Part 5
Lui, cependant, soutenait en angoisse son rôle d'indifférent, et il se donnait l'air de lire avec soin les vaines inscriptions imposées à l'insensibilité des marbres. Les espérances gravées là le révoltaient par leur candeur ou par leur hypocrisie... L'éternelle survie des âmes ne remuait en lui aucun levain de désir; il n'y croyait pas, et il n'en voulait pas.
Toutes les formalités subies, et pendant que, délivrés et joyeux, les gens redescendaient à grands pas, il se présenta, par convenance et aussi par amitié, au mari, le vieux marquis de V..., afin de lui serrer la main, en proférant quelques banalités attendries:
--Je vous attendais, mon ami, dit M. de V... Soyez celui qui me donnera le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi des importuns.
Faisant un signe d'adieu, M. de V... s'éloigna avec le compagnon de deuil et de confidences qu'il venait de se choisir.
«--Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis brisé, il me semble que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce qui me restait de force et de vie est encloué dans un cercueil: comprenez-vous cela, que c'est moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d'un baiser suprême mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne m'abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne le pouvez pas, car je suis le seul à qui il vous soit permis de parler d'elle, le seul près de qui vous puissiez pleurer,--car je n'ignore rien, et tout ce qui est arrivé, non seulement je l'ai supporté, mais je l'ai voulu,--et, écoutez-moi bien, l'adultère de ma femme a été la rédemption de mon mariage.
«Quand je l'épousai, il y a six ans, je n'étais déjà plus que l'ombre d'un homme et je me savais parfaitement impuissant à lui donner les plaisirs attendus. Je la condamnais donc à une sorte de veuvage hideux et humiliant,--humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se croire méprisée; hideux, parce que, si j'avais renoncé à la possession de la vierge qui m'était livrée, je n'avais pas renoncé au libertinage et aux amusements qu'un vieillard peut tirer d'une créature docile et innocente. Mais, marié et dès le seuil de la chambre nuptiale, j'eus honte de l'abjection de mes désirs. J'entrai, et toute ma volupté fut de caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de «border le lit» de ma femme, comme les mères font à leurs fillettes. Elle fut, sans doute, fort surprise,--surtout plus tard, lorsqu'elle connut le secret dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reçut de vous,--et je vous en dirais le jour et peut-être l'heure, si vous les aviez oubliés! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce _jour-là_, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi qu'en même temps vous jouissiez délicieusement!
«J'étais si peu dupe, mon cher ami, que j'arrangeais moi-même vos rendez-vous, prenant bien soin de vous prévenir à l'avance de mes absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et en désir, je contrariais vos rencontres projetées, ou bien je restais une semaine entière à la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise simulé, la constante présence de la triste Antoinette. Ah! j'ai été bien paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses, vous vous seriez peut-être brouillés au bout de trois mois, et, sans ma prévoyance, vous n'auriez pas trouvé au bout du parc ce charmant pavillon de chasse, où tout le monde croyait que je me reposais l'après-midi et où je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles nuits d'été!
«Mon devoir était de donner à ma femme les plus élémentaires joies de la vie; incapable par moi-même, j'en facilitai la tâche à celui qui me sembla digne de ce rôle. Vous l'avez bien rempli. Elle vous a aimé jusqu'à sa dernière minute, prononçant encore votre nom dans l'inconscience de l'agonie.
«Tous les deux, vous vous êtes conduits dignement. Votre discrétion fut parfaite,--et je suis sûr que la marquise de V... est morte avec la réputation d'une épouse héroïque et fidèle. Héroïque, oui, car elle me fit toujours bon visage, pliée à ma volonté et à mes manies de vieux garçon;--fidèle, car un seul homme lui baisa ses genoux.»
Ils arrivèrent à la maison de M. de V... et montèrent tout droit à la chambre de la marquise:
«--Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le répète, continua M. de V..., qu'un père indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez votre femme.
«Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui était connue, je le sais: il me mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même, je ne vous le demande pas. Que m'importe! Je me suis toujours regardé comme un homme libre,--libre des préjugés et libre des devoirs négatifs. Il y a des hommes qui montent d'un échelon en acceptant le respect des conventions sociales; moi, je descendrais.
«Quel que soit le degré d'immoralité conventionnelle dont un honnête sot taxerait ma conduite, je la juge, moi, d'une moralité très haute et même absolue,--et je puis, fièrement et douloureusement, embrasser dans la chambre de ma femme morte celui que moi-même je fis son amant.
«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses délices de la douleur! Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez pas pleurer.
«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes, il en manque une,--sa robe de noces, celle qu'elle portait le jour où elle se donna à vous: elle est couchée avec, là-bas!»
LE MAGNOLIA
Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère.
Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia, l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la poussée des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche décoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de même qu'à l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique, des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus, et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une goutte de sang.
Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:
--Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais rester pâle éternellement!
--Il y en a encore une, dit Bibiane.
C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.
--La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière? Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille, Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi?
Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de sa gloire dernière.
* * * * *
Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils prématurés.
--Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le manteau qui voilait la blanche Fiancée.
Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du moribond répondit:
--Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux, mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie, et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes floraisons, hélas! hélas! hélas!
Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou crucifier de chrême le front, le coeur, les pieds et les mains du fils moribond.
Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes, le rencontrer dans son coffre que dans son lit--paré pour le sépulcre que paré pour la noce.
Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant:
--Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise.
* * * * *
Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla à son tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs présents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tête allait rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s'abandonnait à une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de virginité.
Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des mourants désespérés et sataniques,--une face stigmatisée jusqu'à l'âme par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste: la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine le phosphore impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il souffre!
Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges de l'au-delà, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des pleureuses:
--Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras. Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah! comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es bien l'âme qu'il me faut.
Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face maigre, il répéta--sa voix luttant déjà contre le râle,--ces paroles, peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi qu'une savante perfidie d'outre-tombe:
--Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!
* * * * *
Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait, l'esprit troublé, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers Bibiane, criant:
--Il est là!
Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre obéissante au roulis du vent.
Un soir, elle dit à Bibiane:
--Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.--j'y vais!
--Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est là.
Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en sifflant.
Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et, ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et osseuses mains.
Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et entre ses doigts crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié,--la fleur qui était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.
LE CIERGE ADULTÈRE
Elle eut cette fantaisie et cette perversité.
Elle voulut cela: que, la nuit même où son mari devait rentrer de voyage, l'adoré tendre et frêle, un peu timide, restât près d'elle jusqu'à l'heure d'aurore imposée au train; plus longtemps encore jusqu'au bruit de la voiture arrêtée devant la porte; plus longtemps encore, jusqu'à la tremblante clef tournant dans la serrure!
Car elle tremblera, la clef du maître, au moment d'ouvrir le coffret de ses amours: il m'aime, et déjà l'anxiété de la joie prochaine lui a ému le coeur, et la cage s'est rétrécie sur l'oiseau frissonnant. Qu'elle se dilate à la chaleur de me voir, mais moi, j'aurai eu mon anxiété, et différente. Oh! que je ne l'aime pas, celui qui a le droit de me surprendre et de m'imposer, à une heure convenue et réglée par lui, son plaisir de seigneur à jeun des baisers qui lui signifieront ma haine!
«Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n'y en a pas.»
--Te voilà, amour? Donnez vos lèvres, petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu peur?
--De quoi?
--De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n'y a rien d'insolite dans mes yeux.
--Si, des petites flammes, presque...
--Presque?...
--Presque méchantes.
--Oui, petit adoré, je suis méchante, ce soir, de toute la tendresse dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un cierge au chevet d'une joie morte, mais je vais m'exalter pour les funérailles qu'il nous faut.
--Enfin, folle?
--Enfin, il revient, j'entends le trépidement du train, les signaux se déclanchent, la gare grouille, les portières s'ouvrent, la porte s'ouvre,--celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-là.
