d’une main, le pli de sa robe d’or, elle gravissait, maintenant, là-bas, les marches redoutées.

Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion, comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu’à la place de Kama.

Au troisième appel, les mystérieux battants s’ouvrirent sans aucun bruit. Akëdysséril, comme une vision, s’avança dans l’intérieur de l’édifice.

Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques, distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la demeure du dieu.

⁂

La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s’aventura sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses pas.

Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux--creusés, du seul côté de l’Occident, au plus épais des hautes murailles--éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le crépuscule de l’enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu’elle affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe d’or.

Au fond, sur les blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une formidable vision de pierre, couleur de nuit.

Le colosse, assis, s’élargissait en l’écartement de ses jambes, configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l’Existence-universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul apparaissait. L’inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée, sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son sein funèbre,--et ses genoux, s’étendant à travers l’espace, touchaient, des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l’exhaussement de trois degrés, de vastes pourpres tombaient, suspendues entre des piliers. Elles cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.

Là, derrière les plis impénétrables, s’allongeait, disposée en pente vers les portiques, la Pierre-des-immolations.

Depuis les âges obscurs de l’Inde, à l’approche de tous les minuits, les brahmes sivaïtes, au grondement d’un gong d’appel, débordaient de leurs souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui, parfois, était accouru s’offrir de lui-même, transporté du dédain de vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l’autel, car aucune lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la Pierre cette victime nue--que des entraves d’airain retenaient aux quatre membres.

Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l’entourage recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur de Sivà, séparant d’un arrêt chacun de ses pas, s’avançait... puis, se penchant avec lenteur vers la Pierre, d’un seul coup de sa large lame ouvrait silencieusement la poitrine de l’holocauste.

Alors, quittant l’autel, dans l’aveugle dévotion à la divinité destructrice, le Grand-Pontife s’approchait, maudissant les cieux. Et, plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu’il élargissait avec force, en fouillait, d’abord, l’horreur, puis, il en retirait ses bras, les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.

Le grommellement monotone des brahmes, qu’envahissait une extase, râlait autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la Lumière) d’eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la vie, le long du ventre apaisé du dieu.

Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du temple ne retentissaient jamais que d’un seul grand cri.

⁂

Ce soir-là, debout sur le triple degré au delà duquel s’étalait, ainsi long-voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant visible des solitudes du temple:--et l’aspect de cet homme était aussi glaçant que l’aspect de son dieu.

La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d’un haillon sombre,--et dont l’ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se détachait sur l’ensanglantement des lourdes draperies.

L’impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et chauve, qu’effleurait en cet instant, sur le fuyant d’une tempe, le feu d’une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne pouvoir distinguer que l’Invisible.

Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d’aigle sur une bouche pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement changée par la mort, car l’ensemble de ce que l’Homme appelle la Vie, sauf l’animation, semblait détruite en ce spectral ascète.

Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de Sivà, le prêtre aux mains affreuses,--l’Anachorète au nom de lui-même oublié--et dont nul mortel n’eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu’à travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du tigre.

⁂

Or, c’était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril; c’était bien cet homme dont l’aspect la transportait d’une fureur que trahissaient les houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses lèvres!

Arrivée, enfin, devant lui, la reine s’arrêta, le considéra pendant un instant sans une parole, puis,--d’une voix qui retentit ferme, jeune, vibrante, dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:

--«Brahmane, je sais que tu t’es affranchi de nos joies, de nos désirs, de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les siècles. Tu marches environné des brumes d’une légende divine. Un pâtre, des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages t’ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front dans les immenses clartés de l’orage et, tout illuminé d’éclairs dont la vertu brûlante s’émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.

«Comment donc te menacer, figure inaccessible? Mes bourreaux épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne, et mes plus belles vierges, leurs enchantements! Ton insensibilité neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.»

Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses regards vers le grand visage d’ombre perdu dans les hautes ténèbres du temple:

--«Sivà! cria-t-elle, Dieu dont l’invisible vol revêt de terreur jusqu’à la lumière du soleil,--Dieu qui, devant l’IRRÉVÉLÉ, te dressas, improuvant et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si j’ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence exterminatrice, tu écouteras, ô Père de la Sagesse fatale, la fille d’un jour qui ose troubler le silence de la demeure en te dénonçant ton prêtre.

«Ressouviens-toi,--puisque c’est l’attribut des Dieux de s’intéresser si étrangement aux plaintes humaines!--Peu d’aurores avaient brillé sur mon règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l’Iaxarte et l’Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j’étais une conquérante, Sedjnour n’était-il pas issu de la race d’Ebbahâr, le plus ancien des rois?

«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les rebelles,--qui m’ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des inscriptions durables.

«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d’autres guerres, le Conseil de mes vizirs d’État, dans Bénarès, statua d’anéantir l’objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa fiancée,--et l’Inde m’adjura d’en hâter l’exécution pour assurer, enfin, la stabilité de mon trône et de la paix.

«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en bravant les remords d’un tel crime. Qu’ils fussent mes captifs, je m’accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées!--cette inévitable iniquité!... mais qu’ils devinssent mes victimes?... lâcheté d’un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les fiertés de mon être.--Et puis, ô Dieu des victoires! je ne suis point cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l’ennui se plaît à voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont faites de clémence--et, comme l’une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus élevée par des colombes.

«Cependant, l’existence de ces enfants était un constant péril. Il fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, sans doute, ferait verser encore!--Avais-je le droit de les laisser vivre, moi, reine?

⁂

«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois, de mes yeux,--pour juger s’ils étaient dignes de l’anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un jour, aux premiers rayons de l’aurore, je revêtis mes vêtements d’autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.

«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure veuve, une mélancolie de vivre m’accabla: je me sentis plus troublée que je ne l’aurais cru possible!

«O couple pur d’êtres charmants qui s’étonnaient sans me haïr! Leur existence ne palpitait que d’un espoir: leur union d’amour!... libres ou captifs!... fût-ce même dans l’exil!... Cet adolescent royal, aux regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab! Cette enfant chaste et si aimante, si belle!... leurs âmes séparées, mais non désunies, s’appelaient et se savaient l’une à l’autre! N’est-ce donc pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre Inde sublime, le sentiment de l’amour? Fidèle, immortellement!

«Eux, un danger, Sivà?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait, en souriant, de m’en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me fait pâlir!... S’aimer! Tel était--ainsi que pour son amante Yelka--l’unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que j’allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j’étais fidèle!...»

⁂

Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses mains radieuses, continua:

--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non! Jamais!--Cependant, que résoudre, puisque la mort, seule, peut mettre fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d’un prince--et que l’Inde me demandait la paix?... Déjà d’autres rébellions menaçaient: il me fallait encore m’armer contre l’Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m’illumina! C’était la veille du jour où j’allais marcher contre les aborigènes des monts arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit, mon palais, j’accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.

«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur s’éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l’admiration des peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne peut égaler en joie les premières délices de l’Amour ni ses voluptueuses tortures. Si l’on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne battrait plus depuis l’heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva sous ses baisers, à jamais, comme sous des chaînes!

«Cependant, si, par quelque enchantement, il était possible--que ces enfants condamnés _mourussent d’une joie si vive, si pénétrante, si encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la vie_? Oui, par l’une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l’exalter, par quelque vertu de Sivà?--d’un embrasement de désirs... peut-être le feu de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste était réalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu’ils se la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur douceur et de leur beauté.

«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse divine, me répondit avec tranquillité:

--«Reine, j’accomplirai ton désir.»

«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d’avance, par la beauté de mon crime, je me départis en armes, l’aube suivante, vers l’Arachosie,--d’où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton ombre et à mes guerriers, ce soir.

«Or, tout à l’heure, au franchir des citadelles, j’eus souci de la fatale merveille, sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà songeuse d’offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple, lorsque mes phaodjs, apparus, m’ont révélé quelle fut, envers moi, la duplicité de ce très vieux homme-ci.»

La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de légers tremblements, la fureur qu’elle dominait.

--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? en quels inconnus frémissements d’amour tu fis vibrer leurs sens jusqu’à cet alanguissement mortel où je rêvais que s’éteignissent leurs deux êtres? Non! tais-toi.