--Quand? Déjà? A quelle heure?
--Nous avons le temps. Ah! je commence à m'amuser? Songe: il pense à moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente, l'oreille aux aguets, les yeux cherchant l'heure, avides de l'heure exquise et définitive,--il me voit! Me voit-il t'embrasser sur la bouche? Voilà ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah!
Le petit adoré comprit mieux le baiser que les préalables divagations de son amie. Amie, il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais encore elle ne l'avait paru si complètement, si insolemment. La croire, ne pas la croire, c'était également dangereux: elle était capable d'imaginations bizarres, d'hallucinations,--et capable d'être vraie et sûre. Qu'avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui, pourtant, il faudrait savoir...
Il demanda:
--Sérieusement, à quelle heure revient-il?
--A quatre heures.
--Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c'est triste, triste, triste.
--Triste? pas encore, dit Amie,--et elle déshabilla petit adoré, et petit adoré dévêtit l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient comme chat et chatte; et le frêle amoureux, c'était lui qui semblait la timide femelle, car l'amie était plus grande que lui, forte, impérieuse et charnelle reine.
Ils jouèrent et ils s'aimèrent, et voilà que, penchée sur le front pâle de son amant heureux, elle le contemple...
Qu'il est pâle,--et pas un mouvement, pas un frémissement de muscles! La bouche est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air évanoui!
Son coeur, son petit coeur? Oh! qu'ils sont faibles, les battements de son petit coeur,--si faibles qu'on ne les entend pas.
Pas du tout.
--Petit adoré!
Nulle réponse, nul geste, nul cillement.
Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le frêle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont trop faibles pour le frêle amoureux si lourd.
Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels!
Nul geste, nul cillement, nul souffle.
Il est mort.
«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est mort, il est mort...»
Il est mort!--Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela: Mort, mort, mort!--Et c'était vrai.
Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d'elle-même; non plus folle d'amour ni de douleur, mais sérieuse et décidée, et brave.
Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme, sévère, elle coucha son amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap revenant jusqu'au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c'est le symbole le plus évident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vérité dernière et le dernier état de l'homme,--voix muette, mais si éloquente, si funèbre, mais si absolue!
Quand elle eut posé le crucifix entre les doigts du petit adoré, la courageuse adultère redevint pour un instant peureuse et tant affligée qu'une faiblesse lui inclina la tête vers la tête pâle enfoncée là, et les lèvres vers les pâles et froides lèvres;--mais elle se redressa vite: il fallait que cela fût plus royal et plus absurde; il fallait une surprise plus stupéfiante et une plus vraie satisfaction et une plus digne justification de son amour.
Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le salon. Toutes les grâces printanières furent semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets et mimosas, toute la chevelure odorante d'un jardin de fée!
Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre.
Debout, les doigts crispés, l'haleine rapide, elle regardait l'amoncellement fou des fleurs et la pâle tête presque enfouie sous les roses,--mais tout à coup, sentant qu'une chaotique armée de réflexions allait prendre d'assaut sa cervelle démantelée, elle se mit à ranger les fleurs--artistement!
Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à l'instant d'avant, ni à l'instant d'après: être brave, seulement; dépasser une bravoure de femme: être héroïque--imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de bonne adultère,--puis se coucher sous la colère qui allait éclater comme un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse amante.
Les lumières?
Ce soin dernier fut décisif et chassa définitivement l'armée des chaotiques réflexions.
Elle alluma les candélabres de la cheminée, et, posés au chevet du lit sur une table, ils eurent l'apparence de deux buissons ardents, de flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l'avalanche de la lumière, le mort devenait hideux: la tête pâle éclatait d'une blancheur plus blême que le drap, plus blême que la batiste de l'oreiller, et des trous d'ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait vilainement, et la bouche sembla méchante,--sa bouche si douce!
Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs, maintenir la tête pure en une pâleur juste, combiner les ombres en vue du calme et de la beauté: un des candélabres resta au chevet, l'autre se dressa au pied du lit.