«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t’observaient--et j’ai lieu d’estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes yeux! A qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime, n’étant pas de celles qui subissent des enchantements!...

«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô vierge!--Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu’il faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui n’ont pas aimé.

«Je veux savoir pourquoi ce fils d’une femme oubliée me cacha cette haine qu’il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils sortirent et quelle vengeance il projetait d’exercer sur cette innocente postérité!...--Car de quel autre mobile s’expliquer ton œuvre, brahmane? à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta stérile vieillesse, tu n’aies agi dans l’inconscience... et, devant la perfection de leur double supplice, comment le croire?

«Ainsi, ce ne fut qu’avec des paroles, n’est-ce pas? _rien qu’avec des paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, jusqu’à ce qu’enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se réfugier contre leurs tourments, vint les délivrer... de t’avoir entendu!

«Oui, tout l’ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et c’est par dédain, sache-le, que je n’envoie pas, à l’instant même, ta tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.»

Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des accents amers:

«Aussitôt que l’austérité de ton aspect eut séduit la foi de ces claires âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur mutuelle tendresse que tu pris, d’abord, à tâche de détruire. Au souffle de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d’amour en ces jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour ta joie,--je vais te le dire!

«Vieillard, il te fallut que chacun d’eux se sentît solitaire! Eh bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d’eux ne devait-il pas survivre à l’oublié, et régner, grâce à mes vœux, en des pays lointains,--aux côtés d’un être royal et plein d’amour aujourd’hui préféré déjà_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à l’heure, je t’apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des jalousies, par la mélancolie de l’abandon, tu sus en irriter les désirs jusqu’à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu plongeais leurs cœurs, l’impossibilité de toute possession l’un de l’autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te faisais, sur les eaux saintes, une sorte d’effrayant messager de pleurs, d’épouvante, d’illusions mortes et d’adieux.

«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m’ont éclairé sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n’est redoutable auprès de l’usage où ton noir génie sait plier la parole des vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s’entre-croisent, à ton gré, des éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et, lorsqu’un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d’abord, en...»

La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d’une lueur, entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l’analyse où ses pensées s’aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout de l’un de ses sourcils, en étendant l’autre main vers le brahme:

...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et suivies d’affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières, de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies, sans trêve, l’ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute raison vaincue!--d’étranges _consonnances_, oui, presque nulles de signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te suffisent pour effleurer nos esprits d’insaisissables, de glaçantes inquiétudes! de si troubles soupçons qu’une anxiété inconnue oppresse, bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, alors, les reflets bleus et froids des glaives, de l’écaille des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l’amour à n’en plus guérir. Tu sais l’art de susciter--pour les toujours décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle malice qui anime ta sifflante pensée, jamais ne louange que pour dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules, importent!--tu le sais, car tu es comme un mort méchant. D’un flair louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence qui t’écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l’esprit que tu te proposas ainsi de pénétrer d’un venin fluide, le germe d’une corrosive tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute saveur, que le front se penche, accablé, que l’azur semble souillé depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais--et que des êtres simples en peuvent mourir. C’est donc sous l’énergie de ce langage meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t’acharnas, jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux roses dans la nuit!

«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre, lorsqu’ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, tu sus augmenter en chacun d’eux, tout à coup, cette soif de perdre jusqu’au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d’exister sans fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant de leurs trop insatiables désirs l’un de l’autre.--Et cette nuit, cette nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant, peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.»

Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.

--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu t’engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l’interprète sacrilège de ton dieu, dont tu as compromis l’éternelle intégrité par ta traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie, l’être même de qui l’accomplit ou l’inspira. Je veux donc savoir pourquoi tu m’as bravée: pour quel motif ce long attentat n’a point fatigué la persévérance!... Tu vas me répondre.»

⁂

Elle se détourna, comme une longue lueur d’or, vers les profondeurs ensevelies dans l’obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les échos des immenses salles autour d’elle:

--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par intervalles,--révélés, seulement, par l’ombre rapide que vous projetez sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d’une femme qui,--servante, hier encore, de ceux-là qui entendent les symboles et tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car ses paroles ne sont point vaines: j’en ai pesé, froidement, l’imprudence--et ce n’est pas à moi de trembler.