Et le cierge?
Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à peine, n'ayant pleuré que quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait plu d'acquérir un jour,--cierge adultère et de blasphème, car il avait éclairé, en pleurant, les premiers baisers de l'Amie et de l'Adoré.
Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d'amour, tout incrusté de grains d'encens, ce flambeau de consolation et de ressouvenir qu'ils ne devaient allumer qu'aux anniversaires, destiné à leur mesurer des années de joie,--et qui allait donner au mort sa dernière lueur, pleurer sur le mort ses suprêmes larmes.
L'amertume du péché, en cette minute, lui contracta la gorge et lui troubla le coeur.
Le cierge adultère! En l'achetant, en le profanant, en faisant surgir de la cire sacrée une flamme sacrilège, en l'érigeant témoin des mauvaises amours,--elle avait acheté la mort, la condamnation de l'adoré et la sienne; car, n'était-elle pas condamnée, elle aussi, et ne savait-elle pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer, quand la tremblante clef aurait ouvert à son seigneur la porte de la maison adultère?
Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, jamais! Sa bravoure était en actes et non en pensées.
Elle alluma le cierge adultère et s'agenouilla, droite, les mains jointes et un peu écartées du corps, et--sans un mouvement que celui de sa poitrine effarée,--elle attendit l'heure de son maître, la belle, la bonne, la brave, la glorieuse Adultère.
LA ROBE
Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle!
Elle s'avançait, lente et fière, avec la souriante et mystérieuse majesté qui convient aux réalisations esthétiques de la dernière heure, avec la grâce irritante de l'inédit.
C'était bien elle, c'était bien la robe nouvelle.
Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et claires où elle peut s'éployer, livrer à l'oeil toute sa gloire inconnue, volter, s'arrêter, repartir et filer comme une mouette au-dessus de la grève. Les toilettes «pour aller en voiture» ne l'amusaient pas; il n'aimait que «la robe qui marche», et il ne l'aimait qu'une fois, la première fois qu'il la voyait.
La robe nouvelle, la robe de printemps, était pour lui le grand et périodique événement de l'année; il en rêvait des mois à l'avance, s'inquiétant des pronostics de l'Observatoire, espérant de précoces chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prière au soleil.
Dans l'universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille, de la fleur et de l'herbe, rien ne l'intéressait--que la robe, et la robe seule.
Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau; quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas, unis ou frères ennemis; quelles épaules et si elles étaient doucement tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n'occupait pas un instant son imagination. Il lui suffisait que la robe fût nouvelle, bien faite et bien portée. Qu'elle pût, artificieusement, voiler de graves défauts corporels, c'était la dernière de ses craintes et le dernier de ses soucis.
Sans doute, son amour de la robe nouvelle n'était pas exclusivement platonique, ni exclusivement l'amour de quelques chiffons agréablement assemblés sur un mannequin. Il n'était pas de ces fous qui s'éprennent d'une sydonie, ni même d'un corset, ou même d'une paire de souliers, ou qui s'arrêtent contemplatifs à la vitrine du grand magasin où s'exhibe, de pied en cap, une nouvelle mariée, moitié pudique et moitié tape-à-l'oeil. Non, mais quoique la femme l'intéressât moins que la robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait pas la robe de la femme,--ou plutôt, ce qui est un peu différent et donne bien l'explication des goûts de notre étrange ami, _il ne séparait pas la femme de la robe_.
Une femme nue lui paraissait une absurdité, une anomalie, quelque chose comme une perruche chauve ou un poulet plumé; cette vue lui inspirait un étonnement plutôt douloureux, et, en de certaines hospitalières maisons, où sa jeunesse imprudente l'avait conduit, jadis, il avait eu la sensation, avouait-il, de s'être trouvé plutôt dans une rôtisserie dahoméenne que dans un lieu de plaisir.
Les Vénus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des aberrations coupables, et il n'admettait que la statuaire qui respecte assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et les lignes de ses indispensables plumes.
Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle.